Disclaimer : Tite Kubo.
Note : merci énormément pour les commentaires (les invités auxquels j'ai pas pu répondre : merci, merci !). Ça m'encourage puissance huit à poursuivre cette histoire. Je précise aussi que dorénavant, ça sera écrit à la première personne, j'espère que le changement sera pas trop brutal. En espérant que la suite plaise autant !
Chapitre 2 – Bring your own bombs
« Children are taught to hate
Parents just couldn't wait
Some are rich and some are poor
Others will just suffer more. »
Social Distortion
Avril 2004
J'emmerde le monde.
J'emmerde aussi l'humanité. L'avenir. Les bureaucrates. Les parents irresponsables. Les gamins désabusés. Les mots accusateurs. Les fils des putes snobs. La vérité. Le mensonge. La trouille. La mort… L'inconnu.
C'est difficile de contenir toute cette haine, de sceller ce besoin grandissant de destruction.
On dit que les chiens galeux sont les plus dangereux parce qu'on ne peut pas les dresser. Parce qu'ils ne plient pas l'échine, parce qu'ils mordent, parce qu'ils posent problème.
Les pauvres petits orphelins que le système arrive pas contrôler et qui tournent mal. Squattent les rues, s'enlisent dans les emmerdes.
Mais certains s'en sortent. C'est une certitude que même un raté comme moi arrive à croire.
C'est juste pas fait pour moi – j'ai pas d'avenir. J'en ai jamais eu. Depuis que ma génitrice m'a éjecté de son utérus, face contre terre, dans une société en friche qui méprise les ratés.
Alors j'ai commencé à haïr. Les parents irresponsables, les orphelins, les inconnus.
J'ai la haine. J'ai la haine. J'ai la haine.
Contre le système pourri jusqu'à la moelle.
Je sais qu'il faut pas foutre tout le monde dans le même panier. Mais j'ai pas pris mes pilules Padamalgam ce matin.
Et j'en ai rien à foutre de mépriser tout le monde.
Ici, tu dois haïr ou tu es haï.
Mon choix est vite fait.
Je suis encore ce gosse solitaire que j'étais avant. Mais je me suis forgé des barrières, beaucoup trop de barrières.
J'ai cette gueule qui fait peur. On m'approche plus. Peut-être juste pour me taxer une clope, quand les gens osent.
Mais le passage à tabac, c'est surtout moi qui le provoque quand l'envie m'en prend.
J'habite plus en orphelinat, faut dire que ça aide à rester tranquille. J'avais quatorze ans, j'étais encore plus con et méprisant à l'époque. Un autre type de mon âge m'avait vraiment énervé. Mais il était seul, lui. Il se cachait pas derrière sa bande de petits cons. Alors j'ai réussi à le tabasser. Jusqu'à le foutre dans le coma.
L'expulsion était inévitable, même si l'autre gars s'est réveillé au bout de quatre semaines.
J'étais dégoûté, je suis certain que j'aurai pu faire mieux et prolonger son coma encore plus longtemps.
Ah, le cynisme, mon arme ultime. Irrespectueux et colérique, hein ? Ça me décrit bien.
Ajoutons à cela tout un panel de défauts et vous aurez une belle image de Grimmjow Jaggerjack.
Bref, ils m'ont expulsé.
La délinquance juvénile, ça se pardonne pas. Surtout avec des dommages pareils. On m'a jugé et envoyé quinze mois en centre pénitentiaire pour mineurs.
Autrement dit, la taule pour jeunes puceaux.
J'ai détesté cet endroit. C'était encore pire que l'orphelinat. Contrôlé, fouillé, sondé – c'est comme si on m'avait tamponné comme du bétail. Il paraît que j'étais beaucoup trop incontrôlable, à l'orée de l'abomination.
C'est douloureux d'être différent. Physiquement, je veux dire. Mon nom européen et mon apparence occidentale m'ont posé beaucoup de problèmes.
Faut pas croire que les morveux japonais sont doux comme des agneaux avec les étrangers.
