Alicia s'était sentie étonnamment à l'aise dans cette relation qu'elle et Kalinda avaient instaurée entre elles, quelle qu'elle puisse être – et celle-ci avait évolué à une allure si décontractée qu'elle ne s'était honnêtement pas attendue à ce que le sexe change autant les choses. Et … elle n'était pas sûre qu'elles avaient bien changé. Peut-être était-ce juste de la paranoïa que Kalinda lui paraisse légèrement plus distante les jours qui suivirent le matin de leur première nuit.

Mais… elles s'étaient toujours montrées professionnelles au bureau, et elle préférait qu'il en soit ainsi. La froideur professionnelle de leurs échanges pendant les heures de travail ne voulait donc réellement rien dire.

Alicia n'était pas vraiment sûre de savoir à quoi elle s'était attendue - certainement pas à des cœurs et à des fleurs livrés à sa porte. Mais peut-être seulement à un signe quelconque que quelque chose … eh bien, de spécial s'était produit. Peut-être ce signe finirait-il par venir, mais il devint manifeste que cela n'arriverait pas pendant la semaine de travail.

oOo

La réunion du jeudi matin avec Diane, Will et les autres associés paraissait sans fin. Tout le monde parlait en même temps, et Alicia en avait mal à la tête. Mais elle avait l'habitude d'être celle qui garde les pieds sur terre, qui se montre diplomate, et lorsque cela fut terminé (bien qu'avec vingt minutes de retard), elle était fière de la manière dont elle avait tenu le coup face à ses pairs et aux associés principaux. Comme ils en avaient fini et que les autres avocats sortaient l'un après l'autre de la salle, Will s'arrêta et lui fit signe, indiquant qu'il souhaitait qu'elle reste dans la salle de conférence.

« Oui ? » interrogea-t-elle tandis qu'il repoussait la porte mais la laissait légèrement entrebâillée.

« Hé, ça va ?

- Oui, je pense. » Elle s'inquiéta soudain : « Est-ce que mon travail donne satisfaction ?

- Oh oui, tout à fait. » la rassura-t-il aussitôt. « Tu as l'air bien. » Puis, avec embarras : « Non pas que tu n'aies pas l'air bien d'habitude. Tu as l'air… » Il sembla chercher le mot, puis se décida pour : « … plus heureuse - qu'avant.

- Oh. » Elle prit le temps d'y réfléchir, puis réalisa qu'au cours des dernières semaines depuis qu'elle avait reçu son jugement de divorce, son humeur s'était en effet sans doute améliorée. « Je suppose que je me sens mieux.

- Tant mieux. Je me demandais juste, puisque tout est finalement réglé … comment tu tenais le coup. »

L'empathie de son sourire était sincère, et elle se détendit, se sentant aussitôt plus ouverte.

« Je tiens bien le coup, je crois. Bien que ce soit souvent dur. De partager les enfants. D'essayer de s'y retrouver dans les changements. Avec eux. Avec leur père. Parfois j'ai l'impression d'être dans un champ de mines.

- Ce … n'est guère surprenant. Mais si quelqu'un peut traverser ça sans exploser, c'est bien toi. » Il lui toucha brièvement le bras, en signe de soutien. « Tu me le dirais si tu avais besoin de quelque chose, n'est-ce pas ?

- Tu m'as offert un travail, Will. Un travail qui m'a obligée à rester saine d'esprit quand il semblait presque plus facile de disjoncter. Je pense que tu as plus que rempli tes devoirs d'ami.

- Certes. C'était un gros sacrifice de faire entrer dans mon cabinet une avocate brillante et douée. On devrait réellement me canoniser pour ça. »

Elle rit. Cela lui faisait du bien – la familiarité implicite dans ses taquineries. Elle rectifia son auto-dénigrement d'un simple : « Merci. Je te le ferai savoir si j'ai besoin de quoi que ce soit. Mais je pense que … ça va vraiment. » Mentalement, elle toucha du bois.

« Bien. »

Même si jamais ils n'évoquaient leur vie amoureuse, dans un soudain accès de curiosité elle demanda : « Comment ça va avec Tammy ? »

A cette question inattendue, ses yeux s'écarquillèrent de surprise pendant une seconde, avant qu'il ne se reprenne et ne réponde comme s'il s'agissait là pour eux d'un sujet de conversation tout à fait ordinaire. « Bien, dirais-je. Tu sais, ce qu'il y a de super quand on sort avec une journaliste sportive, c'est qu'elle n'a jamais envie « qu'on parle» pendant les matches. Parfois, c'est elle qui me fait taire. »

Alicia trouva cela réellement drôle et baissa la tête avec un petit rire. « C'est fantastique, Will. » Puis elle croisa de nouveau son regard et fut enchantée de découvrir que le plus gros de l'étrangeté s'était dissipé. « Je suis contente que tout aille bien entre nous. »

Il aurait pu prétendre ne pas savoir ce qu'elle entendait au juste par là, mais au lieu de cela, il se contenta de lui adresser un sourire mi-mélancolique, mi-affectueux. « Moi aussi, Alicia. »

Il semblait tout à fait naturel de le serrer dans ses bras à ce moment précis en dépit de son souci de toujours garder une attitude professionnelle en ces lieux, son amitié avec Will ne méritait pas d'être reléguée de côté comme elle l'avait été. Et en vérité, leur histoire compliquée mise à part, elle l'appréciait réellement, et qu'il lui parle ainsi lui manquait.

