Elle était épuisée… Non pas physiquement, car tout cela n'avait rien d'extraordinaire pour une personne de sa nature ayant subi les expériences qu'elle avait traversées depuis son éveil… Mais elle avait l'impression que son âme était assoupie alors qu'elle rentrait une nouvelle fois d'une mission meurtrière… Elle avait l'impression que l'on avait déposé une cloche hermétique par-dessus ses émotions, les rendant flous et lointains, comme auparavant…
Quant elle était devenue pactisante, elle avait traversé une longue période durant laquelle cette sensation désagréable ne l'avait pas quitté un instant. Elle avait vu son âme devenir un mécanisme logique repoussant tout ce qui faisait sa personnalité d'autrefois. Il lui avait fallut du temps… Du temps, de la volonté, et sa patiente… sa bienveillance et son sourire… à lui… lui à qui elle avait du ôter la vie malgré tout ce qu'il avait fait pour elle et ses sentiments à son égards… L'existence des pactisants lui paraissait n'être qu'une longue et douloureuse compensation qu'ils ne cessaient de payer pour leurs pouvoirs hors du commun…
La jeune femme était rentrée de mission à l'aube, se faufilant, fugitive, jusqu'à son nouveau lieu de vie. L'appartement qu'elle occupait à présent était petit et vétuste, mais l'immeuble se trouvait dans un quartier paisible et il y régnait une animation constante l'aidant un peu à reprendre ses esprits. En passant la porte, Gabrielle la referma, se laissant aller contre le bois froid, les yeux perdus dans le vague, serrant et desserrant entre ses longs doigts fins la bouteille d'eau qu'elle avait eut à vider un peu plus tôt pour avoir utiliser ses pouvoirs. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas eut à boire autant, de si bonne heure et aussi régulièrement… Ses reins n'allaient certainement pas apprécier ce rythme effréné…
Laissant échapper un profond soupire, la jeune femme se décolla finalement de la porte, ôtant d'un geste rapide ses chaussures montantes, passant par-dessus sa tête son t shirt sombre et moulant, le jetant négligemment au sol. Elle avait un besoin urgent de laver son corps de cette tenace odeur de sang qui donnait la désagréable impression de ne plus vouloir la quitter… Elle pénétra dans l'étroite salle de bain des lieux, continuant à se dévêtir avec une sorte de violence empressée, ouvrant le robinet d'eau chaude. Le pommeau de douche cracha en toussotant une pluie puissante se réchauffant progressivement, jetant déjà sur le miroir ornant le mur une buée de condensation.
La demoiselle se laissa aller sous le jet d'eau brulante, laissant l'onde glisser sur son corps entier, se tenant immobile, les bras le long de son buste, le regard perdu dans la contemplation du carrelage lui faisant face. Elle ferma les paupières, se concentrant sur l'onde bienfaitrice emportant avec elle sa fatigue quand une image revint brutalement à son esprit, fouettant avec violence ses sens jusqu'alors endormis. Elle revit cette même eau qui glissait, enveloppante, à présent sur être, former quelques heures seulement auparavant une sphère implacable autour du visage d'un homme, l'entrainant irrémédiablement vers une mort des plus désagréables. Le dernier regard exorbité et effrayé qu'il lui avait jeté avant de s'éteindre lui ré apparut avec une netteté déconcertante, déclenchant en elle un frisson qui courut tout le long de sa colonne vertébrale... Comme elle le craignait, les missions que lui confiait le Syndicat n'étaient certainement pas toutes d'utilité publique… Celle de cette nuit, pour ne se contenter que de cet exemple, l'avait amené à ôter la vie d'un homme en fuite ayant abandonné la CIA afin de sauver son âme, emportant avec lui le fruit de ses recherches sur la porte des Enfers. Son erreur fut de refuser de les céder au Syndicat qui avait donc décidé de les lui prendre d'une manière plus radicale…
« Pauvre homme… »
Ce murmure lui avait échappé, plus fort qu'elle. Elle demeura encore quelques minutes immobile sous le flot ininterrompu de la douche, tentant progressivement de chasser ces souvenirs gênants et de retrouver son calme. Cependant, une impression des plus désagréables l'étreignait progressivement. En effet, une odeur métallique trop bien connue envahissait, grandissante, son esprit, lui faisant plisser le nez et froncer les sourcils, jusqu'à devenir suffocante. Nauséeuse, Gabrielle rouvrit brusquement les yeux, s'apercevant avec effroi que les parois de la douche étaient recouvertes du liquide vermeil qu'elle ne cessait de faire couler depuis un mois. Prise de court, elle releva la tête, se rendant compte que le sang coulait directement du pommeau la surplombant, se déversant avec une abondance macabre sur son corps entier. Horrifiée, la jeune pactisante s'échappa de la douche d'un bond, tentant sans succès de fermer le flot morbide. Sentant une panique dévorante lui enserrer la gorge, la nouvelle membre du Syndicat se jeta hors de la salle de bain, voulant fuir ce spectacle atroce.
