Chapitre 5 :

Très tôt le lendemain matin, Charlie faisait les cents pas devant la fenêtre, guettant le moindre signe du camion massif de son frère. Amita et Alan déjeunaient tranquillement. Ils s'interrogeaient toujours sur le mystérieux message reçu la veille. Et le comportement pour le moins bizarre de Charlie en ce moment-même accentué leurs interrogations. Ils se regardèrent, haussèrent les épaules et continuèrent à déjeuner.

Lorsqu'enfin il aperçut le SUV se garer dans son allée, l'excitation de Charlie atteignit son maximum et il sortit de la maison en courant. Liz était à peine descendue de voiture qu'elle fut happée par une tornade bouclée.

« Liz ! »

« Bonjour Charlie » Répondit l'agent Warner en essayant de respirer à l'intérieur de l'étreinte serrée de Charlie.

« Je suis tellement heureux ! Toutes mes félicitations ! »

« Merci. Tu peux me laisser respirer maintenant ? »

« Hmh ? Oh ! Oui, pardon. »

Charlie libéra Liz et infligea le même traitement à Don.

« Don ! Félicitations ! »

Celui-ci répondit à l'étreinte de son frère avec un agréable sentiment de légèreté au cœur.

« Merci Charlie. Tu n'as rien dit à papa ? »

« Non, bien sûr que non. C'est à toi de lui dire. Amita est ici aussi.»

Le jeune génie libéra son frère et mena Liz par le coude à l'intérieur de la maison, suivi de Don. Alertés par les éclats de voix, Amita et Alan avaient laissé leurs cafés et s'étaient approchés de la porte, de plus en plus perplexes. Ils se saluèrent et Don leur demanda nerveusement d'aller s'asseoir dans le salon. Amita et Charlie prirent place sur le divan tandis qu'Alan s'installa dans un fauteuil.

En voyant la façon dont Don et Liz se tenaient la main mais surtout en remarquant la bague, Amita sut ce qu'ils allaient leur annoncer. Elle avait envie de sauter à leurs cous pour leur faire part de sa joie mais, pour le moment, elle se contenta de serrer la main de Charlie…très fort. Celui-ci lui chuchota à l'oreille qu'elle lui faisait mal mais elle l'ignora, impatiente d'entendre la suite. Quant à Alan, il était assez surpris de voir son aîné aussi heureux et détendu. A la différence d'Amita, il ne prêta pas attention à la bague.

« Papa, Amita… »

Don s'arrêta dans sa lancée et rechercha du regard l'aide de Liz. Cette dernière l'encouragea par un petit signe de tête. Nerveux, Don regarda tour à tour son père et Amita et se lança :

« Papa, Amita, Liz et moi nous…nous allons nous mariés ! »

Don libéra un grand souffle qu'il n'avait pas eu conscience d'avoir retenu. Il sentait des gouttes de sueur commençaient à se former sur son front. La surprise fut de taille pour Alan. Il resta bouche bée, se demandant s'il avait bien entendu. Excitée, Amita se leva d'un bond et embrassa chaleureusement Liz et Don.

« Toutes mes félicitations ! Je vous souhaite tous mes meilleurs vœux de bonheur. »

Les deux agents la remercièrent. Liz lui montra sa bague tandis que Don regardait son père, toujours silencieux. Il jeta un coup d'œil sur son frère qui était tout aussi surprit que lui par le silence d'Alan.

- « Papa ? »

Don commença à se sentir inconfortable face au comportement de son père. Celui-ci le fixait du regard, sans bouger de son fauteuil. Ses yeux scintillaient, son visage reflétait sa vive émotion mais, malgré tout, il y avait une nuance de tristesse. Finalement, il se leva et s'approcha lentement de son fils. Il prit son visage entre ses mains, l'embrassa sur le front, et le serra fermement contre lui en laissant librement couler ses larmes de joies et de douleur.

« Oh Donnie, tu vas enfin être heureux. J'aimerais que ta mère soit là pour voir ça. Elle aurait été tellement heureuse de voir son petit ange se marier, comme moi je le suis. Félicitations mon garçon.»

« Moi aussi j'aimerais qu'elle soit là. Elle nous voit peut-être ?»

« J'en suis sûr. » Répondit Alan en regardant par-dessus les cheveux de Don une photo de sa femme accrochée sur le mur.

Finalement, Don sortit des bras de son père et Liz y entra.

« Félicitations Liz. Merci de rendre mon fils heureux. Je vous le confie. Prenez bien soin de lui. »

« Comptez sur moi. »

«Vous êtes une femme merveilleuse. Bienvenue dans la famille.»