Mais c'est pas une simple caractéristique des japonais, ça décrit parfaitement les gosses du monde entier.
Les marmots, ça te baise avec leur innocence mais t'encule avec leur insolence.
Mais je leur en veux pas. J'aurai fait exactement la même chose qu'eux si les rôles avaient été inversés.
Le problème, c'est que j'ai toujours vécu au Japon. Je sais que je suis originaire d'Angleterre mais j'y ai jamais foutu un seul pied.
Mais même naître au Japon et avoir la nationalité japonaise, ça fait pas de moi un japonais pour autant.
J'ai pas d'identité.
Juste un nom paumé dans ce vaste monde.
C'est tout ce que je suis.
Après la taule, j'étais certain de finir à la rue. Mais on m'a placé dans la Maison d'Urahara. Tenu par Urahara Kisuke, un éducateur spécialisé qui prend sous son aile les gosses paumés de tout âge.
C'est modeste, comme lieu. Un genre de foyer pour jeunes, un toit et un lit, c'est plus que suffisant.
Ça fait déjà deux semaines que j'y suis.
Je déteste ça. Qu'on me tienne en laisse. Qu'on me traite comme un animal.
Mais j'ai seulement seize ans et des trous plein les poches ; je sers à rien. Aucun savoir-faire, aucun talent, aucune indépendance. Juste du bétail. Qu'on prépare pour l'abattoir.
J'ai tellement de colère en moi que je peux rien envisager pour me sortir de ces emmerdes. Pour me barrer à l'autre bout du monde – mais pour ça, faudrait déjà que j'en aie envie.
Le fait de n'avoir aucun projet, c'est ce qui me fait rester dans cette maison. Les gosses m'évitent mais ils ne sont pas comme ceux de l'orphelinat. Ils savent très bien que c'est une seconde chance qu'on leur offre pour se tenir à carreaux, alors ils restent tranquilles.
Ils me font chier, ces connards. C'était facile avant de leur fracasser le crâne et de se défouler.
Je tire une dernière taffe de ma cigarette et ferme la fenêtre de ma chambre.
C'est seulement après avoir éloigné le boucan extérieur que j'entends les bruits dans la maison, dans une chambre voisine.
De curiosité, je quitte la piaule et passe devant ladite chambre et j'y trouve Urahara, son chapeau de travers, l'air concentré et très en colère.
– Merde, merde, pourquoi ça marche pas ? dit-il en tapant du poing sur le bureau.
Il fixe l'écran d'un ordinateur intensément, sans même remarquer ma présence.
Merde, quinze mois que j'ai pas touché un clavier. Putain de taule.
Je tousse pour attirer son attention et demande :
– C'est quoi le problème ?
– Ah, Grimmjow-san ! C'est ce fichu ordinateur, commence-t-il en me faisant signe de venir près de lui pour regarder l'écran.
Ce que je fais. Évidemment. Quel hacker sevré refuserait de rechuter dans les méandres de l'informatique ?
– Je crois qu'il y a un virus parce que… Eh bien, regarde par toi-même.
Quand je fixe l'écran, je peux pas m'empêcher d'afficher un sourire moqueur, il a vraiment foutu un bordel incroyable dans son ordinateur.
– T'aurais pas dû squatter les sites pornos sans protéger un minimum ton ordi. T'as choppé beaucoup de saloperies.
Au vu de sa tête embarrassée, j'ai deviné juste. Il passe une main sur sa nuque et lâche le clavier. Sans prévenir, je m'en empare pour commencer à taper sur quelques touches.
– C'est que… j'ai laissé Ikkaku-san traîner dessus et… j'ai retrouvé les sites ouverts et puis…
– Je m'en fous, lui dis-je en interrompant son explication bidon.
Plutôt occupé à nettoyer le merdier dans son ordinateur. Urahara semble se détendre, malgré l'embarras. J'en ai rien à battre de ce qu'il regarde sur internet. Et il doit s'en douter que je vais pas ouvrir ma gueule. Pas tout de suite en tout cas. Ça peut toujours me servir plus tard.
