Ça faisait maintenant trois jour que Derek vagabondait. Il errait sans but dans les rues de villes quelconques, dont il avait des difficultés à se rappeler les noms. C'était sans importance. Il avait eu quelques altercations avec des humains malveillants au détour de ruelles, mais il avait réussi de justesse à fuir avant de les égorger. Son loup s'éveillait tellement facilement maintenant, il avait des difficultés à se contrôler. La colère semblait maintenant laisser place au désespoir. Finalement, il avait décidé d'aller en pleine nature, loin des humains. D'ailleurs, il se demandait pourquoi il n'y avait pas songé plus tôt. Mais il avait beaucoup de difficultés à penser clairement ces temps-ci. Toute cette histoire commençait à prendre des allures de tragédie, et Derek en avait déjà eu son lot, il aurait apprécié un peu de paix.
La paix, c'était un état qu'il n'avait pas connu depuis si longtemps… Ça remontait à avant le feu, il y a dix ans. Il avait eu une enfance somme toute assez heureuse. C'est sûr qu'il y avait beaucoup de gens caractériels dans sa famille, ça venait avec l'héritage. Mais il y avait beaucoup de gens aimants aussi. Malgré la menace de quelques chasseurs de temps à autre, la vie était paisible. Mais tout le monde était parti maintenant, et il restait seul. Il ne pensait pas qu'il pouvait s'enfoncer plus loin encore dans la solitude… jusqu'à ce qu'il abandonne Stiles.
Après la perte de sa famille, Derek était devenu quelqu'un de taciturne et méfiant. Il avait accordé sa confiance à une femme, une humaine, et il avait tout perdu. On ne l'y reprendrait pas. Il avait trop peur, mais il ne l'admettrait jamais. En fait, il ne voulait pas se l'avouer à lui-même. Mais Derek avait tellement perdu d'êtres chers dans sa vie, il s'était promis de ne plus souffrir ainsi. Alors il ne laissait pas de choix, ni aux autres, ni à lui-même. Mais apparemment, ça ne fonctionnait pas. Malgré tous ses efforts, deux de ses bêtas avaient pris le large et Scott lui refusait ses prérogatives d'Alpha. Il ne restait qu'Isaac. Et pour ce qui était de Stiles, le choix ne lui revenait pas. Il ne pouvait pas forcer le jeune homme. Alors il était parti, avant qu'il n'aie l'occasion de choisir. Tout cela était un lamentable échec, il avait bien fait de partir.
Il s'installa dans une chaîne montagnes, là où les conditions étaient trop difficiles et les prédateurs trop nombreux pour que des humains puissent y survivre. Pour lui, ce n'était pas plus difficile que vivre en ville. En fait, c'était même plus facile. Plus besoin de faire semblant, plus besoin de faire attention, les lois de la Terre-Mère étaient simples. Et si on s'y refusait, on mourrait tout simplement. Ici, il n'y avait pas de place pour le doute. Le loup en lui trouva un peu d'apaisement. Derek lui laissa toute la place. En une seule nuit, il pouvait parcourir jusqu'à 200 kilomètres. Il passait le plus clair de son temps à chasser et à arpenter ce nouveau territoire. Cet endroit était si vaste, avec ses rivières d'eaux glaciales, qui venaient des sommets, ses forêts de conifères impénétrables et ses champs de pierres acérées. Ce qui pour les humains était hostile, était pour lui source d'apaisement. Il avait rencontré quelques grands prédateurs, des couguars et des grizzlys. Mais les animaux, beaucoup plus proches de leurs instincts et beaucoup plus observateurs que les humains, savaient immédiatement qu'ils avaient rencontré plus fort qu'eux. Même dans sa forme humaine, l'aura qu'il dégageait le situait au sommet de la chaîne alimentaire.
