3. Winter is coming
L'automne triste s'en était allé en prenant sur son passage le peu de couleur qui restait au paysage. Il avait laissé place à un hiver encore plus froid et morne. New-York n'était plus teinté que de gris. A une époque, Sansa appréciait cette saison, elle était même de loin sa préférée des quatre. Bien sûr, ça c'était avant. Avant quand elle pouvait encore faire de longues promenades interminables avec sa fratrie dans les bois entourant le domaine familiale des Stark. Ils se taquinaient toujours avec d'innombrables batailles de boules de neige. Arya était celle qui visait le mieux, jamais elle ne ratait sa cible, cible qui était bien souvent sa sœur ainée. Elle s'acharnait sans relâche, jusqu'à ce que sa victime abandonne, les cheveux trempés, la goutte au nez et un sourire franc aux lèvres. Après leurs longues promenades revigorantes, leur mère les attendait toujours avec une tasse de chocolat brulant accompagné de muffins tout droit sorti du four. Une odeur de chocolat embaumait le salon, ils se régalaient. Une autre époque, une autre ville, une autre vie...
Les fêtes de Noël approchaient à grands pas et la jeune femme les redoutait. Plus les chants résonnaient dans les magasins, plus les enfants riaient, plus la crainte l'envahissait, une boule constante au ventre prête à exploser. Ces fêtes voulaient dire qu'elle allait revoir sa famille en chair et en os. Cela allait être plus compliqué de feindre la joie devant eux que par webcam à des milliers de kilomètres de distance. Elle se souvenait encore des mots de son futur beau-père, Robert Baratheon, lui annonçant que la fête de la nativité se ferait dans son imposant manoir. Ils devaient tous apprendre à se connaitre davantage avant le mariage "princier", après tout ils deviendraient bientôt tous une belle et grande famille. La poisse. Rien qu'à y repenser, Sansa en avait la nausée. Il devait être un tel imbécile pour croire qu'un seul instant qu'ils deviendraient une famille.
Il ne fallait pas se méprendre, au fond, elle n'avait aucun réel grief contre cet homme, elle le voyait très peu de toute manière. Il était toujours en voyage ici et là en Europe et les rares fois où il était en ville, il était plus qu'ivre. Ce n'était pas un mauvais bougre, elle se surprenait même parfois à le comprendre voire même à éprouver une certaine compassion pour lui. Si elle avait dû partager sa vie avec Cersei, elle aussi se soulerait pour oublier cette tragédie. Non Robert était plutôt gentil, son seul réel défaut était d'avoir engendré une raclure. Parfois la jeune femme se demandait s'il était bien le père de son fiancé, il ne lui ressemblait en rien. Honnêtement, Tommen et Myrcella non plus physiquement parlant mais ils avaient hérité du caractère facile de leur père. Deux jeunes gens doux, épargnés sans doute par le maudit gène Lannister.
Que le ciel lui tombe sur la tête, elle ne survivrait pas à ces deux maudits jours…
Sandor Clegane détestait Noël et c'était sans appel. La neige, le froid, les cadeaux, la joie,... Tout le rendait en colère et plus morose qu'à l'habitude. Tout n'était que pure hypocrisie et temps perdu. Il ne donnait aucun sens à cela. Pourquoi paraître aimable et généreux qu'une seule fois l'année, alors que le monde n'en restait pas moins de la merde. Heureusement qu'il n'avait plus personne avec qui partager ces inepties. Il n'avait plus de famille, en théorie, et le seul Noël qui lui restait en mémoire et qu'il aurait voulu oublier était gravé à vie sur son visage. Non, il se devait de passer sa soirée comme chaque année devant un plateau tv acheté à la va-vite, de la dinde trop sèche et des haricots qui ne payaient pas de mine. Il ne dérogerait pas à la règle pour tout l'or du monde.
Enfin, c'était sans compter sur sa seigneurie Baratheon junior qui avait décidé qu'il jouerait non seulement au garde du corps mais également au chauffeur cette année. Ce qui voulait dire attendre de longues heures dans la voiture à se geler les fesses, le temps que sa merde de patron soit assez ivre pour vouloir rentrer chez lui avec sa jolie fiancée.
