Cinquante heures. Cinquante heures que Watson n'avait pas fermé l'œil. Il avait conseillé à Mrs Hudson de repartir chez sa sœur puis avait fermé le cabinet pour garder un œil sur l'état de Holmes. Assis dans un fauteuil, aux côtés du lit où son ami demeurait inconscient, il tentait de faire le point. Les deux derniers jours lui semblaient être pires qu'une vie en enfer. Il les avait passés à regarder, impuissant, Holmes hurler de souffrance, se débattant comme un diable pour tenter de fuir le mal qui habitait son corps lorsqu'il ne délirait pas à cause de la fièvre. Watson avait été obligé de l'assommer plusieurs fois avec de l'éther pour arrêter ses cris et que son organisme puisse prendre un minimum de repos. Il détestait avoir à lui remettre ce bâillon, le revoir souffrir sans pour autant pouvoir hurler. Il préférait de loin pouvoir l'entendre même si ses cris lui glaçaient le sang tout autant qu'ils lui fendaient le cœur.
Watson avait passé ces dernières heures à mettre en œuvre tout son talent de médecin pour tenter de le calmer, en vain. Il savait que ce genre de mal ne pouvait être soulagé. Il fallait attendre et voir ce qui allait se passer. Watson se sentait si impuissant et inutile en pensant que la seule chose qu'il pouvait donner à Holmes étaient quelques médicaments destinés uniquement à ce que son cœur ne lâche pas, il ne pouvait rien faire d'autre. Malgré le fait qu'il n'avait aucun contrôle sur la situation actuelle, il gardait son calme autant qu'il le pouvait, il savait que s'il le perdait, cela signifierait la mort de Holmes. Pour s'aider, il avait établi un plan spécial de ce qu'il était en mesure de faire pour tenter de le soulager légèrement. Lorsque Holmes ne se débattait pas, chaque dix minutes, il changeait le tissu imbibé d'eau fraîche sur son front en prenant sa température et son rythme cardiaque puis les notait dans un calepin. Après cela, il le faisait boire le plus possible tant bien que mal et lorsqu'il semblait reprendre totalement conscience, il lui posait des questions ou lui parlait pour voir s'il reprenait ses esprits. Watson avait tout essayé mais avait fini par renoncer à le nourrir, Holmes refusait catégoriquement d'avaler quoi que ce soit qui ne fut pas liquide. Lorsqu'il avait du temps pour réfléchir, il tentait d'y trouver une solution.
Il se sentait épuisé, il avait l'impression que ses nerfs qui l'avaient tenu éveillé ces dernières cinquante heures, allaient lâcher d'une seconde à l'autre. Ça le rendait malade de penser qu'il ne pouvait rien faire sauf attendre. En tant que médecin, il savait que ce genre de choses étaient fréquentes mais jamais il n'avait eu à supporter le fait de voir un de ses patients et encore moins un ami obligé de souffrir, en ne pouvant rien faire d'autre qu'espérer que son état s'améliore avec le temps.
Watson regarda sa montre, notant qu'il était temps de changer le tissu humide sur son front. Il prit la température de Holmes, trente-neuf, puis il la nota et humidifia une serviette et une éponge avec de l'eau froide. Watson reposa la première sur son front. Il pressa l'autre pour faire tomber quelques gouttes fraîches sur le visage et le corps de son patient qui laissa échapper quelques gémissements sous la fraîcheur de l'eau. Le médecin épongea avec douceur la sueur de son visage, son cou, ses épaules puis son torse et son ventre. Il observa Holmes quelques secondes, celui-ci avait les yeux fermés, le visage douloureux, fronçant les sourcils de temps à autres, il respirait fort. Watson posa deux doigts sur sa gorge pour compter ses pulsations, il en était à cent-dix par minute. Le médecin poussa un soupir de frustration en se passant une main dans les cheveux puis sur le visage avant se calmer et de patienter, attendant de voir s'il reprendrait conscience.
Après environ une demi-heure, il vit le visage de Holmes se crisper et ses muscles se contracter alors qu'il poussait un gémissement étouffé, il savait que cela voulait dire que la douleur revenait. Watson précipita sur lui et lui saisit les bras pour les plaquer sur le lit. Holmes commençait à bouger en retenant des hurlements qui finirent par sortir malgré lui alors qu'il se débattait de toutes ses forces. Watson lui répétait aussi calmement que possible qu'il devait se calmer et se détendre, tentant de le rassurer en lui disant que tout serait bientôt fini. Après plusieurs minutes, le médecin n'eut plus la force de tenir Holmes qui termina sa crise dans un hurlement plus puissant encore que tous les autres en s'agrippant de toutes ses forces aux draps, haletant comme une bête blessée, les veines saillantes telles des cordes sous sa peau avant de s'évanouir de douleur et d'épuisement. Watson se dépêcha d'aller encore une fois vérifier qu'il respirait toujours après quoi, il retourna s'asseoir.
