Lylia poussa un profond soupir avant de se lever et d'épousseter le sable qui s'était collé à son pantalon.
- Toujours aussi aimable, monsieur Akainu.
- C'est « Amiral en chef », grinça le Marine en tirant une bouffée sur son cigare. Vous ne deviez faire qu'un passage éclair ici.
La femme aux cheveux rouges se redressa et plongea son regard dans celui de l'homme, nullement impressionnée.
- Figurez-vous que ça prend du temps, de monter là-haut et de redescendre. Mais rassurez-vous, je ne suis restée en sa compagnie que cinq minutes maximum.
- Je vérifierai ça auprès de mes hommes. Que vouliez-vous à ce pirate ?
- C'est personnel, lança l'Estyle d'un ton cassant avant de se détourner pour rejoindre Sengoku et son frère qui discutaient plus loin.
Akainu la regarda s'éloigner, sourcils froncés. Il n'avait jamais aimé cette femme, pas plus que son peuple. Alors qu'ils disposaient d'une force suffisante pour combattre les pirates, ils n'avaient jamais jugé bon de former une alliance avec le Gouvernement Mondial, préférant rester neutres jusqu'au bout. Au final, cela avait mené à l'attaque d'un des Empereurs sur leur île qui avait kidnappé des enfants, sous l'impulsion de certains membres influents du gouvernement. Si le Marine n'appréciait pas ce coup en traître, il estimait néanmoins que les Estyles l'avaient cherché.
Son ancien supérieur revint vers le petit navire arrimé à la plage, accompagné de ses deux invités. Il salua l'actuel Amiral en chef avant de rejoindre l'embarcation. Keyan passa près du Marine sans lui adresser un regard, ce qui l'agaça profondément, comme le remarqua Lylia qui suivait de près.
- Attention, monsieur Akainu, vous fumez et j'ai peur que votre cigare n'en soit pas la cause.
Elle lui adressa un sourire de complaisance et inclina la tête, avant d'embarquer à son tour. Akainu les regarda s'éloigner, bras croisés tout en mâchonnant nerveusement son cigare. Il avait bien vu les iris rouges de Keyan, et savait ce que ça signifiait : l'Estyle était fou de rage. Décidément il était plus que temps qu'il ait une conversation avec Doflamingo.
- Mais à quoi pensait votre Gouvernement lorsqu'ils ont nommé ce type à la tête de toute la Marine ? demanda Lylia une fois qu'ils furent suffisamment éloignés des côtes pour ne plus être entendu par des oreilles indésirables.
La femme n'était pas fâchée, contrairement à ce qu'aurait pu penser Sengoku, mais plutôt intriguée, voire déroutée. Il soupira, prenant appui sur le bastingage en regardant vers le lointain.
- Ils ont voulu quelqu'un de plus fort et d'impitoyable que moi. Mon choix s'était porté sur Aokiji, j'estimais que cet homme avait plus de…
- D'humanité ? l'interrompit Keyan qui se pinçait l'arête du nez, yeux clos, dans une tentative de se calmer.
Sengoku hocha la tête, conscient que les deux Estyles retenaient des commentaires peu flatteurs sur les méthodes de la Marine par égard pour lui. Il savait bien qu'il n'était pas aisé d'occuper une telle position, et que cela l'avait conduit à faire des choix que la morale condamnait. Mais ces décisions se devaient d'être prises, contrairement à ce que pensaient certains. Enfin… peut-être se trompait-il ? Il ne savait plus quoi penser, depuis que Monkey D. Luffy avait commencé à faire parler de lui. Après tout, le garçon avait sauvé déjà deux pays menacés par des pirates, et vaincu pas moins de trois Grands Corsaires.
- Pourquoi Akainu est venu sur cette île, au fait ? Il venait nous surveiller ?
- Alors là, je n'en ai aucune idée, avoua Sengoku en se grattant le crâne, un peu ennuyé. Je suis désolé si cela vous a paru impoli de sa part, d'ailleurs. Je ne savais pas qu'il passerait, il ne m'a pas vraiment fait part de ses plans.
Keyan échangea un regard entendu avec sa sœur. Ils n'avaient pas fini d'entendre parler du Chien rouge, ils en étaient sûrs à présent.
Doflamingo se demandait encore comment il allait faire savoir à ses geôliers qu'il avait besoin d'un nouveau fauteuil, quand la porte s'ouvrit pour livrer passage à Sakazuki Akainu, le très récent Amiral en chef de la Marine. L'ancien corsaire fronça les sourcils, pas surpris de le voir - après tout il fallait bien que ça arrive - mais il se demandait quand même si c'était une coïncidence de recevoir sa visite juste après celle de... tiens, il ne lui avait pas demandé son nom, à cette bonne femme, d'ailleurs.
