«La particularité des pactisants, c'est qu'ils sont liés aux étoiles. De ce fait, leur âme et leurs sentiments sont encrés au firmament et deviennent, dans la plus part des cas, inaccessibles. Seuls ceux étant armés de volonté et de patiente peuvent les récupérer en s'agrippant au moindre fil rouge qu'ils pourraient croiser afin de retisser la toile de leurs émotions. Les pactisants ne sont pas des démons. Les humains ne sont pas des anges. Au fond, nous sommes tous dans le même bateaux, nous l'ignorons encore simplement… Ne l'oublie jamais Gabrielle. Ne laisse jamais personne te faire croire que tu n'es qu'une machine à tuer. Car c'est à cause de cette image que l'on nous donne que la plus part des notre ne tentent même plus de retrouver leurs âmes. Bat toi. Toujours. Pour toi. Pour tout ce qui t'est cher. Et n'oublie jamais d'écouter aussi bien ta logique que ton cœur. C'est grâce à cela que tu pourras vivre en temps qu'être lié aux étoiles mais aussi en temps qu'humaine. J'ai confiance en toi Gabrielle… Je sais tu y parviendras… »

Accoudée au luxueux bar en acajou du club, assise avec nonchalance dans sa robe de soirée bleu nuit épousant avec sensualité les courbes harmonieuses de son corps, la jeune pactisante regardait la salle bondée sans la voir, son esprit vagabondant aux travers de ses souvenirs. Le brouhaha des conversations lui paraissait étrangement lointain alors que la voix aux intonations de miel venant de son passé était si claire à ses oreilles. Comme s'il se tenait juste à coté d'elle… Comme s'il était encore en vie… Gabrielle se redressa, laissant échapper un léger soupire. Que dirait-il s'il la voyait en ce moment même ? Devenue la chose du Syndicat… Il se montrerait sans aucun doute compréhensif, lui offrant un sourire compatissant et tendre en lui disant qu'il lui fallait se focaliser sur le positif de la situation et tenir bon jusqu'à trouver un moyen d'arranger les choses…

Hélas, il lui semblait être prise au piège… Le Syndicat avait abattu sa dernière carte et avait remporté la mise… Tant qu'ils resteraient une menace pesant sur Maria, elle ne pourrait pas faire autrement que de rester sous leurs ordres… Elle avait causé la perte de cette pauvre enfant… Elle ne pouvait pas en plus la laisser devenir le cobaye d'êtres insensibles…

«Hum Hum, mademoiselle Angela ? Un client pour vous. »

La jeune femme porta son regard sur l'homme vêtu d'un costume noir qui se tenait à coté d'elle, affichant un sourire radieux. Elle commençait à s'habituer à toutes les identités qu'elle devait endosser pour ses diverses missions, même si cela la pesait terriblement. Le Syndicat, en plus de la priver de sa liberté, lui ôtait même l'une des choses les plus représentatives d'une personne : son prénom. Elle se nommé à présent 'Angela' à la face du monde, étudiante européenne venue terminer son cursus au Japon, et 'Lan' au sein du Syndicat. Quand elle l'avait appris, elle n'avait pas caché son mécontentement. Mais son avis ne comptait manifestement plus… Mao, le pactisant vivant dans le corps d'un chat noir, avait pris quant à lui l'habitude de l'appeler « hime chan », ce qui lui convenait parfaitement. Tant que cela ne venait pas du Syndicat…

La pactisante se leva, suivant l'homme qui la menait à un salon privé. Sa mission l'avait amenée à entrer en temps qu'hôtesse dans un club très connu dans les quartiers animés de la ville, aussi bien pour sa qualité de service que pour son appartenance à la mafia locale… D'après ses renseignements, cet établissement n'était qu'une couverture pour un trafic de substances venant de la porte des enfers qui aurait lieu au sous sol au cours d'enchères privées… Sa mission était de récupérer ces objets et d'obtenir le nom de la personne les leur fournissant. Pour ce faire, elle devait donc approcher des souterrains. Néanmoins, jusqu'à présent, elle n'avait pas encore trouvé le moindre moyen de déjouer la sécurité…

Le 'maitre d'hôtel' lui ouvrit la porte du salon dans lequel elle allait devoir divertir un riche homme d'affaire ou un vieux milliardaire esseulé à l'image d'une Geisha moderne. S'armant de tout son calme et son hypocrisie, elle pénétra dans la pièce, offrant un sourire ravageur à son hôte, se rendant brusquement compte avec stupeur qu'il s'agissait du faucheur des ténèbres. Dissimulant au mieux sa surprise, elle s'avança vers lui, sensuelle, le regardant se lever de son siège pour la saluer galamment. Il avait troqué avec géni son jean et sa chemise blanche contre un costume marron foncé à deux boutons et une chemise ivoire au col cassé sous laquelle se glissait une cravate de soie du même bleu que sa robe. Elle lui sourit, glissant un regard vers l'homme en noir que referma doucement la porte derrière lui, les laissant seul dans ce petit espace circulaire richement décoré. Le pactisant s'avança vers la table qui trônait au centre de la pièce, tirant en arrière une des deux chaises, invitant sa partenaire à s'assoir. Elle s'exécuta, s'asseyant avec élégance alors qu'il se penchait vers elle en s'appuyant sur le dossier de la chaise, lui murmurant à l'oreille.

