Les jours suivants, les symptômes de sevrage commençant lentement à se calmer et les humeurs de Holmes se stabiliser, Watson lui rendit sa liberté. Il pouvait faire ce qu'il voulait à part expérimenter de nouvelles idées avec son matériel de chimiste et rester hors de sa chambre quand le médecin allait dans la sienne. Watson trouvait le cabinet bien moins vivant sans Holmes en bruit de fond, ses plaintes, ses remarques lui manquaient presque, même si elles faisaient fuir quelques uns de ses patients ainsi. Ce qui ne lui manquait pas par contre, étaient les nombreuses fois par jour où il entamait un dialogue de sourds, tentant en vain de faire comprendre à Holmes que fumer dans un cabinet médical n'était pas vraiment normal.
Le détective s'ennuyait presque lui aussi de ses journées en compagnie Watson. Holmes était dans sa chambre, assis à terre en tailleur pour essayer, en vain, de trouver parmi les piles de livres et de notes qui jonchaient son sol et ses meubles quelque chose qu'il n'aurait par hasard pas encore lu. L'ennui lui souffla une idée puérile. Il savait que son ami n'allait sûrement pas aimer cela du tout mais il fallait bien qu'il se divertisse un peu. Il se leva et empoigna plusieurs livres dans une main pour les jeter au sol avec force.
« Au secours Watson! »
Holmes s'approcha de la chaise de son bureau presque invisible lui aussi de par le nombre d'ouvrages qui le recouvrait, pour la faire tomber nonchalamment au sol à la renverse dans un bruit pareil à celui d'une chute.
« Ah j'ai mal! »
Holmes entendait déjà des pas de course monter les escaliers et en à peine quelques secondes, Watson avait ouvert sa porte, à bout de souffle, la terreur sur le visage.
« Au secours... »
La peur se transforma bien vite en colère lorsque le médecin se rendit compte de la plaisanterie de son ami qu'il trouvait loin d'être amusante.
« Holmes! Vous descendez au cabinet immédiatement et vous n'en bougez plus! »
Le plus âgé poussa un faux soupir en suivant son ami pour redescendre sur son lieu de travail où il avait laissé un patient. Watson n'adressa pas la parole à Holmes de toute la journée, l'ignorant complètement, lui et ses remarques stupides comme quoi son silence était puéril. Alors que sa journée de travail touchait à sa fin, Watson mit Holmes à la porte de son cabinet en le défendant de lui refaire une telle peur et qu'il ne voulait plus le revoir avant qu'il ne remonte. Le détective l'attendit en haut des escaliers, observant à l'abri de tout regard la salle qui progressivement se vidait. Alors qu'elle était déserte depuis près de quarante-cinq minutes, Watson ne remontait toujours pas. Lorsque Holmes allait se décider à aller voir ce qu'il faisait, il entendit la porte s'ouvrir. En relevant la tête, il vit que la personne qui venait d'entrer dans le Hall était Mary, celle-ci ne l'avait pas vu et portait sur son visage une expression des plus intéressante. Holmes attendit qu'elle soit prête à entrer dans la salle d'auscultation de Watson pour descendre. Le détective s'adossa au mur à côté de la porte entrouverte pour écouter la conversation en préparant sa pipe.
« Mary! Quel bonne surprise de vous voir! Je commence à peine à avoir du temps à moi, je vous promet qu'à l'avenir, nous nous verrons plus souvent que ces derniers temps.
- Nous devons parler John. Non, il serait plus juste de dire qu'il faut que je vous parle.
- Que se passe-t-il?
- Je ne peux pas continuer ainsi John, c'est au dessus de mes forces.
- Vous n'avez pas à le faire, je viens de vous dire que mon temps libre...
- Ne rendez pas les choses plus dures qu'elles ne le sont déjà. »
Elle se tut, laissant un lourd silence s'installer entre eux deux, troublé uniquement par l'allumette que Holmes craquait pour allumer sa pipe dans la pénombre de la salle d'attente.
« Je m'en vais John, je m'en vais avant que cette histoire ne nous détruise l'un comme l'autre. Je sais que vous m'aimez au moins autant que moi je vous aime mais notre histoire ne peut pas avoir de fin heureuse si nous continuons ainsi. Alors autant y mettre un terme maintenant, tant qu'il en est encore temps. Plus nous attendrons, plus la séparation sera douloureuse pour chacun de nous. Je vous aime, mais la vie que j'attends de vous n'est pas celle que vous pouvez me donner. Je suis une femme qui apprécie la routine et une vie calme et tranquille. Vous, vous ne faites qu'essayer de vous convaincre que vous êtes fait pour celle-ci mais ce n'est pas le cas. Votre personnalité n'est pas ainsi, vous n'êtes pas ainsi même si vous vous aveuglez et refusez de l'accepter. Vous êtes un homme qui a besoin de folie dans sa vie au quotidien, de mystère, de danger, je m'en rends bien compte mais je ne peux l'accepter et vivre ainsi. Je ne peux vivre dans la peur qu'un soir, vous ne rentriez pas à la maison pour une quelconque raison, une enquête, une bagarre ou pire encore... je veux avoir une famille, une vie stable et tranquille. Vous ne pouvez pas m'offrir cela, sous peine d'être malheureux et moi aussi je serais malheureuse de vous voir ainsi. Je ne veux pas vous épouser pour vous emprisonner dans une famille et une vie qui pour vous serait ennuyeuse. J'y pense et y repense sans cesse, j'essaye de trouver une solution autre que celle-ci mais il n'y en a pas. Pour votre bonheur et le mien, il faut que cela s'arrête ici et maintenant. »
Watson resta silencieux, il ne savait pas quoi dire et Mary avait déjà pris sa décision.
