«On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière... »
A. Rimbaud
Paris, deux ans auparavant.
Je suis née dans le trou du cul du monde, une bourgade oubliée du nom de Charleville. Je ne me rappelle plus du visage de mon père, qui a abandonné notre famille très tôt. Si j'en juge aux photos par contre, ma mère, était une très belle fille et c'est d'elle que je tiens ma peau pâle ainsi que mes yeux d'un bleu très vif. Désormais fort âgée elle s'occupe seule de ses nombreux enfants et des bêtes. C'est une femme autoritaire et profondément encrée dans la religion, au visage souvent inexpressif et sévère. Elle ne montre jamais ses sentiments et n'offre que peu d'affection. J'aime lui donner le sobriquet de la « bouche d'ombre » qui lui sied parfaitement. Notre famille vit dans une grande ferme et se compose de quatre enfants en plus de moi. Notre paternel à disparu dans des circonstances mystérieuses il y a de nombreuses années. Tous le croient morts et ne vont pas chercher plus loin, à quoi bon après tout ?
Pour ma part, je pense plutôt qu'il cuve tout son soul dans les tavernes environnantes, le visage défait, méconnaissable. La vie a continué, une vie bien monotone à tuer les poules et s'occuper du foin, tout cela dans une ambiance des plus austères. Bien que très proche de ma petite sœur, Isabelle, la petite dernière de la fratrie, je me sentais continuellement oppressé dans cette morne famille. Intelligent, j'ai tout de même eut la chance d'avoir une instruction convenable, privilège que n'ont pas pu avoir mes frères et sœurs par manque de moyen, ce qui prouve que malgré sa froideur apparente ma mère ne me déteste pas tant que cela. A l'école, entouré d'enfants bien plus riches que moi, je me distinguais par d'excellents résultats. C'est ainsi que j'ai découvert la merveille de la littérature, et de l'écriture, mais toujours obligé de rentrer chez moi, les pieds dans la paille, je dépérissais. Je rêvais d'une autre vie, d'aventures à cause de la naïveté due à mon âge. J'ai commencé à fuguer.
D'abord non loin de chez moi, juste quelques jours, chez des amis d'école. Mon retour à la ferme fut soldé de plusieurs claques et disputes qui m'encouragèrent à continuer. Une semaine, deux, marcher sans but précis, s'éloigner simplement et échapper à cette vie de paysan que je n'ai jamais voulu. Puis, après mûre réflexion et des adieux a mon frère et mes sœurs, j'ai décidé de fuir à la capitale pour ne pas passer mes années à travailler le foin. Pour cela, un de mes anciens professeurs m'a parlé de Verlaine en m'encourageant à lui envoyer quelques-uns uns de mes poèmes. Je m'exécuta. Bientôt, après de longues conversations épistolaires il me proposa de me loger quelques temps, chez lui, offre que je n'acceptais que s'il me paie mon billet de train.
Je connais Paul depuis quelques jours maintenant, il a un visage de Satyre et les manières calculées. Pourtant j'aime bien sa compagnie, c'est quelqu'un d'extrêmement cultivé, avec lui j'ai toujours l'impression d'apprendre quelque chose d'enrichissant. Nous passons énormément de temps ensembles. Ses beaux-parents et sa femme par contre, sont exécrables, toute l'ignomie de la bourgeoisie dans son intolérance la plus complète, toujours hautains et propres sur eux, mes fous rires à leurs encontre ont le don d'exorbiter leurs prunelles et ça me distrait plus que tout. Je me demande comment mon ami peut-il survivre dans cette atmosphère suffocante ? Au bout de quelques heures j'ai déjà de violentes migraines avec des esprits aussi étroits. Ils ne m'apprécient pas beaucoup et c'est réciproque. La vache normande nommée Mathilde, ou plutôt l'épouse, ne cesse de me lancer des regards courroucés dès que j'ouvre la bouche ou non, a vrai dire je ne suis qu'un petit campagnard crotté de son point de vue, futile créature à la poitrine opulente.
