« Gabrielle… »

Cette voix… Elle ne la connaissait que trop bien. Cette façon si douce de prononcer son nom… ces intonations lui donnant envie qu'il ne cesse de l'appeler encore et encore… Mais cette fois là ces sons bien aimées étaient teintées de souffrance, de suppliques aux couleurs du sang et de l'enfer…

« S'il te plait… je n'en peux plus… s'il te plait… ça ne peut pas continuer comme ça… »

Une nouvelle fois elle revivait cette scène… Lui… Elle… le brasier qui les encerclait, linceul brulant menaçant de s'abattre sur eux à tout moment… Et la mort… Tout autour… Jusqu'à dans ses yeux or ayant perdus tout leur éclat… les larmes, innombrables, coulant des siens, nouant sa gorge, étouffant son souffle, écrasant son cœur qui refusait obstinément l'issue inéluctable à ce spectacle morbide…

« Je t'en conjure… tue moi… Gabrielle… »

Ces paroles, tel un couperet, sentence impitoyable, la replongeait dans cette même terreur, ce même désespoir…chaque fois… Comme si la scène se déroulait pour la première fois… Il était là, si proche et pourtant si loin… Vivant mais pourtant déjà un peu mort… Souriant tristement, son âme moribonde la poignardant d'un dernier sursaut d'existence, la mettant au supplice… Puis l'irréparable…

« »

Gabrielle se redressa en sursaut, l'écho de son hurlement passé se mêlant à celui qu'il l'extirpait de ce maudit cauchemar. Le souffle court, elle haletait, agrippant désespérément dans ses mains les draps blancs recouvrant son corps tremblant et trempé de sueur, telle une bouée lui permettant de se raccrocher à la réalité. Ses yeux grands ouverts se réhabituaient peu à peu à l obscurité qu'elle scrutait nerveusement, déglutissant difficilement en tentant de calmer sa respiration. Bientôt elle commença à reconnaitre la chambre d'hôtel dans laquelle elle logeait, la réalité chassant le songe trop réel qui la plongeait chaque nuit dans les tréfonds du désespoir… Lentement, son souffle s'apaisa et elle desserra ses mains endoloris, retrouvant son calme. Elle referma ses paupières lourdes de fatigue et se laisser tomber en arrière, exténuée, se concentrant sur sa respiration qui finissait de revenir à la normale. Elle avait l'impression de ne plus avoir la moindre force, aussi bien physiquement que mentalement. Ce songe l'aspirait irrémédiablement vers l'enfer, chaque nuit, la laissant brisée et meurtrie comme au premier jour à chaque réveil. Elle aurait tout donné pour pouvoir s'assoupir un peu afin de retrouver quelques forces, mais hélas, comme bien souvent, elle entendait déjà des pas précipités dans le couloir se diriger vers sa porte. Son cri ne passait que rarement inaperçu… Il allait lui falloir changer de lieux de résidence incessamment, de toute manière…

La jeune femme exténuée couvrit ses yeux de son bras droit, attendant le bruit sourd qui n'allait pas tarder à raisonner contre la porte, le gérant de l'hôtel ayant été sans nul doute déjà contacté par ses voisins de pallier. Et effectivement, quelqu'un commença à taper à la porte de petits coups secs précipités, l'interpellant d'une vois anxieuse au travers du bois.

« Mademoiselle… Mademoiselle, tout va bien ? Nous avons entendu un cri, vous allez bien ? Mademoiselle ? »

Gabrielle demeura quelques instants encore allongée sur le lit, cherchant à tâtons la bouteille d eau minérale se trouvant sur la table de chevet. Elle s en saisit, se redressant lentement, chassant les draps d'un geste sec. Elle se redressa, avançant de quelques pas sans prêter garde au vertige troublant sa vue, ouvrant la bouteille d'un coup de dent avant d'en avaler quelques gorgée. Elle se dirigea vers la porte, remettant rapidement de l'ordre dans ses longs cheveux libres, admirant, sarcastique, le reflet désolant que lui renvoyait sournoisement le miroir près de l'entrée. Se ne serait certainement pas ce matin encore qu'elle parviendrait à avoir une mine reposée au réveil… Soupirant légèrement, la jeune femme ouvrit le verrou, ouvrant la porte derrière la quelle se trouvait toujours l'employé zélé n'ayant pas un instant cessé de harceler la cloison mobile.

La lumière morne du couloir la fit cligner des yeux, mais elle mit un point d'honneur à afficher un sourire radieux au jeune homme se trouvant sur le palier. Il demeura quelques instants figé, la main suspendue dans le vide, la fixant l'air un peu hébété. Elle aurait du enfiler un peignoir au lieu de présenter en t shirt et boxer noir… Cependant c'était une stratégie ayant largement fait ses preuves : l'embarra lui garantissait un minimum de question. Devant le silence persistant de l'homme, Gabrielle pris la parole, affichant un air légèrement inquiet et confus.