« De plus, je sais que même si nous avions une vie ensemble, vous répondrez toujours à son appel. Un seul signe de Holmes vous fera revenir vers lui dans la seconde où il l'aura accompli. Je sais qu'il lui suffirait d'un seul claquement de doigt pour que vous quittiez votre travail, votre vie, votre famille, votre pays pour le suivre. Je ne vous en veux pas, je n'en veux pas non plus à lui. C'est juste que c'est comme ça. Croyez bien que cela me brise le cœur mais cela aurait été encore bien pire si nous avions continué. Je vous souhaite bonne chance, j'espère que vous trouverez le bonheur que vous méritez et quelqu'un qui vous aimera autant que je vous aime. Nous nous recroiserons sûrement, peut-être même que nous parlerons ensemble du bon vieux temps et de nos compagnons respectifs autour d'un thé! »
Watson resta encore une fois silencieux, Mary lui dit adieu en posant un baiser sur sa joue avant de sortir de la pièce et de partir sans regarder derrière elle ni laisser échapper de larmes qui auraient gâché le tableau d'un adieu empli autant de douleur que d'espérance en un avenir meilleur.
Holmes finit sa pipe avant de sortir de sa cachette pour entrer dans la salle où son ami était à présent seul. Il ferma la porte derrière lui et s'avança vers Watson, appuyé contre sa table d'auscultation, les yeux rivés sur le sol. Le détective se plaça à ses côtés et vit, malgré le fait que Watson serrait les dents de toutes ses forces, que sa mâchoire inférieure et ses lèvres tremblaient dangereusement. Holmes tapota d'une manière aussi gauche que maladroite son épaule pour tenter de le consoler.
« J'ai lu un jour une phrase qui disait qu'il ne faut pas pleurer parce qu'une histoire est finie mais sourire parce qu'elle est arrivée. Vous avez de la chance, vous n'avez vécu que des bons moments, il y a pire comme fin. »
Holmes tourna la tête vers le médecin, constatant qu'une larme coulait sur sa joue. Il l'effaça du revers de ses doigts. le détective faillit se reculer pour éviter le contact lorsque Watson posa sa tête contre son épaule. Mal à l'aise, il se pinça l'arrête du nez en tentant de trouver une solution à la situation et surtout, une façon de fuir le plus vite possible.
« Pas la peine d'essayer de trouver une façon de vous échapper... si vous faites un pas, je vous brise les jambes. »
Au moins à présent, Holmes savait à quoi s'en tenir. Il se racla la gorge et passa plusieurs fois sa main dans ses cheveux. Bras ballants le long du corps, il attendait que son ami daigne se décoller de lui.
« Lorsqu'il faut jouer un rôle, vous êtes un acteur hors pair mais lorsque vous êtes confronté à de réels sentiments, vous ne savez vraiment pas y faire...
- Hé bien, apprenez-moi si vous êtes si doué. »
Watson se décolla de son ami pour se placer en face de lui et poser sa tête contre son torse en enserrant ses bras autour du corps de Holmes alors que ce dernier poussait un long grognement de malaise, surprise et mécontentement mêlés.
« Prenez-vous toujours tout au pied de la lettre? Je ne disais pas cela sérieusement! »
Holmes sentit l'envie de vivre le quitter lorsqu'il devina des tremblements contre lui. Rapidement, sa chemise s'humidifia alors qu'il entendait son ami tenter de retenir des sanglots. Il poussa un soupir, ignorant toujours ce qu'il était censé faire. Il laissa ses bras pendre le long de son corps avant de les garder en suspension quelques secondes, ignorant si le fait de le serrer aussi serait le bienvenu. Holmes se jeta à l'eau, encerclant le corps de son ami d'une manière, qui, même si elle était gauche et maladroite, suffit à sécher ses larmes au bout de quelques minutes. Il se laissa aller à un peu de fantaisie, curieux de la réaction et de l'efficacité de ses gestes, en laissant glisser une de ses mains sur la nuque puis dans les cheveux de Watson. Holmes l'entendit pousser un soupir d'aise en se laissant aller dans ses bras, le serrant même un peu plus contre lui en enfonçant sa tête dans son torse large.
Bien que satisfait que Watson aille mieux, cette position était plus qu'inconfortable pour Holmes qui avait pour seule envie en ce moment même que son ami le lâche au lieu de le serrer un peu plus fort contre lui à chaque fois qu'il essayait de briser leur étreinte. Le détective savait que Watson avait atrocement besoin de ce contact mais l'envie de le repousser ne le quittait pas d'une semelle, il n'y avait pas à dire, il détestait vraiment ce genre de situation. Holmes ne comprenait pas pourquoi le commun des mortels apportait tant d'importance et prenait tant de plaisir à ce genre de perte de temps. Il garda tant bien que mal le silence, devinant qu'il serait peut-être déplacé d'engager la conversation sur un sujet qui lui semblait plus intéressant, comme la possibilité d'une nouvelle enquête.
Après de longues minutes, Watson se détacha de Holmes. Celui-ci remarqua qu'il s'était calmé et semblait soulagé. Le médecin était toujours très proche, trop proche au goût du détective. Le corps toujours collé au sien, les mains sur ses côtes, Watson le regardait dans les yeux, semblant vouloir lui adresser un remerciement silencieux. Holmes se passa encore une fois la main sur la nuque puis dans les cheveux en tentant de lui faire comprendre de la manière la plus délicate possible qu'il apprécierait qu'il se décolle de lui et que tout de suite serait très bien. Watson recula d'un pas pour laisser son ami respirer, il y avait toujours de la tristesse dans ses yeux mais aussi du soulagement et de la compréhension sur son visage. Holmes, lui, s'inquiéta presque en ressentant une étrange sensation dans tout son corps lorsque Watson eut rompu tout contact. Malgré le malaise et l'ennui, à la fin de ce contact, il ressentait un certain soulagement, peut-être même du bien-être.
