Vous reprendrez bien une tranche de Haytham/Ziio ?


« Où suis-je ? »

La voix d'Haytham flotta dans l'étendue blanche. Il la trouva étrange : elle lui rappelait la musique du vent dans les arbres de la Frontière pendant l'hiver. Pourtant, il était mort. Son cadavre gisait dans les décombres de Fort George. Quelque part, dans son dos, la réalité tremblait sous le bruit des canonnades mais la cacophonie lui parvenait étouffée. Cet endroit… Cet espace immaculé n'était pas celui où se confessaient ses victimes avant d'embrasser la mort, cette bulle temporelle limitée où les secondes s'arrêtaient par miracle. Là-bas, il pouvait encore sentir le monde qui vivait et avançait sans lui. Ici, il était de l'autre côté du miroir, dans l'infini. En se concentrant, il pouvait apercevoir deux réalités : celle des vivants, celle des morts. Se chevauchant, glissant l'une sur l'autre, se confondant parfois quand une âme quittait un plan pour rejoindre sa dernière demeure.

Le Templier étudia ce qui l'entourait : l'enfer était plus blanc qu'il ne l'imaginait. Il devinait qu'en disciplinant son esprit, il remplirait le vide et que les murs de Fort George et sa tour de garde effondrée se matérialiseraient sous ses yeux comme une copie du vrai monde, évoluant avec la réalité et le temps. Pour l'instant, il se contentait de fixer la toile vierge qui constituait sa nouvelle maison.

Il n'osait pas avancer. La chair déchirée de son cou libérait toujours un flot de sang sur ses vêtements et de douleur dans son corps. La mort ne signifiait-elle pas la fin de toute sensation ? Ou avait-il emporté le souvenir de la douleur, agrippée à ses nerfs, en même temps que les souvenirs de sa vie ?

Un bruit de pas le tira de sa torpeur. Quelqu'un venait vers lui, traçant dans la trame un morceau de réalité. La personne était petite et Haytham se demanda quel fantôme de son passé allait surgir pour l'agonir d'insultes et de malédictions. Sa sœur, peut-être ? Jim Holden, qu'il avait laissé derrière en fuyant avec Jenny ? Deux longues tresses se balançaient au rythme des pas et il relâcha le souffle qu'il avait coincé dans sa poitrine. C'était Ziio qui venait vers lui. Ses bottes chassaient la blancheur, la soulevait comme des flocons de neige. Les pavés du fort apparaissaient à sa suite.

Elle n'avait pas changée, pas autant que lui qui se sentit terriblement vieux. Oh, elle avait quelques cernes légers sous les yeux et sa gorge s'était un peu affaissée. Sa poitrine s'était alourdie, ses hanches et son ventre s'étaient doucement arrondis : elle avait porté un enfant. Leur enfant. « Notre fils ». Il la trouva belle, aussi belle que ce jour d'été où leurs regards s'étaient accrochés pour la première fois. La flamme dans son regard contrastait toujours avec son visage impassible. Sur ses pommettes, les pointillés s'étaient assombris mais ses lèvres étaient pleines comme au jour de leur premier baiser. Elle lui sourit. Alors, il vit la jupe de fourrure brûlée, noircie. Dessous, ses jambes étaient calcinées. L'estomac d'Haytham se noua. Ils devaient offrir un beau spectacle, tous les deux, elle marquée par l'incendie qui avait ravagé son village et lui avec son col imprégné de sang, le cou à moitié ouvert, la chair grignotée par la lame de son propre fils.

A nouveau, elle lui sourit, de ce beau sourire tranquille. Il n'osait soutenir son regard, gêné par la différence d'âge entre eux. Sa blessure au flanc le faisait souffrir depuis plus de vingt ans. Il se tenait toujours très droit mais le poids des responsabilités l'avait tassé. Il sautait de toit en toit avec une aisance feinte. Le temps avait fait son œuvre et il lui fallait prendre garde à ses articulations de plus en plus fragiles. Ses cheveux étaient gris depuis longtemps. Quant à son visage, il avait gardé la trace d'une vie entière passée à toiser le monde, la peau vallonnée au coin des yeux et des lèvres. Plus que tout, ce qui l'empêchait de l'emprisonner dans ses bras, c'était les derniers mots qu'ils avaient échangés.

« Tu as le droit d'être en colère, de m'injurier et de me demander de partir. Mais la vérité n'est pas ce que tu crois !

Va-t'en ! Quitte cet endroit et ne reviens jamais. Si je te revois, je t'arracherai le cœur de mes propres mains pour le donner aux loups !

Ecoute-moi, je…

Jure-le !

Comme tu voudras.

Alors tout est terminé. »

Elle franchit la distance entre eux deux et effleura sa joue ensanglantée du bout des doigts.

« Tu es blessé… dit la jeune femme en nettoyant la coupure.

Ce n'était pas nécessaire… mais merci. »

Si peu de temps passé ensemble et tant de souvenirs d'elle prêts à le submerger…

« Je ne te fais pas confiance.

Je sais.

Et pourtant, tu restes.

Pour te prouver que tu as tort.

Aucune chance.

C'est ce que tu dis.

C'est ce que je crois.

Et pourtant, je reste. »

Et soudain, il était à nouveau jeune, au meilleur de ses capacités. Il avait trente ans et assez d'ambition pour conquérir le monde.

« Tu as fait preuve de beaucoup de bonté, Ziio. Merci. Mais… Je… Je devrais partir. »

Dans ce monde, ils s'embrassèrent.


Ils sont trop chous ç_ç

Sans rire.