Il passa les bras autour d'elle et ils s'enlacèrent. Elle eut pendant un instant une curieuse sensation. Elle n'était pas sûre de ce dont il s'agissait, et puis elle réalisa qu'elle s'était tellement habituée à tenir Kalinda dans ses bras qu'il lui fallait s'adapter au fait d'étreindre quelqu'un de plus grand et de plus massif qu'elle.

Par-dessus l'épaule de Will, elle vit du mouvement à l'extérieur, par la porte entrebâillée de la salle de conférence. Instinctivement, elle s'écarta. Même si des rumeurs au sujet de la nature de sa relation avec Will ne seraient désormais plus tout à fait le scandale qu'elles étaient avant son divorce, elles n'étaient tout simplement guère propices à la réputation qu'elle souhaitait entretenir.

Mais la personne qui poussa la porte n'était pas une secrétaire avide de cancans. Il s'agissait de Kalinda Sharma.

« Tu voulais me parler des vidéos de surveillance dans l'affaire Mauldin ? » demanda-t-elle à Will, gratifiant à peine Alicia d'un regard en passant.

« Oui ! Désolé, notre réunion a pris du retard. » Will semblait indifférent à ce dont Kalinda avait pu être ou ne pas être témoin, et se remettait dans la peau de l'avocat pragmatique. « Allons dans mon bureau … Alicia, c'était bon de te parler. » dit-il, la voix légèrement plus basse tout en lui tapotant le bras. « On remettra ça un de ces jours, entendu ?

- Entendu. » Elle lui adressa un sourire distrait, mais elle était à présent préoccupée par Kalinda, qui consultait sa montre avec un soupçon d'impatience. Regarde-moi. Souris, la conjura intérieurement Alicia. Mais en vain.

Et puis, à la fois son patron et son … amie ? sa collègue ? son amante ? quittèrent la pièce, la laissant en proie à une incertitude déstabilisante quant à ce qui venait de se passer.

oOo

Elle ne vit pas Kalinda du reste de la journée. Elles n'avaient pas prévu de se voir avant le lendemain, et il n'était pas inhabituel qu'un jour s'écoule sans nécessiter aucun contact entre elles deux. Pourtant, Alicia se sentait un peu agacée, même si elle n'était pas sûre de savoir pourquoi. Il n'était pas question de tromper Kalinda, et quand bien même il en aurait été question, ce n'était pas ce qu'elle avait fait avec Will.

Les enfants étaient d'humeur inhabituellement sociable quand elle rentra chez elle, et ils préparèrent le souper ensemble et jouèrent ensuite aux cartes. Alicia passait un bon moment, mais elle se surprit à regarder son téléphone plusieurs fois, dans l'espoir que Kalinda se soit peut-être manifestée – ne serait-ce que pour confirmer leurs projets de souper pour le lendemain. Seulement pour s'assurer que tout était normal.

Mais son téléphone resta silencieux – bien plus que son cerveau affairé.

oOo

Le vendredi matin, elle commença par s'arrêter au bureau de Kalinda.

« Salut. » Elle pointa la tête. « Tu as une minute ? »

Kalinda leva les yeux de son ordinateur. « Bien sûr. Quoi de neuf ? »

Etait-ce l'imagination d'Alicia, ou la posture de Kalinda semblait-elle juste un peu plus rigide ? « Rien, en réalité. » mentit-elle tout en entrant et en fermant la porte derrière elle. « C'est juste qu'on ne s'est pas vues beaucoup hier.

- Oui, c'était une journée plutôt chargée. » La jeune femme s'écarta légèrement de son bureau et s'étira. « Je pensais coréen pour ce soir. Ou bien il y a ce nouveau resto tibétain sur lequel Diane s'extasiait. L'un des deux te dirait ? »

Mais Alicia n'était pas tout à fait prête à en revenir aux banalités, même si elle l'y avait incitée. « En réalité, je voulais seulement te dire… » Elle s'interrompit, essayant de décider comment formuler cela. « Ce n'était rien, ce que tu as vu hier. Entre Will et moi.

L'expression de Kalinda resta exactement la même que lorsqu'elle discutait où aller dîner. « Vous aviez l'air d'avoir un moment d'intimité. Il n'y a rien de mal à ça. »

Avec Kalinda, il n'y avait pas moyen de dire si c'était une accusation ou une simple observation. La nonchalance de son ton pointait plutôt vers la seconde option.

« Lui et moi étions bons amis à une époque. Ca fait drôle d'essayer… de ne pas l'être. » Alicia surveillait les réactions de Kalinda pour détecter le moindre signe que l'honnêteté était la bienvenue, ou non. « Je suppose que je tâche toujours de savoir où on en est. »

Le visage et la posture de Kalinda ne laissèrent rien paraître, et elle se tourna vers le carnet qui était sur son bureau, qu'elle feuilleta avec un froid détachement. « Si tu es prête pour une vraie relation et que tu veux être avec lui, c'est bon. Tu ne vas pas me faire de peine. »

Alicia ressentit une soudaine bouffée d'irritation inattendue : comment Kalinda faisait-elle pour être si cavalière à propos de tout ? « Ce n'est pas ce que je suis en train de dire. »

Au ton de sa voix, Kalinda leva les yeux. « Ne sois pas si susceptible. Je me dis juste qu'un de ces jours, tu auras envie de te remarier. Ou de sortir avec un homme. Ou même ne serait-ce que de coucher avec. » Une pensée sembla lui venir à l'esprit tandis qu'elle penchait la tête de côté avec un sourire ironique. « Tu pourrais l'inviter à se joindre à nous, si tu veux. Ca, ça pourrait briser la glace. »

Une fois qu'elle eut compris ce qu'elle voulait dire, Alicia en resta bouche bée. « Kalinda.