Alan essuya son visage avec ses mains. Il était sur un nuage. La terre n'était plus en vue jusqu'à ce que Charlie parle d'ouvrir le champagne. Il se souvint alors qu'il n'en avait pas, il n'avait pas prévu de célébrer quoi que ce soit. Mais, comme par magie, Charlie revint de la cuisine avec une bouteille d'un grand millésime dans ses mains. Il était encore très tôt dans la matinée mais tout le monde accepta une coupe.

« Tu étais au courant Charlie ? »

« Bien sûr. Don et moi n'avons plus de secret entre nous. »

« Depuis quand ?! »

« Depuis que j'ai réalisé que mon petit frère était important pour moi. Il m'a aidé à choisir la bague le jour où je devais aller jouer au golf avec toi.» Répondit Don en levant son verre en direction de Charlie.

Liz étudia Alan. Elle se demandait quelle était la vraie raison de son soulagement : était-ce de voir enfin une complicité naître entre ses garçons ou était-ce parce que les volets de la maison n'allaient pas être repeints en vert ?

Charlie se servit en dernier et leva son verre.

« A Don et Liz ! »

Le tintement des verres entre eux était noyé par les exclamations de joie. Puis les conversations allèrent bon train. Liz racontait à Amita et Charlie comment Don l'avait demandé en mariage tandis qu'Alan écoutait d'une oreille discrète en rêvant de tonnelles et de chaises blanches dans son jardin, de pétales de roses dispersées dans l'allée principale menant à l'autel mais surtout, primordialement, de futurs petits enfants courant partout dans la maison. De futurs petits Don et de futurs petits Charlie sur ses genoux. Il se rendit compte qu'il devait être parti dans les nuages depuis un petit moment car la conversation portait sur un tout autre sujet.

« Au fait papa, tu as parlé à ton ami ?...Papa ? »

« Hmh ? Oh, euh oui. Je l'ai appelé. Il accepte de te rencontrer aujourd'hui. »

« Parfait. Il habite où ? »

« Dans la réserve de Big Mountain. Il en est le chef. C'est à un peu plus d'une heure de route de Los-Angeles, en direction de la Vallée de la Mort. Je t'indiquerais la route en chemin. Je viens avec toi. »

Après hésitation, Don accorda son consentement à son père. Une demi-heure plus tard, il prenait la route avec lui tandis que Charlie et Amita déposaient Liz au bureau du FBI.

NUMB3RS

Don apprécia ses quatre routes motrices en arrivant à la maison d'Ours debout car elle se trouvait dans le contrebas d'une vallée, en dehors du petit « centre ville » de la réserve ayant pour seul moyen d'accès un chemin semé de pierres et d'embûches. La maison était charmante et accueillante. Ours debout les attendait sur le seuil de sa porte. C'était un homme de forte carrure mais il était loin d'être effrayant. Il respirait la maîtrise de soi et la sagesse. Un homme de confiance. Par ces aspects, Don voyait dans cet homme son père.

Il se gara devant la maison, à côté d'une vieille camionnette et arrêta le moteur. Alan sourit en lisant sur son visage expressif.

« Tu sais, il y a bien longtemps que les Indiens ne portent plus de plûmes sur la tête et ne vivent plus dans des huttes. »

La bouche de Don s'ouvrit mais aucun son ne sortit. Comment faisait-il pour toujours savoir ce qu'il pensait ? Enfin, presque toujours. Il retrouva sa voix après quelques secondes mais c'était trop tard. Son père était déjà descendu.

L'Indien vint à la rencontre d'Alan et lui donna une chaleureuse poignée de main.

- « Ours ténébreux ! Je suis content de te revoir. »

- « Moi de même, Ours debout. »

Lorsqu'Alan se retourna vers Don pour le présenter à l'Indien, il lui adressa une lueur d'avertissement. Don leva ses mains en signe de paix mais sa mine joviale le trahissait.

« Je n'ai rien dit. »

« Tu n'as pas besoin » Maugréa Alan. « Ours debout, je te présente Don, mon fils. »

« Le fédéral ? »

« Oui, mais c'est un gentil. »

« Mmh »

L'Indien contempla Don un petit instant avec une expression illisible sur son visage. Pendant une minute, Alan se demanda s'il n'allait pas revenir sur sa décision de rencontrer son fils.