Quelques minutes passèrent avant qu'il ne s'affaire de nouveau à la tâche de changer le tissu sur le front de son ami. Alors qu'il allait reposer la nouvelle source de fraîcheur, il sentit une main saisir son poignet avec force. Holmes s'était réveillé, son visage portait une expression étrange. La folie visible dans ses yeux montrait qu'il était, encore une fois, dans un état second à cause de la fièvre. Watson se lança tout de même dans ses questions habituelles.
« Quel est votre nom? »
Holmes laissa échapper un ricanement, il laissa partir le poignet du médecin alors qu'il commençait à parler d'une voix basse.
« Mon nom est Sherlock Holmes et je suis un menteur. Égocentrique et maladivement bercé d'illusions, je me noie dans ma dépression, dans le lac sans fond de mon esprit impénétrable, un esprit qui a perdu son cœur. Très décevant, n'est-ce pas? »
Watson poussa un soupir en fermant les yeux. Il les rouvrit sous la surprise d'une poigne puissante sur sa nuque qui le força à se pencher sur le visage du détective, restant tout de même à une certaine distance. Le médecin fut troublé par ce geste, de plus que le logicien arborait un sourire étrange tandis que ses yeux semblaient s'assombrir d'une lueur malsaine. Quelques secondes passèrent avant qu'il ne se mette à murmurer d'une voix rauque.
« Tu veux t'approcher beauté juvénile? J'aimerais m'abîmer dans la profondeur de tes yeux, embrasser tes lèvres rouge sang. »
Watson osait à peine respirer, il sentit la pression sur sa nuque se relâcher et la main de Holmes migrer dans ses cheveux, glissant ensuite sur sa joue en effleurant ses lèvres entrouvertes du bout de l'index et du majeur.
« Nous nous comprenons tous les deux. »
Le médecin déglutit avec difficulté alors que la main de son ami s'éloignait de son visage. Ces délires dus aux fièvres pouvaient réellement être aussi troublants qu'effrayants. Holmes avait fermé les yeux de nouveau, Watson, lui, en profita pour remettre le tissu mouillé tombé sur le lit sur le front de son patient toujours brûlant. Pour une fois, Holmes semblait s'être endormi tranquillement, sans qu'il ne s'évanouisse ou qu'il ne soit obligé de l'assommer à l'éther. Rassuré et espérant profondément sans trop oser y croire que son état s'améliorait, Watson retourna s'asseoir dans son fauteuil, plus épuisé que jamais une fois la pression légèrement retombée. Il ferma les yeux pour les reposer un peu.
Lorsqu'il les rouvrit, presque une heure était passée. Le médecin se maudit de s'être endormi alors qu'il constata que son ami avait les yeux ouverts. Holmes regardait le plafond, la mâchoire crispée, il serrait les dents. Malgré la fièvre et le délire, il semblait qu'une partie de son esprit était revenue.
« Holmes? »
Le détective tourna la tête vers lui avant de se redresser comme il le pouvait, appuyant son dos contre le sommier. Il passa une main sur son visage pâle alors que Watson s'approchait du lit pour se renseigner sur son état.
« Comment vous sentez-vous? »
Holmes garda le silence quelques secondes, le temps d'essayer de se rassembler.
« Fiévreux... j'ai l'impression que d'une seconde à l'autre, je vais recommencer à délirer.
- Vous devriez profiter de ce moment de lucidité pour vous nourrir et prendre une douche. Ce sont de petites choses mais elles vous soulageront. »
Holmes ne répondit rien, il laissa sa tête tomber en arrière pour la poser contre le mur et tenter de retrouver une respiration normale, histoire de garder ses esprits. Il se battait pour ne pas retomber dans une crise d'hallucinations. Lorsque Watson lui apporta de quoi se nourrir, il ne mangea que très peu. Holmes ne ressentait aucune faim et avait l'impression à tout moment qu'il allait rendre ce que son estomac recevait mais il tenait à rassurer et faire plaisir à son docteur inquiet qui avait passé tout ce temps à prendre soin de lui au détriment de lui-même. Après avoir repris un peu de forces, Holmes se leva pour marcher le plus droit possible vers sa salle de bain. Il avait la désagréable sensation d'un son suraigu bourdonnant en continu dans ses oreilles, rendant sa tête lourde et douloureuse. D'ailleurs, ce n'est qu'une fois dans sa salle de bain qu'il remarqua que Watson l'avait suivi et était adossé à la porte, les bras croisés contre son torse.
