Plusieurs semaines s'écoulèrent, durant lesquelles les symptômes du sevrage que Holmes subissait se raréfiaient, perdant considérablement en violence. Le temps changeait, le froid devenait de plus en plus rude alors que les fêtes de Noël approchaient à grands pas.

Cette nuit-là, Holmes s'était réveillé en pleine nuit, se retrouvant dans l'impossibilité de se rendormir par la suite. En se redressant dans son lit, il sentit que ses muscles étaient engourdis par le froid. Il regarda sa pendule pour voir l'heure, constatant que Watson allait se lever environ une heure plus tard. Tenté de se plonger dans un bain pour détendre ses muscles mais surtout par pure envie, il décida d'emprunter la salle de bain de son ami, la sienne n'ayant qu'une douche. Il se leva, sortant de sa chambre pour entrer silencieusement de celle du médecin. En passant à pas de loup à côté du lit de Watson, il vit que celui-ci avait encore une fois repoussé ses couvertures sur ses hanches. Holmes poussa un soupir silencieux en s'approchant du lit. Il tira les couvertures jusqu'aux épaules de son ami, les serrant autour de son corps, l'emmitouflant à l'intérieur pour qu'il profite de leur chaleur. Watson était toujours bien trop profondément endormi pour le sentir faire. Il se redressa pour l'observer dormir paisiblement quelques secondes avant de passer la porte de sa salle de bain.

Holmes ouvrit l'eau chaude de la baignoire pour commencer à la remplir. Il se dévêtit avant de se glisser dans l'eau fumante, poussant un gémissement de confort au contact de la chaleur contre sa peau. Il posa la tête contre le rebord de la baignoire, fermant les yeux en sentant ses muscles se détendre. Il resta ainsi un long moment.À défaut d'être capable de vider son esprit, il le laissait s'emplir d'images et de pensées plus douces et calmes.

Il fut réveillé de sa rêverie par un bruit venant de la porte. En ouvrant les yeux, il vit Watson en pyjama, les cheveux légèrement en bataille et les paupières mi-closes. Celui-ci passa plusieurs fois la main sur ses yeux et son visage pour se réveiller, sa nuit n'avait visiblement pas été des plus reposantes. Il n'avait vraisemblablement même pas remarqué la présence de son colocataire. Holmes, lui, resta le plus silencieux possible, appréhendant le moment où Watson le verrait. Il s'accouda au rebord du bain en regardant fixement son ami, se retenant avec difficulté de rire. Le menton appuyé sur ses avant-bras, il l'observa déboutonner la veste de son pyjama pour ensuite la laisser tomber à terre. Watson passa une fois encore la main sur son visage avant de se secouer pour mieux se réveiller après quoi il tourna la tête vers sa baignoire en entendant le léger clapotis qui en venait. Il retint de justesse un hurlement en sursautant lorsqu'il vit son ami qui lui se mit à rire aux éclats. Watson eut le réflexe intéressant -qui n'échappa évidemment pas à Holmes- de plaquer ses deux mains contre son épaule droite.

« Bon sang Holmes! Puis-je savoir ce que vous faites ici?!

- Cela ne se voit pas? Je profite d'un bain.

- Ça, je le vois! Depuis quand entrez-vous dans ma chambre et dans ma salle de bain pendant mon sommeil? Vous auriez pu attendre mon réveil! Maintenant allez-vous-en, je dois me préparer pour aller travailler.

- Il y a largement assez de place pour deux. »

Watson lança un regard noir à Holmes qui le gratifiait d'un large sourire, amusé de ses réactions.

« Je ne suis pas d'humeur à plaisanter Holmes.

- Mais ce n'est pas une plaisanterie. »

Holmes fixa longuement son ami qui semblait commencer à perdre patience. Celui-ci n'aimait pas du tout le ton solennel dans la voix du détective.

« Vous n'êtes pas sérieux? »

Holmes haussa les épaules, fixant toujours le médecin en face de lui qui gardait les mains sur son épaule.

