Une ruche sur mur...
Des centaines de voix qui murmurent, toutes en même temps. Le silence et le son de ma propre respiration. Quelques impressions, fugitives. Des souvenirs qui n'appartiennent plus à personne et se fanent doucement. Et sous le silence, la vibration ténue des moteurs, étouffée mais profonde. Des sons et des images, distordus comme des reflets sur l'eau, qui s'impriment brièvement à l'intérieur de mes paupières. Le son de ma respiration, au même rythme que des centaines d'autres, emplissant l'espace, le rendant malléable et peuplé de tièdes ombres mouvantes.
Il avait toujours aimé la ruche, non pas pour toutes les interactions entre individus, entre statuts (entre castes ?) mais pour ce sentiment grisant d'être quelque chose de plus grand, de plus sage. Parfois, lorsqu'il était fatigué d'essayer de comprendre, fatigué de ne pas être compris, il partait et allait s'asseoir dans un couloir déserté. Là il s'appuyait contre une des paroi et tentait de se fondre dans le matériau organique. Lors des périodes de repos, les voix de la ruche s'apaisaient progressivement jusqu'à ce qu'il ne subsiste plus qu'un bruit de fond, une sorte de grésillement statique. Alors s'il se concentrait, il pouvait deviner le battement d'un cœur. Un unique battement rassurant, tel l'harmonie ultime d'un vaisseau-orchestre où tous les instruments joueraient la même note.
Un soupir s'échappa doucement de ses lèvres. Les yeux fermés et perdu dans la pulsation lente des parois il pouvait presque se croire hors du temps. Si seulement ce moment avait pu se prolonger. Il avait besoin de réfléchir, de remettre ses idées dans le bon ordre. Il soupira de nouveau, frottant distraitement le tout nouvel orifice au milieu de sa paume droite.
Les sensations éprouvées durant son Animatus étaient toujours là, juste sous sa peau, prêtes à s'embraser au moindre souffle. Le plaisir de la chasse évidemment, vif et piquant. Sentir sa proie et savoir - instantané comme une décharge électrique. Savoir qu'elle est coincée, sans issues, finie. Jetée d'elle-même dans la gueule du loup et prête à être dévorée. Ressentir sa propre faim aussi. Brûlante, avec l'impression que quelque chose de vivant te dévore de l'intérieur, donnant envie de feuler, de crier, de pleurer. Il se serait amplement passé de connaître la faim.
Et puis finalement se nourrir.
Il avait coincé le runner au pied d'une falaise. L'acide lactique inondant tous ses membres et le mettant presque dans le même état de fatigue que l'humain. Il pouvait sentir des gouttelettes d'enzyme s'écouler de la fente dans sa main et les minuscules crochets à l'intérieur qui s'agitaient de façon spasmodique. Avant de réaliser ce qu'il faisait il avait attrapé l'humain et avait plaqué de toutes ses forces sa main sur le torse de l'homme.
Comment décrire cette sensation ? Orgasmique ? Non, c'est différent. C'est un plaisir brut, animal et violent. Mais la différence réside dans le fait de pouvoir sentir la vie arrachée. De se sentir invincible, de se faire invincible en volant ce que l'autre -inférieur- avait de plus précieux.
A présent, dans la tiède obscurité du vaisseau-ruche, il lui semblait que son monde s'était brisé et reconstruit. Comme lorsque Chiara avait fait tomber un carafon de verre coloré et l'avait ensuite recollé, couleurs en désordre mais étrangement plus beau, mieux. Toute son enfance il avait été fasciné par les humains et en un instant il avait enfin compris pourquoi les adultes les méprisaient. Ils étaient faibles et lents.
Ils étaient de la nourriture.
ooOOoo
Aujourd'hui, jour de gloire et d'accomplissement, il avait enfin trouvé un tuteur ! Contrairement à ce que pouvaient laisser supposer les commentaires écœurés courant sur le réseau télépathique de la ruche, cela n'avait pas été facile.
Le jeune Wraith savait se battre, savait se nourrir et était apprécié de la Reine. Il aurait dû avoir plus de la moitié des autres mâles près à le prendre en charge. Mais voilà, il était le trouble-fête le plus enquiquinant de toute l'histoire wraith. Ou en tout cas de toute l'histoire de cette ruche. Il avait donc été obligé de déployer des trésors de patience pour qu'un de ses ainés le prenne sous son aile. La patience étant l'une des plus grandes qualité wraith il bénéficiait à présent de l'appui et de la protection du senior de la ruche, un vieillard complètement gâteux et inapte au combat. Mais c'était toujours mieux que rien.
Dans le petit monde des Wraith avoir un tuteur signifiait pouvoir profiter de la sagesse et des connaissances de quelqu'un ayant plusieurs milliers d'années d'expérience de plus. Dans le cas présent "sagesse" allait de pair avec "sénilité", "Parkinson" et une maladie créée par les Alterans durant la Grande Guerre qui faisait voir des insectes partout. Au final, le seul intérêt de ce tutorat était de lui permettre d'entreprendre des projets de recherche "officiels". Et comme disaient les humains : "Comme on fait son lit, on se couche" (bien qu'il ne fut pas réellement sûr de ce que cela signifiait).