« Apparemment, il y a une caméra. Comporte-toi normalement. »

Puis il fit le tour de la table, allant rejoindre sa propre chaise. Sans attendre il se saisit de la bouteille de vin se trouvant dans un seau glacé près de la table, remplissant les deux verres de cristal se trouvant entre eux deux. Le liquide vermillon empli les réceptacles transparents, dévoilant à la lumière tamisée sa couleur profonde, embaumant toute la pièce de senteurs fruitées. Fixant avec intensité Hei, la jeune femme se saisit avec délicatesse de son verre, faisant tourner le vin à l'intérieur. Elle ne savait décidemment pas sur quel pied danser avec lui. Il la regardait, son sourire de scène encré sur les lèvres, impassible sous ses airs accessibles. Qui était-il vraiment ?...

« Je me suis permis de commander du vin, j'espère que cela ne vous dérange pas. »

« Absolument pas. Vous avez très bien fait... C'est la première fois que vous venez dans cet endroit ? »

« Effectivement. Et vous-même ? »

« J'ai commencé ce soir… C'est une première pour vous et moi. »

Elle porta le verre à ses lèvres, dégustant une gorgée de vin. Il était difficilement possible de savoir si la caméra présente était dotée ou non de micro. La plus sage des tactiques était donc de dialoguer en usant de sous entendu… Elle reprit donc la parole.

« Je ne m'attendais pas à tomber sur une personne telle que vous ici, je dois vous l'avouer. »

« Ah bon ? Et bien je ne pensais pas pouvoir venir, je suis très pris. Mais finalement mon patron a décrété qu'il était crucial que je vienne ici afin de me changer les idées… C'est un bâtiment immense ! »

« A qui le dites vous ! Et encore, la plus grande partie est privée ! »

« Vraiment ? Je ne sais pas si je dois m'en plaindre, j'ai déjà faillit me perdre en venant jusqu'ici ! »

« Oh, n'ayez crainte, il y a beaucoup d'employés très bien formés ici. Ils auraient su vous rediriger.»

« Je n'en doute pas un instant… C'est pour cela que je suis venu ici. La qualité des prestations est excellente et les hôtesses magnifiques. »

« Quel beau parleur vous faites ! »

« On m'avait dit qu'il devait y avoir un spectacle ce soir dans le quartier… Mais apparemment il a été reporté. J'aurais aimé y assister, quelle tristesse ! »

Gabrielle fronça légèrement les sourcils, le fixant avec intensité. Si elle avait bien compris ce qu'il voulait dire, la transaction de ce soir avait été annulée…

« Ah ? Que s'est-il donc passé ? »

« Hélas ! L'acteur principal été malade. J'espère qu'il se remettra rapidement… »

« C'est regrettable en effet… Vous allez devoir vous contenter de ma présence ! »

« Je ne perds pas au change, bien au contraire, mademoiselle Angela. »

Cette dernière finit son verre, le reposant sur la table, laissant échapper un faible rire en entendant ce prénom. Le jeune homme s'appliqua à le remplir de nouveau, ne la lâchant pas un instant de son regard de nuit. Gabrielle laissa aller ses doigts le long du pied fin de son verre, égarant ses yeux dans la contemplation des reflets écarlates du vin. Quelques minutes s'écoulèrent sans qu'aucun des deux ne prit la parole, un silence apaisant régnant dans la pièce. A travers la porte, quelques échos de l'animation de la grande salle leur parvenaient, diffus et incertains. Sans qu'elle ne s'en rende compte, Gabrielle commença à se détendre, malgré elle. Elle était soulagée de savoir qu'elle n'aurait pas à tuer qui que se fut cette nuit. Cette pensée lui ôtait un poids considérable de la poitrine. D'un autre coté cela avait aussi fait remonter brusquement toute la fatigue accumulée lors de ses innombrables nuits d'insomnie. La tension qui naissait en elle à chaque début d'une nouvelle mission effaçait artificiellement l'épuisement dont elle était la proie. Mais, à cet instant, il ressurgissait, la prenant de court, gommant un peu ses défenses. Une certaine mélancolie l'étreignit malgré elle, lui donnant envie de parler à n'importe quel prix afin de ne pas y céder totalement.

« Angela ? »

Elle releva son regard jusqu'à croiser celui de son hôte qui paraissait exprimer une certaine inquiétude. Elle lui adressa un faible sourire.