« C'est hors de question! Maintenant ayez l'obligeance de sortir d'ici.

- Comme vous voudrez. »

Holmes se leva au moment même où Watson ferma les yeux pour ensuite lui tourner le dos. Il entendait les gouttes d'eau tomber du corps de son ami pour s'écraser à terre dans un bruit irrégulier. N'entendant pas ses pas, il s'impatienta.

« Qu'est-ce que vous attendez? Sortez d'ici!

- Je peux vous retourner la même question. »

Watson soupira d'exaspération, il commençait à ressentir un certain malaise à l'imaginer en tenue d'Adam dans son dos.

« Quoi encore?!

- Vous perdez votre sang froid.

- Je ne suis pas du matin et de plus, vous m'ennuyez Holmes, allez-vous-en!

- Vous êtes mal à l'aise?

- Pas le moins du monde, partez! »

Le rire amusé de Holmes résonna dans la pièce avant qu'il ne se remette à parler.

« Vous ne cesserez jamais de m'étonner Watson. Je n'arrive pas à le croire… vous, un ancien militaire, un médecin, vous n'arrivez pas à regarder en face un homme nu? »

Watson poussa un grognement d'agacement et d'exaspération mêlés.

« Avoir été militaire et être médecin ne veut pas dire que je désire être exposé continuellement à la nudité. Jusqu'à preuve du contraire, je ne suis plus militaire et je ne suis pas non plus dans mes heures de travail.

- Je le sais mais dans ce cas-là, je devrais sentir uniquement de l'indifférence dans votre voix et vos gestes. Au lieu de cela, c'est de la gêne que je perçois.

- Holmes arrêtez ça. Vous savez très bien que je déteste quand vous faites ce genre de choses.

- Peut-être que le problème ne vient pas de la situation dans laquelle vous êtes mais… de la personne à laquelle vous êtes confronté…

- Holmes… cela suffit… sortez! »

Watson entendit son ami faire quelques pas, mais pas en direction de la porte comme il l'espérait.

« Ne vous approchez pas de moi… »

Watson se mordit la langue en se traitant de sombre imbécile à la seconde où il eut dit ces mots. Il savait pourtant que Holmes aimait à prendre tous ses dires et toutes ses mises en garde comme des défis. Le médecin eut la confirmation de ses craintes en le sentant approcher dans son dos. Il ferma les yeux en serrant les dents lorsqu'il sentit la peau mouillée du torse de son ami se coller à celle de son dos. Il ne put s'empêcher de trembler au contact de l'eau qui s'était rafraîchie mais aussi de la peau appuyée contre la sienne. Le cœur de Watson rata un battement lorsqu'il sentit les bras humides de Holmes encercler son corps alors que ses lèvres se collaient à son oreille pour lui murmurer quelques mots.

« Je vous trouble ou je vous fais peur? »

À la sensation du souffle de Holmes contre son oreille et son cou, Watson ne put cacher la chair de poule qui commençait à le recouvrir. Il sentit son ami sourire, comme s'il avait eu une réponse muette à sa question.

« Holmes… pourriez-vous avoir l'obligeance de vous décoller de moi et de partir maintenant? »

Le détective le lâcha, se décollant légèrement de lui pour ensuite le forcer à se retourner et lui faire face, collant de nouveau son corps au sien. Watson, lui, ferma les yeux encore une fois durant quelques secondes, priant toutes les divinités pour que tout ceci ne soit d'un cauchemar dont il se réveillerait rapidement. Lorsqu'il croisa de nouveau le regard de Holmes, celui-ci lui souriait étrangement.

« Baissez les yeux.

- Je vous demande pardon? »

Watson sentit le rouge lui monter aux joues sous la demande complètement folle et dénuée de sens commun que Holmes lui faisait.

