La main tendue au-dessus de la console, Jenny regardait le Docteur, elle savait qu'il l'approuvait, mais ne pouvait s'empêcher de sentir cette sensation désagréable au creux dans son estomac. Une angoisse qu'elle n'aurait pas dû ressentir tant elle se sentait bien dans cette maison, et pourtant… puis… la seconde précédant l'instant où elle posa sa paume sur la plaque brillante, elle comprit pourquoi cette crainte l'envahissait. Ce n'était pas la peur d'être seule à bord d'un TARDIS, elle se sentait à l'aise comme un poisson dans l'eau lorsqu'elle manipulait une console. Elle savait qu'elle était une digne représentante des enfants du temps et en tant que tel, avait entièrement le droit de se retrouver pilote d'un vaisseau de Gallifrey.

C'était plus subtil que ça, et certainement encore plus angoissant. Elle avait cette sensation pour la simple et bonne raison qu'elle avait la l'impression de trahir le TARDIS, son TARDIS, celui qu'elle avait toujours connu, celui avec qui elle avait un lien si puissant, celui qui lui avait sauvé la vie plus d'une fois ! Et accepter de s'unir avec cette autre machine à Temps A Relativité Dimensionnelle Inter Spatiale était pour elle comme si renier celle qui l'avait accompagné au cours de toute sa très jeune existence.

Le Docteur lui avait répondu d'un clin d'œil d'y aller. Son sourire était la confirmation qu'il approuvait ce qu'elle était sur le point de faire. Mais elle espérait qu'à son tour, sa très chère boite bleue émette elle aussi un geste, un bruit, une expression de son approbation.

Elle n'eut pas besoin d'attendre longtemps, lorsque, directement au plus profond de son esprit, elle ressenti tout l'amour et la joie qu'avait le TARDIS à voir sa protégée devenir à son tour la compagne d'un TARDIS, lié par cette connexion puissante et si différente que celle qu'elle pouvait avoir avec sa bien-aimée boite bleue. Il n'y avait pas de compétition entre les deux vaisseaux et rien ne pouvait se comparer au lien unique qu'avait Jenny avec son TARDIS. Le lien avec sa boite bleue était à nul autre pareil.

Jenny avait l'étrange sensation de voir le TARDIS la conduire devant l'autel, la remettant entre les bras de son futur époux. Il s'agissait en quelque sorte d'un mariage, d'une union et d'une communion. Oui, c'était ça, un mariage. Le TARDIS « police » était comme un de ses parents, et celui qui allait prendre sa main, au sens propre du terme, était son époux.

Le Docteur, qu'elle considérait comme son père et le TARDIS qui à mainte reprise lui avait redonné vie venait d'offrir la main de celle qu'ils aimaient tendrement pour l'union la plus puissante de l'histoire de l'univers présent.

Alors, dans la fraction de seconde où Jenny ressentit tout cela, tout cet amour, cette joie et l'accord de ces deux êtres si importants à ses yeux, elle déposa la main et enclencha le processus de fusion.

Le voyage fut brutal, le choc violent. Mais la suite en valait vraiment la peine. Projetée dans un tourbillon apparemment sans fin, elle se laissa emporter avant de tomber sur une étendue d'herbe fraiche, douce comme du velours. Elle se redressa. Et face à elle se tenait un homme. Grand, brun, souriant, elle ne l'avait encore jamais vu auparavant.

Ce n'était pas l'Explorateur. Non. Mais quelque chose au fond d'elle la laissa rapidement deviner de qui il s'agissait. Son sourire aurait pu s'ajouter de cliquetis joyeux, cela aurait été identique. Car devant se dressait la représentation physique du TARDIS. Il l'acceptait et la désirait comme compagne, à son tour de dire « Oui, je le veux ».

Pour ce faire, et comprendre le passé de son futur vaisseau, elle allait devoir découvrir les aventures que celui-ci avait connues. Elle devait connaitre et accepter la vie qu'avait vécue son nouveau vaisseau, quoi qui ai pu se passer dans cette vie, qui n'avait pas été de tout repos, il faut le reconnaitre.