Avant son Animatus il aurait déclaré sans hésitation vouloir étudier les humains. Aujourd'hui il lui semblait que beaucoup de choses s'étaient perdues en chemin et il se retrouvait un peu déboussolé. Son esprit s'était alors tout naturellement tourné vers le seul point de repère qui ne se soit pas évanoui dans le néant : le vaisseau lui-même. Enfant il croyait que le vaisseau-ruche était un gros animal qui le surveillait et le protégeait. Cette idée était restée ancrée en lui et il lui tardait de pouvoir déterminer sa véracité. Il savait que l'immense structure vivait et qu'elle n'était pas qu'un assemblage de composants organiques. Certaines "nuits" ils pouvait presque l'entendre penser, derrière les chuchotements du réseau télépathique. Mais pensait-elle vraiment ? Le vaisseau avait-il une conscience, une mémoire ? Pouvait-il communiquer ? Les portes ainsi que certains aménagements reconnaissaient un Wraith d'un autre, mais était-ce seulement le fruit d'une prouesse technologique ?
ooOOoo
Quelque part, dans un endroit sombre de l'autre côté de l'univers, un pied jeune et délicat buta sur une table, dans un mouvement d'une violence inouïe -à la limite du crime de guerre. S'en suivit un lourd moment d'angoisse, bien vite brisé par une bordée de jurons très imagés.
- Sshh, tais-toi ! murmura une voix. Tu vas ameuter toute la section !
- Si tu crois que c'est facile, rétorqua une deuxième voix. Je viens de me démolir le gros orteil sur cette table de merde, je te signale !
- Oui et bien si tu n'avais pas insisté pour qu'on fasse le chemin dans le noir, on n'en serait pas là ! rétorqua la première voix, un brin outrée.
- Oh ça va hein, râla la deuxième voix. File-moi ton bracelampe.
- Parce que en plus tu ne l'as même pas pris ?!
Un soupir, et une lumière feutrée apparu, révélant deux jeunes femmes dans un espace encombré de tables. Le bracelampe changea de poignet, illuminant brièvement la haut plafond de la salle et les rangées de casiers. La malheureuse victime du pied de table remis une mèche bleue derrière son oreille et boitilla d'un air découragé vers les étagères.
- Lily, dis-moi que tu connais l'intitulé exact du dossier, supplia-t-elle.
- Euh, oui ? C'est le "Traité de dilatation quantique en phase neutre pour les ondes..." euh, "..les ondes appliquées à..." euh, à moins que ce soit "apposées à"...
- Ouais, en gros tu ne t'en souviens plus, l'interrompis son amie en examinant les étagères.
- Tu peux bien parler, mademoiselle J'ai-oublié-mon-bracelampe !
Lily s'installa à une table et alluma l'écran. Dans la lumière diffuse les murs semblaient s'élever à l'infini et se perdre dans l'obscurité.
Cette partie de la Grande Bibliothèque s'étendait en un long ruban au milieu de la ville. Le bâtiment rectangulaire aux épais murs triples tranchait radicalement sur les architectures complexes et changeantes de ses voisins. La Mémoire -comme on l'appelait le plus souvent- se devait de pouvoir résister à tout et n'importe quoi. Rien, aucune catastrophe naturelle ou provoquée ne devait l'endommager. Car la Mémoire, ainsi que l'indique son nom, était le réceptacle de la mémoire du peuple, de la connaissance de toute la planète.
Le bâtiment dans son intégralité dessinait une ligne sur l'équateur, traçant une frontière entre les deux pôles. Bien inutile et poreuse barrière que celle-ci : la construction était séparée en de nombreux blocs, tels les wagons d'un train ou les lobes d'un cerveau. La raison très simple de ces séparations était l'impossibilité pour une superstructure aussi gigantesque de pouvoir absorber les déformations des plaques tectoniques sans casser. Ainsi les lobes étaient indépendants les uns des autres mais tous reliés et construits sur le même modèle.
Chaque lobe se présentait sous la forme d'un rectangle bas, muni de triples murs renforcés et suspendus. Les entrées étaient des sas biologiques,et l'intérieur séparé en sections verrouillables. Sur les murs s'étalaient des rangées de casiers contenant des fiches à code. Lorsqu'on veut trouver une donnée quelle qu'elle soit, il "suffit" de s'assoir à une table et d'effectuer une pré-recherche. On entre dans l'ordinateur des mots-clés puis on affine la recherche selon les propositions de ce dernier. On obtient à la fin un ou plusieurs noms de fiches ainsi que les codes des casiers où elles se trouvent. Ces fiches à introduire dans les tables contiennent des codes complexes et spécifiques permettant à l'ordinateur d'accéder aux données recherchées. Les données elles mêmes étant stockées dans les Neurones, des unités enfouies dans le cœur de la planète.
- J'ai trouvé ! chuchota Lily.