« D'ordinaire, je ne laisse aucun agent du gouvernement pénétrer dans ma réserve. Mais puisque vous êtes le fils d'Ours ténébreux, je fais une exception pour vous. »

Don se garda bien de faire un commentaire et serra la poignée de main d'Ours debout.

« Je vous remercie. Je vous promets que rien de ce que vous direz ne sera retenu contre vous et que vous avez le droit de garder le silence. »

Fier de sa petite réplique pour détendre l'atmosphère, Don regarda son père. Au regard de celui-ci, il comprit que ce n'était peut être pas une si bonne idée finalement. Don voulait récupérer sa main mais l'Indien ne semblait pas vouloir la lâcher. Il fut même surpris de son regard très sombre. Ça va, j'ai compris. Ce n'était pas la meilleure des plaisanteries…Elle était pourtant drôle. Mais contrairement à ce que penser Don, ce n'était pas sa petite blague qui tracasser l'Indien. C'était bien autre chose. Son instinct Cheyenne l'avertissait d'un grand danger pour le fils d'Ours ténébreux.

Prémonition passée, Ours debout consentit enfin à lâcher la main de Don.

« Vous avez le cœur pur, agent Eppes. Je l'ai senti dans votre main. Soyez le bienvenu.»

L'Indien fit entrer ses invités dans sa maison et les invita à aller s'asseoir dans son salon le temps qu'il prépare quelques boissons. Don suivit son père et ils s'assirent tous les deux dans un canapé. En attendant, Don contemplait les portraits de chefs indiens accrochés sur le mur.

« Papa, d'où Ours debout tient son nom ? »

« Il le tient d'un de ses ancêtres. Je crois que cet ancêtre avait combattu seul un bison sauvage. Sa témérité lui avait valu le nom d'Ours debout et ce nom s'est transmis de génération en génération. »

« Et toi, d'où vient… »

Don n'eut pas le temps de poser sa question puisque l'Indien entra dans la pièce avec un plateau dans les mains. Il le posa sur la petite table de salon et s'assit dans un fauteuil en face d'Alan et de Don après leur avoir remis à chacun un verre.

- « C'est une vieille recette indienne. La légende dit qu'elle apporte pureté, amour et sérénité d'esprit. »

Cette boisson chaude n'était pas très appétissante. Elle était écœurante et sa désagréable odeur était indéfinissable. Don sentit son estomac faire une embardée mais ses parents l'avaient bien élevé. Il avala donc avec le sourire une gorgée de ce breuvage. Cependant, même avec toute la bonne volonté du monde, il ne put s'empêcher de grimacer.

- « Eurk »

Il le regretta immédiatement en rencontrant le regard pénétrant d'Ours debout mais surtout à la tonalité grondante de son père.

« Donnie, où sont tes bonnes manières ? »

« Ce n'est rien Ours ténébreux. Cœur pur n'est tout simplement pas habitué à boire ceci. »

Se sentant subitement comme un petit garçon de dix ans prit la main dans la boîte à biscuits, Don finit son verre en imaginant que la boisson avait le goût de sa bière préférée. Son esprit criait victoire tandis que son estomac agitait le drapeau blanc.

« C'est vrai qu'une fois que l'on s'y habitue, ce n'est pas si mauvais. »

Don fut récompensé par un acquiescement de la tête d'Ours debout. La petite grimace discrète de dégoût de son père en buvant son propre verre valait son pesant d'or.

« Monsieur, que… »

« Ours debout »

« Ours debout, que pouvez-vous me dire sur Louka Gauthier ? »

« Cœur pur, tu dois d'abord connaître l'histoire des Indiens avant de pouvoir comprendre le combat de Louka. Souvent, parler des Indiens d'Amérique du Nord renvoie à des stéréotypes : plumes, bisons, tipis, et je ne sais quoi encore. Aujourd'hui, environ trois millions d'Indiens, survivants du génocide commis par les colons et les militaires américains au XIXe siècle, vivent aux Etats-Unis. La réalité de leur vie quotidienne est très éloignée de tous ces clichés. La majorité de ces peuples connaissent des difficultés économiques et des problèmes sociaux liés à la perte de repères identitaires ; ce qui a entraîné une forte présence de l'alcoolisme dans nombre de tribus. Depuis trente ans, un renouveau culturel, social et économique a vu le jour dans les différentes tribus et réserves. Par leurs luttes continuelles, ces oubliés de l'Amérique ont réussi à obtenir une certaine amélioration de leur sort. »

«Lutte que menait le mouvement pour la reconnaissance des Indiens d'Amérique ? »

Ours debout ignora la question de Don et continua son histoire. Don voulait s'en tenir à son enquête mais il n'eut d'autre choix que de laisser l'Indien continuait.

