Chapitre 3
L'épisode du train donna à Harry la fausse idée qu'il pourrait facilement côtoyer Cedric au cours de l'année. Il se sentait idiot de sa gêne, mais son envie de connaître le Poufsouffle n'en était qu'accrue.
Par contre, il réalisa rapidement que le seul fait d'habiter le même château ne serait pas suffisant pour les rapprocher. D'une part, ils n'étaient pas dans la même maison, ce qui compliquait la tâche, mais c'était surtout le manque de temps et d'énergie que craignait Harry en prenant place à la Gande Salle le midi de la première journée de cours, pensant avec morosité à la montagne de devoirs qui ombrageait déjà sa soirée.
Ce devait être la même chose de du côté de Cedric : quel temps aurait-il à consacrer à quelqu'un qu'il ne connaissait même pas alors qu'il devait supporter toute la charge de travail qu'imposait la septième année?
Pendant toute l'heure du déjeuner, Harry se surprit à lancer de fréquents coups d'œil à la table des Poufsouffle. Il ne vit pas Cedric.
Son après-midi débutait avec divination. La lumière diffuse et l'atmosphère lourd régnant dans la salle de classe eurent vite raison de son attention et Harry sentit son esprit s'égarer loin du discours de Trelawney au sujet de l'Oracle des rêves. Il passa la majorité de la période à se demander dans quelles circonstances il reparlait à Cedric la prochaine fois. Sans se l'avouer, il était déjà à la recherche d'un prétexte pour aller le voir.
Ce questionnement le poursuivit jusqu'en défense contre les forces du Mal, mais quand il craqua et hurla à Ombrage qu'il n'était pas le seul à avoir assisté au retour de Voldemort, il fut enfin en mesure de deviner quelle serait la nature de son prochain entretient avec Cedric.
-Tu n'aurais jamais dû le mentionner, déclara Hermione d'un ton de reproche après le cours.
Elle se laissa tomber dans un fauteuil de la salle commune et croisa les bras, l'air furieuse.
-Il n'aura qu'à nier, grogna Harry, agacé.
Causer des ennuis à Cedric était la dernière chose qu'il désirait, mais Ombrage l'avait poussé à bout. Avant qu'il ne s'en rende compte, il avait fait appel au seul autre témoin du retour de Voldemort qui n'était pas un mangemort. Mais comment aurait-il pu ne pas réagir? « C'est un mensonge! Aucun mage noir ne menace qui que ce soit. Je vous prierais de garder vos inquiétudes pour vous-même, Mr Potter. » Harry serra les poings et chassa de sa tête la voix criarde d'Ombrage. Il n'avait pas imaginé qu'il pourrait détester un professeur à un tel point en si peu de temps. Depuis son ton condescendant jusqu'à ses sourires de petite fille, tout l'enrageait chez elle.
-Diggory va lui dire la vérité, rigola Ron. Les Poufsouffle sont tellement francs et justes…
Harry n'aima pas son air moqueur.
-Tant mieux alors. On ne va pas s'écraser et accepter les ordures qu'elle nous impose!
-Mais il ne fallait pas la provoquer non plus! soupira Hermione.
Elle se mit à caresser de gestes brusques Pattenrond sur ses genoux.
-Comment Dumbledore peut-il accepter que cette horrible bonne femme nous donne des cours?
-Elle nous encourage à faire de l'espionnage, dit Ron.
-Bien sûr. C'est pour ça qu'elle est là, c'est pour nous espionner que Fudge l'a fait venir.
-Et pour nous gâcher la vie, ajouta Harry, pensant à sa semaine de retenues.
Pendant les jours qui suivirent, Harry manqua la moitié des repas pour rattraper le retard qu'il prenait dans ses devoirs à cause des retenues. Ses soirées se déroulaient dans le bureau d'Ombrage, sous les miaulements des chatons dans leurs cadres, où il subissait silencieusement sa punition, gravant dans sa peau un message aussi ridicule que douloureux.
La moindre conversation avec Cedric lui semblait à nouveau hors de portée.
Pour aggraver les choses, il découvrit que personne ne croyait au retour de Voldemort. Tout le monde avait apparemment lu La Gazette du Sorcier et le prenait pour un menteur. On chuchotait sur son passage, les rumeurs courraient, les élèves se moquaient.
C'est seulement le samedi matin qu'Harry put enfin souffler. C'est aussi le samedi matin, alors qu'il mangeait seul car il s'était levé tôt, que Harry entendit quelqu'un s'asseoir à côté de lui. Il marmonna un 'salut' sans lever les yeux, imaginant que c'était Ron.
-Salut, répondit Cedric.
Harry sursauta si fort qu'il s'étouffa avec un morceau de pain et dut se lever pour tousser. Écarlate, il prit une gorgée d'eau, qu'il avala de travers également, et tenta pendant plusieurs secondes de camoufler sa toux. Cedric l'observait l'air perplexe, mais amusé.