- Si tu fais un seul geste suspect, pirate, ton cerveau finira carbonisé, ancien Dragon céleste ou non.
Doflamingo ne put s'empêcher de sourire. Akainu n'était décidément pas un homme sympathique et bien trop dangereux pour qu'il s'amuse à le provoquer. Il se contenta donc de garder le silence, attendant de savoir ce qu'il lui voulait.
L'amiral en chef baissa les yeux vers les restes du fauteuil et fronça les sourcils, semblant faire le lien entre les débris et la visite d'une certaine personne avant lui. Mais il dut finalement décider que ça ne le regardait pas, car il reporta toute son attention sur le pirate, le visage marqué par une profonde détermination.
- Le nom de "Baby 5" te dit quelque chose, Doflamingo ?
Au tour de l'ancien corsaire de froncer les sourcils.
- Pourquoi cette question, monsieur l'Amiral en chef ?
Le Marine exhala un nuage de fumée puis écrasa le cigare qui finissait de se consumer sur le mur en granit marin, le regard toujours fixé sur le pirate.
- Soit tu réponds ici, soit je vais devoir mener un interrogatoire plus... physique. On t'a déjà fait visiter le sous-sol ?
Bien sûr, c'était une des premières choses qu'on lui avait montré à son arrivée, les salles de torture. Mais Doflamingo n'avait pas peur, il avait vécu bien pire dans sa vie, et il savait bien qu'Akainu n'avait pas le droit de décider seul de lui infliger un tel châtiment. Néanmoins... une idée commença à germer dans son esprit tordu, et il ne put s'empêcher de sourire, tournant le dos au Marine pour s'approcher de l'unique fenêtre munie de barreaux.
- Si j'ai l'assurance d'avoir bientôt un nouveau fauteuil, je me ferai un plaisir de répondre à vos questions... Amiral en chef.
Le Marine haussa un sourcil en le toisant de haut en bas. Le pirate lui semblait bien raisonnable, d'un coup. Même sa demande était loin d'être déraisonnée... Sa défaite avait dû être un sacré coup dur pour ce monstre.
- Je crois qu'on va pouvoir s'arranger pour ça. Alors, Baby 5 ?
Doflamingo resta un instant silencieux, avant de laisser échapper un soupir en baissant la tête.
- Oui, je vois qui c'est. Gentille fille, un peu stupide.
- Tu en parles comme si elle ne présentait aucun intérêt. Elle était pourtant un de tes lieutenants, selon nos informations. Et c'est bien la seule à avoir réussi à nous échapper.
Ca, l'ancien corsaire l'ignorait. Il aurait bien des choses à rattraper, une fois sorti de ce trou à rats.
- La seule, hein... murmura-t-il, faussement songeur. Et vous voulez la retrouver pour démanteler définitivement la Donquijote Family, je suppose ?
Décidément, ce pirate était bien trop intelligent au goût d'Akainu. Il sortit un nouveau cigare de son manteau et le porta à ses lèvres tout en grognant une réponse qui pouvait passer pour un "oui". Ou un "non". Ou un "peut-être".
- On ne touchera pas un cheveu de ta petite tête de con, Doflamingo, si c'est ça qui t'inquiète.
- Oh voyons Amiral en chef, je sais bien que je suis loin d'atteindre la taille de notre Kuma, mais de là à me traiter de "petit", railla le corsaire en faisant volte-face, un sourire malsain aux lèvres. Et pourquoi m'insulter ? Après tout, je suis entièrement disposé à coopérer.
Alors là, Akainu tombait de haut. Jamais il n'avait entendu dire que Doflamingo était du genre "docile", même lorsqu'il se trouvait en mauvaise posture. En venant ici, il s'attendait au contraire à avoir à négocier sec, et voila que le roi déchu voulait lui servir les informations sur un plateau ? Quelque chose de louche se tramait, il aurait pu le parier.
- Mais dites-moi, pourquoi vous préoccuper de quelqu'un comme Baby 5 ? Après tout elle ne servait que de femme de confiance à ma compagne.
Le cigare habituellement coincé entre les lèvres de l'homme magma s'écrasa au sol, et il dévisagea le corsaire hilare sans y croire.
- Ta compagne ? Répéta-t-il, les yeux écarquillés. C'est bien la première fois que j'entends parler de cette connerie !