- Quoi ? » Parfaitement innocente, sauf qu'elle ne l'était pas le moins du monde.

« Tu n'aimes pas cette idée ? Pas même un peu ? »

Comment Alicia pouvait-elle ne serait-ce que commencer à lui faire comprendre ? Que même si la pensée de ce que Kalinda suggérait (peut-être pour plaisanter, mais il y avait d'assez bonnes chances que non) était un fantasme incroyablement émoustillant et plus que séduisant – bon sang, le fait de sortir ensemble comme elles le faisaient paraîtrait bien plus naturel si Kalinda pouvait seulement prétendre se sentir un peu jalouse ou possessive. Si seulement elle pouvait se comporter comme si la perspective que cela doive prendre fin l'ennuyait un tant soit peu.

Alicia ne pouvait vraiment pas s'attaquer à cela, c'est pourquoi elle opta à la place pour un cassant « Il faut que j'y aille. J'ai du travail. », laissant Kalinda observer son départ de son regard froid et mystérieux.

oOo

Elle passa toute la fin de la matinée et l'après-midi au tribunal, et quand elle revint au cabinet, elle se terra dans son bureau, fit de la paperasse et s'appliqua à ne voir personne. Il était presque six heures du soir lorsque Kalinda entra sans frapper, referma derrière elle et resta debout toute raide contre la porte.

«Je t'ai dit que si ça paraissait sérieux, je m'en irais. » dit Kalinda sans préambule.

Eh bien. Quelqu'un au moins avait réalisé qu'Alicia se sentait frustrée. Mais Alicia n'avait pas besoin de Kalinda pour lui expliquer le concept de consentement éclairé. « Et pourtant te voilà. Et tu m'as l'air bien sérieux. » Elle dit cela sur un ton plus amer qu'elle n'en avait eu l'intention, et s'en voulut aussitôt. C'était précisément cela qu'elle avait tenté d'éviter – le ressentiment et le malaise qui suivaient toujours lorsque l'on « tentait le coup » et que cela ne marchait pas. Cela la rendait folle d'avoir en grande partie évité le problème avec Will … seulement pour se précipiter dedans tête la première avec Kalinda.

Celle-ci s'adossa à la porte, et ce fut l'une des premières fois où Alicia la vit paraître un peu frustrée. « Tu te comportes comme si tu étais la seule qui ne fait pas ce genre de choses d'habitude. »

Alicia la regarda avec incrédulité. Elle n'était pas très au fait des détails des relations passées de Kalinda (ou de ses absences de relations en l'occurrence), et elle n'avait pas particulièrement envie de l'être, mais elle avait eu un aperçu suffisant de Kalinda avec d' autres personnes, pour savoir qu'il n'était pas rare que Kalinda ait des expériences sexuelles. « Au moins tu as déjà fait «ce genre de choses. »

En général pas avec des gens que j'aime bien. »

Il était étrange de réaliser qu'après tout ce qui s'était passé et tout ce qu'elles avaient fait, il s'agissait là de la première fois où Kalinda disait réellement tout haut à Alicia qu'elle l'aimait bien.

« Je préfère coucher avec des gens que je déteste. » poursuivit-elle. « Quand on couche avec des gens qu'on aime bien, c'est drôle et on passe de bons moments jusqu'à ce que l'une des personnes déçoive l'autre. Ensuite, inévitablement le malaise s'installe, et sans crier gare, on n'a plus ni le sexe ni l'ami. Au moins de l'autre façon, on ne perd rien. »

Alicia se frotta la tête avec lassitude. « Pourquoi en premier lieu m'as-tu invitée à sortir, Kalinda ? Si tu es si soucieuse de ne t'attacher à personne. S'il est si important d'éviter le « malaise ». A quoi bon ?

- Je t'ai invitée pour la même raison que tu as accepté.

- Et pourquoi donc ?

- Parce que … peut-être.

- Peut-être que quoi ? »

Kalinda haussa les épaules. « Seulement peut-être. »

Alicia n'était pas sûre d'être de taille à avoir quelque relation que ce soit avec Kalinda. Elle avait de l'affection pour elle, et elle trouvait le mystère de cette femme intrigante plus attirant et sexy que tout, mais… dans des moments comme celui-ci, il lui donnait juste envie de lui tordre son joli petit cou.

S'adossant à son fauteuil, elle contempla Kalinda de derrière son bureau, aussi froidement qu'elle le put. « Ecoute. Je n'exige pas que tu partages tous tes secrets. Mais après l'expérience que je viens d'avoir, et la relation dont je viens de sortir, j'ai vraiment besoin d'honnêteté émotionnelle quant aux sujets qui me touchent. J'attendrais cela de la part d'une sœur, d'un amoureux ou d'un ami, que je couche avec ou non, et pas seulement de la part de quelqu'un avec qui je suis en train de dresser ma liste de mariage. Alors si ça rend les choses trop sérieuses pour toi … dans ce cas, c'est à toi que ça pose un problème, davantage qu'à moi. »

Kalinda croisa les bras sur sa poitrine, une posture défensive. Alicia pouvait presque voir le traitement complexe de l'information s'effectuer dans sa tête. « Qu'est-ce que tu veux savoir ? »

Alicia étudia la question. « Est-ce que tu sors ou tu couches avec quelqu'un d'autre ?

- Non. » Elle avait répondu assez facilement à celle-là.