« Vous devriez en profiter pour vous reposer Watson.
- Je ne vous laisserai pas seul. Si vous faites un malaise, je veux être là. »
Holmes haussa les épaules en soupirant. Il avait trop mal à la tête pour commencer une discussion inutile ou même penser à quoi que ce soit. Il tourna le dos à son ami, retirant le seul vêtement qu'il portait pour ensuite allumer l'eau de la douche pour se glisser dessous. Le détective ferma les yeux en poussant un soupir d'aise au contact de l'eau fraîche sur sa peau brûlante. Watson, toujours à sa place, observait Holmes en silence. Malgré lui, il avait du mal à garder le regard sur son dos. Il passa plusieurs minutes à détailler chaque courbe du corps musculeux de son ami, corps qu'il n'avait jamais vu dans sa totalité. Il avait beau être médecin en plus d'être son ami, Holmes avait toujours refusé de se faire ausculter. Watson fut sorti de son observation en l'entendant fermer l'eau. Pourtant, il resta immobile, posant sa main contre le mur pour se soutenir. Le médecin prit une serviette pour approcher Holmes. Une fois arrivé à son niveau, il s'affaira à sécher ses cheveux, les ébouriffant au passage. Il épongea ensuite son dos et encercla son corps pour passer rapidement la serviette sur son torse et son ventre après quoi il la noua autour des hanches du détective. Celui-ci roula des épaules pour tenter de se reprendre et se concentrer pour pouvoir marcher seul. Watson retourna vers la porte pour ramener à son ami un sous vêtement et un pantalon qu'il enfila rapidement.
Le médecin resta près de la porte, attendant qu'il le rejoigne. Holmes, lui, s'agrippait au lavabo de ses deux mains, il se regardait dans le miroir depuis au moins cinq bonnes minutes sans rien dire. À le voir, Watson crut presque qu'il ne se reconnaissait plus. Le visage fermé, il adressait un regard étrangement noir envers ce que le miroir lui montrait. Watson enclencha un pas lorsqu'il vit Holmes prendre son rasoir droit pour l'ouvrir d'un geste de la main dans un bruit métallique. Il le vit ensuite approcher lentement la lame du miroir, posant son côté dangereusement tranchant au niveau de la gorge de son reflet. Dans un bruit et un geste qui lui glaça le sang, Holmes raya le miroir d'un mouvement rapide, laissant une entaille à l'endroit où la lame avait tranché. La fièvre semblait reprendre le dessus, sa respiration redevint saccadée, son regard s'assombrit encore jusqu'à en devenir entièrement noir, comme envahi d'une colère, d'une haine profonde et sincère. Avant que Watson n'ait eu le temps de bouger, il vit Holmes donner un coup de poing dans le miroir dans un cri de rage, brisant instantanément l'objet. Il eut le temps de donner un deuxième coup avant que le médecin ne se jette sur lui, serrant son corps dans ses bras pour l'éloigner de l'objet brisé en tentant de le calmer. Il fallut plusieurs secondes pour que Holmes arrête de bouger, après quoi Watson le reconduisit dans sa chambre. Le médecin se rendit ensuite rapidement dans la sienne pour prendre sa mallette puis revenir.
Watson s'affaira à retirer les morceaux du miroir brisé qui s'étaient logés dans les doigts de son ami, tout en l'insultant d'imbécile à plusieurs reprises. Il nettoya et désinfecta sa main couverte de sang avant de recoudre les blessures ouvertes. Depuis le début de sa besogne, Holmes n'avait pas bronché une seule fois, comme s'il ne sentait rien, il semblait encore une fois parti ailleurs, dans ses pensées. Lorsqu'il eut coupé le dernier fil, Watson vit rapidement que la fièvre avait repris le contrôle de son ami, son front recommençant à perler. Il retourna s'asseoir dans son fauteuil pour prendre un peu de repos, après quoi il reprit ses notes pour décrire les réactions étranges que le logicien avait eues.
Quelques minutes passèrent avant que Watson entende Holmes commencer à se mouvoir en poussant des gémissements étouffés étrangement aigus. Le médecin releva les yeux vers lui et vit que son corps ne semblait pas souffrir, il n'avait pas d'expressions de douleurs et ses veines ne ressortaient pas. Il bougeait la tête tandis que ses gémissements devenaient des cris, il hurlait comme si on l'assassinait. Une plainte atrocement douloureuse, semblant exister dans le but unique de nous briser le cœur, sortit de la bouche de Holmes. Cette émotion, cette sensation étrange qu'elle dégageait, il mit du temps à la comprendre. Il y avait de la peur oui, mais ce n'était pas le sentiment dominant, non. C'était du désespoir. Watson se précipita vers le lit pour poser une main sur son bras pour tenter de le réveiller, il devait faire un cauchemar. À peine l'eut-il touché que Holmes se jeta littéralement sur lui, s'agrippant des deux poings à sa chemise, au niveau de son torse où il colla son visage en poussant des soupirs rapides et aigus. Troublé, Watson tenta de le calmer en lui répétant que ce n'était qu'un cauchemar et qu'il était en sécurité. Holmes était à bout de souffle, le visage toujours plongé dans le torse de son ami, chacune de ses respirations commençait à s'accompagner d'un tremblement, toujours plus violent.
