Doubt
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Les miettes de gommes s'éparpillent entre ses doigts. Encore loupé. Ce n'est que la onzième fois depuis trente minutes qu'il recommence les mêmes traits mais sa patience à des limites. Impossible de terminer ce dessin. Il n'a jamais été doué pour ça de toute manière. Lui, c'est un penseur. Il réfléchit, il travaille avec ses méninges. Ses mains, elles ne sont pas vraiment là pour travailler, non. Peut-être un peu pour écrire, taper au clavier, fermer la porte en donnant un tour de clef, attraper un bol, une assiette. Un peu pour caresser son amant, lui chatouiller le cou. Un peu pour tout en fait mais pas pour travailler. C'est comme s'il s'y refusait. Il range le crayon de papier dans un pot fait maison (pas par lui, vous vous en doutez maintenant), range la gomme dans le tiroir au-dessus de ses genoux (parce qu'il aime que tout soit à sa place, et oui les choses ont une place, bien définie et répertorié dans sa mémoire). Enfin, il se lève et décide de ne plus toucher à rien avec ses mains. C'est son défi personnel en attendant le retour de Naruto qui ne devrait plus tarder.
Récemment ils ont voulu adopter un poisson rouge. Lui était contre au départ. Les poissons sont inutiles : il faut s'en occuper (avec ses mains), veiller à son eau, son alimentation. Tout ça pour quoi ? Pour regarder un pauvre animal s'ennuyer dans un aquarium rectangulaire en plexiglas ? Il était tout à fait contre. Naruto aussi était contre. Pas qu'il n'aime pas les poissons (il les adore, surtout dans une poêle), mais s'occuper de Sasuke était déjà bien suffisant pour lui. Alors s'il devait gérer deux poissons muets et de surcroît incapables de se débrouiller seuls…
Pourtant le poisson était arrivé, moins et moins font plus. Ils l'avaient baptisé Hector ou Yolenda suivant les envies. Il arrivait parfois qu'un « tête de nœud » fuse par-ci ou par-là, quand le Carassius auratus n'avait pas repérer ses flocons de nourriture et cherchait désespérément dans son sable synthétique de quoi subsister.
Sasuke lança un regard au poisson. Le poisson ne lui rendit que des yeux exorbités. Et il se demanda si Yolector avait un quelconque but dans la vie. Sur quoi il s'assit sur le canapé et médita longtemps.
Naruto arriva. Il déposa son écharpe sur le dossier du canapé où Sasuke, tel un homme statue, était toujours. Pas un regard, juste une main passée furtivement sur l'épaule. A chaque fois une palpitation ratée. Il savait. Il savait que Naruto n'en était pas conscient mais tous ces signes qu'ils ne lui montraient pas...les un à la suite des autres…étaient comme des pieux qu'on lui enfonçait dans l'âme et le cœur. Il se détruisait pour ne pas le détruire. Ne pas l'écorcher, ne pas lui faire d'éraflures. C'était toujours lui le coupable. Tout ce qui arrivait était sa faute, et si les choses se passaient ainsi c'est parce qu'il n'agissait pas dans le sens inverse. Ce beau blond qui rayonnait au loin n'y était pour rien. Non, c'était la source de sa souffrance mais lui seul, Sasuke Uchiwa, en était le responsable.
Sasuke vivait depuis longtemps dans un chaos intérieur infernal. Rencontrer Naruto avait été un bouleversement magistral, digne des plus grands films d'amour. Seulement cette relation n'avait fait que changer les données et transformer le désordre qui régnait en lui en un autre, encore plus instable et incompréhensible. Pourquoi ses sentiments le faisait-il autant souffrir ? Le bonheur ne pouvait-il pas être simple, au moins une fois dans sa vie ? Non. Il fallait toujours que tout se casse la gueule. Il y avait cru. Vraiment. Mais tout n'était que chimères, drapées de grands linges blancs qui voletaient, cachant les affreuses blessures, les balafres des chagrins, les crevasses des nuits passées à espérer un lendemain qui ne viendrait jamais.
Soudain, il eut très froid. Il aurait voulu se lever, aller le taquiner pour briser la glace, mais il n'avait pas la force de croiser ce regard qui l'ignorerait, qui le transpercerait. Il ne voulait qu'il lui renvoie sa transparence.
Il sentit des larmes perler au coin de ses yeux et se dit qu'il était bien trop sensible. Un rien pouvait renverser ses émotions et repeindre son monde en couleur ternes et obscures. Encore une fois il s'était fait des films et voilà le résultat.
Il disparut dans la salle de bain, sans un mot, alors que Naruto se retournait avec une paire de moufles sur la tête, imitant des bois de rennes, cherchant, perdu, toute once de malice ayant quitté ses traits, le visage qu'il chérissait.