« Peut-être devrions nous remonter dans notre appartement. »
Watson hocha la tête, il n'ajouta pas un mot avant de partir le premier de la pièce, Holmes le suivant de près. Les deux hommes se rendirent dans leur salle de vie où chacun s'assit dans son fauteuil respectif. Aucun des deux n'engagea la discussion durant un long moment, le silence entre eux n'était troublé que par le crépitement du feu dans la cheminée. Holmes se tourna vers son ami pour lui adresser un regard. Watson, lui, avait toujours une expression et un regard emplis d'une grande tristesse qui le mettait encore une fois mal à l'aise. Il aurait voulu pouvoir le consoler, le réconforter d'une quelconque manière, mais ce genre de chose n'était réellement pas sa spécialité. Holmes poussa un soupir agacé en rallumant sa pipe.
« Vous m'ennuyez Watson. Je ne comprends sûrement rien en amour, d'ailleurs rien que le fait d'entendre ce mot dans ma bouche m'est très étrange... mais ce genre de choses arrive, des couples se font et se défont chaque jour. Bon sang, je ne porte peut-être pas cette femme dans mon cœur, mais elle s'est donnée du mal pour que cela soit plus facile pour vous et pour elle. Elle vous veut heureux et non pas déprimant au fond de votre fauteuil. Je ne pense pas non plus le vouloir. Je ne suis pas quelqu'un de patient et de compréhensif comme vous, donc mes mots peuvent paraître durs mais au moins, je suis honnête. Je dis ce que je pense même si, contrairement à vous quand vous le faites, je ne passe pas des heures à traîner en longueur en l'enrobant de miel. »
Watson sourit en le regardant. Il savait que même si Holmes était maladroit pour montrer ou décrire ses sentiments, il était sincère et il se rendait compte de l'effort qu'il faisait pour essayer de le consoler.
« Comme je l'ai dit plus tôt, vous n'êtes vraiment pas doué.
- Mais pourtant, cela a l'air de marcher pour le moment. »
Watson laissa échapper un petit rire. Holmes resterait toujours Holmes et tenterait toujours d'avoir raison en toutes circonstances.
« Vous qui me demandiez de vous apprendre, j'ai remarqué tout à l'heure votre malaise.
- Était-ce si flagrant?
- Comme le nez au milieu de la figure. »
Holmes s'enfonça un peu plus dans son fauteuil en tirant nerveusement sur sa pipe.
« Il n'y a pas de quoi vous sentir mal à l'aise. Seulement, rappelez-vous à l'avenir que ces moments-là sont faits pour tenter de tout oublier durant quelques instants et d'arrêter de penser... tout le contraire de ce que vous faites, il semblerait même que vous réfléchissiez plus que jamais à ce moment-là. »
Watson sourit en entendant son ami pousser un grognement presque inaudible.
« J'en prendrai note. »
Un silence moins pesant que le dernier revint s'installer dans la pièce. Holmes finissait sa pipe alors que Watson pesait le pour et le contre quant à une question qui lui brûlait les lèvres depuis plusieurs jours.
« Qu'est-ce que vous voulez me demander? »
Watson sursauta légèrement, pris sur le fait. Holmes avait pu deviner qu'il voulait lui poser une question sans même avoir à le regarder.
« Hé bien, j'avoue qu'il y a une question qui me trotte dans la tête depuis quelques jours.
- Je pense savoir quelle question vous tenez à me poser mais je ne vous gâcherai pas ce plaisir, je vous en prie. »
Watson sentit une certaine tension monter en lui, il ne savait pas comment formuler ou comment dire ce qu'il voulait demander. Le regard insistant de Holmes sur lui ne l'aidait pas non plus à se concentrer.
« Hé bien... en fait... je ne peux m'empêcher de repenser à cette soirée... et... »
Un sourire de plus en plus large commença à se dessiner sur le visage de Holmes. Il semblait très amusé de la situation et du malaise visible de son ami. D'un signe de la main, il encouragea Watson à continuer, ce qui eut pour effet de le bloquer un peu plus, pour le plus grand plaisir et la distraction du détective.
« J'ignore si cela n'était que provocation... mais je ne peux n'empêcher de me demander si ce que vous aviez dit... était vrai. »
Holmes dut se mordre les lèvres pour ne pas rire lorsqu'il vit la gêne de son ami qui n'osait pas le regarder dans les yeux. Il devinait que ses joues devaient être brûlantes.
« Qu'ai-je donc dit?
- Vous le savez très bien!
- Rafraîchissez-moi la mémoire, je me fais vieux, je commence à la perdre. »
Watson poussa un long soupir agacé, mais ne pouvait s'en vouloir qu'à lui-même. Après tout, c'était lui qui avait commencé cette discussion sur ce sujet.
« Vous avez dit que vous aviez le goût du Monsieur... »
Watson baissa les yeux, n'osant même le plus regarder tant il se sentait gêné. Son malaise grandissait à chaque seconde, d'une part à cause du silence et de l'autre, à cause du regard plus qu'insistant de son ami sur lui.
« Seriez-vous intéressé?
- Qu... mais non ! Je... »
Holmes dut user d'une force de contrôle incroyable pour ne pas rire en voyant le médecin bafouiller et ses joues devenir très légèrement roses. Après quelques secondes, il ne put se retenir d'avantage et explosa dans un rire vif et franc, ce qui vexa Watson au plus haut point.
« Ne vous moquez pas de moi! Il n'y a rien de drôle!
- Si vous pouviez voir la tête que vous faites, vous ne seriez plus du même avis. »
Holmes garda le silence quelques secondes, continuant d'observer le médecin qui semblait avoir de plus en plus de mal à supporter ce regard sur lui.
« Je n'aime pas les hommes. »
Watson lui adressa un regard en coin avant de retourner scruter un point imaginaire en face de lui.
« Ah...
- Vous semblez déçu.