Une chose étrange se produisit. Alors que Derek sentait le gouffre de l'absence de Stiles prendre de plus en plus d'ampleur, il sentait à la fois une forme de guérison s'amorcer. De se retrouver ainsi en pleine nature, avec pour seul souci de subvenir à ses besoins, il pouvait se laisser aller entièrement à ses sens. Ici, il n'avait pas besoin de se contrôler, il appartenait à cet endroit. Tous les animaux savaient à quoi ils avaient à faire, on ne pouvait pas leur mentir. En se laissant aller ainsi, en abandonnant toute maîtrise, certains passages de son enfance se frayèrent un chemin à la surface sans qu'il y prenne garde. Alors qu'il était près des humains, Derek ne laissait jamais rien remonter. Il avait peur de s'égarer dans ces douloureux souvenirs et de perdre tout contrôle. Mais ici, il n'avait plus besoin de se maîtriser, alors à quoi bon les combattre.
C'était son grand-père, qui avait été le plus grand mentor de Derek et de sa sœur. Non seulement il leur avait enseigné ce qu'était être un Loup, mais également ce qu'était être des gens honorables. Car les loups-garous, leur avait-il expliqué, vivait dans les deux mondes. Ils avaient besoin des deux mondes. Alors il leur avait enseigné les lois des hommes et les lois de la nature. D'ailleurs, Derek se souvint qu'à l'époque il avait trouvé que les lois de la nature avaient beaucoup plus de sens. Grand-Père leur avait aussi expliqué que la Terre était une guérisseuse. Une guérisseuse d'âme. Et que lorsque le monde des humains leur devenait trop lourd, c'était vers elle qu'ils devaient se retourner. C'était elle qui détenait les solutions à leurs âmes tourmentées. Peut-être que Derek, inconsciemment, était venu chercher cette guérison.
Il continua à vivre comme un animal. Mais le peu de paix qu'il avait trouvé commençait à s'effilocher. Le trou béant laisser par l'absence de Stiles menaçait maintenant de l'avaler tout entier. Il le réalisa pleinement lors d'une de ses courses nocturnes.
Il courrait depuis maintenant six heures, il avait un rythme régulier et la fatigue ne l'avait pas rattrapé encore. Il savait qu'il pouvait encore courir quelques heures ainsi. La chasse était dans sa nature. Il n'avait pas besoin de réfléchir, la course était méditative, son esprit se vidait, il laissait son corps prendre le contrôle. Puis il capta une odeur, il s'arrêta net, se figea. C'était impossible, pas ici. A l'intérieur de lui, quelque chose se brisa. Et il parti sur les traces de cette odeur. Stiles… mais que faisait-il ici? Il continua sa poursuite insensée, mais cette fois-ci, il n'y avait rien de méditatif dans sa chasse. Il essayait de trouver ce qu'il dirait à Stiles, comment il lui expliquerait. Il n'avait plus le choix. Il ne pouvait pas continuer comme ça. Ce n'était pas une vie. Son grand-père lui avait dit : il avait besoin des deux mondes. D'avoir passé autant de temps dans un endroit sauvage semblait avoir apaisé certaines plaies. Mais d'avoir été loin des humains, et principalement de Stiles, en avait créé de nouvelles.
Puis il se rendit compte que quelque chose clochait. Le trou béant était maintenant devant lui. Littéralement. Il essaya de s'arrêter, de faire marche arrière. Il était au sommet d'une falaise, devant lui le précipice semblait sans fond. Il vit un arbre seul, enraciné à quelques dizaines de centimètres du bord, et s'y accrocha avec tout ce qui restait de vie en lui. L'arbre stoppa son élan, se déracina un peu, mais tint le coup. Derek s'effondra à son pied. Puis il réalisa que l'odeur semblait venir du petit arbre. Dès qu'il s'en fit la remarque, elle disparue. Derek fit alors quelque chose qu'il n'avait plus refait depuis de nombreuse années… il se mit à pleurer.
Le message était clair, Il ne pouvait pas continuer de vivre sans lui. Il devait retourner à Beacon Hills. Il était un loup, il avait besoin de ces grands espaces, cela lui avait manqué. Mais un loup avait aussi besoin d'une meute, surtout un alpha. Et un alpha avait aussi besoin d'une compagne, ou dans son cas, d'un compagnon. S'il reniait tout ça, il ferait aussi bien de se jeter en bas de la falaise et d'en finir. Il ne savait pas encore comment il ferait, comment il expliquerait tout ça, mais il trouverait, il le devait. Il se releva et pris la direction de la maison.