- Alors c'est que vous n'avez pas regardé le registre des hommes sous ma tutelle, répliqua tranquillement Doflamingo en se tapotant la joue de l'index, amusé. Enfin, peut-être qu'ils ont préféré inscrire son surnom.
Décidément, Akainu n'aimait pas la tournure que prenait l'interrogatoire. Il avait la désagréable impression que le pirate menait le jeu, ravi de posséder des informations dont le Marine ne soupçonnait pas l'existence. Compagne d'un ex-Dragon céleste, d'un ex Grand Corsaire, d'un pirate... Déjà quelle femme serait assez folle pour se lier avec un pareil monstre ? Et puis s'il lui mettait la main dessus, fallait-il qu'elle soit exécutée ou qu'elle rejoigne son... concubin, dans sa prison dorée ?
Comme s'il devinait ses pensées, Doflamingo se permit de répondre aux interrogations muettes du Marine.
- Evidemment que vous ne pouvez pas la mettre à mort. A moins que vous décidiez de mettre un terme à la lignée des Donquijote, mais je doute que ce soit le souhait de mes chers... contemporains.
- La lignée ? Allons bon, tu t'es foutue à fréquenter quelqu'un de ta propre famille ?
- Réfléchissez mieux, Amiral en chef...
Akainu se plaqua une main sur le visage, ayant soudain compris où le pirate voulait en venir. Décidément cette histoire commençait à devenir compliquée, il allait devoir en référer aux Cinq Sages.
- Parfait, ça ne pouvait pas être pire. Et le nom de ta compagne et sa localisation aujourd'hui ?
- Oh il me semble qu'elle devait se réfugier sur son île natale s'il devait m'arriver quelque chose, répondit Doflamingo en retenant à grande peine un rictus.
Puis il fit mine de s'abimer dans ses pensées et marmonna
- Ce qui explique la visite de tout à l'heure... Au moins elle y est arrivée saine et sauve.
Akainu se figea, avant de sortir précipitamment non sans oublier d'ordonner à ce qu'on referme derrière lui. Doflamingo s'autorisa un sourire satisfait, rejoignant la chambre pour s'affaler sur le lit, mains jointes derrière la tête. Il ne lui restait plus qu'à attendre la livraison de son nouveau fauteuil.
Akainu se rendit directement au quartier général de la Marine, là où, il le savait, il trouverait les informations qu'il cherchait. Il passa par la salle des archives avant de pénétrer dans une pièce à l'accès strictement contrôlé, contenant tous les dossiers dits sensibles, et que seul les trois amiraux et lui-même pouvaient consulter. Son choix se porta sur trois chemises rouges, les deux premières arborant le sigle de la Donquijote Family, la seconde celui du Gouvernement mondial. En comparant leur contenu, il se rendit rapidement compte qu'un nom ressortait dans les deux rapports, ou plutôt un pseudo : « Red Witch ». Pour le Gouvernement, il s'agissait d'un cobaye, un enfant enlevé sur l'île des Estyles à cause de dispositions très particulières dont le reste du fichier ne faisait nulle mention. Le reste parlait juste d'un « accident » qui avait entraîné l'arrêt de l'expérience. Il passa donc au dossier Donquijote.
La première mention du pseudonyme remontait à environ 9 ans auparavant. Apparemment, le capitaine Corsaire était venu au QG pour rencontrer un membre du CP0, et il était alors accompagné de la Red Witch. Il avait demandé à ce que son nom soit inscrit sur le registre des membres de son équipage, la rendant ainsi intouchable pour le Gouvernement qui aurait pourtant souhaité la récupérer. Et puis plus aucune mention n'était faite de la fille avant Dressrosa, où des Marines avaient formellement identifié une jeune femme aux cheveux rouges sur l'île, sans aucun doute liée aux pirates. Selon un témoignage, elle arborait sur sa poitrine l'emblème de la Donquijote Family.
Akainu serra le poing sur le papier qu'il lisait, furieux. Comment se faisait-il que personne ne l'ait mis au courant de l'existence de cette femme avant aujourd'hui ? La réponse ne pouvait que se trouver auprès des Estyles : ils avaient cherché à étouffer l'affaire. Il supposait que, trop heureux d'avoir retrouvé leur petite kidnappée, ils n'avaient pas voulu qu'elle leur soit de nouveau arrachée pour être traînée devant la justice pour ses crimes. Malheureusement pour eux, un pirate ne méritait aucune clémence de la part du Gouvernement Mondial et il allait se faire une joie de le leur rappeler.