« Watson, ne m'obligez pas à vous faire mettre à genoux. Vous savez très bien que j'en suis capable et que j'en ai la force. »

Le médecin déglutit avec difficulté en fermant les yeux pour ensuite les rouvrir et les baisser lentement sur le corps de son ami. Son regard suivit son cou, ses pectoraux, son ventre ferme et musclé, son nombril, puis enfin, au moment qu'il appréhendait le plus, ses yeux tombèrent sur une serviette blanche nouée autour de ses reins. Watson ne put retenir un soupir de soulagement alors que son ami lui tapotait l'épaule en ricanant.

« Mais pour quel genre de vicieux pervers me prenez vous? Vous êtes mon ami Watson et je ne suis pas qu'un vulgaire voyeur. Je ne pensais pas que vous prendriez tant la chose au sérieux, vous semblez tétanisé, mon jeu d'acteur doit être époustouflant. »

Le médecin regardait Holmes sans rien dire alors que celui-ci semblait s'empêcher de rire trop fort devant ses réactions qu'il trouvait sûrement hilarantes.

« Ressaisissez-vous Watson, ce n'était qu'une plaisanterie. De mauvais goût, je vous l'accorde mais depuis le temps, vous devriez vous y être habitué… je n'arrive pas à croire que vous y ayez cru une seconde. »

Watson le regardait toujours en silence. Holmes lui souriait à présent, son sourire ne semblait pas moqueur cette fois, juste doux. Le médecin le vit poser une main sur les siennes toujours plaquées contre son épaule, pour les serrer doucement.

« Je ne pourrai jamais vous blesser, vous obliger à faire quelque chose que vous ne désirez pas et encore moins vous faire du mal. »

Watson hocha la tête brièvement en signe de réponse. Cela suffit à Holmes qui lâcha ses mains pour prendre ses affaires et sortir de la pièce sous le regard de son ami. Watson sursauta en entendant un hurlement d'horreur poussé par Mrs Hudson qui avait sûrement dû croiser le détective dans le couloir car celui-ci n'avait évidemment pas pris le temps de se rhabiller avant de sortir.

La journée du médecin se passa tranquillement, bien qu'à plusieurs reprises, il se trouva de nouveau troublé en repensant à « l'incident » du matin même, appréhendant le moment où il remonterait dans leur appartement. Lorsque ce fut le cas, Holmes semblait faire comme si de rien n'était, ce qui le soulagea énormément. La nuit avançait tranquillement alors qu'ils étaient dans leur salle de vie. Watson écrivait ses notes alors que Holmes, lui, regardait le feu crépitant, plongé dans ses pensées.

« Vous rappelez-vous de notre rencontre? »

Watson quitta son ouvrage pour relever les yeux. Il remarqua que son ami l'observait avec un certain intérêt qui ne le rassurait pas.

« Oui, bien sûr que je m'en souviens.

- Décrivez-la moi alors.

- Et bien… je vous ai vu sortir d'une pièce sombre en vous auto-félicitant de la réussite d'une quelconque expérience farfelue qui incluait du sang car votre chemise en était recouverte. Lorsque je vous ai salué, vous m'avez dit « Je vois que vous revenez d'Afghanistan ». J'ai tout de suite été époustouflé par votre sens de l'observation. Je pense que cela a suscité votre intérêt car nous avons discuté ensemble et que par la suite, dans la journée, vous m'avez invité à vivre avec vous. »

Holmes lui sourit, restant silencieux comme s'il attendait une parole de plus.

« Pourquoi me posez vous cette question soudainement?

- Savez-vous comment j'ai deviné cela?

- Non, je l'ignore.

- Je vous passerai les détails de l'analyse de votre tenue et de votre conduite en me plongeant immédiatement dans le vif du sujet. La pluie allait arriver quelques heures plus tard, je le savais : l'air changeait, mais vous aussi, vous le saviez. Vous vous êtes touché l'épaule d'un air douloureux comme un homme qui aurait des rhumatismes mais vous étiez trop jeune pour en avoir à un tel point, un jeune homme d'à peine une vingtaine d'années, cela ne se peut pas ou en de très rares cas.

- Mais cela aurait pu l'être.

- Non, impossible.

- Pourquoi cela? »

Watson sentit Holmes prendre l'une de ses mains dans les siennes, caressant presque ses doigts du bout des siens.