- Arrêtez ce genre de remarque! »
Holmes se mit à rire de nouveau. Décidément, il était trop facile de mettre Watson mal à l'aise et le faire réagir comme bon lui semblait. Le médecin ne daigna pas lui adresser un regard. Vexé, il continuait de regarder en face de lui, toujours perturbé par le regard insistant sur lui.
« Je n'aime pas les femmes non plus. »
Watson tourna la tête pour lui adresser un regard curieux.
« De mon point de vue, si pour vous l'amour se limite au sexe, au physique ou à l'âge d'une personne, c'est que vous n'y connaissez rien. C'est regrettable et irritant mais on ne choisit pas pour notre cœur. Notre esprit n'est qu'un simple et impuissant spectateur face à ce genre de chose. »
Le médecin sourit. Pour quelqu'un qui faisait mine de ne rien connaître aux sentiments, Holmes trouvait des mots bien justes pour les définir. Watson dériva son regard pour observer la pièce, il remarqua avec amusement qu'il n'y avait plus beaucoup de choses étalées à terre, elles avaient été "rangées" en plusieurs piles instables qui menaçaient de tomber à tout moment. Mrs Hudson devait être contente que Holmes se décide enfin à ranger, ou plutôt à mieux organiser son désordre. Watson se sourit à lui même en reprenant les notes de son confrère médecin pour les relire. Ils entraient dans la troisième semaine de sevrage et les symptômes autres que la douleur se multipliaient, parmi eux, le somnambulisme était le plus fréquent. Il ne se passait pas une nuit sans qu'il n'aille vérifier que Holmes était toujours dans sa chambre et non affalé dans le couloir ou leur salle de vie. Une nuit, il avait même été réveillé par un enchaînement de bruits sourds effrayants car son ami était tombé dans les escaliers et les avait dévalés du premier au dernier. Watson avait pris l'habitude de bloquer toutes les fenêtres chaque soir, mais se refusait à fermer sa chambre à clef, cela serait inutile car aussitôt qu'il serait allé se coucher, Holmes aurait crocheté la serrure, pas pour sortir mais uniquement par pure provocation.
Lorsqu'il retourna la tête vers son compagnon pour lui adresser la parole, Watson vit que celui-ci avait le regard sombre, fixant un point imaginaire au loin. Il semblait encore une fois parti dans ses pensées. Revenant à lui même après quelques battements de paupières, Holmes sortit sa montre de sa poche pour l'ouvrir et fermer les yeux pour l'écouter. Watson resta silencieux, attendant patiemment qu'il finisse sa méditation. Lorsque Holmes rouvrit les yeux, ceux-ci n'avaient pas changé. Il n'avait pas cet air soulagé qu'il portait toujours lorsqu'il avait fini de se calmer. Holmes referma lentement le clapet de sa montre, la gardant en main quelques secondes avant de la remettre dans sa poche.
« Je vous envie Watson. »
Ce dernier lui adressa un regard surpris. Holmes continuait de regarder dans le vide. Cela était assez rare même si ses "crises" s'étaient multipliées depuis l'arrêt de la cocaïne. Néanmoins, durant ces moments-là, il ne parlait jamais et il ne semblait pas entendre ce qu'on pouvait lui dire. Il partait si loin qu'il était impossible de l'obliger à revenir.
« Et pourquoi cela?
- Je suis un génie. »
Watson eut un rire amusé, bien qu'il remarqua qu'étrangement, il n'y avait ni narcissisme ni prétention dans la voix du détective.
« Ce n'est pas la modestie qui vous étouffera.
- Vous ne comprenez pas... »
Watson garda le silence, encourageant son ami à parler.
« Je vous envie... pour votre ignorance, pour votre naïveté, parce que vous êtes aveugle. Vous ne savez pas ce que c'est... par exemple, lorsque vous vous baladez dans la rue, vous, vous ne prêtez attention à rien sauf si ce n'est le paysage ou quelques paroles. Imaginez cette même balade, mais vous entendez chaque mot, chaque bruit, chaque visage que vous croisez porte une expression que vous décryptez malgré vous. Tout, vous décryptez absolument tout... et vous n'aimez pas ce que vous voyez parce que tout est faux. Comme... un exemple au hasard, vous voyez une femme qui dit à son mari qu'elle l'aime, mais l'expression sur son visage vous montre qu'il n'en est rien. Vous voyez les humains... ils sont faux, tous faux, ils cachent leurs vices sous une bonne apparence physique et sociale mais ils ne valent pas mieux que de vulgaires ivrognes qui se cognent dessus pour deux sous dans un pub. Pourtant ils demandent, non, ils exigent le respect. Ils demandent l'honnêteté tout en acceptant uniquement l'hypocrisie. Ils s'offusquent lorsqu'on ose leur dire ce que l'on pense. Malgré vous, vous lisez les tréfonds de leur âme sans pouvoir l'ignorer lorsque vous passez à côté d'eux. Vous les voyez, vous les sentez vous juger... et vous voyez le dégoût... oui le dégoût., c'est lui, lui le vrai visage de la haine... beaucoup pensent que c'est la colère mais la colère peut cacher l'amour ou de la douleur... mais le dégoût. lui ne montre que la haine... »
Holmes s'arrêta quelques secondes, son regard s'assombrit encore, il semblait replonger dans une multitude de souvenirs de plus en plus lointains et douloureux. Il reprit d'une voix lente, toujours dénuée de toute émotion.
« La plus grande bénédiction de ce monde je crois, est l'incapacité de l'esprit humain de mettre en corrélation tout ce qu'il contient. Nous vivons sur une île placide d'ignorance au milieu des mers noires de l'infini et rien ne nous prédispose à voyager très loin. Les sciences, chacune allant dans sa propre direction, nous ont jusqu'ici fait peu de mal. Mais, un jour, l'imbrication de savoirs disparates ouvrira des fenêtres si terribles sur la réalité et sur notre position effrayante au sein de celle-ci, que tout ceci nous rendra fous ou nous fera fuir dans la sécurité d'un nouvel âge sombre. »
Watson restait silencieux, il écoutait religieusement chaque mots en attendant patiemment l'autre. Après plusieurs années de vie commune, Holmes ne lui avait jamais parlé de cette façon.