Mais ce qu'elle trouva dans la salle de séjour ne fit qu'accroitre d'avantage sa peur dévorante. La pièce était engloutie par les flammes, une silhouette masculine étendue au sol en son centre, face contre terre, transpercée de longs pics de glace qu'elle ne connaissait que trop bien… Gabrielle senti son corps entier se mettre à trembler en reconnaissant l'homme inerte, ne connaissant que trop bien sa carrure, ses vêtements…
Elle voulu faire volte face, prête à n'importe quoi pour fuir cet enfer, mais elle tomba nez à nez avec une enfant aux longs cheveux à la couleur caramel tâchaient de sang, ses yeux couleurs ténèbres la fixant, semblant refléter les abimes de son âme. La pactisant passa ses mains dans ses cheveux, les agrippant comme pour ne pas céder à la folie alors que la fillette levait avec une lenteur insoutenable son bras gauche, la pointant d'un doigt accusateur.
« … assassin… »
A ce mot les flammes l'entourant se déchainèrent, fondant sur elle tel y troupeau de hyènes bondissant sur sa proie. Un hurlement retenti avec puissance alors qu'elle sentait son corps se faire consumer devant les yeux sans vie de l'enfant toujours debout dans cet enfer, assistant impassible à sa mort…
Brusquement Gabrielle se redressa dans son futon, reprenant une respiration haletante, trempée de sueur, à la fois emprise d'une fièvre foudroyante et d'une impression de froid innommable. Elle balaya l'espace qui l'entourait de son regard hagard, la respiration saccadée, ne parvenant pas immédiatement à chasser les images et les sensations du songe de son être meurtri. La pièce était silencieuse, la lumière du jour bien avancé s'infiltrant au travers des rideaux fermé, éclairant un peu la pénombre qui régnait dans l'espace peu meublé. La pactisante mit quelques instants à s'apaiser, fermant les paupières en se passant une main dans les cheveux, posant l'autre sur son cœur qui ralentissait progressivement sa course effrénée. Elle soupira, exténuée, ramenant ses genoux contre sa poitrine, y déposant son front. Un mois… Cela faisait un mois qu'elle avait du accepter de se joindre au Syndicat… Et cela faisait un mois que ses cauchemars ne faisaient que s'empirer, l'empêchant de se reposer, la mettant de plus en plus sur les nerfs… Elle avait plusieurs fois voulu prendre des somnifères afin de s'assommer, bloquant ainsi les divagations morbides de son cerveau malmené… Mais une personne telle qu'elle ne pouvait assurément pas ce le permettre. C'était bien trop risqué… Il lui fallait pouvoir être réactive à tout moment, si jamais quelqu'un venait à l'attaquer…
La jeune femme se releva doucement, en proie à un vertige devenu habituel lui aussi. Elle se dirigea vers le frigo, en extirpant une bouteille d'eau fraiche et un yaourt. Elle bu quelques gorgées, balayant son studio impersonnel du regard. Vu qu'elle allait sans nul doute rester un petit moment ici, elle allait tenter de le rendre plus chaleureux… Peut être cela l'aiderait il à se sentir plus en sécurité lorsqu'elle dormait… Elle déposa la bouteille sur le plan de travail, ôtant l'opercule du yaourt, le jetant dans la poubelle avant de se saisir d'une petite cuillère qu'elle planta dans la pâte blanche laissant s'échapper des odeurs de miel. Elle traversa la pièce à vivre qui lui servait également de chambre, contournant le futon qui occupait la moitié de l'espace au sol, allant ouvrir d'une main les rideaux, faisant entrer un flot violent de lumière qui lui fit plisser les yeux. Dans le ciel, le pâle soleil avait déjà bien progressé dans sa course journalière, le zénith ayant été dépassé. Il était donc si tard que ça déjà… Les jours lui paraissaient filer, irréels, à une vitesse effrayante…