« Vos mains. Elles sont beaucoup trop belles, trop parfaites. »

Le médecin sentit le sang lui monter aux joues ainsi qu'un pincement au cœur aux dires de son ami. Il tenta de lui répondre, balbutiant presque.

« Je ne vois pas le rapport…

- Voyons Watson, vous êtes médecin. Vous savez parfaitement que les rhumatismes s'attaquent en premier aux mains et déforment les articulations des doigts. Les vôtres étaient -et sont toujours- trop fines pour que vous soyez atteint de rhumatismes. Cela ne laissait qu'une solution logique. Une blessure de guerre. Une cicatrice sur votre épaule droite. C'était la guerre, vous étiez en âge d'être en service militaire donc d'être expatrié de force sur le champ de bataille où vous avez été blessé. Un tir de balle, n'ai-je pas raison? »

Watson garda sa main dans celles de Holmes. Le médecin hocha la tête à l'intention de son ami avec qui il échangeait un regard.

« Vous aviez failli en mourir, c'est pour cela que l'on vous a rapatrié en Angleterre pour vous soigner, sinon vous auriez succombé à une infection. Hélas, le mal était déjà fait bien qu'il fut limité. Votre muscle, l'os de votre épaule et de votre clavicule ont été touchés, ce qui rend tout effort de ce bras douloureux. C'est aussi cette blessure qui vous fait ressentir les changements de temps. Chaque fois que la météo va changer, vous vous touchez cette épaule en la roulant légèrement. »

Holmes s'arrêta quelques secondes avant de reprendre, sa voix semblait s'assombrir.

« Vous avez dû souffrir le martyr lorsque vous deviez me soutenir, me porter, même lutter contre moi. »

Watson serra sa main autour d'une de celles de son ami tout en lui répondant.

« Croyez bien que j'avais si peur et que j'étais si inquiet que je ne sentais même plus la douleur. »

Les deux hommes échangèrent un léger sourire douloureux avant que Holmes lâche la main de Watson pour prendre sa pipe et commencer à la fumer en lui adressant de nouveau un regard. Lorsqu'il se mit à parler, sa voix avait retrouvé son air enjoué.

« J'ai peut-être deviné sa présence mais jamais je n'ai pu la voir, il serait peut-être temps que vous me la montriez.

- Maintenant?

- Oui, maintenant. »

Watson hésita un moment avant de reprendre la parole.

« Je n'aime pas l'exposer.

- Ah ça! C'est bien ce que j'ai cru comprendre. Ce matin, vous avez eu le réflexe de la cacher lorsque vous m'avez vu. Oui, j'ai remarqué ce geste dont vous n'aviez peut-être même pas conscience. Malheureusement, je n'ai pas pu en voir ne serait-ce qu'un millimètre durant une seconde. Je voudrais vérifier s'il y a vraiment de quoi en avoir honte à ce point. Montrez-la moi.

- Je n'en ai pas réellement envie maintenant, voyez-vous… »

Holmes laissa échapper un ricanement à l'intention de son ami.

« Watson, soit vous me montrez cette cicatrice de votre plein gré, soit je prendrai un malin plaisir à arracher votre pauvre chemise et vous attacher avec ses lambeaux.

- Vous n'oseriez jamais.

- Oh ne me tentez pas… »

