Chapitre 8 :

Alan était connu pour être un homme calme en toute circonstance, qui ne prononce jamais un mot plus haut que l'autre et toujours modéré dans ses propos. Lorsqu'il a une remarque à faire à une personne au sujet de celle-ci ou au sujet d'une situation qu'il n'approuve pas, il fait toujours preuve de tact, d'allusions. Il utilise parfois la méthode directe en sachant utiliser les bons mots pour appuyer là où ça fait mal mais toujours en toute retenue, sans jamais laisser apparaitre son énervement, ou que très rarement.

Mais en cette après-midi caniculaire d'août, dans un sous-sol surchauffé habité par les araignées et d'autres petites bêtes toutes aussi affreuses les unes que les autres dont Alan préférait ignorer l'existence au lieu de prendre ses jambes à son cou et fermer à double tour la porte du sous-sol, et pourquoi pas même mettre une grosse armoire devant pour bien bloquer l'accès à ces petits locataires non désirés, le plus âgés des hommes Eppes était tout sauf un homme calme. Et la vieille chaudière en faisait la douloureuse expérience. De « doux noms d'oiseaux » s'échappaient de la bouche d'Alan, son sang bouillait dans ses veines et le fait qu'il soit en nage dans ses vêtements du fait de sa transpiration ne l'aidait pas à mettre en pratique ses cours de yoga.

Finalement, après avoir passé deux heures dans son sauna de fortune, il claqua lourdement ses outils sur l'établi, lança un dernier regard de fureur sur la chaudière et décida d'aller prendre une bière bien fraîche. Mais il ne pensait plus à l'énorme toile d'araignée qui se trouvait derrière lui.

« Arghh !...Nom de dieu de nom de dieu ! »

Doublement énervé, Alan parvint enfin à se dépêtrer de la toile et sortit du sous-sol d'un pas précipité après avoir vérifié qu'une araignée ne s'était pas faufilé sous son t-shirt. Il entra en trombe dans la cuisine, direct le réfrigérateur. Mais il avait aussi oublié que Don était ici hier soir.

« Don ! »

Il n'y avait plus une seule bière. Il n'y avait même plus d'autres boissons à part des bouteilles d'eau. Il dû se résoudre à prendre l'une d'elle et claqua la porte. Lorsqu'il regarda par la fenêtre, il crut qu'il allait se mettre à pleurer. Charlie était tranquillement allongé dans une chaise de jardin, à l'ombre, sirotant un thé glacé.

Charlie était tellement plongé dans sa lecture, avec pour bruit de fond la radio, qu'il n'avait pas entendu son père arrivait. Mais il sentit un changement soudain dans l'air, annonciateur de mauvais temps. Il regarda par-dessus ses lunettes de soleil le ciel mais il constata qu'il n'y avait pas un seul nuage à l'horizon. C'est alors que son regard se posa sur son père, devant lui, mains sur les hanches, les cheveux embrouillés, recouvert d'une sorte de substance blanche ressemblant à une toile d'araignée, les joues recouverts de suies, les vêtements sals et les mains noires.

« Dois-je comprendre que la chaudière et toi ne vous êtes pas quittés en très bon termes ? » Demanda-t-il, très calmement, un sourire au coin des lèvres.

«Ce n'est pas drôle Charlie. » Répondit Alan, d'une voix grondante en s'asseyant sur une autre chaise de jardin.

Il essuya la sueur sur son front, vida sa petite bouteille d'eau d'une seule traite et regarda son fils avec des yeux perçants. L'heure était grave. « La veilleuse s'éteint et une fois rallumée, quand j'ouvre un robinet d'eau chaude ou le chauffage, les brûleurs ne se déclenchent pas, et la veilleuse s'éteint au bout de quelques minutes ! J'ai nettoyé l'injecteur, le tube de veilleuse et même la pointe du thermocouple ! Et rien, cette satanée chaudière ne marche toujours pas ! Je ne sais plus quoi faire Charlie ! »

De la fumée commençait à sortir de ses oreilles. Charlie était replongé dans son magazine, semblant inconscient des tracas de son père.

« Tu pourrais au moins m'écouter ! C'est ta maison ! C'est moi qui devrais être allongé sur cette chaise à siroter un thé glacé ! »

Charlie finit son verre et répondit d'une voix toujours aussi calme.

« Je m'en occupe papa. »

- « Et comment ?! En faisant bronzés tes orteils ! »

Charlie montra alors ce qu'il lisait à son père. Ni l'un ni l'autre ne faisait attention à ce qu'émettait la radio. Jeff, vous êtes sur place, pouvez-vous nous en dire plus sur cette explosion ? »

« Tu as l'intention d'acheter une nouvelle chaudière ? »

« Oui. Une chaudière qui serait beaucoup plus écologique que celle que nous avons. Que penses-tu d'une chaudière à condensation ? Dans ce magazine, il est dit qu'une chaudière à condensation permet de réaliser entre 15 et 20 d'économie d'énergie par rapport à une chaudière standard récente. On ferait des économies à long terme tout en faisant un geste pour la planète. »

« J'en dis que tu conduis une hybride. On fait déjà notre part pour la planète. »

Je n'ai pas beaucoup d'information pour l'instant. Tout ce que je peux vous dire est que l'explosion a eu lieu en début d'après-midi. De ma position, je vois encore de la fumée noire sortir du bâtiment du FBI, même plus d'une heure après l'explosion. Le bruit de l'explosion a été entendu à plusieurs rues d'ici. La bombe devait être d'une forte puissance.

Le mot « FBI » piqua l'attention d'Alan.