« Leurs combats s'expriment au quotidien dans les centres communautaires des grandes villes ou au sein des réserves, loin des feux de l'actualité, ce qui contribue à l'oubli de leur cause. Ils luttent pour la reconnaissance de leurs cultures, de leurs langues, de leur identité.

Les combats ont pris plusieurs fois un tour violent. D'abord au XIXe siècle, lorsque les Indiens tentèrent de préserver leurs territoires. En particulier les Sioux, un des peuples les plus puissants d'Amérique du Nord, qui étaient entrés en contact avec les Européens dès 1660 par l'intermédiaire de trappeurs français. Ces derniers furent nombreux à prendre souche. Cela explique le nombre élevé de patronymes français. »

« Louka Gauthier est un de leur descendant ? C'est pour cela que son nom est français ? »

« Absolument. A partir de 1854, les Sioux entrèrent en conflit avec l'armée américaine et tentèrent d'enrayer la progression des colons. Pendant vingt-cinq ans, sous la conduite de chefs mythiques comme Sitting Bull, Red Cloud et Crazy Horse, ils tinrent tête à l'armée, lui infligeant la fameuse défaite de Little Big Horn, en 1876, au cours de laquelle le général Custer fut tué. »

« Si je me souviens bien, Buffalo Bill a poursuivi la lutte même après la mort du général Custer ? »

- « Tu as raison, Cœur pur. William Cody, allias Buffalo Bill, tentait de faire fortune en découvrant de l'or. En vain. il prit alors part à la guerre de Sécession, avant de soutenir le général Custer dans sa lutte contre les Indiens d'Amérique. Il poursuivit la lutte après la mort du général. Il se fit rapidement un nom, qui retentit dans toute l'armée lorsqu'il élimina le chef des Cheyennes, Main-Jaune. C'était un grand chasseur. Tellement grand qu'il joua un rôle important dans la disparition des bisons d'Amérique. Faute d'avoir réussi dans la ruée vers l'or, il profita de sa popularité et fonda un cirque ambulant. »

Alan observa Don tendrement, finalement captivé par l'histoire. Il eut un bref retour en arrière, lorsque Don avait environ huit ans et s'amusait à jouer aux Indiens avec ses amis. Charlie était toujours son prisonnier. Dans ces moments de jeux, et plus particulièrement lorsque Don lisait ses bandes-dessinées retraçant les exploits des peuples primitifs, Alan n'avait jamais pu le détourner de son attention. Il n'y avait rien à faire. Son fils était tellement captivé qu'il ne s'occupait plus de ce qui se passait autour de lui. Le monde pouvait s'écrouler qu'il ne l'aurait même pas remarqué. Comme à cet instant.

« Après la mort de Crazy Horse en 1877, la soumission définitive de Red Cloud et l'assassinat de Sitting Bull en 1890, le massacre de Wounded Knee en décembre de la même année mit fin à la résistance des Sioux. Parqués dans des réserves dans les Etats du Dakota du Sud et du Nord, les Sioux connurent l'humiliation, la misère, l'acculturation et la dépossession. Mais l'esprit de résistance continuait de les habiter. En 1934, une nouvelle loi présentée comme plus favorable créa des « gouvernements tribaux » élus par des Indiens. En réalité, ces gouvernements ne représentaient pas les véritables aspirations du peuple sioux. Dans les années 1950, de nombreux Indiens furent contraints de partir s'installer dans les villes. Ce sont surtout des jeunes qui s'inspirèrent de la contestation politique de cette époque, celle des opposants à la guerre du Vietnam, des Portoricains, des Noirs et bien d'autres encore, et créèrent, dès 1967 leur propre mouvement revendicatif, le « Mouvement pour la reconnaissance des Indiens d'Amérique », plus couramment appelé le MRIA. Sur le modèle du mouvement des droits civiques des Noirs, le MRIA prit très vite un essor considérable. »

« Louka Gauthier faisait parti de ce mouvement ? »

« Lou en était le leader. Il était engagé dans des actions militantes, participait à la lutte contre l'alcoolisme, à la distribution de nourriture et d'aides, à la création de programmes d'autosuffisance, à la restauration des activités religieuses traditionnelles, et soutenait la renaissance des langues autochtones. »

« Le MRIA était-il réellement un groupe pacifiste ? A cette époque, plusieurs attentats à la bombe lui ont été attribués. »