« Tous les génies qui ont vu le monde, qu'ils soient de grands hommes ou d'illustres inconnus, depuis leur tendre enfance n'ont jamais eu le don d'ignorance, celui de naïveté peut-être, mais pas celui d'ignorance... c'est un fait: la vérité ou le bonheur. Tous ont découvert et compris les plus atroces vérités de ce monde... et tous ont eu la même destiné... la plupart sont devenus fous, d'autres se sont suicidés et le reste, eux, sont devenus fous puis ensuite se sont suicidés. »
Holmes se tut, initiant un silence pesant durant plusieurs minutes avant d'éclater de rire sans raisons apparentes.
« Moi, je suis déjà complètement fou! Et je sais ce qui m'attend.
- Je ne pense pas que vous soyez de ceux qui prennent leur propre vie.
- Effectivement mon cher Watson... ce n'est pas mon genre même si... non cela ne vous regarde pas...
- De quoi voulez-vous parler?
- Si je ne l'ai pas dit, c'est que je ne veux pas le dire Watson. Respectez cela, je vous prie. »
Un nouveau silence s'installa quelques secondes avant que Watson ne se risque à nouveau.
« Vous disiez que vous saviez ce qui vous attendait... que vouliez-vous dire par cela?
- Ah, ça, je veux bien vous le dire, d'ailleurs merci de me le rappeler. Cela voulait dire que je sais de quoi je mourrai. »
Holmes avait retrouvé d'un coup son visage aux yeux pétillants de malice, au petit sourire narquois qu'il aimait tant arborer et qu'il savait rendre presque charmeur.
« Je ne suis pas sûr de vouloir savoir...
- Oh non, vous ne voulez pas le savoir et le voudrez encore moins lorsque vous saurez! Mais la curiosité est humaine, ce n'est pas votre faute. Quoi qu'il en soit, vous saurez, que cela vous plaise ou non, comment je mourrai si je ne m'éteins pas de ce qu'on appelle la belle mort. Je vais être assassiné. »
Watson se leva de son fauteuil sous la surprise mêlée à un sentiment de peur avant de parler d'une voix dans laquelle la tension était palpable.
« Pardon?! Comment pouvez-vous savoir cela? Mais par qui? Le savez-vous? Et vous laissez faire cela?! »
Holmes se leva à son tour, faisant face à son ami. Il avait l'air totalement détendu, aussi bien dans son expression que dans sa voix.
« Ah, cela est une très bonne question mon ami et oui, je connais le nom du coupable.
- Mais qui est-ce alors?
- Vous. »
Watson se figea. Il ne savait s'il devait se mettre en colère ou désespérer. Tout ce qu'il savait était qu'il se sentait atrocement blessé par les propos de son ami.
« Comment pouvez-vous dire pareille chose Holmes? Vous n'avez donc aucun cœur?!
- Oh si, malheureusement pour moi oui, j'ai un cœur. Et que cela vous plaise ou non, ce n'est que pure vérité.
- Non, ce n'est que pure calomnie, jamais je ne ferais cela! Vous êtes complètement fou!
-Oui je suis fou mais je ne suis pas aveugle, ni ignorant, ni naïf. Vous avez déjà mon sang sur les mains à votre insu Watson. »
Le médecin se sentait atrocement blessé par les propos de Holmes. Une colère noire commença à monter en lui mais il se fit un devoir de la cacher et de garder son calme.
« Vous perdez la tête... peut-être est-ce la fatigue ou encore un symptôme de sevrage.
- Je sais que vous êtes en colère. Mais sachez que je ne dis pas ça contre vous, c'est juste que c'est ainsi. C'est votre destiné que vous le vouliez ou non... Platon lui même l'avait dit, tout homme qui sortira de la caverne qui le rend aveugle rejettera la lumière et courra se remettre à l'abri dans l'ombre... cela coïncide aussi avec ce que je vous ai dit plus tôt. Troublant, n'est-ce pas? »
Holmes se tut, attendant que son ami finisse de se calmer pour reprendre là où il s'était arrêté.
« D'une façon ou d'une autre, vous aurez ma peau. Personnellement, je n'y vois aucun mal. Je préfère mourir des mains de quelqu'un à qui j'attache une certaine importance, plutôt que d'un vulgaire personnage assoiffé de sang et encore moins de mes propres mains, je m'aime beaucoup trop pour me causer un tel affront. C'est très peu flatteur de perdre la vie par soi-même, dans la honte ou encore pire, en laissant une image de soi qui est très loin d'être la nôtre... cela m'amène à autre chose que je n'arrivais pas à placer dans nos conversations de ces derniers jours, enfin j'en ai l'occasion.
- Que voulez-vous dire? »
Holmes se retourna et alla fouiller dans le buffet quelques secondes. Il en sortit quelque chose qu'il lança à Watson qui le rattrapa. Une fois l'objet dans les mains, le médecin put l'identifier.
« Un revolver?
- Voyez-vous Watson... quelque part, une partie de moi est consciente ces fois-là, lorsque je souffre tant que j'ai l'impression que je deviens fou et que c'est la fin. À côté de cela, les coups que j'ai reçu de la part d'ivrognes dans ces pubs où alcool et sang coulent à flot sont de douces caresses. Mais ce n'est pas la douleur qui me gêne. C'est lorsque je me suis mis à délirer alors que vous m'emmeniez à l'hôpital. Il est impressionnant de voir à quel point le cerveau peut prendre le pas sur le corps et laisser l'âme ainsi que la raison comme impuissantes spectatrices. J'étais conscient, je me suis rendu compte à quel point cet homme était ridicule et pitoyable... je me rends compte des dégâts que cette surdose a pu causé à mon corps mais surtout à mon cerveau et que cela pourrait être une bombe à retardement. Je refuse de devenir ainsi. Je refuse d'être aussi pitoyable, ça, jamais je ne le laisserai faire. Si un jour je me rends compte que je le deviens et cela pour de bon, ou que je suis incapable de m'en rendre compte, s'il n'y a réellement plus rien à faire et que nous n'avons pas d'autre choix, je vous demande d'en finir avec moi. »
Watson resta sans voix. Il sentait une énorme boule d'angoisse se former dans son ventre alors que son ami le regardait fixement.