«Tu en as envie ? »

Une brève hésitation. « Pas vraiment, non.

- Si j'en avais envie, est-ce que ça t'ennuierait ? »

Alicia n'avait jamais vu Kalinda – l'imperturbable Kalinda – aussi près de se tortiller d'embarras. Hésitante. Se dérobant. Fuyante.

Alors même qu'Alicia pensait que Kalinda à son tour allait jouer la carte « Il faut que j'y aille »… « Oui. »

Comme Kalinda l'avait fait avec elle lorsqu'Alicia était dans un état lamentable de confusion et de nervosité au sujet d'un café, de leurs sorties, de la première fois qu'elles avaient couché ensemble, et à un million d'autres occasions au cours de ces dernières semaines qui avaient exigé de Kalinda patience, compréhension et tact – à ce moment Alicia eut pitié d'elle.

« Bon, très bien. » répondit-elle calmement. « C'est tout. »

Kalinda la regarda en battant des paupières. « C'est tout ? »

Elle hocha la tête. « C'est tout. On dîne toujours ensemble ce soir ? »

Le regard de Kalinda ne croisait pas tout à fait le sien en cet instant précis … comme si elle était embarrassée d'avoir révélé quelque profond et honteux secret. « Oui. Ca serait bien.

- Parfait. J'ai des choses à terminer, puis il faut que je dépose les enfants … et on y va. »

Et puis Kalinda disparut.

Et que toutes deux en aient eu envie ou non, qu'elles y aient été prêtes ou non … les choses semblaient soudain légèrement plus sérieuses.

Peut-être.

oOo

Ce soir-là, comme Alicia déposait Zach et Grace, ils la gratifièrent à peine d'un baiser avant de rejoindre leur chambre. L'appartement de Peter était plus grand que celui d'Alicia, avec des jeux vidéos plus sophistiqués et des jouets électroniques, et apparemment, les en tenir éloignés un instant de plus était trop demander. Elle hocha la tête en les voyant monter l'escalier en hâte, sous l'œil amusé de Peter.

« Ce sont quand même de braves gamins. » lui promit-il. « Ils t'aiment quand même.

- Je le sais bien. » soupira-t-elle. « Mais ils sont plutôt avares de démonstrations.

- Eh bien, ce n'est pas parce qu'ils les gardent pour moi, je t'assure. »

Elle lui adressa un regard méfiant mais tolérant. « Très bien. Je viens les prendre dimanche après souper ?

- D'accord. » Il la raccompagna dans le hall, posa la main sur la poignée de la porte, puis s'arrêta. « Grace m'a dit que tu voyais quelqu'un. »

Alicia s'était attendue à ce que cette information soit divulguée tôt ou tard. « Grace a raison. »

Peter s'attarda, attendant un peu pour voir si elle lui en dirait plus, et quand elle ne le fit pas, poursuivit en demandant : « … quelqu'un que je connais ? » Et même s'il ne dit rien de plus, elle entendit « … comme ce type avec qui tu travailles ? » aussi clairement que s'il l'avait fait.

Elle lui adressa un sourire tendu. « Si j'ai une relation avec quelqu'un et qu'elle a une incidence sur nos enfants et la façon dont nous les éduquons, je serai heureuse de t'en faire part. »

Il lutta visiblement pendant un instant. Peter savait parfaitement qu'Alicia ne lui devait guère plus que le respect de son rôle de père de ses enfants, et en général, il se débrouillait bien pour contenir son sentiment d'avoir un droit de regard légitime sur elle et sa nouvelle vie sans lui. Mais il n'était cependant pas le genre d'homme à bien supporter d'être laissé dans l'ignorance ou écarté, c'est pourquoi ce nouveau développement allait sans doute le travailler.

Mais il finit par se montrer diplomate. Il lui rendit son sourire, même si celui-ci n'atteignit pas ses yeux, et lui pressa l'épaule. « Prends soin de toi Alicia. Tu mérites ce qu'il y a de mieux. »

Alicia prit conscience que, pour la première fois d'aussi loin qu'elle puisse se rappeler, elle y croyait vraiment.

oOo

Alicia n'était pas sûre de savoir à quoi s'attendre, après sa confrontation avec Kalinda un peu plus tôt. Elle avait toujours su que sa collègue était réservée et secrète, il n'était pas étonnant que ces caractéristiques s'appliquent, au-delà de son histoire personnelle, à ses sentiments – et il était évident qu'Alicia en insistant pour qu'elle soit honnête l'avait poussée au-delà des limites de sa zone de confort. A quelle distance au-delà des limites, elle n'aurait su le dire : Alicia ne pouvait qu'espérer que ce n'était pas trop pour qu'elle s'en remette, et attendait avec anxiété de voir si quoi que ce soit avait changé.

Et au cours du dîner, ce premier soir, elle fut tellement frustrée qu'elle faillit croire que rienn'avait changé : rien de bon en tout cas. Kalinda semblait distraite, distante, et si Alicia avait envie de lui laisser la latitude nécessaire pour panser ses plaies, cela la rendait un peu malade de voir que leur merveilleuse nouvelle relation drôle et sexy en était réduite à cela – et une part d'elle-même regrettait d'avoir jamais couché avec Kalinda (aussi merveilleux que cela ait pu être) si c'était pour en arriver là. Lorsque l'addition arriva, Kalinda l'avait à peine regardée en face pendant tout le repas, et Alicia était quasiment prête à jeter l'éponge. Elle ne pouvait pas faire cela. Il n'y avait rien d'adulte, de sain ou de drôle là-dedans.