-On va dehors? proposa-t-il quand Harry put à nouveau respirer normalement, bien que toujours rouge. Si tu as fini de manger...
Acquiesçant anxieusement, Harry le suivit dans le parc. Il faisait frais; on aurait dit que le soleil ne s'était pas levé tellement le ciel était couvert.
-Ombrage est venue me voir, lança Cedric après un moment. Ton éclat a fait son chemin…
-Je suis désolé, dit précipitamment Harry.
-Ça va, je ne t'en veux pas. Elle m'a fait quelques menaces déguisées, mais ce n'est rien.
Harry passa une main dans ses cheveux, sans savoir quoi dire.
-« Mr. Potter a été puni parce qu'il répand des histoires détestables et malfaisantes dans le seul but d'attirer l'attention sur lui-même » fit Cedric, imitant la voix aigüe d'Ombrage.
Harry se força à rire, bien que toujours mal à l'aise.
-Mais tu ne crois pas tout ça, n'est-ce pas…?
Les yeux de Cedric parurent très sérieux tout d'un coup. Harry le fixa pendant un moment, essayant de déceler ce qu'il pensait, mais il ne parvint qu'à se perdre dans la contemplation de son regard.
-Il y a des failles dans ce que le ministère raconte, et d'après ce que j'ai vu et ce que Dumbledore dit…
Il n'avait toutefois pas l'air convaincu.
-J'aimerais seulement avoir une preuve, déclara-t-il, toujours aussi sérieux.
-C'est ce que j'ai attendu tout l'été, soupira Harry. Un signe, un événement… Mais il ne se passe rien. Il se tient tranquille pour le moment.
-Je parlais plutôt d'une preuve que Dumbledore prend la menace au sérieux et qu'il monte une résistance. Parce que si même Dumbledore ne fait rien, je ne vois pas pourquoi j'irais croire que…
-Mais tu étais là! protesta Harry.
Cedric haussa les épaules.
-Inconscient...
-Et tu as ma parole!
Il posa son regard sur Harry.
-Oui, j'imagine, fit-il en lui souriant.
Harry ne sourit pas en retour. Un doute l'assaillait soudain. Cedric s'intéressait-il à lui seulement pour en apprendre plus à propos de l'Ordre du Phénix? Harry sentit son cœur chavirer.
-Dumbledore ne reste pas les bras croisés, déclara-il sombrement. Seulement… Je ne peux pas en parler.
-Une espèce d'Ordre secret, c'est ça?
Cedric avait l'air contrarié.
-C'est ça.
Ils continuèrent leur chemin en silence. Harry se retenait de l'observer, fixant obstinément l'horizon grisâtre; les rares fois où il ne put réprimer ses coups d'oeil, il vit le visage de Cedric plissé, songeur, apparemment très concentré.
Il aurait aimé lui dire le peu qu'il savait, mais son bon sens lui indiquait de garder le silence. Il choisit de changer de sujet.
-On a une pratique tout à l'heure, dit Harry en désignant le terrain de Quidditch du menton.
-Vous avez un nouveau gardien? demanda Cedric d'un ton peu intéressé.
-Oui. Ron Weasley.
-Je vois. Je vais te laisser aller te préparer dans ce cas…
Harry se sentit soudain désespéré.
-Cedric, écoute!
Il l'attrapa par le bras pour qu'il se tourne vers lui.
-Il est revenu! Tu le sais! Et Dumbledore se bat, il a réuni des sorciers, des grands sorciers, mais je ne peux pas te dire qui… Je ne fais pas parti de l'Ordre, on ne te laisserait pas t'y joindre non plus, je sais que c'est frustrant! Ils doivent agir cachés, à cause du ministère; ce n'est pas pour rien qu'ils ont envoyé cette Ombrage pour espionner! Elle est pire qu'elle en a l'air, regarde!
Il leva sa main et montra à Cedric les marques sanglantes traçant les mots « Je ne dois pas dire de mensonges ». Cedric parut horrifié.
-Harry...
-Fais-moi confiance, implora Harry.
Ils restèrent un moment sans parler, sans bouger, Harry serrant toujours le bras de Cedric. Quand il le réalisa, il lâcha brusquement prise.
-Tu devrais aller voir Dumbledore pour ces marques, dit Cedric au bout d'un moment.
-Non.
Cedric fit mine d'insister, mais il se tut.
Puis soudainement, après cet éclat imprévu, Harry sentit qu'il n'avait plus rien à lui dire. Un vide étrange l'avait envahi.
-Je dois rejoindre Ron avant la pratique, pour l'aider un peu, déclara-t-il.
Cedric se contenta de hocher la tête.
-À bientôt, ajouta Harry.
Et sans regarder en arrière, il reprit sa marche vers le château.