L'homme bourru avait bien tenté de se sortir de cette impasse en lui demandant pourquoi ils ne restaient pas loger chez ses parents, pour profiter un maximum des joies familiales... "Clegane, la réponse est simple" avait-il répondu. Il refusait de passer plus de temps que nécessaire avec les Stark, ils n'étaient que des paysans à ses yeux, rien de plus rien de moins. "Je suis persuadé que vous allez les détester aussi à la minute où vous allez les voir. Vous devrez d'ailleurs aller les chercher à l'aéroport. Mère va m'en vouloir de la laisser seule avec ces gens mais elle l'a bien mérité. Elle n'a même pas contesté l'idée saugrenue de mon père. Qu'elle se dépêtre de ce guêpier". Sandor n'avait même pas tenté de comprendre, il avait à son habitude grogné en guise de réponse, il s'en fichait après tout. Il était payé pour exécuter les ordres.
Le vingt-quatre décembre, il se posta donc comme un bon chien devant l'aéroport à attendre patiemment le débarquement des soit disant «paysans». Il ne prit même pas la peine de sortir de son véhicule. Il fallait être honnête, il n'avait pas la tête à attendre devant la voiture en agitant un panneau ridicule où l'on pourrait lire de loin «Stark» en gros caractères vulgaires. Il avait encore sa dignité.
Alors qu'il était plongé dans ses pensées, pas des plus jolies d'ailleurs, il repéra dans son rétroviseur un petit groupe de personnes qui regardait dans sa direction. Il y avait un homme plutôt grand, d'une bonne cinquantaine d'années qui portait de petits bagages. A ses côtés, une dame aux longs cheveux auburn. Elle ressemblait étrangement au petit oiseau avec certes quelques années de plus mais avec ce même port de tête, celui d'une grande dame. Elle poussait un jeune homme en fauteuil roulant qui semblait rire aux pitreries de ses frères.
Sandor se décida à déplier ses longues jambes et à s'extirper de la voiture, son air froid habituel collé au visage. Il fut accueilli d'un grand «bonjour» collectif et d'un «Joyeuses Fêtes».
- «Monsieur Stark» salua-t-il poliment.
- «J'espère que vous n'avez pas attendu trop longtemps, le vol a pris du retard…».
- «Aucune importance. Vous deviez être plus nombreux.»
- «Oh, mon fils ainé, Rob, et son épouse n'ont pas su se déplacer, ils vont être parents et ils avaient peur que le voyage soit trop épuisant». Répondit Cathelyn Stark.
Oh, ils avaient peur que le voyage soit trop épuisant? Qu'est-ce qu'il en avait à foutre sérieusement? Il n'avait pas posé de question, il n'avait rien demandé! Ce n'était qu'une simple constatation. L'homme attrapa rapidement les bagages pour les mettre sans ménagement dans le coffre.
Il pesta quand il dut essayer de rentrer, non sans abimer la carrosserie de la berline, la chaise roulante du jeune Bran. Il pesta quand il entendit les discussions animées et non moins stériles à ses yeux qui s'échappaient de l'arrière de la voiture. Il pesta quand le plus jeune frère lui demanda s'il avait fait la guerre en vue de ses cicatrices. Il pesta quand la jeune femme, qu'il croyait être un jeune homme soit disant passant, lui demanda d'allumer la radio. Il pesta quand la famille massacra en cœur la chanson qui passait à ce moment-là sur les ondes. «Noël dans ton cœur» ou une autre merde dans ce genre.
Que le ciel lui tombe sur la tête, il ne survivrait pas à ces deux maudits jours…
Comme prévu, il conduit tout ce petit monde au grand manoir familial des Baratheon. Les grilles s'ouvrèrent pour laisser place à une bâtisse qui était admirablement grande autant que les jardins qu'elle surplombait. On se serait cru dans une autre époque, celle des capes et épées. Tout était si calme, si beau, il ne manquait plus que de la neige pour se croire devant une carte postale. Il était à peine croyable qu'on puisse voir une telle demeure à quelques kilomètres à peine des bruits incessants, des tours de bétons et de la pollution de la grande ville. Oui, c'était un merveilleux spectacle aux yeux de tous sauf d'un. Sandor Clegane ne voyait qu'une montagne de grosses pierres grises agrémentées d'une ou deux fantaisies. Du tape à l'œil, du luxe, de la soit disant beauté qui n'était présente que pour cacher la les scandales et la laideur d'âmes de ses propriétaires.
Oui, il en avait vu des choses par inadvertance dans cette maison. Robert au bord de l'évanouissement ramenant des putains à peine majeur dans le lit conjugal. Cersei manigancent avec son frère ou son père, elle était d'ailleurs bien trop proche de son frère aux yeux de l'homme. Des bouts de verres brisés, du sang sur la moquette blanche, le décès prématuré de la chatte de Tommen retrouvée éventrée près de la piscine… Il était rôdé pour les saloperies de cette maison et de ses occupants.