Mais ensuite, tandis qu'elles attendaient que le valet leur apporte leur voiture, et qu'Alicia soupirait, debout dans la nuit froide, s'attendant à ce que cette soirée soit celle où Kalinda et elle devraient avoir cette fameuse conversation sur le fait qu'elles n'étaient pas sur la même longueur d'onde en ce moment et qu'il leur faudrait sans doute juste prendre un peu de recul de crainte que leur amitié n'en souffre durablement – ce fut alors que Kalinda lui causa une sacrée surprise.

Il fallut une seconde à Alicia pour réaliser, après que Kalinda ait tendu le bras et pris sa main dans la sienne. Alicia baissa machinalement les yeux tandis que leurs doigts s'entrelaçaient, puis les releva vers le visage de Kalinda, comme si elle attendait la chute. Elles n'avaient jamais, jamais eu ouvertement de gestes affectueux en public.

Le regard de Kalinda ne contenait aucune réponse mais comparé à sa froideur au restaurant, il y brillait à présent quelque chose de nouveau.

Lorsque la voiture se gara et que le valet en sortit, Kalinda ne lâcha pas la main d'Alicia. Le valet ne bougea pas un cil tandis qu'il les considérait – soit ce n'était rien de neuf pour lui, soit il était entraîné à ne pas réagir à ce genre de choses.

Les doigts d'Alicia tremblaient un peu lorsqu'elle lui donna un pourboire de l'autre main. A présent, cet inconnu croyait … savait… qu'elle et Kalinda étaient ensemble, et ce simple fait fut la cause du frisson d'anxiété exagéré qui la parcourut.

Elles se séparèrent pour entrer dans la voiture par leurs portes respectives. Une fois qu'Alicia fut assise, attachée, et en train de s'éloigner du restaurant, son cœur continua à battre la chamade. Elle n'était pas tout à fait sûre de ce qui venait de se passer.

Mais Kalinda n'avait pas fini de la surprendre. Ses doigts remontèrent en chatouillant l'intérieur de la cuisse d'Alicia jusqu'à toucher la couture de sa petite culotte. Alicia manqua de sortir de la route.

« C'est dangereux. » dit-elle à Kalinda après une brusque inspiration.

Les yeux de Kalinda scintillaient à la lumière des lampadaires qu'elles dépassaient. « Tu demandais si ça allait jamais se reproduire. Maintenant, ça te va ? »

Alicia oublia les limitations de vitesse pour regagner son appartement.

oOo

Les choses changèrent vraiment après cela : pas tout à fait de la façon dont Alicia aurait pu s'y attendre ou le désirer, mais d'une façon qu'elle trouvait très difficile de contester, de modifier ou de faire cesser. Kalinda ne semblait plus guère désormais avoir envie de sortir pour dîner, pour prendre un verre, ni même de rester à la maison et regarder la télévision ou des films. Et elle n'avait certainement pas l'air d'avoir envie de parler.

Ce que Kalinda avait envie de faire, c'était de baiser.

Si cela n'était pas évident après cette dernière fois, cela le devint au cours de la réunion du personnel le lundi matin qui suivit. Alicia était en train d'écouter attentivement Will et Diane se renvoyer la balle au sujet de la manière dont ils allaient faire admettre parmi les preuves des informations que, l'accusation insistait fermement sur ce point, leur client n'avait pas fournies de son plein gré (Kalinda avait bien un e-mail provenant du compte personnel de l'employeur du client en question, lui accordant la permission d'utiliser la clé USB – elle le fit remarquer avec de grands yeux innocents, comme s'il y avait encore moyen de tromper les associés avec ce regard en particulier pourtant ils ne remirent aucunement le fait en question). Kalinda griffonnait des notes à côté d'elle avec un air de concentration étudié, lorsqu'Alicia commença par sentir sous la table un frôlement contre son pied. Elle crut d'abord que c'était un accident, et s'écarta poliment. Mais ensuite, de nouveau – la pression douce et fraîche du cuir qui chuchotait contre sa cheville, d'abord doucement, puis avec plus d'insistance.

Elle fit de son mieux pour faire taire son inquiétude, et jeta à Kalinda un coup d'œil interrogateur. Aucune réponse au-dessus de la table, mais en-dessous, le bout de la botte de Kalinda remonta paresseusement le long du mollet d'Alicia.

Une fièvre brûlante se répandit lentement à travers le corps d'Alicia, suscitée à la fois par la stimulation et par le risque. Elle avait dit à Kalinda que son petit jeu dans la voiture était dangereux, mais en quelque sorte, celui-ci semblait encore bien plus risqué. Et de fait, lorsque Diane sollicita l'avis d'Alicia au sujet de ce qui les occupait, elle ne l'entendit pas avant que ne lui arrive jusqu'au cerveau son « … Alicia ? » interrogateur et inquiet. Elle dut mettre sa distraction et la rougeur de son visage sur le compte de la chaleur de la pièce.

Après la réunion, elle se rendit dans le bureau de Kalinda pour la gronder.

Elles finirent par sortir faire une « pause déjeuner » prolongée dans l'appartement d'Alicia.

Et puis, il y eut ce mercredi soir où Kalinda l'intercepta dans le parking, en chuchotant qu'elle n'avait pas envie d'attendre jusqu'au week-end, et entraîna Alicia dans son 4x4. Elle arracha des boutons du chemisier d'Alicia dans son impatience de lui toucher les seins, tandis qu'Alicia tremblait d'excitation sexuelle et de peur dans le coin de parking devenu sombre, et que le cliquetis occasionnel de semelles sur la chaussée et les bruits de télécommande des employés qui ouvraient leur voiture résonnaient dans ce grand espace ouvert, lui rappelant à quel point au juste elles n'étaient pas seules.