Son regard me quitte pour se fixer sur l'écran de l'ordinateur sur lequel diverses fenêtres sont ouvertes. Même sans le voir, je sens qu'il écarquille des yeux, alors cachés par son chapeau.
– Grimmjow-san… Tu t'y connais en informatique.
C'est une affirmation. Mais je prends quand même la peine d'acquiescer. En 2004, les badauds savent seulement utiliser une adresse e-mail alors tous les autres qui gèrent correctement un ordinateur, ça paraît surprenant.
– Où as-tu appris tout ça ? demande-t-il, sincèrement intéressé par mes compétences.
– Dans l'utérus de ta mère, murmuré-je sans détourner mon attention de l'écran.
Une main ferme de pose sur mon épaule, je me crispe. Même si Urahara est celui qui est assis et moi qui suis debout, je fais clairement pas le poids face à lui. Il est peut-être calme et posé habituellement mais il se fait même respecter par les plus violents ici et pas toujours avec de bonnes paroles mielleuses. Non, plutôt avec des dérouillées qui calment tous les zélés du coin.
– Grimmjow, surveille ton vocabulaire.
Un soupir las s'échappe de mes lèvres. J'enlève la main de mon épaule et mes yeux fixent l'ancêtre.
– J'avais dix ans, je squattais l'ordi du dirlo de l'orphelinat.
Cette unique réponse semble suffire puisqu'il acquiesce et semble toujours aussi impressionné. Mon attention retourne vers l'ordinateur sur lequel je continue de travailler. Mes doigts se rappellent encore de ce petit plaisir. Plusieurs minutes que ça dure, j'en profite le plus possible.
Je dois être sans doute de bonne humeur pour lui avoir même cracké un antivirus payant.
– Voilà.
J'attends pas de réponse de sa part et contourne le bureau pour retourner dans ma chambre.
– Grimmjow-san ? m'appelle-t-il avant que je ne franchisse la porte.
– Ouais ?
– As-tu réfléchi à ce dont on avait parlé l'autre jour ?
Je grince des dents avant de me retourner complètement vers lui.
– Ma réponse a pas changé.
– Et j'en suis pas étonné. Mais les choses ont changé à présent.
J'arque un sourcil, dubitatif, attendant qu'il poursuive.
– Oui, vois-tu, j'ignorais que tu étais intéressé par l'informatique, continue-t-il en se levant pour me rejoindre.
– Et ? J'vois pas ce que ça change.
– En acceptant d'aller au lycée, tu auras accès aux ordinateurs de l'école même si je doute fort que les cours d'informatique te soient utiles, au vu de ton niveau. En revanche, dit-il avec un large sourire, si tu vas en cours, je pourrais déposer un dossier de financement pour toi, afin que tu puisses te payer un ordinateur convenable.
Une grimace barre mon visage. Je. Déteste. La. Charité.
– Garde ta charité pour les autres morveux, dis-je durement.
– Sache que ce n'est pas de la charité, vois ça comme un investissement. Quand tu deviendras quelqu'un, tu te rappelleras de ce fossile qui t'a donné un coup de pouce. Mais c'est à toi de décider.
Après un signe de tête, il passe à côté de moi, toujours aussi souriant. Toujours aussi agaçant. J'ai envie d'arracher son putain de sourire de sa figure.
– Oh, j'oubliais : tu peux utiliser l'ordinateur, je n'en ai plus besoin aujourd'hui.
En deux semaines en sa présence, j'ai appris à quel point la gentillesse d'Urahara n'est en fait qu'une pure manipulation.
Et je me suis fait avoir. Comme un bleu. Comme un con. Je prends place devant l'ordi et craque les vertèbres de mon cou.
J'ai rechuté. Avec du recul, je me dis que j'aurai préféré m'en tenir loin, au vu des emmerdes qui me sont tombées dessus. Mais on a jamais ce qu'on souhaite, hein ? La vie est une drôle de salope parfois ; tu la chéris mais la fracasses quand même. Chienne de vie.