Dès que nous pouvons, nous sortons, Paris la nuit à l'air d'être un autre monde. Les cabarets, les filles de joies, les bistrots… Pigalle et Montmartre semblent toujours être actifs, comme une fourmilière géante. Verlaine me fait découvrir son monde aux milles lanternes scintillantes, la nuit, ainsi que son addiction à la fée verte. La première fois que j'ai gouté à ce breuvage, mon sentiment fut des plus mitigés, le goût puissant et anisé me donna presque un haut le cœur. Il vrai qu'après quelques verres l'absinthe monte très rapidement à la tête, plus que tout ce que j'avais bu de ma vie auparavant. A partir de cet instant les sens sont hypertrophiés, la vision se trouble massivement. C'est un sentiment difficile à décrire que ne procure aucune autre liqueur. On l'a décrit comme meilleure compagne des artistes et plus particulièrement des peintres et des poètes. Paul ne cesse de me venter les dons d'inspiration que lui offrent ces plantes distillées.
-Voyez-vous mon jeune ami, ce qu'il ya de miraculeux, c'est que les images se forment directement là-dedans et cela instinctivement, dit-il en tapotant son crâne dégarni.
Il enchaine les verres tel un automate et ce manège me rend rapidement nauséeux. Je ne sais pas si son objectif était de me voir m'écrouler par terre mais une telle chose est loin d'arriver, c'est plutôt lui qui m'offre un regard de plus en plus vague. J'étouffe un fou rire avant de m'intéresser à la foule qui nous entoure, observateur. Des bourgeois endimanchés portant des toasts de plus en plus extravagant, des jeunes garçons de mon âge aux pommettes rougies, vautrés sur les cuisses de catins aux corsets trop serrés, des joueurs de cartes, des vieux, des jeunes, des femmes et des hommes de toutes classes et de tous âges réunis en un vacarme tonitruant... L'air embaume la sueur, l'alcool et la poudre de riz. Les corps se frôlent dans un jeu de séduction lascif.
Je n'ai rien contre la canaillerie, je me sens proche du petit peuple de part mes origines paysannes. Verlaine n'est pas sans le sous, et pourtant il s'adapte fort bien à la foule environnante, avec un naturel déconcertant. Je fixe le reste de sucre qui n'a pas fondu sur ma cuillère, avec l'eau et les flammes, d'un air songeur. Combien de temps vais-je rester à Paris dans cette insouciance confortable ? J'espère qu'Isabelle, ma petite sœur, se porte bien. Je m'en veux d'avoir laissé cette pauvre enfant sous le jouc de notre mère aussi dure qu'un sillon de roche. J'ingurgite d'un seul coup un énième verre et je chasse par la même occasion mes sombres inquiétudes, je rigole pour un rien, la tête de Paul est épique. Son regard a changé, désormais d'une brillance inaccoutumée mais je n'y prête guère attention. L'atmosphère festive englobe chaque pore de ma peau. J'ai envie de danser, de chanter, de ne faire qu'un avec cette foule, hurler à m'en briser les cordes vocales. J'aimerais que cette nuit ne s'achève jamais.
Deux heures ont passé, nous sortons du café dans la fraîcheur nocturne. L'air froid me revigore les poumons et me fait reprendre quelque peu mes esprits. Mes souliers de vagabond, entrechoquent les pavés grisâtres avec facilité, joueurs, accélérant au fur et à mesure mon allure. Paul a bien du mal a me suivre et même son haut de forme ne semble pas tenir droit sur sa tête. Je me retourne, l'alcool enivre les traits de son visage, il a l'air un peu ridicule. A haute voix, je le raille amicalement en espérant le faire quelque peu réagir. Ainsi est le poète que tout le monde me parlait, humain du plus haut point, esclave de la boisson. A vrai dire ce n'est pas comme si je m'attendais à un Sphinx de pierre de toute manière. La soirée ne fait apparemment que commencer puisqu'il me montre le chemin de Bouges bien plus infâmes. J'ai envie de tout découvrir, de tout expérimenter… Je viens d'avoir dix-sept ans et c'est avec une joie non feinte que je me plaît à suivre sa démarche déséquilibrée par l'absinthe.