A l'entrée de la maison attendait une jeune femme à peine vêtue d'un petit pull en coton et d'un vieux jeans, elle semblait mortifiée avec ses petits bras recroquevillés autour de son corps sans doute à cause du froid... Elle fut rapidement réchauffée par les embrassades de ses parents et les accolades de ses frères. Il n'y avait que sa sœur qui était restée quelque peu en retrait, l'observant les sourcils froncés avant de se faire pousser par son père pour saluer son ainée.
Sansa Stark, s'était préparé mentalement des dizaines de fois à ces retrouvailles. Tout se passerait bien, il lui suffisait d'être naturel et de sourire. Elle les sera chacun à leur tour, en s'attardant peut-être un peu de trop sur sa mère. Une intense chaleur la pénétrait. Elle ne pouvait s'attarder plus car les larmes menaçaient de franchir ses beaux yeux. Sa petite voix intérieure s'époumonait, criait: «Maman, Papa, ramenez-moi à la maison s'il vous plait».
- «Je vois que la jolie petite colombe était impatiente de revoir sa famille et de l'embrasser. Elle n'a pas pu attendre la petite sauterie de ce soir». Intervint tout sourire la maitresse de maison qui n'avait pas manqué une seule miette de ces retrouvailles. Son ton se voulait amicale voire maternelle mais il sonnait plus comme une insulte pour sa futur belle-fille.
- «Oui, vous m'aviez manqué bien que je ne sois pas à plaindre. Cersei est comme une deuxième mère, si prévenante et douce. Je dois vous laisser, il me faut me préparer. Joffrey va être si heureux de voir revoir!»
- «Et nous donc !» lâcha ironiquement sa petite sœur.
Arya Stark n'avait vu son futur beau-frère que deux fois dans sa vie et cela lui avait suffit. Elle n'avait pas besoin de semaines ou de mois pour se faire une opinion sur quelqu'un. Elle s'était félicitée de voir clair dans le jeune homme. Joffrey lui était tout de suite apparut comme un petit vantard prétentieux qui était autant dénué d'intérêt que de sens. Leur première rencontre s'était soldée par une virulente dispute. Il avait osé dire que la place d'une femme était à la maison et non en Irak sur le front. Jon avait tenté de calmer les choses comme il le pouvait et avait supplié sa sœur de se tenir correctement pour leur première permission depuis des mois. Oh, Jon. Qu'est-ce qu'il pouvait lui manquer. Il avait toujours été son préféré, il était si doux et courageux. Il était un homme de valeur, il savait quel honneur c'était de se battre, de risquer sa vie jour après jour pour protéger son pays. La base manquant de personnel, il avait décidé de rester faisant promettre à sa sœur d'embrasser tout le monde.
Sansa embrassa une dernière fois ses parents et monta à l'arrière de la voiture. On aurait dit une autre personne. Son sourire s'était envolé laissant place à visage recouvert de tristesse. Elle demanda à son chauffeur d'un jour s'il voulait bien couper la radio se plaignant d'une soudaine migraine. Celui-ci s'exécuta sans brocher, c'était une véritable délivrance. Ils roulèrent quelques temps avant d'être coincé dans les embouteillages.
- «Vous vous en êtes plutôt bien sortie. Mais la gamine, elle n'est pas dupe».
La jeune femme feinta de ne pas comprendre ce dont il voulait parler et s'enfonça davantage dans son siège. L'homme était tellement difficile à comprendre. Il était la plupart du temps grossier et taquin mais parfois, il semblait différent comme touché une fraction de seconde par ce qui pouvait l'entourer avant de reprendre son masque. Il ressemblait étrangement à Arya. Ils étaient comme des spectateurs extérieurs. Observant le monde mais n'y prenant par que très rarement. Ils voyaient toujours tout et ne disaient que rarement quelque chose.
- «Je… Je me rends compte que je ne vous ai pas remercié pour l'autre jour». Ni ceux d'avant…
- « … »
- «Quand vous m'avez ramenée à la maison, il pleuvait et… » tenta-t-elle d'une petite voix.
- «Je m'en souviens. Il n'y a pas de quoi me remercier mademoiselle Stark, je n'ai rien fait de plus qu'aujourd'hui» répondit-il sèchement.
- «Quoi qu'il en soit, merci. Et, c'est Sansa, s'il vous plait».