En voyant la lueur et l'expression étrangement malsaine sur le visage et dans les yeux du détective, Watson sut qu'il était sérieux. Il hésita encore une fois avant d'enlever sa veste puis de porter les mains à son cou pour défaire sa cravate sous les yeux attentifs de Holmes qui le regardait faire sans broncher. Il commençait à ressentir un certain malaise à force de sentir le regard perçant du logicien épier chacun de ses mouvements. Il défit les premiers boutons de son gilet avant d'en ouvrir quelques uns de sa chemise. Il tira dessus vers son épaule pour dévoiler sa cicatrice aux yeux de son ami sans oser lui adresser un regard. Holmes, lui, se contenta de pousser un profond soupir. Il se leva de son fauteuil pour se planter sur ses jambes en face de Watson en lui faisant signe de se lever. Celui-ci s'exécuta, interloqué, la main à présent posée sur sa cicatrice pour la cacher par pur réflexe alors que ses habits, eux, avaient glissés sur elle en la dissimulant. Il sursauta presque en sentant une poigne puissante attraper son avant bras pour le dégager de son torse. Watson sentit ensuite les mains de Holmes défaire le reste des boutons de son gilet, sa pipe toujours serrée entre ses dents. Il s'attaqua ensuite à sa chemise sans que le médecin ne puisse riposter, tirant dessus pour la sortir de son pantalon pour ensuite défaire les boutons encore fermés. Watson frissonna presque en sentant les mains chaudes et puissantes se poser sur la peau de son torse, montant sur ses épaules pour ensuite faire glisser sa chemise le long de ses bras dans un geste devenu doux. Holmes le regarda dans les yeux en lui adressant un sourire en coin.

« Voilà qui est mieux. »

Le détective baissa ensuite les yeux pour voir la cicatrice. C'était une marque circulaire rose pâle, irrégulière, d'une dizaine de centimètres de diamètre. Quelques craquements de la peau formaient des lignes irrégulières autour de l'ancienne blessure, lui donnant l'air plus grande qu'elle ne l'était réellement. En son centre, une marque plus profonde trahissait l'ancienne existence de l'orifice d'entrée d'une balle. Holmes passa ses doigts sur la peau sensible pour sentir son irrégularité lui courir sous les doigts. Il retint un sourire en notant au passage que ce geste eut pour effet de donner la chair de poule à son ami.

« Il n'y a pas de quoi avoir honte, ce n'est pas une atroce cicatrice qui vous aurait défiguré. De plus, vous devriez en être fier, vous l'avez eu en combattant au front pour servir votre pays, vous aviez le courage de faire face à l'ennemi au péril de votre vie. Je préfère vous voir en vie avec une cicatrice que mort avec une blessure ou rien du tout.

- Si vous le dites.

- Je l'affirme même! Fascinante ces choses que sont les cicatrices. Sans la capacité de les produire, nous serions certainement déjà tous morts. Sûrement l'une des plus belles merveilles de notre chère mère nature. Elle prouve que vous avez une histoire mais encore plus important, que vous y avez survécu. D'ailleurs, douce ironie, la peau d'une cicatrice est bien plus résistante qu'une peau normale. C'est assez… poétique, je trouve. Mais aussi véridique du côté médical, est-ce que je me trompe docteur? »

Holmes adressa un regard suivi d'un sourire complice à son ami qui y répondit.

« Non, vous avez effectivement raison. »

Le détective baissa de nouveau les yeux pour exercer une pression sur l'ancienne blessure du bout des doigts, curieux de voir la réaction de son ami.

« Est-ce douloureux?

- Pas plus que si vous appuyez sur mon autre épaule. Ce n'est que lors d'efforts conséquents que je ressens une douleur. Le muscle a été sectionné, il s'est reconstruit comme il a pu. Je suis plus en proie à des foulures et des déchirures musculaires. Heureusement, cela n'est pas chose fréquente.

- Je vois. »

Tout en l'écoutant parler, Holmes garda ses yeux plantés dans les siens. Il avait cessé la pression sur la cicatrice pour commencer à caresser la peau rosée du doigt, suivant sa forme circulaire en constatant avec amusement qu'encore une fois, cette action avait eu pour effet de donner la chair de poule à Watson. Celui-ci tentait de cacher le trouble et la gêne que les actions de son ami engendraient chez lui en essayant de parler comme si de rien n'était mais il ne put faire mine d'ignorer longtemps ses gestes étranges. Il était dans un tel état de malaise qu'il n'arrivait plus à le regarder dans les yeux. Il essaya de porter son attention sur autre chose, en vain. Néanmoins, il pouvait sentir la fraîcheur continue sur sa peau lui donner petit à petit une sensation de froid mordant, le faisant presque imperceptiblement trembler. Il eut rapidement la sensation de l'autre main douce et chaude de Holmes se poser contre son torse pour sentir son cœur battre. Le détective sourit encore une fois en notant la vitesse et la force des battements dans la poitrine. Tout en entretenant le silence pesant qui s'était installé entre eux durant les dernières minutes, Holmes saisit presque avec douceur les pans de la chemise pour commencer à la refermer lentement, bouton après bouton. Watson, lui se dépêcha de faire de même avec son gilet alors que son ami s'éloignait de lui pour aller se rasseoir dans son fauteuil.

