"Va-t-en ! Ne t'approche pas de moi, monstre !"
D'autres enfants autour de celui qui venait de crier hochèrent la tête en signe d'approbation. Au loin, on pouvait entendre le bruit d'une sirène se rapprocher lentement.
"Mais... Mais j'ai r.. rien fait... Je jure, c'..c'était pas m.. moi...
- Mens pas, on sait que c'est toi.
- On a tout vu !
- Ouais, va mourir, sale monstre !"
Deux adultes étaient à côté d'eux. L'un, dont l'uniforme ne laissait aucun doute sur son rôle de concierge, semblait psalmodier quelque chose dans sa barbe en faisant des signes de croix de temps à autres, tandis que l'autre se tenait derrière les enfants, et paraissait aussi effrayé qu'eux, et pas plus efficace.
Les sirènes se rapprochaient de plus en plus, oppressantes. Une énorme bourrasque de vent fit chanceler les enfants, et arracha même la branche d'un arbre. Tentant de rester debout malgré le vent, le froid et la peur, la petite blonde que tout le monde semblait craindre ravala ses larmes et essaya une nouvelle fois de se défendre.
"S'il vous plait, vous devez me croire ! Jake, tu me crois, toi, hein ?"
Le jeune garçon parut presque fâché d'avoir été interpelé de la sorte. Il décida de ne pas répondre et de détourner le regard. C'en était trop pour la jeune fille. Ses yeux venaient de se vider de toute expression, et des larmes s'écoulaient le long de ses joues dans un flot continu. Comme au ralenti, comme si elle venait d'être mortellement blessée, elle tomba à genou, les bras ballants, le visage baissé. La douleur était incommensurable. Et pourtant, elle avait l'impression de ne plus rien ressentir. Mais elle était loin de s'imaginer ce qui allait arriver ensuite...
Une douleur fulgurante lui arracha un cri de surprise. Elle regarda sa main droite, d'où provenait la sensation, et vit un filet de sang s'écouler lentement. Hébétée, elle ne comprenait pas ce qu'il venait de se passer, jusqu'à ce cela se reproduise sur son avant-bras. Et cette fois, elle avait tout vu, sans toutefois y croire : un des enfants venait de lui lancer une pierre. Sans lui laisser le temps de se reprendre, un jeune garçon ramassa une autre pierre, et sans hésiter la lança à son tour, touchant la jeune fille au visage.
"Monstre..."
La douleur provoquée par les projectiles était grande, mais ce n'était pas ce qui lui faisait le plus souffrir. Le plus dur était la façon dont ses camarades la regardaient. Ce n'était plus une amie qu'ils voyaient. Ce n'était même plus un être humain, mais quelque chose qui ne valait même pas la peine d'être nommé... Elle tenta tant bien que mal de se relever, mais rechuta lorsqu'un autre caillou l'atteignit au genou. Elle lança un regard vers ceux qui étaient désormais à la fois ses juges et ses bourreaux : le concierge continuait à remuer silencieusement les lèvres, tandis que le second adulte assistait à la scène sans vouloir ou pouvoir esquisser un geste. Et parmi les enfants, son grand frère la regardait impassiblement.
"S'il te plait... Jake... J'ai peur...Aide-moi...Je...Je t'en supplie..."
Le visage stoïque, il s'approcha lentement d'elle. Tout le monde retint son souffle. Il s'arrêta à deux pas de la pauvre petite, qui le regardait avec une lueur d'espoir. Lorsque le jeune garçon se baissa, non pas pour la prendre dans ses bras comme elle avait d'abord cru, mais pour ramasser une des pierres qu'elle avait reçues, cet espoir se transforma vite en peur.
"Tu n'es pas ma sœur... Monstre !"
Il arma son tir, et sans montrer de remords lui lança la pierre en plein visage, à bout portant...
Lorsqu'elle se réveilla, la petite avait tout oublié. Elle ne savait ni où elle était, ni comment elle était arrivée là. Elle essaya d'ouvrir les yeux mais ne put en entrouvrir qu'un avec difficulté. Tout était flou, blanchâtre. Au bout de quelques secondes, elle réalisa qu'elle était allongée dans un lit. Elle tenta de se redresser lorsqu'elle remarqua deux choses : qu'elle était entravée et que tout son corps la faisait souffrir. Elle ne put d'ailleurs s'empêcher de lâcher un gémissement de douleur.
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"Tu es réveillée ma jolie ?"
Elle tourna lentement la tête pour voir qui venait de lui parler.
"Ne bouge pas, tu vas aggraver tes blessures. Ne t'inquiète pas, tu es en sécurité, ici. Tout va bien se passer, repose-toi."
C'était une voix de femme, douce et apaisante. Elle eut envie de lui faire confiance. Et de toutes manières, le sommeil la regagna aussitôt...
"...oyable, ... lapider ... école ... devant un enseign..."
Des fragments de conversations la réveillèrent. Elle ne saurait dire combien de temps elle avait dormi, mais elle se sentait plus alerte qu'à son précédent réveil.
"Où...suis-je ... ?"
Les voix se turent, et elle sentit une douce main lui caresser les cheveux.
"Hey, ma jolie, bonjour ! Doucement, doucement. Tu es à l'hôpital, mais rassure-toi, tout va bien, on s'occupe de toi.
- À l'hôpital ? ... Qu'est-ce qu'il s'est passé ?"
La jeune femme hésita une seconde.
"Commençons par le début. Est-ce que tu te souviens de ton nom ?
- ... Oui, je m'appelle Emily.