« Je ne peux pas...
- Si, vous le pouvez et vous le ferez si un jour vous me voyez devenir ainsi et cela pour deux raisons. Un, je ne vous cache pas et je vous le dis directement que si vous refusez, lorsque le moment sera venu, je "me ferai affront à moi même". Cela de la plus douloureuse et sanglante manière pour que vous regrettiez et que vous vous en vouliez toute votre vie de ne pas avoir mis fin à mes souffrances.
- Vous êtes un démon...
- Deux, parce que je sais que vous ne me laisseriez pas devenir ainsi, parce que vous avez de la compassion et parce que vous êtes humain. Je sais comment cela se passera si cela arrive un jour. Tout d'abord, vous souffrirez à chaque fois que votre regard se posera sur moi. Cette douleur grandira de plus en plus en me voyant ou rien qu'à ma pensée, tant qu'elle vous rendra fou et que vous voudrez y mettre un terme de quelque manière que ce soit. Oui, ce genre de douleur rend fou et même si on sait que cela nous fera souffrir, nous devons y mettre un terme avant d'en mourir. C'est alors que ce qui devra arriver arrivera. Vous vous en voudrez, vous vous trouverez égoïste, peut-être même que vous vous dégoutterez. Mais sachez une chose: tous ces sentiments, il ne faut pas que vous les ressentiez parce que vous aurez fait ce que vous aviez à faire. Vous ne serez pas un bourreau, vous serez un libérateur. Cela serait un plaisir de mourir de vos mains, mais je vous prierai de ne pas attendre trop longtemps car plus on attend, plus la douleur est grande et inutile. »
Watson garda le silence encore une fois. Holmes lui souriait, ses yeux pétillaient toujours de cette malice, de ce défi qui rendait fou et causait le mépris de la plupart de ceux qui croisaient son regard. Quelque part, en tant que médecin, il comprenait ce que le détective voulait dire, mais en tant qu'ami cela lui paraissait bien trop douloureux. Malgré tout, la raison l'emporta et il hocha la tête.
« À la bonne heure! Vous noterez qu'il n'y a qu'une balle dans le chargeur. Je pense qu'une balle dans la tempe droite sera suffisant. Elle a été faite par un artisan anonyme donc intraçable. Quand à l'arme, vous la jetterez dans une rivière ou un lac. Ne faites pas cette tête d'enterrement mon vieux, ce n'est pas demain la veille que vous aurez à faire cela et d'ailleurs, cela m'étonnerait que vous ayez à le faire un jour, ce n'est qu'une précaution, si je puis me permettre.
- Vos "précautions" sont bien étranges. Vous n'êtes qu'un abject manipulateur, vous aviez tout planifié depuis le début...
- Je suis Sherlock Holmes, je ne suis pas n'importe qui. Il me faut une fin digne de moi. Je ne pense pas que vous aimiez la perspective de me voir finir lamentablement, avec à peine l'âge mental d'un enfant de quatre ans, si je ne m'abuse. Donc, disons que c'est un pacte à intérêts communs. »
Le médecin eut un rire jaune. C'était du vrai Sherlock Holmes.
« Vous disiez "d'une manière ou d'une autre, vous aurez mon sang sur les mains". Est-ce tout ce que vous vouliez dire par là?
- Non. Mais cela, vous n'avez aucun besoin de le savoir pour l'instant. »
Watson tenta de chasser ces pensées de son esprit en décrétant qu'ils devaient aller se reposer. Holmes ne protesta pas et tous deux se quittèrent pour se retirer dans leurs chambres respectives. Avant que Watson ne puisse entrer dans la sienne, il entendit Holmes lui adresser la parole.
« Watson. »
Le médecin se retourna vers Holmes qui arborait un regard presque soucieux.
« Vous disiez que je pouvais vous faire confiance?
- Bien évidemment.
- Bien... je vous ai parlé dans la perspective où je perdrais le contrôle de mon "esprit", mais pas celle de mon corps.
- Que voulez-vous dire?
- Si je peux vous faire confiance et que vous me connaissez, cela veut dire que si dans un délire, je venais à perdre la raison à cause de la douleur et donc faire, ainsi que dire des choses qui ne me ressemblent pas, vous pourrez le voir et vous pourrez différencier la folie passagère liée à la douleur et celle liée à la perte totale de mon esprit. Vous pourrez donc agir en conséquence. Si la douleur de mon corps me rend fou au point de dire et faire les pire choses, je vous demanderai de me tenir tête comme vous le faites depuis près de trois semaines et de ne pas céder à mes suppliques quelles qu'elles soient. Si ce n'est que la douleur, cela veut dire qu'il y a encore quelque chose à sauver. J'ignore si vous comprenez ce que je veux dire.
- Je comprends parfaitement. Vous pouvez me faire confiance. »
Holmes se passa la main sur le visage, toujours aussi soucieux avant de se retourner pour entrer dans sa chambre, Watson fit de même rapidement.
Le lendemain, avant de partir travailler, il rendit visite à son ami pour voir comment il se portait. Lorsqu'il ouvrit la porte, Watson fut étonné de constater que Holmes était debout, adossé au mur, tête baissée, les bras croisés sur son torse nu. Il ne portait que son pantalon aux bretelles pendantes.
« Holmes? »
L'interpellé releva subitement la tête en maugréant, ses yeux étaient totalement endormis.