«Nous étions vraiment des pacifistes. Notre but était simplement d'attirer l'attention sur les conditions de vie dramatiques des Indiens par des actions spectaculaires mais non violentes. En 1971, Lou a organisé la Marche des traités violés. Elle s'est terminée par l'occupation du Bureau des affaires indiennes à Los-Angeles. Mais il y a eu un formidable retentissement médiatique. A partir de là, le MRIA a été considéré par le FBI comme une organisation subversive et ses chefs comme des ennemis. » A cette époque, le gouvernement a mis en place un programme de contre-espionnage pour infiltrer et déstabiliser les organisations dites subversives dont le MRIA. Lou a été accusé d'agression contre des agents du FBI. Il a été emprisonné cinq mois avant d'être acquitté. L'affaire était montée de toute pièce pour le compromettre. »

Au fur et à mesure de l'histoire, Don se sentait mal à l'aise vis-à-vis du comportement du FBI dans l'affaire. Il y avait de l'amertume dans la voix d'Ours debout mais il ne semblait pas lui en vouloir personnellement.

« Parallèlement, le FBI a favorisé l'élection à la présidence du conseil tribal de Pine River de Doug Williams. Pine River est la plus importante de toutes les réserves mais elle est surtout le berceau des revendications Indiennes. Williams avait pour mission de remettre de l'ordre dans cette réserve considérée comme le sanctuaire des agitateurs. Avec des fonds secrets, il a créé une milice. Pour protester contre les brutalités de cette milice, les militants du MRIA, dont moi-même et Lou, ont occupés en juillet 1972 le village de Wounded Knee. Les autorités ont assiégés le village pendant deux mois, hésitant à donner l'assaut, mais tuant cinq Indiens. En septembre 1972, nous nous sommes rendus après avoir exigé que des négociations s'ouvrent sur les traités violés et les conditions de vie des Indiens. Dans les mois qui ont suivi, Williams et sa milice ont eu carte blanche pour s'en prendre aux opposants. Une vague de terreur s'est alors abattue sur Pine River. Face aux crimes de la milice, les anciens ont appelés le MRIA à l'aide. Les militants sont alors intervenus et parvenus à ralentir la répression. Ils se sont établis sur une propriété d'une famille de la réserve. Je n'y étais pas. Ma fille venait de naître mais je connais l'histoire comme si j'y avais participé.»

« Parlez-moi du meurtre des deux agents fédéraux. »

« Un matin, la propriété s'est retrouvée cerner par les membres de la milice, des agents du FBI et une foule de policiers. En fin de matinée, deux agents fédéraux ont pénétrés dans la propriété à la poursuite d'un jeune indien. A partir de là, les témoignages sont confus. Il semble que les agents aient tiré sur le véhicule du jeune indien. Croyant à une intervention de la milice, mes amis ont ripostés. Les forces de police et les membres de la milice sont alors passés à l'attaque. La fusillade éclatait de tous les côtés. Deux militants du MRIA ont tenté de s'approcher des deux agents fédéraux pour les désarmer mais ils les ont trouvés morts. Les militants du mouvement ont décidés de s'enfuir et y ont réussis. Seul un indien a été abattu. Louka a toujours affirmé être resté près de la maison et a reconnu avoir tiré mais n'avoir jamais visé les deux fédéraux. A la suite de la fusillade, une gigantesque campagne médiatique a tenté de criminaliser le mouvement indien. La répression s'est abattue sur toutes les réserves. Des mandats d'arrêts ont été lancés, dont un contre Louka. Lou, devenu figure emblématique, s'est retrouvé être l'unique accusé du double meurtre. Son procès a eu lieu dans la ville de Fargas, région d'éleveurs hostiles aux Indiens. Le jury était entièrement composé de représentants de cette catégorie sociale. Autant dire que Lou n'a eu aucune chance. Vous connaissez certainement la suite. »

- « Oui. M. Gauthier a-t-il de la famille ? »

« Seulement un petit-fils, Warren. Lou est enfant unique. Ses parents sont morts il y a une dizaine d'année maintenant. Il n'avait qu'un fils, James. James s'est battu toute sa vie pour prouver l'innocence de son père. Il est allé jusqu'à sacrifier son couple. Sa femme n'en pouvait plus de toute cette histoire, de toute cette pression. Elle aspirait à une vie tranquille. James a préféré continué le combat de son père et sa femme est partie. Je ne sais pas ce qu'elle est devenue. »

« Où puis-je trouver James ? »