Gabrielle touilla quelques secondes sont yaourt avant de porter la cuillère à ses lèvres, la laissant à cette place afin de pouvoir ouvrir de sa main libre les fenêtres coulissantes, faisant entrer l'air frais qui vint caresser son visage fatigué. Elle s'assit nonchalamment sur le rebord, s'accoudant à la rambarde de fer, perdant son regard dans la contemplation du quartier paisible s'étirant à ses pieds. Juste en dessous d'elle, au rez de chaussée, elle pouvait entendre les éclats de rire des autres locataires… Elle se trouvait dans une sorte d'auberge espagnole mêlant des jeunes de toutes les origines et de tous les styles… C'était assez distrayant et incontestablement rafraichissant. Les entendre converser réchauffait son âme engourdie. La patronne était une dame japonaise de petite taille et d'un âge avancé au caractère bien trempé. Son énergie était prodigieuse. Son époux, un homme posé et discret, adorait faire du jardinage et possédait une culture époustouflante. Elle aimait parler avec lui, il l'apaisait…
Quelqu'un frappa à la porte, coupant court à ses rêveries inutiles. Gabrielle se retourna vers la porte, la fixant quelques secondes, se mettant immédiatement sur ses gardes. Elle se doutait de qui il s'agissait… Elle quitta sa fenêtre à contre cœur, rejetant ses cheveux en arrière. Elle traversa son studio jusqu'à la porte qu'elle ouvrit d'un geste lent, affichant un sourire de politesse sur ses lèvres, tenant toujours son yaourt d'une main. Comme elle s'y attendait, elle se retrouva face au faucheur des ténèbres dans son rôle du gentil étudiant chinois un peu maladroit logeant dans le studio voisin du sien. Il avait revêtu son habituelle chemise blanche et son jeans, ornant son visage d'un sourire un peu benêt qui avait tendance à l'irriter copieusement. Elle était forcée de lui reconnaitre un talent d'acteur indéniable, si bon qu'elle venait parfois à se demander s'il ne cachait pas un peu de vérité…
« Bonjour, Angela ! Vous avez reçut un coli aujourd'hui. Comme je suis passé en bas, je me suis permit de vous l'apporter. Vous allez bien ? »
Une envie fulgurante de lui envoyé son yaourt à la figure lui traversa l'esprit alors qu'elle l'entendait l'appeler par ce faux nom mais elle se retint à temps, se contentant d'en porter une nouvelle cuillère à ses lèvres, le fixant sans piper mot durant quelques secondes. Elle ne parvenait pas à décider si elle devait le considérer comme un ennemi où un allier potentiel. Et cela mettait encore plus à vif ses nerfs déjà à fleur de peau ces derniers temps. Le jeune homme la regardait de ses yeux couleurs nuit, une fausse inquiétude les animant. Au bout d'un moment Gabrielle posa le pot vide sur son plan de travail se trouvant juste à coté de la porte avant de reporter son attention sur lui, hypocrite, ne cherchant même pas à dissimuler l'ironie transperçant sa voix.
« Magnifiquement bien, Lee ! Ma vie ne pourrait assurément pas être plus belle. Tu es ange de m'avoir apporté mon coli, merci ! »
Elle se saisit de la boite en carton qu'il tenait dans les mains, un rien agressive, avant de faire volte face et de lui claquer la porte au nez d'un geste sec et sans appel. Elle jeta le coli sur le plan de travail, s'y appuyant, sentant la colère monter en elle. A coté, elle entendit le pactisant entrer dans son appartement, refermant sa porte. Si elle avait pu, elle serait sortie pour le rejoindre et mettre un croquet du droit dans son visage mensonger… Mais ne le pouvant pas, elle se saisit d'un couteau trainant là, se vengeant sur l'adessif maintenant la boite en carton fermée. Elle le déchiqueta sans remord, découvrant à l'intérieur une robe de cocktail ainsi qu'une carte où était noté une heure.
La demoiselle se saisit de la carte, l'approchant de ses yeux, soulevant le vêtement de l'autre. En bas du carton se trouvait un prénom… Celui que lui avait donné le syndicat...
« Lan »
Bleu en chinois…
Bleu comme l'eau qu'elle manipulait à présent à leur compte…
Bleu comme les yeux du faucheur, expliquant peut être un peu la colère qu'elle ressentait envers lui...
Bleu comme la robe se trouvant dans le coli…
« Vraiment… quel humour… »