« Ne me dites quand même pas que vous vous êtes endormi ainsi? »
Holmes se frotta les yeux pour les réveiller puis passa sa main dans ses cheveux mal peignés. Watson remarqua qu'il se tenait étonnamment droit, ce qui lui faisait gagner plusieurs centimètres, passant d'une taille égale à la sienne à une qui le dépassait quelque peu.
« Pourquoi vous tenez vous ainsi? Pas que je m'en plaigne, mais d'habitude vous êtes un point d'interrogation sur pattes. »
Le détective rejeta légèrement la tête en arrière pour l'appuyer contre le mur en fermant les yeux.
« Hier, en entrant dans ma chambre, j'ai senti une douleur dans la colonne vertébrale qui m'empêchait tout mouvement de celle-ci. »
Le médecin s'étonna d'une douleur si soudaine. Il avait lu toutes les notes de son confrère et aucune ne parlait de douleurs lombaires.
« Et vous croyiez sincèrement que vous endormir debout vous soulagerait?
- J'étais curieux de savoir si cela était possible et dans mes capacités.
- Ne recommencez pas, cela ne servira qu'à faire souffrir encore plus votre dos. Vous qui clamez être un homme de logique, je suis sûr que vous le saviez, je ne vous comprends réellement pas parfois.
- Ce n'est pas la première ni la dernière fois. »
Le médecin poussa un soupir exaspéré. Cela faisait des semaines qu'il faisait tout son possible pour soigner et soulager Holmes et celui-ci ne trouvait rien de mieux à faire que prolonger son mal.
« Vous auriez dû venir me voir.
- Venir vous réveiller pour un simple mal de dos?
- Une douleur dans la colonne vertébrale n'est pas un mal de dos. Un mal de dos se concentre sur les muscles Holmes, si c'est un os qui vous fait mal, ce n'est pas la même chose et surtout celui-ci. Cela peut cacher quelque chose de plus grave, c'est peut-être un nouveau symptôme.
- Watson, ne pouvez-vous donc pas arrêter de vous inquiéter pendant quelques minutes? Je me sens parfaitement bien à part cette douleur. Croyez-moi, après celles que j'ai pu ressentir ces derniers temps, elle me fait autant d'effet qu'une piqûre d'aiguille.
- Ce n'est pas une raison. »
Watson soupira d'exaspération en voyant Holmes détourner la tête d'un air las, il ne l'écoutait plus.
« Bien. Faites comme bon vous semble, je dois aller travailler. Sachez juste que j'apprécierais que vous me disiez ce genre de chose, je dois prendre note de votre état. Comment puis-je vous soigner si je ne sais pas de quoi vous souffrez et quels symptômes vous manifestez? »
Après ces paroles, Watson se retira pour aller travailler, laissant Holmes seul dans leur appartement en attendant son retour. Le médecin n'entendit ni ne vit le moindre signe qui trahirait la présence de son ami durant sa journée de travail. Le soir venu, lorsqu'il remonta, il vit Holmes dans la salle de vie, assis dans son fauteuil, portant exactement ce qu'il avait le matin même. Watson prit place dans le fauteuil à ses côtés.
« Je devine que vous êtes fier de votre musculature Holmes, mais vous auriez au moins pu mettre une chemise.
- J'ai essayé. »
Watson tourna la tête vers le détective qui se tenait toujours étrangement droit.
« J'avais trop de mal à bouger le haut du corps, j'ai donc décidé de ne pas perdre mon temps avec cela. »
Le médecin se leva pour lui faire face et lui tendre la main.
« Que voulez-vous?
- Levez-vous. Je voudrais voir votre dos.
- Je n'ai rien au dos Watson.
- Simple curiosité de médecin. »
Holmes esquissa un sourire en attrapant la main de son ami pour se relever au moment même où un craquement fort et sinistre se fit entendre. Watson fronça les sourcils à l'entente du bruit.
« Qu'est-ce que c'était que ça?
- Je crois que c'était mon dos. »
Holmes se mit à rire en voyant l'expression horrifiée que Watson portait sur le visage.
« Cela n'a rien de drôle Holmes! »
Le détective poussa un soupir en souriant. Au vu du regard qu'il adressait à Watson, il ne prenait véritablement pas cela au sérieux. Le médecin n'y prêta pas attention, il se plaça derrière lui pour pouvoir l'examiner, commençant par ses épaules. Il y posa ses mains pour y effectuer une légère pression. Malgré le fait que ses muscles étaient légèrement contractés, ce qui était normal s'il devait subir la pression de la douleur, ils restaient souple. Son patient poussa une légère plainte.
« C'est douloureux?
- Un peu, pas énormément, ce ne sont pas les épaules qui me font mal. »
Le médecin continua son auscultation en appuyant sur les muscles du dos, tous aussi souples les uns que les autres, puis il se recula pour regarder plus en détail sa colonne vertébrale qui était droite, donc une déformation ne pouvait être à l'origine de la douleur. Ses yeux finirent par se poser sur le bas. Juste au-dessus de son pantalon, il y vit une plaque rouge assez large dont le centre était sur les vertèbres. Watson passa sa main tout le long de la colonne de Holmes et lorsqu'il toucha la plaque, celui-ci poussa un gémissement de douleur à moitié étouffé.
« C'est douloureux?
- Comme si vous m'y enfonciez une lame. Je l'ai ressenti tout le long de ma colonne. »
Watson réfléchit quelques secondes pour tenter de trouver un diagnostic.
« Vous avez une réaction cutanée à cet endroit... ce n'est pas une infection. Vous produisez trop de cellules protectrices depuis trop longtemps. À force de se battre contre lui même, votre corps fatigue dangereusement, vous devez vous reposer. »
Holmes poussa un soupir exaspéré, il n'avait vraisemblablement pas en tête d'écouter son docteur.