Elle allait découvrir tout ce que le vaisseau avait pu vivre au cours de ses longs siècles auprès de l'Explorateur. En l'espace d'une seconde, autant que le temps puisse encore avoir une importance, elle se retrouva dans un champ, près de cabanes en bois. Au centre du village, un grand feu avait été allumé. Et des chants de joie s'élevaient. Dans un coin, l'une des pierres levées attira son regard, elle avait tout d'un menhir mais elle savait que c'était le TARDIS.

Sans un mot, le beau jeune homme lui confirma que c'était bien lui.

S'approchant sans bruit du village, guide l'amena à observer. Elle aperçut une cérémonie se déroulant autour du feu. Elle comprit bien vite qu'il s'agissait d'un mariage. Et reconnu aussi rapidement un homme assis aux côtés du chef de village. Sans pourtant ne l'avoir jamais vu, elle reconnut l'Explorateur. Pour la première fois de sa vie, il portait un kilt. Et pour la première fois de sa vie, il venait de se rebeller contre les lois de Gallifrey. Il avait peu de jours avant agit pour le bien de ce village, et pour l'amour de la fille du chef, défiant la règle sacrée qui lui imposait de rester en observateur et non acteur de l'Histoire.

La cérémonie qui se déroulait à présent avait pour but de le faire membre de la tribu écossaise des MacDonald. Il épousait en même temps le kilt et la jeune femme dont il était éperdument amoureux.

Ce voyage sur Terre avait eu lieu juste après sa visite dans la salle aux mille ans de réflexion de Tratian. Ce millénaire de réflexion profonde l'avait profondément changé. Sa vision du monde et de la vie avait été bouleversée, il avait décidé que dorénavant, il allait vivre comme il le sentait et ne pas se contenter d'observer lorsque cela lui semblait le bon choix à faire. Cette retraite dans la solitude l'avait changé de façon irrémédiable. Et cette fois-ci, en voyant la jeune Emalia en bien mauvaise posture, cela lui avait semblé être le bon choix.

Tout cela, Jenny le comprenait, le ressentait, mais rien ne lui était dit ni expliqué. Tout passait directement par un mélange de sensation et d'images, bien plus puissantes que si tout cela lui avait été expliqué à haute voix. Et elle devait bien reconnaitre qu'elle l'acceptait. Sa vie auprès du Docteur lui avait mainte fois fait comprendre qu'agir était souvent la bonne solution.

Par la suite, l'Explorateur avait amené son épouse lors de ses voyages. Mais lorsque le temps voulu la séparer de lui, de bien longues années après leur mariage, il décida de ne plus jamais se lier à personne. Il continua à voyager, seul, avec son TARDIS, aidant les espèces et mondes qui en avait besoin.

Jenny ne put s'empêcher de penser à Rose lorsqu'il ressenti la douleur de l'Explorateur lors de la perte de son épouse.

Mais le destin voulu que ces voyages se terminent eux aussi. Malheureusement, un jour, son vaisseau tant aimé, son seul ami et compagnon depuis tant d'années, présenta une avarie qui empêcha l'Explorateur de repartir.

Ne pouvant se résoudre à abandonner celui qui l'avant tant soutenu, il resta donc où il s'était posé, dans un petit recoin de l'Ecosse médiévale calme et isolé.

L'Explorateur dépérissait à rester ainsi cloitré sur Terre, autant puisse-t-il aimer cette planète qui lui avait offert l'amour. Le hasard l'avait en plus ramené à quelques pas seulement de l'endroit où il avait pour la première fois rencontré, et sauvé Emalia son aimée. Chaque pierre, chaque arbre avait le malheur de lui rappeler celle qui lui manquait un peu plus chaque jour. Il lui arrivait de se demander si son vaisseau, sentant l'avarie arriver, ne s'était pas posé exprès en ce lieu pour lui rappeler à son passé heureux. À moins que ce ne soit pour le pousser à s'en séparer et le laisser là pour ne plus souffrir de cette absence et continuer sa vie sans lui. Il refusait de l'obliger à vivre une vie cloitrée.