Après quelques minutes, Holmes prit la parole pour repartir dans une conversation quelconque jusque tard dans la nuit après quoi ils se séparèrent pour entrer dans leurs chambres respectives.

Le lendemain était un samedi, ils passèrent donc la journée ensemble. Le temps s'était considérablement rafraîchi et Watson s'en trouvait obligé de rester debout en face du feu de la cheminée. Holmes, qui l'observait faire depuis un moment, finit par se lever pour se rapprocher de lui. Sans prévenir, il lui attrapa une main.

« Mais vous êtes gelé!

- Il neige dehors, il est normal que j'ai froid.

- Je trouve qu'il fait frais, sans plus. Sûrement un avantage à avoir du sang Écossais, l'hiver est rude dans ce pays. Vous, n'ayant rien de plus que du sang Londonien dans vos veines, il doit être normal que vous soyez sensible au froid. »

Watson ignora la remarque vexante. Il savait que s'il répondait, leurs sangs respectifs finiraient par se réveiller et que cela dégénérerait en une nouvelle guerre inutile. Il sentit Holmes lâcher sa main après quelques secondes. Celui-ci retira de ses épaules le manteau usé qu'il aimait à porter pour le poser sur celles de Watson qui tenta vainement de l'en empêcher, protestant en disant qu'il n'avait pas froid à ce point et qu'il était inutile qu'il lui prenne son manteau mais Holmes insista et finit par gagner encore une fois. Il serra le vêtement autour de son ami qui, lui, savourait en silence la douce chaleur du tissu ainsi que celle que le corps de Holmes avait laissé à l'intérieur. Watson regarda, désorienté, Holmes prendre ses mains dans les siennes, les approcher de son visage pour ensuite y souffler de l'air chaud en même temps qu'il les frottait pour les réchauffer. Le médecin sentit une chaleur grossir dans sa poitrine et dans son ventre au fil des secondes en le voyant s'occuper de lui d'une telle manière. Watson resserra ses doigts sur ceux de Holmes qui releva les yeux à ce contact. Le médecin laissa son index caresser les lèvres de son ami qui approfondit l'étreinte de leurs mains.

Soudain quelques petits coups secs sur la porte les fit sursauter. Ils eurent tous deux le réflexe de se lâcher et de s'éloigner légèrement l'un de l'autre pour se tenir côte à côte en attendant de voir la porte s'ouvrir. Lorsque la personne importune la passa, Watson agrippa de toutes ses forces la main de Holmes à ses côtés. Il tentait de garder un air neutre en voyant que la personne en question était tout simplement Mary. Le détective bougea pour se placer légèrement devant son ami comme pour le protéger d'une attaque imminente. Il garda en arrière la main que Watson serrait pour qu'il puisse garder sa prise en toute discrétion. La jeune femme, elle, souriait aux deux hommes en face d'elle.

« Bonjour Messieurs. »

Un silence de quelques secondes prit place durant lequel Holmes dut réveiller Watson de sa torpeur en tirant un coup sec sur son bras.

« Bonjour…

- Je tenais juste à savoir comment vous vous portiez. Je vois que j'avais bien plus raison que je ne le pensais en disant que lorsque nous nous reverrions, nous pourrions parler ensemble de nos compagnons respectifs. »

Watson ne comprit pas tout de suite ce que son ancienne fiancée voulait dire jusqu'à ce que le regard de la jeune femme dérive du sien pour se poser sur Holmes durant une seconde. Il sentit le rouge lui monter aux joues alors qu'il vit le détective et Mary afficher un léger sourire.

