Chapitre 3 : Jean

Sable, la Cohésion

Jean sentait la poussière lui gifler le visage, et, lâchant un énième juron, il balaya l'air d'un geste énervé de la main. Le nuage de sable soulevé par le vent s'écarta comme par magie, ouvrant une petite brèche qui ne se maintint pas longtemps.

Foutue expédition. Pourquoi sa division avait-elle dû se retrouver sur le flanc gauche, qui traversait une langue de marécage sableux ? D'après les prévisions des supérieurs, c'était le chemin le plus dégagé de Titans. Mais sentir les sabots des chevaux crisser contre ce sable lourd et la poussière leur brûler les bronches était tout de même cher payé.

- Escale d'une minute ! héla le chef d'escouade en sentant les chevaux fatiguer. Hé, le Maître du sable ! Repère un peu le coin tu veux ?

- Compris !

Jean s'exécuta, sautant prestement de cheval pour s'accroupir et enfouir ses mains dans le sol meuble, les yeux fermés. Il sentait la malléabilité moelleuse, chaude et râpeuse du sable, et tel à travers un écran translucide, il discerna par son sens du toucher, à des centaines de mètres à la ronde, les mouvements heurtant le sol. Du moins tant que celui-ci était recouvert de sable. Sinon, c'était pour lui une autre affaire.

- Cinq chevaux nous dépassent, annonça-t-il en sentant la percussion de leurs sabots à la limite du marécage sablonneux.

- L'escouade de Rivaï sans doute, fit le chef. On va se remettre en route tout de suite. Des Titans aux alentours ?

Jean se concentra. La démarche irrégulière et lourde des Titans était moins perceptible que le galop des montures. Il sentit quelqu'un s'accroupir à côté de lui et vit Mikasa, les paumes à plat dans le sable, se concentrant aussi à percevoir leur environnement. Jean ne se laissa pas troubler par leur promiscuité et eut un rictus. Mikasa était incroyablement douée pour l'art de la Maîtrise de la terre, mais la terre pilée disséminée en cristaux désordonnés, loin d'être aussi dense qu'un sol tellurique, offrait un matériau plus complexe et insaisissable.

C'était là son domaine.

- C'est du sable. Tu ne vas pas pouvoir…

- Deux Titans à dix heures, à deux cent mètres, déclara-t-elle. Et quatre à trois heures, à moins d'un demi-kilomètre.

- Sept-cents mètres, précisa Jean avec un petit rictus. C'est ça. Bien joué.

Sacrée Mikasa, épatante Mikasa. Même sur son propre terrain – qui était, à vrai dire, un dérivé de celui de la jeune fille – il ne la devançait pas.

- Alors, Jean ? s'impatienta le chef d'escouade.

- Un classe trois et un classe cinq à deux-cents mètres à dix heures, et trois classes huit et un classe quatorze à sept-cents mètres, à trois heures ! s'exclama le concerné.

- Bon. On file droit alors, et on retrouve notre place dans la formation !

Tous s'apprêtèrent à se remettre en selle. Jean se releva, referma au passage sa main sur une poignée de sable qu'il garda au creux de son poing fermé.

- Quelle plaie, ce terrain sablonneux..., pesta le chef d'escouade en se remettant en route. Heureusement qu'il y a des énergumènes comme toi pour nous faciliter un peu la tâche !

Jean hocha la tête avec respect, partagé entre un futile sentiment de fierté et d'utilité, et la perplexité persistante et perturbante qui ne le quittait pas depuis son entrée dans les Bataillons.

La Maîtrise du sable n'est pas particulièrement utile à Utopia, dans les Brigades spéciales. S'il pouvait faire usage de ses capacités de manière à servir une cause, c'était bien ici. Mais était-il seulement fait pour servir une cause ?

Il se sentait un peu comme cette poussière de terre qu'il pouvait maîtriser, ce sable malléable, rugueux, balayé par les vents, qui ralentissait la course en amollissant le sol et rendait tout flou. Ce sable si meuble qui était pourtant issu du roc. Ce que le monde faisait de plus inébranlable, il n'en maîtrisait que la poussière. Inébranlable… Il était loin de l'être.

Le visage fouetté par le vent chargé de poussière, il sentait ce sable qu'il gardait dans son poing râper sa paume, verrouillée sur les rênes, et il ouvrit légèrement la main. Les grains minéraux coulèrent entre ses doigts, se dispersant au vent. Sans doute devait-il suivre le mouvement lui aussi… S'efforcer de comprendre son devoir, et de s'y appliquer. Il savait malgré tout qu'il avait sa place dans ce combat, mais devait trouver en lui plus de résignation.

Après tout, le sable était peut-être nature à se dérober entre les doigts, mais chaque grain était d'une robustesse incroyable.

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Jean en proie au doute est mon préféré ! Ce gars n'est pas facile du tout à cerner… Il est complètement passionnant ! J'imagine qu'on ne l'associe pas franchement au sable au premier abord mais je trouve que ça convient assez bien.

À très bientôt pour le dernier chapitre du livre Terre ! )

Cha cha !