Deux jours plus tard, début du mois d'avril, j'ai dû me préparer pour aller au bahut.
J'arbore l'uniforme et mon humeur de chien en adéquation parfaite avec la situation actuelle : putain, je déteste les cours. Au centre, j'ai dû les suivre par obligation mais ça me plaisait bien là-bas parce que ça m'empêchait de tourner en bourrique dans ma cellule. S'occuper l'esprit, ça aide vraiment à sceller mon tempérament de merde.
Pour ce premier jour, Urahara m'accompagne. Il doit toucher un ou deux mots au principal du lycée de Karakura. J'ai essayé de protester mais ça a pas marché.
C'est pas mon genre de la fermer face à quelqu'un. Mais je prends sur moi avec ce type et ça m'énerve putain, normalement je recule devant personne. Peut-être parce qu'il agit comme si on se connaissait depuis longtemps. Ou qu'on était frères. J'en sais rien, je comprends pas pourquoi j'arrive pas à l'envoyer se faire foutre. Les adultes, je les ai tous démolis, même durant mon procès.
Heureusement qu'il ouvre pas sa gueule pendant le trajet. Ça m'aurait vite cassé les couilles – je déteste les gens bavards, surtout ceux qui parlent pour rien dire. Par contre, il marche doucement et ça, ça me fait chier. Je déteste la lenteur. La latence. Il rame, derrière moi, mais ne fait pas de commentaires stupides sur ma façon de marcher vite.
Quand on arrive au bahut, Urahara précise qu'on a presque une heure de retard. Il m'emmène directement vers le bureau du principal, après qu'on ait longé les couloirs déserts et blancs et plusieurs portes foncées, nos pas claquant sur le sol gris.
La porte ouverte donne un aperçu sympathique du directeur : les pieds posés sur le bureau, un kimono rose à fleurs sur lui, en train de pioncer.
Une idée stupide traverse mon esprit, j'avoue. Celle de claquer la porte tellement fort pour réveiller l'autre adulte.
Mais c'est Urahara qui s'en charge. Et qui me fait un clin d'œil complice quand la porte claque. Le dirlo se lève d'un coup après avoir lâché un cri de surprise.
– Ah, Urahara-san… Bonjour.
– Bonjour, Kyōraku-san. Pardonnez-moi pour le dérangement. Je vous amène l'élève prodige de l'informatique dont je vous avais parlé, dit Urahara en me jetant un coup d'œil et aussitôt le principal remarque ma présence.
Il semble m'inspecter de la tête aux pieds mais rien ne transparait sur son visage. L'inspection ne dure pas trop longtemps, il se contente d'esquisser un sourire qui se veut avenant mais qui irrite ma vue ; je me contente de jeter un coup d'œil à la pièce pour ne pas l'insulter.
– Ravi de te rencontrer, Jaggerjack-san.
Je grimace en hochant la tête, en guise de salutation.
– Peu loquace, à ce que je vois ? continue le principal avec un sourire en coin, toujours en me fixant. Ukitake va avoir du boulot avec toi.
– Mais non, ce garçon n'est peut-être pas très bavard mais il est plein de ressources et est obéissant, dit Urahara en me devançant alors que j'étais à deux doigts d'insulter le principal.
J'arque un sourcil, pas convaincu du tout par la description d'Urahara. J'ai vraiment très envie de l'insulter. Mais Urahara semble le comprendre et coupe toutes insultes qui voudraient sortir de mon gosier en enchaînant :
– Grimmjow-san, attends-moi dans le couloir. J'arrive dans cinq petites minutes.
Sans répondre quoi que ce soit, je me barre du bureau en fermant la porte derrière moi. Adossé au mur, les bras croisés sur mon torse, j'y croise une dizaine d'adultes qui sortent des divers bureaux après que la sonnerie ait retenti – la deuxième heure de cours a débuté.
