II. Pourrais-je jamais ? (Tu es le phare de mes nuits)


Dining at the Ritz we'll meet at nine,
(one, two, three, four, five, six, seven, eight, nine o'clock) precisely
I will pay the bill, you taste the wine
Driving back in style in my saloon will do quite nicely
Take me back to yours that will be fine


L'après-midi était passée trop vite, la soirée plus encore.

En balade sur Berkeley Square pour digérer un tiramisu au speculoos qui, peut-être, avait été en trop – La gourmandise est un péché, mon ange – Aziraphale et Crowley philosophaient de bon cœur, lorsque le blond bonhomme, plus maladroit qu'à l'accoutumée, trébucha sur un caillou hardiment en saillie. Aziraphale s'agrippa ferme au bras de son démon de compère, qui, goguenard, se moqua gentiment. Du reste, l'ange ne lâcha qu'en remontant dans la Bentley, à peine boudeur.

Sur le chemin du retour, la voix suave et agréablement familière de Freddie Mercury berça leur conversation enthousiaste – qui portait, de façon intéressante, sur l'appellation « space opera » désignant des œuvres, qui, manifestement, n'avait rien en commun avec l'art lyrique, bon sang, mais à quoi pensent ces humains (« Ah bon, ça ne vient pas de ton côté ? – Nah, trop malfaisant, même pour nous. ») – quoique tendue à mesure qu'ils approchaient du quartier de Soho.

Dix jours plus tôt, Crowley avait raccompagné son vieux rival-pote devant sa librairie miraculée (dans un état invariablement déplorable, voire davantage), sous une pluie battante et glacée. Dix jours plus tôt, après avoir fait tomber ses clés, une, deux, trois fois, Aziraphale avait bafouillé un « Bonsoir, mon cher. » confus, puis Crowley avait détalé. Si le bougre avait – nonchalamment, bien sûr – trainé des pieds jusqu'à sa voiture, personne ne sut.

Là, ils n'étaient pas sous une pluie battante et glacée mais plutôt sous les étoiles, chatoyantes dans un ciel de plomb. Là, Aziraphale resta planté comme un empoté devant sa porte, à se ronger les ongles – plus tout à fait divinement manucurés – puis carrément les sangs. Le malaise entre eux allait croissant, alors Anthony J. Crowley brisa (plutôt misérablement, en vérité) le silence :

« Bon. Hm. On se voit bientôt, pas vrai ? »

Aziraphale ne se sentit jamais plus humain que lorsque qu'il agrippa brusquement le poignet du pauvre diable déjà en train de s'enfuir – oublieux des convenances et de l'Arrangement et du monde entier – et que ces mots s'échappèrent d'entre ses lèvres charnues :

« Ne… Ne pars pas. S'il-te-plait. »

Crowley, une fois n'est pas coutume, cilla. L'ange, qui se sentait soudain bien moins humain mais très, très bête – Oh, misère, ma langue a fourché – voulut reculer ; son dos cogna la porte de sa librairie délabrée, alors il voulut disparaitre, ou pire, être décorporé. Prestement. Tout de suite, en fait.

« Euh, non, je veux dire, j'ai un excellent vin au placard – une bouteille de Saint-Emilion (Château L'Angélus, 1926) apparut comme par magie dans le dit-placard – et, hm, enfin, ce serait dommage de l'y laisser, très cher, tu ne crois pas ? »

S'il fut d'abord stupéfait par la vulnérabilité émanant de son Ennemi Naturel – de ses yeux fuyards, son sourire bizarrement crispé, ses doigts tremblants – Crowley s'approcha ensuite plus près, chercha Aziraphale du regard, puis murmura, infernalement tendre :

« C'est OK, d'accord. Je reste. Je ne voulais pas partir, donc, c'est parfait. »

Aziraphale rougit aussitôt – jusqu'aux oreilles – et le démon, pragmatique, n'y trouvait qu'une explication : il avait pensé tout haut. En conséquence, Crowley piqua un fard, jura entre ses dents, puis – tout à fait dignement, merci bien – paniqua comme un damné.

« Euh, non, enfin. Oui. Je v-voulais dire : le vin. Très bonne idée. »

Ils bégayèrent encore un peu – comme deux nigauds – jusqu'à en rire timidement.

« Oh, Crowley. »

Parfois, le blond bonhomme avait le don de faire chanter drôlement les syllabes, ce qui ne manquait jamais d'agacer, ou d'enchanter, ou les deux – il ne savait pas trop, les deux, probablement – ce vieux serpent de Crowley.

« J'ai l'air d'un imbécile, c'est ça. »

Aziraphale s'efforça de réprimer l'insupportable affection qui lui grimpait au cœur et, à l'évidence, échoua lamentablement. Son visage potelé se fendit d'un sourire candide.

« Tu es un imbécile, mon cher. D'ailleurs, je crois que moi aussi. Sûrement un trait divin. »

Médusé, le démon lui rendit son sourire si fort qu'il s'en rompit presque la mâchoire.

« Tu blasphèmes, mon ange ! »

Désormais cramoisi, Aziraphale fit à peu près mine de l'ignorer royalement – satané reptile et ses pommettes insolentes, qui, l'air de rien, tranchaient les montagnes pendant qu'il déverrouillait (du premier coup) sa librairie adorée, exhalant sitôt une délicate odeur de papier moisi, mais aussi de jasmin, en cherchant bien.

« Tais-toi et entre, maugréa l'ange, juste par principe. Il ne va pas se boire tout seul, ce vin ! »

En réalité, ils ne se quittèrent jamais vraiment après ce soir. Avec le temps, ils finiraient même par oublier comment c'était, avant.


Ooh love, ooh loverboy
What're you doing tonight?