« Holmes? »
Alors qu'il appelait son nom, Watson sentit ses poings se resserrer encore un peu plus sur sa chemise alors que sa voix semblait s'être soudainement brisée et que les tremblements de son corps se mêlaient aux soubresauts. Le médecin ne pouvait pas en croire ses oreilles, il tenta de baisser les yeux pour voir le visage de son ami mais celui-ci le cachait. Il essaya ensuite de le repousser légèrement pour pouvoir l'observer mais il n'y avait rien à faire. En dernier recours, il posa une main sur la joue de Holmes, ainsi il eut confirmation de ce qu'il suspectait. Ces bruits, ces soubresauts étaient des pleurs. Watson sentit quelque chose se briser en lui alors qu'il serrait de toutes ses forces ses bras autour de ses épaules. Il entendait Holmes murmurer des mots qu'il ne comprenait pas.
Après plusieurs minutes il sentit la température du visage de son ami grimper en flèche alors qu'il poussait un gémissement étouffé de souffrance, son corps recommençait à le faire souffrir. Toute cette accumulation, la fatigue, la douleur, la fièvre, les souvenirs, tout cela arrivant en même temps, pouvait faire craquer l'homme le plus puissant au monde, y compris lui. Holmes tenta de se ressaisir, tremblant sous la douleur et l'effort qu'il devait procurer pour chaque geste. Il posa son front brûlant dans le cou de Watson qui pouvait sentir son souffle chaud et fort contre sa gorge alors qu'il tentait de prononcer quelques mots. Les premières fois qu'il les dit, le médecin ne put les comprendre car ils étaient noyés dans le souffle et les gémissements de douleur. Holmes rassembla toutes ses forces pour serrer encore une fois ses poings, tenant toujours la chemise de son ami, il prononça encore ces mots qu'il ne pouvait plus retenir.
« Tuez-moi. »
Watson sentit un frisson glacial lui courir le long de la colonne vertébrale. Sa voix resta bloquée plusieurs secondes dans sa gorge sous le choc à l'entente de tels mots de la part de Holmes.
« Tuez-moi! »
Le médecin sursauta sous la force du cri, de la voix brisée de désespoir de son ami dont les pleurs douloureux avaient repris. Son souffle était saccadé, sa voix tremblante.
« Je n'en peux plus... »
Watson déglutit avec difficulté, il était totalement perdu, il ignorait quoi faire.
« Je ne peux pas...
- Watson... »
Holmes se redressa du mieux qu'il put, se collant nez à nez à son ami qui sentit son cœur se briser en voyant le visage douloureux et les larmes de souffrance que les yeux suppliants ne pouvaient plus retenir.
« Je vous en supplie... je ferai tout ce que vous voudrez... tout... »
Watson sentit une main de Holmes se poser à plat sur son torse alors que l'autre se nichait sur son cou et sa nuque.
« Mais je vous en supplie... faites que cela cesse... »
Watson resta silencieux. Il était épuisé mais son cerveau marchait à toute allure. La fatigue et la frustration lui faisaient comprendre ce que son ami voulait dire lorsqu'il lui disait qu'il fallait arrêter de se faire souffrir quand une cause était désespérée, mais à la seconde où il envisagea de céder aux suppliques de Holmes, il se ravisa. Cela était impensable, Holmes n'était pas perdu, il était bien là, même si la souffrance lui faisait perdre la raison et le contrôle de ses dires. Il était toujours bel et bien là. Watson ferma les yeux pour tenter de se ressaisir. Il effaça de ses pensées ces dernières heures en enfer et repensa au reste. Le temps et les épreuves, traversés ensemble, tout ce qu'ils avaient partagé et vécu. Puis il revit les rires qu'ils avaient eus ensemble, il revit le sourire de Holmes. Son expression si douce, oui, ce sourire si heureux, une image gravée comme une promesse d'un avenir meilleur et paisible. Watson refusait de voir tous ses efforts réduits à néant alors qu'ils étaient si proches du but, il le sentait. Il rouvrit les yeux pour plonger son regard dans le sien.