Une trentaine de minutes plus tard, Urahara et Kyōraku me rejoignent. Je me retiens de préciser qu'il a pris son temps, après m'avoir pourtant spécifié cinq petites minutes mais qui suis-je pour protester contre le retard ?
On commence à marcher. 'Paraît que je suis sacrément en retard en cours. Comme si j'en avais quelque chose à foutre. C'est Urahara le fautif.
Ils discutent entre eux, devant moi. Au début j'essaye de suivre la conversation pour attraper deux ou trois infos sur Urahara – on sait jamais, ça peut être utile – mais je décroche vite : ils m'ennuient.
Et puis, ils s'arrêtent enfin devant une salle de classe dont ils ouvrent la porte. Un homme aux cheveux blancs en sort. Là aussi, je décroche assez vite. Les deux autres font les présentations pendant que je jette un coup d'œil discret dans la salle de classe.
Je soupire et entre dans la salle, le professeur ferme la porte derrière nous. Une trentaine de paires d'yeux me braquent pendant quelques minutes. Je fronce les sourcils, ils croient impressionner qui, là ?
Le prof ne perd pas de temps et interrompt l'examen en profondeur que les autres élèves m'ont fait passer.
– Je vous présente Jaggerjack Grimmjow, un nouvel élève. Prends place, Grimmjow-san.
J'exprime mon dédain le plus profond en fixant tous les élèves – enfin, autant que je peux. Et je me dirige vers la première place vide, près de la fenêtre.
Quand je dépose mon sac à côté de moi, je remarque mon voisin de table en train de dormir.
Putain, la couleur orange de ses cheveux irrite mes yeux.
Ah, le lycée, quelle magnifique création. Joie, bonheur, papillons et fleurs.
Ennui total.
Les rumeurs naissent toujours dans les murmures, dans les coups d'œil curieux et les jugements tranchés. Ça germe et éclate à la figure, créant un maelström presque inéluctable.
Tout est dans le presque, parce qu'il suffit de ne pas prendre trop à cœur les remarques et passer outre les rumeurs qui naissent. Je sais bien que certaines personnes sont plutôt vulnérables psychologiquement, qu'elles encaissent et souffrent de ce qui se dit à leur sujet.
Je dois être un foutu bâtard avec une chance incroyable pour m'en foutre. Comme tous les lycéens, j'y suis passé par cette phase de jugements et des chuchotis à mon passage – ça continue encore, cela dit. Ça ne s'arrête jamais.
Je suis roux. Pas comme ces roux qui rentrent facilement dans le moule, surtout dans les pays européens – le cliché veut que je donne l'Allemagne ou l'Irlande en exemple, mais je préfère éviter parce que je déteste me fixer sur les stéréotypes. Mais un roux flamboyant, qu'on voit à des kilomètres à la ronde. Principalement parce qu'au Japon, c'est surtout le brun qui prédomine, pareil pour les autres pays asiatiques.
Alors, ça attire le regard. Ça juge, ça fixe les mèches rebelles, la touffe qui ne reste jamais en place. Un nid à corbeaux pire qu'indiscipliné, mes cheveux font ce qu'ils veulent sur mon crâne. Qu'il n'y ait pas de méprise, je m'accepte tel que je suis mais c'est parfois dur de porter cette couleur de cheveux. De temps en temps, ça me fatigue et démolit encore plus mon moral, d'où mon expression renfrognée.
Mais je vais être honnête et avouer que je tire cette tête de bourru beaucoup plus souvent. C'est devenu naturel, constant, ça éloigne les mauvaises langues et les questions exaspérantes.
Je suis pas un gars facile à vivre. Plutôt dans le genre sans humour, sarcastique et introverti. Désagréable, un peu. Même si j'essaye de moins le montrer, surtout à mes proches.
Personne n'est parfait.
En fait, je pense que mon problème réside dans le fait que je m'ouvre pas aux autres. Que je me fiche des autres. Des inconnus, du monde extérieur. Je me fixe que sur ma petite vie, mes amis et ma famille. J'ai une carapace rigide, un muret de protection autour de ma personne.