« Je vous parle sérieusement Holmes! Vous avez beau vous prendre pour un surhomme, votre organisme n'est pas du même avis, cela peut-être dangereux! »
Le détective ne répondit pas, il se contenta de hocher la tête pour rassurer Watson. Le médecin, lui, s'affaira à expliquer à Holmes, presque vexé, ce que le terme "se reposer" voulait dire, chose sur laquelle ils n'étaient pas d'accords. La soirée passa vite avant qu'ils ne partent se coucher. En entrant dans sa chambre, Watson se mit à rire en entendant son ami maudire leur chien et le menacer de diverses morts dans une souffrance atroce.À ce qu'il avait pu entendre, Gladstone s'était glissé dans sa chambre pour goûter à la lecture de quelques unes de ses œuvres. Le médecin sourit avant d'aller se coucher et s'endormir tranquillement. Dans la nuit, il entendit son chien gratter à sa porte en jappant. Watson prit son coussin pour cacher sa tête en dessous, espérant que Gladstone arrête de faire du bruit. Au bout de plusieurs dizaines de minutes, il jeta sans ménagement le coussin contre la porte.
« Si tu ne te tais pas tout de suite, je réveille Holmes et je l'autorise à faire toutes les expériences qu'il veut sur toi! »
Étrangement, la bête se tut après une dernière plainte. Le lendemain, Watson se réveilla puis se prépara pour aller travailler, restant tout de même légèrement fatigué à cause du cirque que son chien avait fait durant la nuit. Alors qu'il finissait de nouer sa cravate, il entendit de nouveau Gladstone faire du bruit, cette fois il hurlait à la mort. Watson ouvrit sa porte pour gronder la pauvre bête qu'il voyait tourner en rond puis japper et galoper vers les escaliers.
Holmes était là, en sous-vêtements, assis à terre, le dos contre la rambarde. Watson se jeta à genoux devant lui pour lui relever la tête en posant sa main sur sa joue. Il était trempé de sueur à tel point que ses cheveux, son corps et le seul habit qu'il portait donnaient l'impression qu'il avait sauté dans un lac. Holmes avait du mal à respirer, il était atrocement pâle, tremblant et brûlant de fièvre. Watson se passa la main sur le visage en tentant de garder son calme. Il se précipita dans sa chambre pour aller prendre un thermomètre dans sa mallette, puis revint aussi vite voir son ami à terre, lui glissant l'objet sous la langue pour avoir une idée de l'état dans lequel il était. Alors qu'il attendait le résultat de la température, Watson se demandait depuis combien de temps Holmes était là, puis il se rappela des premières plaintes de son chien dans la nuit. S'il n'était pas dans une situation aussi critique, Watson s'en serait cogné la tête contre un mur.
Le médecin retira le thermomètre des lèvres de son ami et constata avec horreur qu'il avait atteint les quarante et un degrés de fièvre. Plus qu'un degré et la mort était presque certaine, il fallait qu'il agisse vite. Un corps humain normal pouvait tenir quelques jours avant de succomber à la fièvre, mais avec une température si haute, quelques heures suffiraient à en avoir raison, surtout si le corps en question était aussi affaibli que celui de Holmes en ce moment même.
Watson se rua dans sa salle d'eau, ouvrant les robinets de son bain pour le remplir d'eau froide. Il retourna auprès de son ami, usant de toutes ses forces pour le soulever du sol et le porter le plus vite possible vers la baignoire. Alors qu'il commençait à laisser glisser Holmes dans l'eau froide, celui-ci ouvrit les yeux, puis, sous l'emprise de la panique, commença à se débattre de toutes ses forces. Malgré tout ses efforts, Watson ne put calmer les mouvements de son ami, s'il continuait de se débattre ainsi, Holmes finirait par se faire mal ou s'enfoncerait trop longtemps la tête dans l'eau sans le vouloir. Sans plus réfléchir, le médecin se mit à l'eau tout habillé pour tenter de le maîtriser. Au bout d'environ une minute, il réussit à s'allonger sous lui, un bras en travers de son torse, tentant d'entraver ses bras, les jambes serrées autour des siennes pour l'empêcher de les bouger. Son autre bras tenait fermement la tête de son ami hors de l'eau, l'appuyant contre son épaule, la main sur son front. Il fallut plusieurs minutes où Watson usa de toutes les forces qu'il lui restait pour que Holmes cesse enfin de se débattre.
Lorsque le logicien se calma enfin, respirant toujours avec difficulté, le visage crispé sous la sensation désagréable du froid, Watson relâcha la pression qu'il avait sur lui tout en gardant la même position. L'accumulation de sentiments que lui procuraient la fatigue, la peur et le froid le firent craquer. Tremblant à cause de l'eau glacée, des soubresauts incontrôlables prirent le contrôle de son corps, il se mit à pleurer. Il sanglotait en serrant ses bras autour de son ami, la tête enfoncée dans son cou musclé, y laissant mourir ses larmes. Il priait. Il priait, il suppliait un Dieu dont il ignorait l'existence de mettre un terme aux souffrances de son ami, à sa douleur, quel qu'en soit le prix. Il voulait sauver Holmes coûte que coûte, quitte à retomber seul dans un enfer bien pire encore que celui qu'il avait déjà traversé.
Voilà pour ce long chapitre quatre qui replonge dans le sombre comme vous pouvez le voir. J'ai mit beaucoup de temps à l'écrire mais j'avais déjà tout en tête (comment ça je suis un abject sadique Oo?)
Laissez-moi votre avis en passant :).
Réponses aux reviews des reviewers sans compte :
Mahare : La meilleure x'D ? Carrément x). J'espère que l'histoire te plait toujours et que tu continuera de me donner ton avis, j'ai été très flatté par ta review, n'hésite pas à me dire ce que tu pense :)
Sylae : Héhé, la voilà ta suite, j'espère qu'elle te plait, elle est moins joyeuse que le chapitre précédant comme tu peux le voir.