« Non. »
Après cela, Watson ne dit plus rien, il ne prêta pas attention à ce que Holmes pouvait dire ou faire, il se contenta de fermer les yeux, faire la sourde oreille et le serrer aussi fort qu'il le pouvait dans ses bras en appuyant sa tête contre son épaule, jusqu'à ce qu'il finisse par se calmer. Lorsqu'il ne sentit plus aucune protestation de la part de Holmes, Watson le lâcha pour le laisser tomber sur son lit, il avait encore une fois perdu connaissance. Le médecin se leva et repartit s'asseoir dans son fauteuil. Pendant un moment, il pensa avoir rêvé tout cela. Il était toujours sous le choc rien qu'en pensant qu'il venait de voir Sherlock Holmes s'effondrer et pleurer. Il se demandait aussi où il avait trouvé la force de lui tenir ainsi tête. Épuisé, il ne put s'empêcher de fermer les yeux pour prendre un repos dont il avait cruellement besoin.
Lorsqu'il rouvrit les yeux trois heures plus tard, il vit que Holmes était de nouveau conscient, fixant un point imaginaire au plafond.
« Pouvez-vous retirer ce satané drap, je vous prie? »
Watson s'exécuta, sentant encore une fois un pincement au cœur en n'osant imaginer à quel point son corps devait le faire souffrir pour qu'il ne puisse supporter la pression d'un simple drap. Il resta ensuite debout, à côté du lit où son ami était allongé. Holmes ferma les yeux en grimaçant plusieurs minutes pour tenter de se concentrer et de calmer sa douleur. Il soupira en rouvrant les yeux, il était toujours fiévreux et ignorait si ce qu'il voyait était la réalité ou s'il rêvait encore. Watson, lui, en profita pour réessayer de prendre conscience de l'état de son ami en tentant encore les mêmes questions.
« Quel est votre nom?
- Personne. »
Le médecin poussa un soupir en observant son ami qui fixait toujours le plafond. Il sortit de nouveau le thermomètre de sa mallette pour reprendre sa température. En retirant l'objet des lèvres de son ami, il remarqua que son extrémité était recouverte de sang. Watson tourna rapidement la tête pour voir que le détective avait de ce liquide aux commissures de ses lèvres. Holmes s'était vraisemblablement mordu la langue pour ne pas crier.
« Seigneur Dieu. »
Watson vit Holmes toussoter avant de se mettre à rire doucement, dévoilant ses dents rougies par le sang.
« Si un Dieu est disposé à empêcher le mal mais qu'il n'en est pas capable, alors il n'est pas tout puissant. S'il en est capable mais qu'il n'est pas disposé à le faire alors il est malveillant... s'il n'en est pas capable ni disposé à le faire, pourquoi l'appelle-t-on un Dieu? »
Holmes tourna la tête vers lui. Watson pouvait voir qu'il était reparti dans une crise de démence due à la fièvre. Néanmoins, le détective attendait visiblement une réponse de sa part.
« Je l'ignore. »
Holmes poussa un léger soupir avant de retourner à sa contemplation silencieuse du plafond.
« C'est la raison pour laquelle le malheur frappe les honnêtes gens. »
Watson ne répondit rien. Il se contenta de regarder son ami qui semblait perdu dans ses pensées. Soudain, il vit ce qu'il pensait être une grimace de douleur passer sur son visage.
« Vous avez mal? »
Encore une fois Holmes se mit à rire doucement quelques secondes avant de répondre.
« On peut dire ça comme ça.
- Où avez-vous mal? »
Holmes garda sur le visage un léger sourire mêlant douleur et tristesse. Il bougea son bras pour poser sa main sur son torse, au niveau de son cœur. Watson n'osa rien dire face à ce geste. Dans les minutes qui suivirent, le silence de la pièce fut troublé par des bruits de gouttes d'eau contre la fenêtre puis les grondements du tonnerre. Holmes ferma les yeux quelques secondes. Lorsqu'il les rouvrit, il avait perdu son sourire et une expression étrange avait pris place sur son visage.
« Je savais que cela arriverait un jour... mais pas ainsi. Les dernières pièces du puzzle trouvent leur place, mais ne vous méprenez pas, ce n'est pas le fruit du destin. Chaque âme de la population de ce monde bercé d'illusions, croyant à la mécanique risible du destin, néglige de voir l'usure, là, sous la surface... de voir les dents plantées dans les rouages... de voir les dégâts que le destin provoque dans son voyage égoïste pour atteindre une seule conséquence favorable. »
L'expression sur son visage s'assombrit encore alors que Watson osa lui adresser la parole.