Mais c'est foutrement paradoxal parce que je suis le premier qui va foncer tête-baissée pour aider quelqu'un. Altruisme ou héroïsme, ça me rend encore plus contradictoire. J'ai surtout des limites, je crois. J'observe les autres, je les aide quand je peux mais ça s'arrête là ; mon aide ne mène pas plus loin. Mon cercle restreint d'amis est suffisant.
Bizarrement, je suis pas un gars qu'on laisse de côté. On m'emmerde pas, on m'évite à cause d'une sale réputation de voyou que je me traîne. Mais c'est pas une réputation trop accentuée, les gens savent que je suis bon. Fondamentalement bon. J'ai juste un caractère de merde, des défauts ennuyeux et quelques qualités qui ressortent. Soit on m'apprécie, soit on m'apprécie pas ; visiblement, au lycée de Karakura, les gens préfèrent m'apprécier de loin.
Aujourd'hui, c'était la rentrée des secondes. J'étais ennuyé et fatigué, j'ai même dormi pendant le cours d'Ukitake-san – le prof de Japonais et accessoirement notre prof principal.
Mais j'étais énervé contre mes camarades.
Avant que le cours ne commence, dès la première heure, il a fallu élire le délégué de classe et le suppléant.
Ouais.
Une sale blague validée par Renji qui a décidé de me présenter.
Et les autres ont jugé bon de suivre son idée stupide sans même demander mon avis. Et ils ont presque tous voté pour moi, ces cons. Juste pour me faire chier, j'en suis certain.
Me voilà délégué contre mon gré, secondé par Rukia. Cette perspective m'enchante un peu plus dans cette galère parce que je vais pouvoir me délester de toutes mes responsabilités sur ma meilleure amie – mais quelque chose me dit que je peux aller voir ailleurs pour y arriver, Rukia ne se laisse pas avoir facilement.
Mais je vais persévérer. Elle va finir par craquer un jour et m'aider, non ?
Les cours ont commencé tranquillement. Notes, ennui, devoirs. On révise, on vise des objectifs, on se construit un avenir.
Rien à signaler.
Hormis la venue d'un nouvel élève dans notre classe mais j'ai pas retenu son nom. Juste vu son profil vite fait dans certains cours – ça m'arrive de rester éveillé dans quelques matières, hein.
À la fin de la journée, Ukitake-san m'a convoqué dans son bureau, pour me mettre au point sur mes responsabilités de délégué. Besoin de préciser que je tire une tête d'enterrement, planté là, à côté de son bureau ?
– Tu vas devoir consacrer du temps à faire le lien entre les enseignants et tes camarades et crois-moi, ce n'est pas aussi simple que ça en a l'air.
– D'accord, professeur, j'acquiesce avec un signe de tête.
– Ne t'en fais pas, Kurosaki-san, au moindre souci ou manque de temps, n'hésite pas à m'en parler.
Le seul avantage à être délégué, c'est l'ajout de bonnes appréciations sur le bulletin. Si le bulletin est bien fait, évidemment. Pas sûr que j'y arrive, en bon fainéant que je suis.
– Oh, avant que tu partes, pourrais-tu transmettre ce document au nouvel élève, s'il-te-plaît ? me questionne-t-il en me tendant une feuille.
– Euh… Pas de problème, dis-je en attrapant la feuille mais je fronce aussitôt les sourcils : je sais rien sur cet élève.
Uniquement qu'il a les cheveux et les yeux bleus.
– Tu n'as pas retenu son nom, n'est-ce pas ? continue Ukitake avec un petit sourire.
Malgré l'embarras, je fais un signe de tête négatif, glissant ensuite le document dans mon sac sans même jeter un coup d'œil dessus – ça me concerne pas, après tout.
– Son nom est Jaggerjack Grimmjow, essaye de lui donner ce document avant qu'il ne rentre chez lui.
Je m'incline légèrement, en guise de salut respectueux. Il me fait un signe de tête, et je quitte son bureau.