Il semblait que toutes les fois où elles couchaient ensemble revêtaient cette qualité désespérée, où qu'elles se trouvent. Au lit, Kalinda était agressive, vorace. C'était tout juste si elle attendait que leurs corps aient refroidi avant que ses lèvres exigeantes ne soient de nouveau sur Alicia, réclamant – non, insistant – pour avoir plus. Alicia était juste sur le point d'être submergée, et l'intimité qui s'était développée dans leur relation avant que tout cela ne commence lui manquait sincèrement. Mais en vérité, une part d'elle-même auparavant réprimée se délectait de ces délices charnels.

La sexualité d'Alicia avait été mise en veilleuse dans un coin de son esprit depuis que les choses avaient commencé à se déliter avec Peter. Il y avait longtemps qu'elle s'était résignée au fait que, pour le meilleur et pour le pire, cela ne serait plus jamais une force motrice pour elle. Mais à présent qu'elle avait l'embarras de n'avoir que trop d'occasions, elle réalisait de nouveau à quel point au juste elle adorait le sexe – elle l'adorait davantage maintenant à son âge que ce n'était le cas quand elle était plus jeune – et son corps n'était que trop heureux de la distraire de la tournure qu'avait pris sa relation avec Kalinda, même alors que son esprit s'en inquiétait.

Tout ce qu'elle pouvait faire était de s'efforcer de se concentrer sur les choses importantes – les enfants, son travail – et de se cramponner en attendant de voir avec quelle entrée en matière à moitié publique Kalinda allait encore la surprendre, ainsi que de tâcher d'ignorer quelles risquaient d'en être les conséquences si les risques qu'elle(s) prenaient n'étaient pas couronnés de succès. Sur le moment, cependant, ces risques paraissaient toujours en valoir entièrement la peine.

oOo

La soirée où tout partit en vrille commença dans une élégance raffinée. C'était un vendredi soir. Le cabinet avait touché un énorme chèque suite à un procès collectif qui s'était soldé par un nombre embarrassant de millions de dommages et intérêts, et c'était l'excuse idéale pour offrir un somptueux souper au cristal champagne aux clients ainsi qu'aux employés responsables de la victoire – dont bien sûr Alicia, et la championne de cette affaire, Kalinda Sharma.

Ce type d'événements inspirait à Alicia des sentiments mitigés. Elle appréciait les gens avec qui elle travaillait, et cela ne la dérangeait pas de passer du temps à socialiser avec eux, mais ces coûteux raouts pseudo-mondains semblaient toujours un peu prétentieux, et bien trop semblables aux soirées de collectes de fonds auxquelles il lui fallait toujours assister au bras de Peter. Mais la nourriture était bonne, ainsi que le champagne, et Alicia s'était assurée d'être assise loin de Kalinda pour prévenir toute manœuvre sournoise sous la table. Malheureusement, cela l'éloignait aussi de Will, de Diane, ou de qui que ce soit avec qui elle aurait préféré discuter.

Mais à chaque fois qu'Alicia jetait un coup d'œil à l'endroit où Kalinda était assise, tout en faisant poliment la conversation aux clients avec ostentation, celle-ci semblait sentir le regard d'Alicia et lui adressait un rapide sourire sexy et malicieux. Alicia fut d'abord embarrassée, se hâtant de détourner les yeux et de jeter un regard aux alentours pour vérifier si quelqu'un l'avait remarqué. Mais lorsque cela se fut reproduit plusieurs fois, elle remarqua que personne ne leur prêtait attention tous étaient ivres de victoire et grisés par le champagne, perdus dans leurs propres conversations – c'est pourquoi elle s'enhardit à son tour, obligeant Kalinda à être celle qui détournerait le regard en premier pour éviter de se faire vraiment remarquer. Et une fois que cela eut bien lieu, elle fut envahie par une enivrante sensation de puissance. Elle aussi était capable de jouer à ça.

Au bout d'une heure et demie, elle commençait à se sentir fatiguée de feindre l'intérêt pour le yacht que son voisin de table projetait d'acheter à sa femme pour leur dixième anniversaire, et plus qu'un peu excitée par ses échanges osés avec Kalinda – à la fois ceux de ce soir d'un bout à l'autre de la table, et tout ce qui s'était passé ces dernières semaines – et elle ressentit le besoin de s'excuser pour aller aux toilettes afin de se couper un instant de tout cela.

En entrant dans les toilettes, elle adressa un signe de tête poli à la jeune assistante juridique qui en sortait alors, puis se dirigea tout droit vers le grand miroir baroque accroché au-dessus des lavabos, dans lequel elle se contempla un instant. Malgré le fait qu'elle était plus maquillée que d'habitude, elle avait l'air fatigué, pensa-t-elle. Trop de sexe, pas assez de sommeil, et trop de pensées préoccupantes et pénibles au cours des heures qu'elle ne passait ni à l'un ni à l'autre.

Il fallait qu'elle parle à Kalinda au plus tôt. Qu'elle lui parle vraiment, et non pas juste un échange superficiel de mots avant de finir au lit. (Ou sur le divan. Ou par terre. Ou sur le comptoir de la cuisine, se rappela-t-elle, le rouge lui montant aux joues). Rien de tout cela ne rimait à grand-chose.

Elle lui manquait.

