...Qui picore du pain dur

Si on lui avait posé la question, Alexanve Prag aurait répondu qu'il était content de sa vie. En quête de tranquillité il s'était installé sur une petite planète sans histoire. Des terrains à profusion, du grain et quelques animaux constituaient ses maigres possessions. Il ne se leurrait pas sur ses talents d'agriculteur, mais tant que cela suffisait à nourrir sa femme et ses deux filles il ne voyait pas l'intérêt de changer : personne ne viendrait lui disputer ses terres et les jours de 18 heures n'empêchaient pas de bonnes récoltes.

Si on lui avait posé la question, Alexanve Prag aurait répondu qu'il n'aurait jamais pensé que les Wraith puissent récolter cette planète. Bien sûr, à présent qu'il était prisonnier d'un cocon organique, sa vie lentement aspirée hors de son corps, ces considérations triviales n'était plus vraiment importantes.

- Vingt... Vingt-quatre ares...

Deux yeux gris aux pupilles fendues se fixèrent d'un air intrigué sur le visage vieilli d'Alexanve. Le Wraith relâcha sa prise, laissant le cadavre desséché pendre mollement dans son cocon.

- C'est bien la première fois qu'un humain meurt en murmurant la superficie de ses champs, s'étonna l'alien en quittant la salle.

La porte de ses quartiers se referma en chuintant derrière lui. Les bruits de pas et les marmonnements des drones s'évanouirent, peu à peu remplacés par le grondement sourd des moteurs. Le chuchotement incessant de l'esprit de ruche se fit plus présent, enflant comme pour occuper les places laissées libres.

Des cages couvraient l'un des murs, les barreaux d'acier ressortant nettement sur les membranes organiques. Les structures renfermaient ses sujets d'étude à plumes et à poils. Les animaux, des rongeurs pour la plupart, continuaient de gratter et couiner, habitués aux allées et venues de l'alien. Ils mangeaient, ils dormaient, plissant leurs petits museaux et fouillant l'espace de leurs yeux avides. Ne leur prêtant aucune attention, le jeune Wraith alla s'installer à l'autre bout de la pièce. Là, à même le sol et le dos contre la paroi, il laissa son esprit couler dans le flot mental de la ruche. Ses paupières recouvrirent ses pupilles argentées et son monde devint mouvement.

Si les Wraith sont une espèce capable d'adopter une immobilité totale, c'est sans doute parce qu'ils sont également capables de communiquer de façon quasi instantanée. Nul besoin de dépenses physiques quand être connecté au réseau mental revient à vivre dans cent corps différents. Bien sûr, la majorité du temps leur empathie est un sens latent, une dimension dormante ne laissant filtrer que les informations les plus importantes, comme une tendance de fond. Mais si on s'immerge dedans, les flux deviennent palpables. Évidemment les informations personnelles restent cloisonnées, mais les autres…

Odeurs, sons, touchers, toutes sortes de sensations et d'intuitions, de bouts de conversations. La ruche devient un être unique et multiple, univers à n dimensions délimité par le froid de l'espace. C'est ainsi que font les reines pour, à l'aide de leur capacités mentales surdéveloppées, établir et maintenir le contrôle de la ruche.

L'esprit du jeune Wraith se regroupa, réaffirmant son individualité. Il devait se concentrer sur ses recherches : communiquer avec le vaisseau lui-même. Certains jours il y arrivait presque, réussissant à toucher cette présence quasi végétale qui chantonnait doucement, enracinée derrière toutes les autres voix.

Il reprit sa quête, s'enfonçant un peu plus loin dans la toile mentale. Ce qui existait était couleurs vives et bruits, masse tentaculaire et mouvante. Autour s'étendait le néant froid de l'espace. Isolant peu à peu son esprit il commença à percevoir le chant discret du vaisseau. Soudain toutes les autres voix s'évanouirent et il ne resta plus qu'une présence froide et calculatrice.

- Toi, déjà ? Je ne te voyais pas aussi rapide, dit la présence.

Dédain, mépris et une puissance écrasante. L'instant d'après elle avait disparu et la ruche bourdonnait comme si rien ne s'était passé.

ooOOoo

Le soleil brillait fort au-dessus de la ville. Les ombres mouvantes des grattes-ciel se découpaient clairement sur les bâtiments les plus bas. Un léger souffle de vents agitait quelques rares cerf-volants et des nuées d'aérostats dérivaient doucement dans le ciel. Lorsque la lumière était aussi vive les réseaux se voyaient presque saturés par l'excès d'électricité. Chaque surface devenait si brillante que les fenêtres levaient leurs filtres au maximum.

Ces jours là, la plupart des biens de consommation étaient gratuits : l'énergie coulait à flots et les transformateurs tournaient à plein régime. Par un aussi beau temps personne n'aurait dû avoir à travailler.

C'est du moins ce que se disait Sanarielle, enfermée dans la moiteur de sa chambre. Même avec la climatisation poussée au maximum, elle avait toujours l'impression que les hologrammes des murs allaient fondre et dégouliner sur le sol.

Elle décocha un regard dégouté à son écran. Si seulement l'ordinateur avait pu faire tous les calculs à sa place ! Mais la machine, bien que perfectionnée, ne pouvait établir seule les raisonnements requis. Et les petits caractères continuaient de narguer la jeune fille, dessinant des équations qui dansaient sous ses yeux.

- C'est n'importe quoi ce truc, râla-t-elle en se renversant sur le dossier de sa chaise. J'espère que Lily avance plus vite de son côté, soupira-t-elle.

La jeune fille se frotta les yeux avec lassitude et referma l'écran. Plus que trois mois avant la cérémonie. Le délai se raccourcissait de jour en jour et il lui semblait ne pas avoir avancé d'un poil. Elle se leva, tapotant le dessous de la table pour que la chaise vienne se replier. Son regard démoralisé se promena sur le plafond alors qu'elle s'étirait et allait s'appuyer contre la fenêtre.

Les vibrations régulières de la surface calmèrent un peu son angoisse. Dehors le soleil continuait de briller sans aucune pitié. Huit étages plus bas un groupe passa le long de l'immeuble, rasant les murs à toute vitesse dans leurs glisseurs. Les tours s'élevaient d'un horizon à l'autre, étincelantes ; incroyables structures de carbone et d'acier, défiant la gravité et se mesurant aux étoiles.

Les nanos colorant les cheveux de la jeune fille finirent un cycle et en commencèrent un autre, déclinant à l'infini le spectre des bleus. Un jour comme les autres en somme ; mais pour Sanarielle le temps semblait immobile, figé à jamais dans la chaleur étouffante de l'été. Ici tout était codifié, planifié depuis longtemps. Peut-être leurs vies resteraient-elles les mêmes pour toujours, décidées par la société bien avant leur naissance.

- De toute façon des ratées comme nous feraient mieux de ne pas trop espérer, murmura-t-elle doucement.


Voilà enfin la suite ! Finalement l'histoire devient beaucoup plus longue que ce que j'avais prévu...

Merci beaucoup à zaika et Lorraine pour vos reviews ! :3

Je sais que j'avais promis un chapitre par semaine, mais en fait j'ai pas vraiment le temps T_T"

...et puis en plus on entre dans une phase de chapitres tristes...

bonne lecture quand même !