Ma responsabilité actuelle est de trouver ce nouveau. Je grimace, pas pressé de faire le tour de toute l'école pour le chercher. Et s'il était déjà rentré chez lui ? J'essaye tout de même de regarder attentivement les couloirs que je traverse, à la recherche d'une touffe bleue. Je me dis que je risque pas de louper ses cheveux, tellement la couleur est particulière. Pas qu'elle soit une couleur dégueulasse – qui suis-je pour la critiquer alors que j'ai les cheveux oranges ?
Irrité, ça fait une dizaine de minutes que je poireaute au deuxième étage, près de notre salle de classe sans aucun signe de ce nouveau. En haussant les épaules, je décide de rentrer, je lui donnerai ce document demain matin ; ça presse pas, non ?
C'est au moment où j'atteins la cage d'escalier que je le croise, à trois mètres de moi. Il est agenouillé, je le vois en train de ranger ses affaires dans son sac, sans même avoir remarqué ma présence ou les quelques élèves qui sortent de la même salle de classe qu'il a quittée tantôt. Les autres élèves défilent, passent entre nous, devant moi mais je continue à le fixer. En quelques enjambées, je m'avance vers lui, pressé d'accomplir cette tâche et rentrer chez moi.
Mes pieds atteignent son champ de vision parce qu'il relève rapidement la tête vers moi. Un peu surpris que quelqu'un se soit approché de lui, d'après la faible lueur d'étonnement qui passe deux secondes dans son regard d'azur. Son expression se transforme en exaspération assez vite, ses gestes devenant pressés lorsqu'il referme le sac et se lève complètement.
Ses sourcils se froncent lorsque l'on se toise. Je remarque qu'il a quelques centimètres de plus que moi mais l'écart n'est pas énorme, nos regards se scellent : méfiance pour lui, impatience pour moi. Il passe son sac sur une épaule et je fais glisser mon propre sac pour l'ouvrir et me débarrasser au plus vite de mon boulot.
– Euh… Greyjoy ? dis-je en rompant malgré moi le contact visuel. Ukitake-san m'a demandé de te donner un document.
Je relève brièvement la tête et c'est là que je vois une grimace qui barre son visage. Il grince même des dents. Je sais d'avance que je me suis foiré sur son nom. Ça m'arrive tellement souvent, qu'on me regarde avec cette expression-là. Mais j'y suis pour rien, ma mémoire est défectueuse – ou sélective, au choix. Les noms, ça passe à la trappe.
– C'est Grimmjow, me corrige-t-il, sans même contenir son agacement.
– Ouais, désolé, dis-je en tirant la feuille de mon sac, coincée entre deux cahiers, une main sur ma nuque pour masquer mon embarras. Je retiens mal les noms. Tiens.
Je lui tends le document et il l'attrape rapidement, le fourrant sans délicatesse dans la poche de sa veste d'uniforme. Pas de merci, ni rien, il se retourne et trace sa route.
En haussant les épaules, je remets mon propre sac sur mon dos et le regarde partir. On se connait pas après tout, même si ça a démarré un peu du mauvais pied, ça me passe au-dessus.
Ça a duré à peine trois minutes en tout et pour tout, c'est court pour se faire un avis sur la personne mais c'est assez pour marquer au fer rouge ma mémoire.
Avec un regard rétrospectif sur cette rencontre et les quelques mots qu'on s'est échangés ce jour-là, je me rends compte que le destin est un sacré connard. Quand deux personnes sont liées, peu importe de quelle façon, même la distance et les décades ne peuvent les séparer. Et ça, je l'ai compris que trop tard, bien des années plus tard. Les maux nombreux qui nous lient, les mots perfides que l'on s'échange, tout ça constitue à merveille cette foutue relation, dans le gouffre où l'on s'est égarés. Mais encore une fois, j'en savais rien sur le moment. Je sais toujours rien actuellement. Comment ça a commencé, comment on s'est liés, c'est toujours flou. Incomplet, inachevé, craquelé ; foutu destin.