Quoi qu'il soit, il arriva un moment où l'Explorateur senti ses cœurs vraiment se briser. L'amour qu'il ressentait et ne pouvait exprimer, isolé dans cette zone que l'humanité semblait délaisser le dévastait à petit feu. Pour ne rien arranger, il ressentait son TARDIS désemparé, le pauvre se sentait responsable de son état. Il était comme prisonnier de ses propres émotions et ces émotions qu'il avait toujours essayé de ne pas exprimer étaient en train de le tuer.

Ce fut alors que le TARDIS lui envoya une idée, aussi folle qu'incroyable. Il lui proposa de fusionner avec mentalement avec lui. Aussi déjantée fut cette idée, il le fit. Ni l'un ni l'autre ne serait plus jamais seul.

L'Explorateur n'avait pu abandonner son vaisseau même aux portes de la mort. Sentant la régénération arriver, il l'accepta mais fit en sorte d'utiliser l'énergie pour la diriger au cœur du TARDIS, envoyant toute sa conscience au sein de la machine.

Les siècles avançant, les humains s'approchèrent de plus en plus du vaisseau. Un village se construit à proximité de cet arbre gigantesque qu'était en vérité le vaisseau. Lui qui était toujours capable de changer d'apparence évolua en même temps que les constructions. Il prit l'apparence d'une maison.

Enfermé dans le cœur du vaisseau, il observait la vie s'écouler. Mais justement, le temps s'écoulant, Explorateur et vaisseau, qui ne formait plus qu'un à présent, sentaient à nouveau la solitude les gagner. Ce fut alors que, dans un éclair de folie, ils décidèrent d'attirer des personnes pour leur tenir compagnie.

Le problème était, qu'à leur surprise, les gens ne semblaient pas particulièrement joyeux de se retrouver enfermés. Pourtant, tout était présent pour subvenir à leur besoin et pour les distraire. Mais à chaque fois, ils cherchaient un moyen de fuir. Ne pouvant accepter cet affront, la conscience mêlée du TARDIS et de l'Explorateur décida, pour les calmer, d'utiliser une de ses technologies qu'il n'avait pas l'habitude d'utiliser : le sas d'hibernation.

Chaque personne tentant de quitter la « maison » se retrouvait congelé. Jusqu'à ce qu'une autre personne entre à nouveau dans la demeure, le TARDIS acceptant alors de libérer le précédent voyageur mais tellement loin dans le temps qu'ils étaient considérés comme disparu pour toutes les personnes de leur époque. Et ceux-ci avaient, au fur et à mesure des siècles, nourris le mythe de la maison hantée de Mortimer. Ce qui n'empêchait pas certains intrépides de braver ces légendes.

Puis un jour, la conscience ressentit la présence d'un autre vaisseau gallifreyen. Jamais il n'aurait imaginé cela possible. Il fit tout son possible pour attirer son semblable et réussit. Voilà comment le Docteur et Jenny s'étaient eux aussi retrouvés piégés au sein de cette impossible demeure.

Au fur et à mesure que Jenny découvrait l'émouvante histoire de l'Explorateur et de son vaisseau, la représentation physique du TARDIS la guidait vers une nouvelle parcelle de vie de son prédécesseur.

Jenny ressentait toute la tristesse et le désemparèrent de ces deux êtres et la joie d'avoir enfin trouvé un nouvel être pour les guider et les faire voyager. Les émotions étaient particulièrement violente et fusait dans son esprit. Elle n'était plus que ressenti et ce mélange d'amour, de de joie, de tristesse, de folie aussi, s'empara de son corps, la renversant totalement.

Lorsque la lueur dorée quitta son corps, elle était encore submergée par cette puissance, ressentant plus que jamais le fait d'effectuer un véritable sauvetage spirituel en acceptant de devenir le nouveau propriétaire de ce vaisseau.

Elle regarda le Docteur, sourit, et, son corps ne supportant plus cette énergie émotionnelle, s'évanouie.