« Que…? Non! Non, ce n'est pas ce que vous croyez nous ne…

- Ne vous inquiétez pas John, c'est très bien ainsi. Je suis heureuse de voir que vous vous portez bien. J'ai rencontré un homme charmant il y a peu, je tenais à vous en faire part en prenant de vos nouvelles. »

Watson sentit son cœur se serrer douloureusement aux dires de Mary. Il resserra sa main autour de celle de Holmes en serrant les dents pour tenter un sourire qui finit en rictus. Le logicien lança un regard à son ami. Il put aisément voir le désespoir et la douleur que Watson ressentait mais tentait de cacher. Le détective serra lui aussi un peu plus sa main autour de la sienne pour l'aider à tenir.

« Vous avez l'air changé vous aussi Holmes. Vous semblez en meilleure forme qu'à notre rencontre.

- Watson est un excellent médecin, il s'occupe de moi à la perfection.

- Je vois cela.

- Il m'aide en ce moment à traverser une période assez difficile.

- Ah oui?

- Oui, dites-lui Watson. »

Le médecin ne répondit rien, il semblait retombé dans sa rêverie.

« Watson… »

Holmes tourna le visage vers son ami qui semblait toujours perdu, ne sachant quoi répondre.

« Watson! »

L'intéressé réagit enfin en sentant Holmes tirer encore une fois un coup sec sur son bras. Le détective lui fit un léger signe de la tête et du regard en direction de Mary.

« Oh… oui, oui c'est vrai… il y a maintenant environ deux mois, nous avons décidé qu'il était temps que Holmes commence une désintoxication sous ma supervision. Je vous avais déjà parlé de ses problèmes de dépendances au début de sa thérapie. Ce ne sont plus que de mauvais souvenirs maintenant.

- C'est merveilleux comme nouvelle.

- Oui, effectivement.

- Qu'est-ce qui vous a poussé à accepter monsieur Holmes? Vous ne vous aimiez pas lorsque vous preniez ce genre de substance?

- Au contraire! Moi je m'adorais, cs sont les autres qui avaient un problème. »

Mary laissa échapper un rire à la réflexion de Holmes, vite suivi par celui de Watson, plus discret. Le détective, lui, ne laissa paraître qu'un léger sourire de politesse.

« Bien… j'ai été très heureuse de vous revoir. Il faut que je parte maintenant, à bientôt, je l'espère. »

La jeune femme leur adressa un dernier sourire soulagé avant de se retirer en fermant la porte derrière elle. À peine l'eut-elle passé que Watson ferma les yeux, les sentant picoter dangereusement alors que sa mâchoire inférieure tremblait et qu'il sentait une boule nouer sa gorge. Il rouvrit les yeux en sentant les mains fortes de son ami attraper son visage pour le relever. Sur celui de Holmes, il pouvait lire de l'inquiétude et une certaine empathie. Il sentit encore une fois son cœur se serrer douloureusement en se mordant les lèvres alors que ses yeux ne pouvaient plus retenir ses larmes de douleur qui coulèrent sur ses joues. Watson ferma de nouveau ses paupières, n'osant affronter le regard de son ami, honteux de se laisser aller ainsi. Il sentit les pouces de Holmes essuyer ses larmes au fur et à mesure qu'elles coulaient. Le médecin sentit sa douleur s'estomper l'espace d'une seconde lorsqu'il eut la sensation que son ami l'attirait contre lui en lui allongeant la tête sur son épaule.