« Que voulez-vous dire? »
Holmes ne répondit rien. Il se contenta de se tourner avec difficulté pour ouvrir sa table de chevet. Il en sortit un cadre avec une photo à l'intérieur qu'il regarda quelques secondes toujours avec cette même expression. Il posa le cadre face contre le lit, manquant de force, il était incapable de le tendre à son ami. Holmes se contenta de le pousser du bout des doigts, ce qui le fit tomber à terre. Watson resta interdit durant plusieurs secondes avant de se pencher pour ramasser l'objet. Lorsqu'il regarda la photo dans le cadran, il ne put s'empêcher de sourire.
« Une photo de Miss Irène Adler? »
L'expression de Holmes s'assombrit encore alors qu'il fermait brièvement les yeux pour secouer lentement la tête de gauche à droite.
« Ma première affaire. »
Holmes tourna la tête vers son ami pour le regarder dans les yeux quelques secondes.
« Asseyez-vous. »
Watson s'exécuta sur le champ, gardant le cadre dans les mains. Il sentait son cœur commencer à battre plus vite et plus fort dans sa poitrine, attendant ce que Holmes allait lui dire. Celui-ci retourna dans la contemplation du plafond, il semblait retourner dans le passé, gardant toujours cette expression que Watson ne comprenait pas encore.
« C'était une femme magnifique, douce, elle était le genre de personne qui faisait tout pour les autres, mais jamais rien pour soi. Pour Dieu et sa religion tordue, elle n'était qu'une âme de plus, sacrifiée, oubliée parmi les détritus de ce monde absurde. »
Holmes s'arrêta quelques secondes avant de reprendre d'une voix de plus en plus sombre.
« Elle s'est éprise d'un homme qui ne la méritait pas. Un homme cruel, un tyran qui la détruisait à petit feu... c'était un être vil qui battait son plus jeune fils et rejetait la faute sur cette femme. À cette époque, je voyais beaucoup de choses sans pour autant les comprendre. Je savais lire les expressions mais il m'était impossible, à part rares exceptions, celles que je connaissais déjà par cœur à l'époque, de les décrypter ou d'y mettre un nom. Elle a été internée pendant plusieurs semaines dans un hôpital suite à un "accident". Pourtant, les médecins ont décrété qu'elle n'avait plus besoin d'aide. Que c'était une femme heureuse et épanouie de nouveau... personne n'a vu que derrière son sourire, elle cachait une réelle détresse.
- Ils ne l'ont tout de même pas laissée sortir? »
Holmes se tut quelques secondes avant de reprendre d'une voix dénuée de toute émotion.
« Si. Ils l'ont laissée sortir pour un week-end et elle s'est tuée. Elle s'est pendue. C'est son plus jeune fils de onze ans qui a trouvé le corps. »
Watson ferma ses paupières quelques secondes sous l'horreur de ce qu'il venait d'entendre. En rouvrant les yeux, il comprit enfin ce qu'était cette expression sur le visage de son ami. Le remords, la culpabilité.
« Qui était-elle? Est-ce vous le médecin qui l'a laissée sortir de l'hôpital? »
Holmes secoua la tête de gauche à droite avant de reprendre la parole.
« Ouvrez. »
Watson tourna le cadre pour l'ouvrir, les mains tremblantes. Il vit alors que la photo de cette femme souriante était pliée en quatre. Lorsqu'il la déplia, il vit qu'elle était debout aux côtés d'un homme et de deux enfants. Il reconnut l'homme à ses côtés, c'était Holmes alors qu'il était plus jeune. Watson déglutit avec difficulté alors qu'il posa la question qui lui brûlait les lèvres.
« C'était... votre femme?
- C'était ma mère. »
Watson releva les yeux vers son ami, incapable de parler. Holmes, lui, regardait toujours le plafond. Sa tête se remplit alors d'images et de paroles qui soudainement prenaient un sens. La réaction violente qu'il avait eu envers la femme qui battait et empoisonnait sa fille, le fait qu'il pouvait si bien savoir ce qu'un enfant ayant vécu ce genre de choses pouvait ressentir, comment il pouvait grandir. Son don pour voir chaque expression, à ne jamais laisser passer aucun détail. Ce regard haineux qu'il avait eu envers son reflet dans le miroir, dans sa démence, il avait cru avoir son père en face de lui. Ce que Mycroft et lui s'étaient dit, ce qu'il aurait soi-disant pu faire quelque chose, pour le sauver lui, sauver sa mère. Tant de choses s'expliquaient si soudainement, il avait l'impression d'avoir reçu un coup de massue sur le crâne.
« Oh mon Dieu... c'est vous qui l'avez... »
Watson ne put finir sa phrase. Cela était inutile, il avait vu Holmes fermer les yeux en serrant les dents lorsqu'il avait commencé à parler. Le médecin resta silencieux plusieurs secondes, incapable de trouver quelque parole que ce soit face à ce qu'il venait d'apprendre, à l'enfer dans lequel Holmes avait dû vivre, le fardeau qu'il avait dû porter seul pendant toutes ces années avant d'enfin lui en parler.