Alicia ne prêta aucune attention au bruit de la porte des toilettes qui s'ouvrait tandis qu'elle s'employait à retoucher son mascara, jusqu'à ce qu'elle voie le reflet d'un visage et d'un petit sourire familier apparaître derrière elle dans le miroir.

« Tu nous abandonnes tous à notre sort, hein ? » lui demanda Kalinda.

Alicia se redressa et remit son maquillage dans son sac à main. « Seulement pour un instant. Et tu avais l'air de bien t'en sortir toute seule.

- Mmm. C'est ce qu'on dirait. » Kalinda se rapprocha d'un pas, déposa son sac sur le meuble à côté des lavabos, et retraça du doigt la forme de la robe d'Alicia – du haut en bas de la couture latérale, chuchotant sur le tissu de la jupe. « Tu es jolie ce soir. »

- Seigneur. Ici ? Le cœur d'Alicia se mit à battre à toute allure. « Oh non.

- En vitesse. » chuchota Kalinda en glissant son corps en avant et en le pressant contre celui d'Alicia. Son haleine taquinait Alicia dans le cou et lui chatouillait la peau en même temps que l'apparente veine exhibitionniste qu'elle avait toujours ignoré posséder.

Elle fit cependant une dernière tentative sans grande conviction. « Kalinda. » siffla-t-elle, « Ne me fais pas ça. N'importe qui pourrait entrer.

- Je ne te fais rien du tout. » Mais la voix de Kalinda était rusée tandis qu'elle s'emparait de la main d'Alicia et la guidait sous sa jupe, et l'implication était claire – c'est toi qui vas me faire quelque chose.

Alicia referma instinctivement les doigts et ne trouva que de la chair nue, chaude, douce comme le velours. Elle ravala un sursaut en se demandant si Kalinda se rendait toujours aux élégantes réceptions du travail sans sous-vêtements, ou s'il s'agissait là d'une occasion particulière. « Oh mon Dieu.

- Tu ne me laisserais pas en plan, n'est-ce pas ? » Kalinda s'appuya plus avant contre la main d'Alicia, et la pression la fit soupirer. La manipulation était claire, et cela ne la rendait pas moins irrésistible.

L'idée de protester une nouvelle fois traversa brièvement l'esprit d'Alicia, mais alors, la tête de Kalinda bascula en arrière, ses yeux se fermèrent, et elle eut l'air si fichtrement sexy, magnifique et satisfaite qu'il n'y avait guère d'autre choix en réalité que de jurer, d'appuyer Kalinda contre les lavabos, d'ôter le rouge à lèvres de sa bouche à force de baisers, et de glisser des doigts mouillés à la fois en elle et contre elle. « Dépêche-toi », supplia Alicia, « Je t'en prie. » Et il était plus question du besoin qu'elle avait de voir Kalinda jouir désormais, que de s'inquiéter que quelqu'un d'autre ne leur tombe dessus par accident.

Par chance, Alicia devenait bonne à cela, et Kalinda qui, sans surprise, avait toujours été quelque peu excitée par le danger, devait probablement être à mi-chemin de l'orgasme à la table du dîner rien que de penser à ce petit plan tordu. Il ne fallut donc à Alicia pas plus d'un instant à la toucher sans trop de délicatesse, ainsi que quelques caresses au bon moment sur son clitoris avant que Kalinda ne jouisse, accrochée au lavabo et pressant étroitement les cuisses autour des doigts d'Alicia. Alicia sentait la chaude pulsation contre sa main, et elle se mit presque à ronronner de satisfaction, de triomphe, et de son propre désir liquide à elle. Tout cela était tellement fou.

« Tu es si vilaine ! » dit-elle à Kalinda tout en retirant sa main, et Alicia elle-même n'était pas sûre de savoir s'il s'agissait d'une réprimande ou d'un compliment.

« Et tu es si excitée ! » répondit Kalinda avec un sourire en coin, reprenant contenance tandis qu'elle rajustait sa jupe et sortait son tube de rouge à lèvres de son sac à main. Retour à la bienséance, mais tout juste.

Alicia était en effet excitée à un point presque insupportable, et cette préoccupation n'avait d'égale que celle de savoir comment faire disparaître cet air « je viens juste de baiser Kalinda Sharma avec mes doigts » qui, elle en était sûre, s'étalait sur sa figure (en même temps que son maquillage) avant de retourner au dîner. « En parlant de laisser quelqu'un en plan … »

Kalinda haussa les épaules, et lui offrit un petit sourire assorti d'un défi. « Tu es avocate. Trouve quelque chose à raconter pour nous tirer d'ici. »

Et c'est exactement ce que fit Alicia.

oOo

Tandis qu'Alicia cafouillait avec sa clé, les mains de Kalinda étaient déjà sur elle … encadrant ses hanches, épousant la courbe de ses fesses par-dessus le coûteux tissu de sa robe, et se comportant en général de manière à faire hausser les sourcils à tout voisin curieux qui regarderait par son judas.

« Qu'est-ce qui te prend aujourd'hui ? » chuchota Alicia d'une voix haletante, comme s'il n'y avait pas des semaines que cela durait. Elle émit un juron tandis que la clé rebondissait obstinément contre le trou de la serrure sans y entrer.

Nullement démontée, Kalinda fit courir des doigts intrépides le long de la cuisse d'Alicia. « Tu as des réclamations ? »

Il s'agissait bien plus d'une interrogation que d'une réclamation en cet instant.