« James est décédé depuis cinq ans dans un accident de voiture. Lou n'a plus que son petit-fils. »

« Et lui, où vit-il ? »

« Je ne sais pas. Il a vécu chez son père jusqu'à la fin de ses études secondaires. Puis il est parti à l'Université sur la côte Est. Il me semble qu'il y est resté après ses études, mais je n'en suis pas certain. Je sais seulement qu'il se battait avec son père pour la libération de son grand-père. Depuis la mort de James, je n'ai jamais plus entendu parler de lui. »

Don rangea son petit carnet dans la poche intérieure de sa veste, un peu déçu. Il n'avait rien appris de très pertinent, à part le fait que Louka avait un petit-fils. Il se fit une note mentale pour faire des recherches sur ce Warren.

« Et vous-même, où étiez-vous le 13 de ce mois à 5 heures du matin et avant-hier soir à 19 h 00 ?

Alan n'apprécia pas cette dernière question mais se retint d'interrompre son fils. Il ne faisait que son travail et il était persuadé que Don ne la poserait pas si elle n'était pas nécessaire. Malgré sa frustration, Alan ne put s'empêcher de sourire intérieurement à cette situation ironique. Si, dans sa jeunesse militante, quelqu'un lui avait dit que son fils serait agent fédéral et qu'il l'accompagnerait à « l'interrogatoire » de l'un de ses amis, il aurait prit ce quelqu'un pour un illuminé !

« Le 13 j'étais à Los-Angeles, à une réception donnée en l'honneur des derniers Indiens d'Amérique au musée Amérindien. Quant à avant-hier soir, j'étais ici, avec ma femme. »

« Etes-vous toujours en contact avec Louka Gauthier ? »

« Je suis allé le voir quelques fois en prison. Ma dernière visite remonte à environ six mois. »

« Pendant ces visites, M. Gauthier vous a-t-il fait part d'éventuelles envie de vengeance ou vous a-t-il même fait part de projets d'attentats ? Même indirectement, au détour d'une phrase. »

Ours debout prit seulement quelques secondes de réflexion et secoua sa tête négativement.

« Non. Je suis persuadé que Lou n'est pas derrière ces attentats. Tout comme je suis certain qu'il n'a pas tué les deux agents fédéraux. »

Don décida de mettre fin à cet entretien. Il était plus qu'évident qu'Ours debout vénérait Gauthier et qu'il n'en tirerait rien de plus.

« Bien, je vous remercie d'avoir bien voulu me recevoir et de répondre à mes questions. »

Don et Alan se levèrent. L'Indien leur proposa de prendre un autre verre mais ils s'empressèrent de refuser, le plus poliment possible. Ours debout les raccompagna jusqu'au SUV en conversant avec Alan au sujet de leur famille respective. Puis Alan lui serra la poignée de main et monta dans le camion avec la promesse de revenir le voir plus souvent. L'Indien contourna avec Don le camion et lui serra également la poignée de main. De nouveau, Ours debout ressentit un mauvais pressentiment.

« Fais bien attention à toi, Cœur pur. »

« Toujours. » Répondit Don en souriant poliment mais il était troubler par le comportement étrange de l'Indien.

« Un grand malheur plane sur toi, mon garçon. Tu es fort mais il est des douleurs dont on ne se remet jamais. »

« Qu'est-ce que vous voulez dire ? Quel malheur ? »

« Je ne sais pas mais je le sens. »

Avant même que Don puisse s'enquérir plus, l'Indien serra son épaule et retourna dans la maison. Don resta un instant sur place, essayant d'enregistrer ce qu'il venait d'entendre.

« Bah alors, tu viens Cœur pur ? »

La voix d'Alan tira Don de ses pensées et il s'installa derrière le volant. En silence, il démarra le moteur et s'engagea sur la route. Alan l'observait avec inquiétude. Il s'attendait à des plaisanteries sur son surnom d'Ours ténébreux mais au lieu de cela son fils semblait soucieux.

« Tu vas bien ?...Don ? »

« Quoi ? »

« Je te demande si tu vas bien.»

« Oui. Tout va bien. »

« Tu semble pourtant pensif. »

Don gesticula des épaules et évitait toujours le contact d'œil avec son père. Signe très révélateur pour Alan que quelque chose tracasser effectivement son fils.

« Je pense seulement à l'enquête. »

Alan n'insista pas, pour le moment. Son fils était un vrai mystère pour lui. Parfois, il pouvait lire dans lui comme dans un livre ouvert mais la plupart du temps Don était un livre fermé à double tour.

A suivre