« Je suis désolé.
- Ne vous excusez jamais de ce que vous pouvez savoir. »
Un nouveau silence prit place entre les deux hommes, ce fut encore une fois Watson qui le brisa.
« Je me demande comment quelqu'un qui a vécu ce genre de chose fait pour survivre.
- C'est un choix entre la vie et la mort. Dans ce genre de circonstances, on ne peut pas se permettre de se laisser tomber, de se recroqueviller sur soi-même en s'apitoyant sur son sort. Quand on vit ce genre de choses, ce genre de souffrances psychologiques, si on se laisse tomber, c'est pour ne plus jamais pouvoir se relever. On ne peut compter que sur soi. Même si on souffre, qu'on saigne, il faut serrer les dents, rester debout, marcher droit et se battre. Parfois, on va même au point de se menacer de se punir d'un mal physiquement pour se motiver à ne pas se laisser tomber. Parfois, il arrive que l'on ne vive plus, que l'on survive juste. Durant ces moments, il faut apprendre à ne pas mourir, comment faire pour rester en vie, fuir ces souvenirs qui nous détruisent et pour cela tous les moyens sont bons. Le travail, la haine, l'obsession... la drogue... un peu comme un parasite qui s'accroche à la vie mais dont personne ne souhaite qu'elle dure.
- Les gens qui désirent la mort se la donneront tôt ou tard... peut-être que cela aurait pu être retardé mais l'issue aurait été la même. Vous ne devez pas vous en vouloir, ce qui est arrivé n'est pas votre faute. »
Malgré toute la fièvre qui l'étourdissait, la tristesse, la douleur qu'il pouvait ressentir, Holmes tourna la tête vers son ami, portant une expression et un regard surpris.
« Ai-je dit quelque chose de mal? »
Holmes garda cette même expression sur le visage, il semblait passablement troublé.
« Qu'y a-t-il?
- Vous êtes le seul qui m'ait dit cela. »
Watson se remémora ses paroles pour tenter de trouver ce qu'il avait pu dire de si spécial.
« Que cela n'était pas votre faute? »
Holmes ne fit aucun geste pour lui répondre, il savait que Watson avait compris. Celui-ci était stupéfait, il sentait une vive colère monter en lui. Il était choqué que son ami soit étonné d'entendre une phrase si simple et banale qui était pourtant vraie. Il sentit son cœur se serrer devant ce qui témoignait du peu de soutien que Holmes avait reçu.
« Ne me dites tout de même pas que vous, un homme de logique, ait pu croire pendant toutes ces années que cela était votre faute? Vous étiez un enfant, ce n'était pas à vous de voir ce genre de choses et encore moins d'en subir la responsabilité! »
Holmes ne répondit rien. Malgré la remémoration de ces souvenirs, il sentait un certain soulagement. D'une part parce qu'il avait pu parler de ce secret qui lui gâchait la vie depuis tout ce temps, de l'autre car il avait enfin entendu quelqu'un lui dire que ce qui était arrivé n'était en rien sa faute alors que les autres personnes qui connaissaient cette histoire rejetaient le méfait sur lui depuis tout ce temps. Holmes se sentait comme si on venait de lui enlever un poids de plusieurs tonnes des épaules. Il poussa un soupir en fermant les yeux.
« Merci. »
Watson soupira lui aussi de soulagement. Holmes venait de s'endormir tranquillement, il semblait incroyablement paisible en ce moment même. Le médecin sourit en appuyant sa tête contre le dossier de son fauteuil, s'endormant pour une nuit de sommeil qui ne fut troublée par aucun hurlement de souffrance.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit que le jour était déjà levé depuis longtemps. Holmes était sur le lit, il lui faisait dos. Quelques minutes plus tard, il vit son ami se rallonger, en ouvrant les yeux. Watson sentit son cœur s'accélérer. Son corps était sec, sa peau avait perdu sa pâleur, il n'avait plus ces yeux fous et cette expression fiévreuse.
« Holmes? »
L'homme allongé sur le lit tourna la tête vers son ami puis il tendit la main. Sans forcer, sans s'accrocher, mais comme si quelque chose se tenait devant lui et que tout ce qu'il devait faire était l'attraper du bout des doigts. Watson se jeta à genoux à côté du lit pour prendre sa main dans les siennes, posant un baiser dessus, le cœur bondissant de joie. Il était de retour. Holmes le regarda faire avec d'un œil surpris.
« Je suis mort, c'est ça? »
Watson ne put s'empêcher d'éclater de rire, il grimpa sur le lit aux côtés de son ami toujours à moitié endormi qui se redressa, dos appuyé sur le sommier, tentant de récupérer sa main en vain.
