5.

Sherlock avait dit que c'était une expérience. Les choses les plus étranges qui lui étaient arrivé ces huit derniers mois avaient tendance à être étiquetées comme telles. Il avait besoin de tester une théorie de façon à pouvoir condamner ou innocenter l'homme que Lestrade retenait dans une froide salle d'interrogatoire. Il devait savoir si le taux d'alcool présent dans le sang de cet homme avait été trop élevé pour pouvoir fonctionner correctement dans une situation correspondant aux critères de l'assassinat (brandissant une arme très lourde et difficile à manier avec au moins le genre de finesse nécessaire pour décapiter une femme).

Il n'avait pas dit à John pourquoi il buvait du scotch, et au moment où le docteur était rentré, il avait assez bu pour inviter John à se joindre à lui. Le docteur l'interrogea un peu (quelle occasion fêtait-il ? était-il sûr que ce n'était pas une expérience ? combien de verres avait-il déjà pris ?), mais la joie de voir le détective, habituellement tendu, si décontracté et souriant amenuisa considérablement le nombre de questions. Il décida que conduire lui aussi une expérience ne ferait pas de mal, et que savoir combien de scotchs il fallait à Sherlock pour finir ivre lui serait forcément bénéfique à un moment ou un autre. Il était sûr que Lestrade adorerait les photos en plus.

John n'avait pas bien planifié son expérience. Cinq verres plus tard, il battait la mesure avec Sherlock sur Don't Stop Me Now.

Il se réveilla à la transition entre le jour et la nuit, le ciel était d'un gris illisible et la seule lumière provenait du lampadaire qu'ils avaient laissé allumé dans la cuisine. Sherlock était affalé avec élégance sur le canapé, comme s'il avait été moulé autour de lui. John était sur le sol, avait réussi à s'appuyer contre le canapé et de ce fait contre son colocataire. Ses yeux s'ouvrirent (lentement, désespérément lentement) pour révéler la poitrine de Sherlock se soulevant et s'abaissant lentement au rythme de sa respiration. Poitrine sur laquelle sa tête s'était appuyée.

Le docteur ne bougea pas. Il ne pouvait pas. La main du brun (des doigts froids, de longs doigts présentant des callosités là où ils avaient touché des cordes métalliques de façon répétitive) s'était enroulée au-dessus de sa tête, dans ses cheveux, retenant John sur place doucement mais fermement. Même s'il avait voulu bouger (le voulait-il ? Oh mon Dieu), sa tête tremblait encore des effets de l'alcool et il craignait pour son équilibre, le bruit qu'il ferait, et par-dessus tout (oh mon dieu, oh mon dieu) son bon sens.

(Bon sens car sa tête reposait sur le ventre de Sherlock, qu'il avait dormi là, qu'il ne bougeait pas, que des boutons lui rentraient dans la joue et pourtant tout ce à quoi il pouvait penser c'était –)

Il prit une profonde inspiration par le nez, saccadée et il ne savait pas pourquoi. Il devait sortir d'ici, monter les escaliers, se mettre au lit et juste… sortir d'ici. Qu'importe les doigts frais sur son cuir chevelu, les deux boutons défaits sur la chemise de Sherlock (il avala sa salive de manière audible), il devait bouger.

( – sa peau juste sous la sienne, bougeant sous une fine chemise, faisant sauter ces boutons sur son chemin et – )

John échappa à la main de Sherlock, qui le laissa partir sans problème. Le détective soupira dans son sommeil, cependant, déplaça très légèrement sa tête dans le sens opposé à John et au bord du canapé. John cligna des yeux d'un air las, ses yeux pleins de sommeil suivant du regard la ligne qu'était soudainement devenue le cou de Sherlock. Quelque chose se réveilla dans son ventre, et il n'était pas sûr d'aimer ça (ou pas ? Oh mon Dieu).

Il se déplaça pour se mettre à genoux, se pencha encore plus près tandis que le scotch clapotait de gauche à droite dans sa tête. Désormais il se sentait choqué et consterné (envers lui-même, lui-même, tellement près et voulant appuyer son nez dans le cou de son colocataire, respirer son odeur, y rester indéfiniment). John poussa un gémissement d'autodépréciation, il devait bouger et partir (presser son visage à la jonction entre l'oreille de Sherlock et sa mâchoire).

Il referma bruyamment sa mâchoire (oh mon dieu, était-il réellement agenouillé à cet endroit, observant le brun, la bouche grande ouverte et respirant bruyamment ? oh mon dieu). Il ferma les yeux de façon à recueillir toute la force nécessaire pour se mettre debout. Et il le fit. Il vacilla une fois debout mais il réussit quand même. John n'osa pas regarder en arrière lorsqu'il se leva, il se contenta de monter l'escalier aussi rapidement que possible.

Ses oreilles auraient pu faire des trous dans l'oreiller tellement elles lui brulaient, et il était sûr que le quartier tout entier pouvait entendre son cœur battre la chamade dans sa poitrine.