Watson lui répondit en serrant de toutes ses forces son corps dans ses bras, laissant aller ses larmes et ses sanglots, tandis que son ami lui rendait son étreinte tout en caressant tendrement ses cheveux pour le calmer. Au fil des minutes, Watson sentit sa peine et sa douleur s'alléger petit à petit. Holmes se décolla légèrement de lui pour observer son visage, un bras encerclant toujours son corps. De son autre main, il caressa sa joue pour en essuyer le sillon de larmes qui s'y trouvait, la glissant ensuite dans son cou pour poser un léger baiser sur sa pommette rougie et réchauffée par les pleurs, où coulait une nouvelle goutte d'eau salée dont la course fut stoppée par les lèvres du détective. Ils échangèrent un regard quelques secondes, après quoi Watson resserra encore une fois ses bras autour du corps de son ami en enfonçant son visage dans le torse large et rassurant qui lui faisait face. Quelques minutes passèrent encore avant qu'il ne lâche Holmes, cette fois-ci complètement calmé. Il chercha ensuite à concentrer son esprit sur autre chose que la visite qu'ils avaient eu.

Bien que la soirée avançait calmement, Holmes voyait parfaitement la douleur que Watson avait au fond des yeux. Il tenta de le distraire en lui parlant de tout et de rien, en vain. Par lassitude de rester sur son fauteuil, il finit par se lever pour ensuite se rasseoir par terre contre celui-ci, allumant sa pipe, se passant ensuite la main dans les cheveux. Il ne pouvait s'empêcher de ressentir un léger soupçon d'inquiétude pour son ami qui, malgré son sourire, gardait un air sombre. Watson, lui aussi se leva et s'assit à terre aux côtés du détective. Il laissa sa tête se poser contre l'épaule de Holmes en fermant les yeux quelques minutes qui passèrent en silence.

« Holmes… »

L'interpellé tourna la tête vers son ami qui rouvrit les yeux, posant ensuite son menton contre l'épaule de Holmes pour pouvoir le regarder dans les yeux.

« Jouez moi un lieder de Mendelssohn. »

Holmes hocha brièvement la tête. Il se leva pour aller prendre son violon, son archet ainsi qu'une couverture qu'il avait gardé près de leur peau de tigre même si cela faisait maintenant longtemps qu'il ne s'endormait plus dessus. Il revint ensuite à sa place initiale pour l'enrouler autour de son ami et de lui-même, ce qui fit sourire le médecin, touché de cette attention. Bien qu'il avait toujours le manteau de Holmes sur lui, la nuit était devenue encore plus fraîche que l'après-midi et il était vrai qu'il commençait à sentir de nouveau une légère sensation de froid.

Watson regarda Holmes prendre son Stradivarius pour le caler contre son cou et coller sa joue contre le bois ambré. Il posa ensuite avec délicatesse son archet et ses doigts sur les cordes de l'instrument puis ferma les yeux. Après cela, une musique douce et fluide emplit la pièce pour la réchauffer un peu plus. Watson buvait religieusement chaque note aussi parfaite que celle qui la précédait. Il sentit plusieurs fois un frisson le parcourir et la chair de poule apparaître sur sa peau à l'entente de la douce musique que son ami mettait du cœur à jouer. Ses paupières restaient closes, son visage parfois complètement détendu. D'autres fois, ses yeux se plissaient, ses sourcils se relevaient ou ses lèvres bougeaient comme pour former des paroles qui restaient muettes alors qu'il vivait chaque note qu'il jouait.

Pendant longtemps, Watson avait cru que Holmes ne savait pas se servir du violon et qu'il torturait par plaisir l'instrument, jusqu'à ce qu'il le surprenne à jouer des notes presque aussi douces que celles qu'il entendait en ce moment même. Le médecin soupira en sentant son cœur et son âme s'apaiser au fil des notes, lui faisant oublier tout ce qu'il pouvait y avoir sur terre, tout à l'exception de Holmes et lui-même. Il ferma les yeux puis posa sa joue contre l'épaule mouvante de son ami, se laissant bercer par les notes du lieder que Holmes lui consacrait.


Voilà pour le chapitre huit !

J'avais promit qu'il serait plus long ^^ ! J'ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce chapitre et j'espère qu'il vous plaira. Le développement se fait en même temps rapidement en même temps lentement, je sais, c'est bizarre mais je trouve ça crédible... non ? C'est pas grave x').

Merci d'avance de votre lecture et de vos avis :) !