« J'ai cru que je vous avais perdu!
- J'ai aussi cru que je m'étais perdu. »
Holmes lui aussi se mit à rire. Watson sentait son cœur battre toujours plus vite et fort en voyant le visage souriant de son ami. Il avait l'air si soulagé, ce sourire si heureux lui avait tant manqué, il n'espérait presque plus le revoir un jour.
« Comment vous sentez-vous?
- Incroyablement bien. Mais j'avoue que j'ai un peu froid. »
Watson se leva pour prendre le drap qu'il avait retiré du lit la veille à la demande de Holmes. De retour sur le lit, aux côtés de son ami, il enroula le drap autour de lui, le serrant presque comme pour le momifier.
« Comment vous sentez-vous maintenant?
- Comme une momie qui attendrait son sarcophage. »
Le médecin se remit à rire en le serrant de toutes ses forces dans ses bras pour poser un baiser dans ses cheveux. Holmes, lui, souriait mais poussa tout de même un soupir faussement exaspéré.
« Je vous adore!
- Soyez gentil, ayez l'obligeance de "m'adorer" un peu moins. »
Watson resserra un peu plus ses bras autour de son ami qui poussa un gémissement de suffocation étouffée.
« Bon sang Watson! À peine suis-je sorti d'une crise que vous voulez déjà m'assassiner? Qu'allez-vous mettre sur mon rapport d'autopsie et ma pierre tombale? Mort par suffocation provoquée par les bras de son meilleur ami? Quelle fin glorieuse. »
Encore une fois Watson ne put s'empêcher de rire aux paroles de son ami qui lui aussi finit par céder. Alors qu'ils calmaient leur hilarité, Holmes tourna la tête vers Watson qui posa son front contre le sien. Ils échangèrent un regard et un sourire heureux, soulagés d'avoir enfin passé cette épreuve et d'en être ressortis vainqueurs. Durant plusieurs secondes, le regard de Watson ne put se décider s'il devait continuer à fixer ses yeux ou ses lèvres alors qu'il remarqua avec une certaine surprise que le regard de Holmes semblait rencontrer le même dilemme.
« Je vous avoue que... je suis tellement heureux de vous revoir enfin vous-même, je me retiens de vous embrasser. »
Le sourire de Holmes s'élargit alors qu'il sortait un bras du drap dans lequel était enroulé son corps pour caresser la joue de Watson du revers de ses doigts.
« Je vous avoue aussi que j'en meurs d'envie... mais ce n'est pas une bonne idée. C'en est même une très mauvaise. Imaginez que, dans notre joie commune et le feu de l'action, cela dégénère et que nous allions plus loin qu'un simple baiser... cela serait dommage de ne plus pouvoir se regarder dans les yeux alors que nous venons tout juste de nous retrouver. Ne gâchons pas la beauté de ce moment avec un acte si impulsif et irréfléchi. »
Holmes décolla légèrement son visage de celui de Watson pour avoir une meilleure vue en glissant sa main dans ses cheveux puis son cou avant de lui adresser un sourire amusé et un clin d'œil.
« Nous reviendrons à ce genre de choses plus tard. »
Watson sentit le sang lui monter aux joues alors qu'il se remettait à rire encore une fois avec Holmes. Celui-ci déroula le drap tout en se défaisant de l'étreinte de son ami. C'est avec stupeur que Watson sentit les bras puissants de Holmes s'enrouler autour de son corps pour l'attirer contre lui. D'une main, il lui coucha la tête sur son épaule. Ses gestes étaient toujours gauches mais avaient perdu leur hésitation. Watson lui rendit son étreinte alors que Holmes fermait les yeux pour poser un baiser dans son cou avant de caler sa joue dans ses cheveux qu'il huma en soupirant d'aise. Tous deux restèrent ainsi, enroulés dans le drap serré autour d'eux, tel un cocon autour d'une chrysalide prête à se métamorphoser pour enfin éclore.
" Les pires hurlements de souffrance sont toujours suivis d'un écho de bonheur. "
Voilà pour le chapitre cinq :)!
J'espère qu'il vous a plut, j'avoue que je ne suis pas sûr du tout de moi sur ce coup là xS... mais j'espère qu'il vous a plu et qu'il n'est pas trop mal... merci encore de votre lecture à tous :) !
Mahare : Héhé, non je ne suis pas le genre à faire en sorte que les personnes se tombent trop vite dans les bras :P. Je préfère décrire l'évolution de la relation, c'est plus intéressant à faire je trouve ^^. Je suis content que mon Holmes te plaise, j'espère qu'il te plaira toujours après ce chapitre...
