C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
(Le dormeur du Val, Arthur Rimbaud)
La cohabitation dans cette famille devient insupportable. Les beaux-parents me trouvent maussade, violent, ma manie de jouer avec les couteaux et mon regard inquisiteur les effraient, petites natures.
J'ai du ainsi quitter leur maison après divers incidents. Paul me paye une petite chambre de bonne, miteuse de son point de vue (elle me convient très bien moi qui reste habitué à dormir à la belle étoile !) et ce en attendant qu'un de ses amis puissent m'héberger.
Ses visites sont de plus en plus fréquentes et je commence à comprendre que je ne le laisse pas indifférent, mon sexe et mon jeune âge ne semblent pas le déranger…
Il faut bien avouer que sa propre épouse à elle-même l'air d'une enfant, si l'on fait abstraction de ses attributs de charolaise laitière… Mais elle n'a aucune cervelle. Bref.
Malgré tout ça je me plais beaucoup à Paris, je n'ai jamais autant écrit depuis longtemps.
Je rédige tout de même une correspondance à ma mère, même si nos échanges oscillent désormais entre humeur et insolence. Sous son stoïcisme glacial je remarque bien que le lui manque, il est vrai que mon départ sur un coup de tête a été peut-être un peu rude, mais mes anciennes fugues auraient dû lui mettre la puce à l'oreille.
En parlant de cela, les poux se plaisent encore à vampiriser mon crâne, malgré mon hygiène bien plus saine qu'à une autre époque de chien galeux.
Ses petites bêtes m'horripilent mais pourtant je laisse tout de même pousser un peu mes cheveux car mon air d'éternel écolier commence à m'agacer du plus haut point.
J'envoie également des lettres à d'anciens professeurs et un loyal ami des bancs de classe, afin de prendre des nouvelles.
Je déteste l'hiver et le soleil pointe enfin le bout de son nez.
J'adore me balader en journée, flâneur, découvrir tous les coins de la capitale bondée. Je me lève aux aurores pour ne pas trouver les heures oisives et inutiles, à l'opposé de tous les nobles qui somnolent dans leurs draps de soie.
Paris est une ville incroyable mais comme je m'y attendais néanmoins la misère y est coriace.
Il parait que de l'autre côté de la manche, l'East-End est encore pire mais en ce qui concerne les crève-la-faim, nous n'avons rien à envier au pays de Victoria.
Tout ça me sidère, lorsque je me retrouve avec quelques sous en poche par un heureux hasard, je n'hésite pas à le donner à ceux qui en ont plus besoin que moi, après tout, demain est un autre jour et si je meurs autant avoir été quelque peu utile.
Je sais que ma carcasse ne fera pas de vieux os, je casserais ma pipe, dans tous les sens du terme surement bien plus tôt que prévu. J'aimerais sincèrement abattre tous les petits privilégiés qui s'étouffent dans leur cuillère d'argent.
Verlaine m'a présenté à ses autres amis écrivains afin que je commence à me faire connaître. Il y en a beaucoup que j'aimerais taillader à vif comme c'était prévisible mais nous passons pas mal de temps avec les « vilains bonhommes ».
Notre consommation d'alcool elle, ne cesse de croître, Verlaine est le plus grand buveur de fée verte que je connaisse !
Avec toutes les répercutions que cela découlent, bien évidemment...
Je découvre également peu à peu le monde des « mangeurs d'opium » que j'ignorais jusqu'alors.
Ça, c'est la pire chose mais aussi la plus efficace pour accéder au chaos cérébral. Et son prix n'est vraiment pas donné ! Si Paul ne financerait pas, ceci serait resté une chose obscure pour moi. Après tout, c'est également de ma faute avec mon désir insatiable de tout vouloir expérimenter…
J'ai d'ailleurs failli finir plusieurs fois chez la police, mais pour une toute autre raison.
Je n'ai pas honte d'avouer que suis d'un naturel bagarreur et je n'ai guère besoin d'un surplus d'alcool pour me laisser aller à la violence.
Cependant, ma jeunesse tourne souvent à mon avantage dans ce genre de situation.
Ce soir, nous sommes coincés dans un stupide repas avec les artistes de Paris.
Je m'ennuie ferme et les voix soporifiques ne sont guère pour arranger la situation. Ils croient tout savoir du monde, s'en ventant… Parvenus et m'as-tu-vu, cocktail détonnant pour me donner envie de recracher mes boyaux !
Un d'eux a essayé de m'expliquer une théorie fumeuse sur la suprématie future des machines et autres inventions sur les humains lambda. Non mais sérieusement…
Ce n'est pas que je ne croie pas au progrès, mais je lui ai rit au nez bien entendu, et je ne pense pas qu'il a apprécié, de quoi me rendre parfaitement satisfait.
Beaucoup pensent que j'ai fais de l'insolence mon mode de vie, ce n'est pas vraiment ça, mais ces crétins tout beaux tout propres m'horripilent.
Dire que se sont eux les représentants de la peinture et des mots dans la capitale, il y a de quoi se jeter dans la Seine !
Bref, je suis coincé sur cette lourde table de bois, avec l'envie de me pendre des plus croissantes. J'ai du mal à tenir en place et manque plus d'une fois de m'endormir sous les blablas soporifiques de ces imbéciles heureux.
-Seigneur, mais qu'est-ce qu'on attend pour ficher le camps ?!
-On peut pas…
-Pourquoi ?
-Il va commencer à lire…
-Qui ça ?
-Descartes, lui là-bas…
-Oh je crois que je ne vais pas beaucoup l'apprécier...