« Pardon, monsieur, je vous ai fait vous déplacer pour rien… C'est parce que j'ai crié, n'est ce pas ? Je m'en excuse profondément, j'ai parfois tellement peur quand je voyage toute seule… »

L'employé la dévisagea, muet, les joues rougissant progressivement. Les êtres humains étaient parfois si facilement prévisible… Il finit par se reprendre, bafouillant en se grattant l'arrière du crâne, touchant dans embarras non feint…

« Ah, non, se n'est rien, ne vous inquiétez pas, mademoiselle. L'important est que vous n'ayez rien de grave. Il est vrai que se trouver seule dans une aussi grande ville peut être effrayant pour une jeune femme telle que vous… »

Telle que vous … Pauvre jeune homme, s'il savait. Elle encra un large sourire sur ses lèvres, s'inclinant légèrement en guise d'excuse.

« Merci de votre compréhension, et encore pardon pour le dérangement. Je veillerai à ce que cela ne se reproduise plus. Je vous laisse sur ce, un peu d'eau fraiche chassera mes peurs. »

« Ou…oui. Ne vous inquiétez pas. Bonne journée, Mademoiselle !... »

Sans plus attendre elle referma la porte, restant aux aguets quelques instants, attendant d'être certaine que l'employé s'était en allé, écoutant ses pas pressés s'éloigner dans le couloir. Quand le silence fut retombé dans l'étage, Gabrielle se retourna, s'adossant lourdement à la porte avant de se laisser glisser au sol, sans force. Elle déboucha une nouvelle fois la bouteille qu'elle n'avait pas lâché durant tout ce temps, la portant à ses lèvres afin d'en boire le contenu désaltérant. Elle clos ses paupières, laissant aller sa tête contre la porte froide, respirant calmement afin de rassembler ses émotions confuses. Il allait donc lui falloir trouver un nouvel endroit pour dormir. Et faire face, sans nul doute possible, à un nouvel assaut d'adversaires. Il lui fallait bouger, dans tous les cas. Et rapidement. Elle n'avait pas besoin d'ouvrir les yeux pour sentir la présence du médium l'observant depuis la carafe d'eau posée dans la pièce à vivre. Elle n'était pas chanceuse sur ce coup là. Un médium usant de l'eau était une menace à laquelle elle ne pouvait échapper, vu sa situation.

Deux possibilités s'offraient dès lors, logiquement, à elle. Trouver le propriétaire de ce médium et le détruire. Ou bien trouver le propriétaire et s'en faire un allier. Hélas bien que la seconde possibilité étant sans hésitation celle qu'elle aurait aimé pouvoir choisir, la nature même des propriétaires de médium la lui rendait quasi inaccessible. En effet ces individus, nommés « pantins », possédaient pour la plus part ce qu'elle aimait appeler une « âme assoupie ». Ils étaient apparemment dénués de sentiments, d'émotions, ne faisant qu'obéir mécaniquement aux ordres de leur maitre (dans le cas présent, une association diverse cherchant à prendre le pouvoir en enrôlant ou détruisant les contractants). Cependant Gabrielle avait horreur de cette façon de considérer ces individus capable de repérer, ou d'espionner plutôt, le monde grâce à cette forme bleutée nommée médium. En effet, malgré les apparences, elle ne pouvait s'empêcher de rester persuader qu'ils conservaient leur âme, enfouit au plus profond d'eux même. Il suffirait, dès lors, de les aider, de les ré éduquer afin qu'ils en reprennent possession…

Néanmoins, le moment était mal choisit pour refaire le monde. Les faits présents étaient simples. Le propriétaire de ce médium qui la suivait depuis la veille était un danger réel. Sa présence prouvait qu'elle n'allait pas tarder à recevoir de la visite, et certainement pas de courtoisie hélas ! Sans plus attendre, la jeune femme se releva, bien décidée à se tenir prête pour cette nouvelle rencontre en perspective. Elle retourna dans la pièce centrale, se saisissant de vêtements propres dans sa valise. Il lui fallait du pratique. Un jeans clairet un pull en V couleur sable satisferait largement ce critère qui régissait trop souvent à son gout sa vie de contractante…

Gabrielle se dirigea vers la salle de bain et, avant de fermer la porte, se retourna vers la carafe ou trônait toujours le médium à la douce lueur bleu, le saluant d'un signe de main en lui adressant un clin d'œil espiègle. Puis elle referma la porte, la forme immatérielle disparaissant alors que le silence retombait dans la pièce vide…