« Vous savez à quoi m'a toujours fait penser le vin rouge ? C'est banale allez vous me dire… Mais cela m'a toujours fait penser à du sang. Quand je faisais encore mes études afin de devenir infirmière, je ne pouvais m'empêcher de ressentir une certaine excitation quand je voyais du vin rouge. Je me disais 'moi, mon métier est de faire s'arrêter son écoulement !' Comme cela me parait lointain à présent… »

Elle s'apprêtait à porter une nouvelle fois son verre à ses lèvres quand elle perçut dans le regard de Hei une lueur qu'elle n'y avait encore jamais décelé. Une pointe de tristesse qui lui fit avoir un violent pincement au cœur. Elle reposa son verre, inquiète.

« Pardon… Ai-je dis quelque chose qu'il ne fallait pas ? »

« … Non… non ce n'est rien. C'est juste que… infirmière… c'était également le métier dont rêvait une personne qui m'est chère… »

« … Que lui est il arrivé ? »

« … je l'ignore… Je ne le saurais peut être jamais…»

« … Pardon, je ne voulais remuer des souvenirs douleurs. »

« Ne vous inquiétez pas, Angela. Se n'est rien. »

Il lui adressa un sourire un peu triste qui lui paru alors terriblement franc. Il y avait donc deux êtres meurtris dans cette pièce… Gabrielle senti la colère et l'animosité qu'elle ressentait jusqu'alors pour le jeune homme fondre comme neige au soleil, se rendant compte, un peu honteuse, qu'elle l'avait jugé sans même chercher à le connaitre. Elle l'observa quelques instant, provoquant un certain étonnement chez ce dernier, le dévisageant avec un regard neuf. Au bout d'un court moment elle reprit la parole, le désarçonnant d'avantage encore.

« Vous allez bien ? »

« Je… je ne comprend pas. »

« Je ne vous l'ai jamais demandé jusqu'à présent. Je me suis retrouvée ici un peu contre mon gré et je me suis braquée bêtement. Je m'en excuse et répare donc cette erreur. Vous allez bien, vraiment ? »

Hei la regarda, interdit et stupéfait, lisant dans son regard marron vert une profonde sincérité. Elle avait manifestement le don de le surprendre… Elle était … déconcertante… Il lui adressa un léger sourire, ébouriffant d'une main ses courts cheveux bruns.

« Je me porte aussi bien que possible va-t-on dire. Et vous ? Sans ironie cette fois… »

Gabrielle laissa échapper un rire cristallin, s'adossant totalement contre sa chaise.

« Je vais… Comment dire… J'ai connu mieux… Je dois l'avouer.»

« La situation n'est pas facile, c'est certain… »

« Je n'ai pas trop le choix de toute façon… Mais le fait d'être traitée comme un objet est… douloureux à mon sens… J'ai la désagréable impression d'avoir été rebaptisée par Satan en personne… »

« Angela… »

« Un Satan ironique qui plus est… »

Le silence retomba pendant quelques secondes durant lesquelles le pactisant sembla réfléchir avant de reprendre la parole.

« … Me permettriez-vous de vous nommer comme aux temps originels ? »

« … Pourquoi feriez-vous ça ? »

« Je m'en voudrais de vous faire souffrir… »

La jeune femme se tut, incrédule, touchée par cette attention inattendue. Elle le regarda, troublée, ne sachant que dire. Elle se contenta de sourire, prenant une nouvelle gorgée de vin, reprenant contenance. Bien qu'exténuée, elle se sentait pour la première fois depuis un mois un peu apaisée. La situation ne lui paraissait plus aussi désespérée qu'auparavant… Même si elle demeurait encore un peu sur ses gardes, elle espérait, avec une force irraisonnée, pouvoir considérer le pactisant comme un partenaire, ou plus encore, comme un ami. Elle s'apprêtait à reprendre la parole quand quelqu'un tapa à la porte du salon, la faisant sursauter. L'heure qui était accordée à Hei en sa compagnie venait manifestement de prendre fin. Elle le vit se lever, l'imitant à regret, faisant quelques pas vers la porte quand celui-ci attrapa avec douceur son poignet, la faisant se retourner vers lui. Il s'approcha d'elle, remettant délicatement une longue mèche châtain fugitive derrière son oreille, lui souriant alors que la demoiselle sentait ses joues s'empourpraient légèrement.

« Merci pour ce moment… »

« Tout le plaisir fut pour moi… »

« Bonne chance pour la fin de la soirée. Faites attention en rentrant, les rues ne sont plus sures de nos jours… »

« Ne vous inquiétez pas. Je suis pleine de ressources. »

« Oui… vous êtes une femme… étonnante. Au revoir… Gabrielle. »

Il relâcha alors son emprise, quittant la pièce d'un pas tranquille, laissant seule la jeune pactisante souriante, retrouvant sa confiance en l'avenir… Finalement, elle n'était peut être pas emprisonnée dans une voix sans issue…