- Enchantée, Emily. Je m'appelle Christina, je suis ton infirmière. Dis-moi, ma chérie, quelle est la dernière chose dont tu te souviennes avant de t'être réveillée ici ?"
Emily réfléchit de toutes ses forces. Elle se rappelait d'une matinée normale chez elle. Comme chaque matin, elle prenait un bol de céréales avec un verre de jus d'orange en regardant la télévision, pendant que sa mère peinait à motiver l'ainé à se préparer pour aller à l'école.
Son grand frère... L'école... Sans comprendre pourquoi, elle se mit à pleurer silencieusement. Christina lui caressa la tête en lui assurant une nouvelle fois que tout allait bien. La petite mit quelques secondes avant de se calmer, puis reprit sa narration entrecoupée de quelques reniflements... Ce matin-là s'était somme toute passé comme tout les autres avant lui, jusqu'à...
"La récréation... Je... je me souviens maintenant... J'ai... Non... Quelque chose s'est passé. Et... Tout le monde a cru que c'était moi... Mais c'était pas moi ! ... Je crois..."
La pauvre petite, écrasée par les souvenirs horribles qui l'assaillaient, se remit à pleurer. L'infirmière se releva, semblant avoir décidé de mettre fin à la discussion, mais se figea soudain dans son mouvement. Elle posa la paume de sa main contre son oreille, et hocha la tête, comme si elle répondait à quelqu'un qu'elle seule entendait. Elle jetait de temps à autres des regards vers le grand miroir qui couvrait un des murs de la salle. Emily, qui reprenait son sang-froid tant bien que mal, trouva la scène étrange, et essaya de voir ce que ce miroir avait de si particulier. Sa première conclusion fut qu'elle était toujours privée de sa liberté de mouvement. Elle pouvait vaguement se mouvoir au sein du lit immaculé dans lequel elle se trouvait, mais elle ne pouvait ni en atteindre les bords, ni même se redresser...
"Ma pauvre chérie, je sais que tu as passé des moments difficiles, et je suis vraiment désolée d'avoir à te les faire subir de nouveau, mais nous avons besoin de savoir exactement ce qu'il s'est passé ce jour-là. Tu peux tout me confier, rappelle-t-toi. Alors, dis moi, qu'as-tu fait ce jour-là ?
- ... Pourquoi on m'a attachée ?
- ... Pour ta sécurité. Maintenant, dis-moi, qu'as-tu fait ce jour-là ?
- Où est ma maman ? Je veux la voir !
- Elle viendra bientôt, une fois que tu..."
À côté du lit, sur une petite table qu'on pouvait penser être une table de chevet, reposaient diverses fioles aux noms incompréhensibles pour la petite, qui s'en fichait d'ailleurs assez royalement. Le reste de l'assemblée - Christina et deux autres personnes habillées en blouse, étaient au contraire soudainement passionnés par ces petites bouteilles, qui commençaient à trembler sans raisons apparentes. Christina porta une fois de plus la main à son oreille, et hocha la tête avec un sourire de satisfaction.
"Excellent, ma petite, c'est exactement ce dont j'avais besoin. Mais maintenant ça suffit, tu vas gentiment te calmer."
Les fioles tremblaient de plus en plus fort. Tellement que l'une d'entre elles ne tarda pas à se fracasser sur le sol, dégageant immédiatement une odeur forte et désagréable.
"Bien, puisque tu le prends comme ça, je vais me charger de te calmer moi-même."
L'infirmière - si elle en était vraiment une - fouilla dans une trousse non loin d'elle et en sortit une seringue ainsi qu'une fiole sans étiquette. Emily, dont des larmes de peur et de colère coulaient le long de ses joues sans tarir, tentait en vain de s'extirper de son lit. Elle n'avait pas spécialement peur des piqûres, mais n'avait étrangement aucune envie de recevoir celle-ci. Elle criait et se débattait de toutes ses menues forces, tandis que l'aiguille s'approchait inexorablement de son bras, guidée par la jeune femme au sourire quasi sadique.
"Non ! MAMAAN ! Au secours ! Laissez-moi tranquille !"
Avec l'aide d'un des infirmiers, Christina put immobiliser la petite assez longtemps pour lui enfoncer l'aiguille dans la peau. Mais au moment où elle pressa sur la seringue pour injecter le produit, un hurlement la fit sursauter : l'homme en blouse qui était resté éloigné du lit se tordait de douleur, tenant son épaule droite avec sa main gauche. En moins d'une seconde, il s'était effondré au sol, sur le ventre, encore agité de spasmes. Horrifiée, Christina aperçut, enfoncée dans l'épaule du jeune homme, la seringue qu'elle tenait quelques instants plus tôt.
"Sanders. Préparez le gaz soporifique..."
La froideur avec laquelle elle venait de prononcer ces mots glaça le sang de la petite Emily. Elle ignorait ce qu'était ce "gaz", mais elle savait que ce n'était sûrement pas une bonne chose. Pourtant, elle était comme paralysée. Elle commençait à se rendre compte que quelque chose n'était pas normal chez elle. Elle était peut-être finalement bel et bien ce "monstre" qui avait terrifié l'école... Elle savait au fond d'elle, même si elle ne savait pas comment, que c'était elle qui avait fait bouger les fioles, que c'était encore elle qui avait planté la seringue dans l'épaule de ce pauvre homme... Et pendant qu'elle se faisait à cette vérité qui l'assaillait, Christina lui plaqua sans difficulté un masque à gaz sur le visage...