« Et en plus, moins de gaz carbonique et moins d'oxydes d'azote sont rejetés dans l'atmosphère. Ou alors une chaudière à pellets ? C'est encore plus écologique… »

Alan fit signe à Charlie d'arrêter de parler tout en haussant le son de la radio.

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Il y a eu une explosion. »

Charlie se redressa en sursaut. La petite pointe d'angoisse dans la voix de son père ne lui était pas passé inaperçu.

« Où ça ?

«Je n'en suis pas sûr. J'ai cru entendre le bâtiment du FBI. »

« Quoi ?! »

« Shhh, écoutes. »

Il y a beaucoup de victimes ? Je ne sais pas encore quel est le nombre exact de victimes pour le moment. Mais il semble qu'il y ait plusieurs personnes blessées, à des degrés diverses et, malheureusement, le porte parole du FBI nous a fait état de personnes décédées. Le FBI a refusé de nous communiquer l'identité de ces personnes. Les familles doivent être prévenues en priorité.

« Papa, ça ne peut pas être Don ?» Demanda Charlie, la gorge nouée.

Alan secoua la tête d'impuissance, incapable de répondre verbalement. Mais il était certain d'une chose. Si Don faisait partie des personnes décédées, il le saurait, il le sentirait. Il sait qu'il le saurait. Ce n'est pas mon Donnie. Je le saurais s'il était mort. Non, ce n'est pas mon garçon. C'est impossible.

Paniqué, Charlie chercha son téléphone dans les poches de son jean et composa le numéro de son frère. Don, réponds. S'il te plaît réponds. Mais seule la voix électronique de la messagerie lui répondit. Charlie avala la bile dans sa gorge et regarda son père, tout aussi éperdu que lui.

« Papa…On…On devrait vérifier le répondeur. »

Alan inclina la tête en silence. Mais à peine s'étaient-ils levés de leurs chaises qu'ils entendirent le bruit d'une voiture se garer dans l'allée. Ce n'était pas le SUV de Don. Ils en étaient certains. Le moteur du SUV ne faisait pas le même bruit. Il faisait un bruit beaucoup plus sourd que ce qu'ils venaient d'entendre. Alan et Charlie restèrent pétrifier sur place. N'osant pas penser, n'osant pas bouger. Tout cela ne pouvait pas être vrai. Don allait bien.

Ils sentirent leurs cœurs se compresser lorsque David apparut, l'air grave. En regardant la façon de marcher de l'agent Sinclair, Charlie voyait Don. Il avait déjà vu son frère avoir ce maintien raide et cette expression solennelle lorsqu'il s'apprêtait à annoncer une mauvaise nouvelle à une famille. Ses jambes le lâchèrent et il s'effondra dans sa chaise. Alan posa une main rassurante sur son épaule mais ses yeux trahissaient sa peur.

David avait la gorge sèche. Il marchait délibérément lentement, comme s'il pouvait retarder au maximum ce moment. Il n'était pas certain de pouvoir garder son sang froid devant Alan et Charlie. La vision de Don berçant Liz dans ses bras qui l'avait accueilli lorsqu'il était sortit de la cage d'escalier de secours suivi de Megan et Colby était encore très fraîche dans sa mémoire. Lui et Colby avaient eu toutes les peines du monde à le forcer à la lâcher et à se faire soigner. Sa blessure à la tête était sérieuse mais Don ne s'en souciait pas. En ce moment, Megan était à ses côtés au centre médical d'UCLA et Colby recueillait les premiers indices pouvant servir à l'enquête.

« Alan, Charlie.»

« David, dis-moi que ce n'est pas Don.» Supplia Charlie.

« Nous avons entendus à la radio qu'il y a eu explosion. S'il vous plaît David, dites-moi que ce n'est pas mon Donnie. »

« Alan, je pense que vous devriez vous asseoir. »

Alan ne bougea pas, attendant désespérément une réponse, et David continua.

« Il y a eu une explosion dans le hall d'entrée du bâtiment. Don et Liz s'y trouvaient. »

« Mon dieu. »

Alan s'appuya plus lourdement sur Charlie mais ne pouvait toujours pas se résoudre à s'asseoir.

« Don est blessé. Il a une blessure ouverte à sa temple. Il est à l'hôpital en ce moment. Megan est avec lui. »

« C'est grave ?» Demanda Charlie, en se levant.

« Je ne sais pas. Je suis venu pour vous emmener à l'hôpital. »

David laissa le temps à Alan et Charlie de digérer l'information avant d'annoncer l'autre mauvaise nouvelle mais Alan le devança.

« Et Liz. Vous avez dit que Liz était avec Don. »

David eut un léger mais brutal retour en arrière. Le sang de Liz, les larmes de Don.

« David ? »

« Liz…Liz… »

« Elle est morte ? » Demanda Alan en voyant que David ne pouvait plus parler.

David ouvrit et referma plusieurs fois sa bouche avant de réussir à parler.

« Oui. Elle perdait beaucoup trop de sang. Elle est morte avant l'arrivée des secours…Dans les bras de Don. »

Cette fois-ci, Alan s'assit lourdement dans une chaise, frappé de plein fouet par la peine. La sienne, celle de Don, celle de la famille de Liz. Charlie regarda un instant David comme s'il n'avait pas compris ce qu'il venait de dire.

« Ce n'est…ce n'est pas possible. David ? »

« Je suis désolé Charlie. J'aurais préféré avoir de meilleures nouvelles à vous annoncer. Nous devrions partir tout de suite pour l'hôpital. »

Comme des automates, Alan et Charlie fermèrent la maison et rejoignirent David dans la voiture. Ils se demandaient dans quel état ils allaient trouvés Don, pas seulement physiquement.

A suivre