La serrure finit par céder à la persévérance, et Alicia entra en trébuchant avec gratitude dans la sécurité de son appartement, Kalinda sur les talons. Dès que la porte se referma en claquant derrière elles, Alicia fut retournée dans les bras de Kalinda, et une bouche brûlante la poussa impérieusement à reculons en direction du canapé. Elle manqua de trébucher sur une pile de livres posée par terre, tandis que Kalinda la contournait avec grâce, comme si celle-ci avait été bien entraînée dans l'art d'exécuter cette danse.

« Tu sais quoi ? » murmura Kalinda contre les lèvres d'Alicia avant de lui donner une petite poussée qui la déséquilibra et la fit tomber assise brusquement sur le canapé. « Toute la journée, j'ai pensé à te lécher. Toute la soirée à la réception. »

Cela n'eut rien d'une coïncidence si à peine les mots avaient-ils quitté les lèvres de Kalinda, que les jambes d'Alicia s'écartèrent autant que la largeur de sa robe noire le lui permettait. Les souvenirs de cette bouche et de cette langue l'envahissaient, et la promesse de ce qui s'annonçait lui faisait battre le cœur et mouiller sa petite culotte.

Kalinda s'agenouilla entre les genoux ouverts d'Alicia, aussi près qu'elle le put, fit glisser ses paumes le long des bas qui recouvraient les mollets d'Alicia, et entreprit de remonter le bas de cette robe noire. Une fois arrivée à mi-cuisse, elle fit une découverte qui suscita une pause de sa part, puis un sourire diabolique.

« Alicia. » Kalinda passa un doigt dans l'élastique de l'un des bas qui lui montaient à mi-cuisse, et tira de quelques centimètres avant de le laisser se remettre en place avec un claquement. « Est-ce que c'est pour moi ? »

Même si Alicia n'y avait peut-être pas réfléchi très en détail quand elle s'était habillée pour cette soirée, il ne faisait aucun doute que ce choix vestimentaire en particulier avait été motivé par le fait qu'un collant était vraiment peu pratique pour les mains et les doigts baladeurs – et par celui que, peu importait à quel point c'était dangereux, Alicia avait envie d'être pratique pour Kalinda. Au lieu de confirmer par des mots, elle souleva les fesses du divan pour que Kalinda puisse finir de relever sa jupe. Finalement débarrassés de ce qui les entravait, les genoux d'Alicia s'ouvrirent tout grands, permettant à Kalinda de se glisser plus près.

Alicia n'était pas sûre de savoir quand elle était devenue cette personne dévergondée, prête à prendre des risques uniquement pour voler de brefs instants ou des heures de plaisir, mais Kalinda lui faisait des choses – lui faisait désirer des choses auxquelles elle ne se serait jamais attendue. Et c'est pourquoi Alicia Cavanaugh Florrick, qui par le passé avait toujours préféré ses amants avec une large poitrine, de grandes mains, et une voix profonde et rauque, contemplait à présent la femme aux traits fins qui se tenait devant elle comme si elle était depuis toujours l'incarnation même de ses rêves érotiques.

Kalinda contemplait l'entrejambe trempé de la petite culotte d'Alicia (il y avait au moins l'une d'entre elles qui portait une culotte aujourd'hui) et se léchait pensivement les lèvres tout en faisant courir ses pouces à l'intérieur des cuisses d'Alicia. Aller, retour, aller, retour.

« Vas-y, fais-le ! » lâcha Alicia, tout en propulsant ses hanches en direction du visage de Kalinda, ce qui fit rire doucement celle-ci.

« Tu es bien impatiente. » la gronda Kalinda. Mais elle eut pitié d'Alicia et appuya les lèvres contre le tissu mouillé. La pression tant désirée lui fit prendre une inspiration sifflante et refermer convulsivement une main sur la nuque de Kalinda. Elle s'efforça de résister à l'envie de la forcer à aller plus vite, plus fort.

« C'est toi qui me rends impatiente. » chuchota Alicia, les cuisses vibrantes comme la corde d'un arc tandis que Kalinda entreprenait d'écarter du nez la fine bande de tissu qui les séparait, puis, jugeant la méthode peu efficace, de la tirer avec ses dents.

A chaque fois qu'elle goûtait Alicia, Kalinda avait une certaine expression - un air de ravissement, les cils papillonnants, comme si elle venait de ressentir les effets d'une drogue puissante et rapide. Cela n'avait encore jamais manqué de provoquer chez Alicia un sentiment de puissance – extatique, d'être capable d'affecter autant cette femme toujours froide et posée.

Cela provoquait aussi chez Alicia une excitation insensée.

Certaines fois, Kalinda la titillait progressivement jusqu'à la rendre folle, l'amenait au bord de l'orgasme encore et encore avant de se retirer et de recommencer la progression. Ce n'était pas l'une de ces fois-là. Après ce premier contact frémissant, Kalinda se lança franchement, tirant du bout des lèvres et jouant de la langue exactement de la façon qui, avait-elle appris, faisait gémir Alicia.

La main d'Alicia s'abattit sur l'accoudoir, y gagnant une prise et un appui pour s'élancer à la rencontre de la bouche affairée de Kalinda. Le plaisir était vif, une fin explosive se profilait déjà, et rien ne pouvait l'arracher à cette sensation ni à ce moment.

Rien… à l'exception du bruit léger mais familier de la porte qu'on déverrouillait.

Alicia se figea en plein élan, Kalinda continua sur sa lancée un quart de seconde avant de noter le changement d'attitude de la femme à qui elle était en train de donner du plaisir, et de lever la tête, le regard interrogateur.

Quelque part derrière le divan, la poignée de la porte tourna et la porte s'entrebâilla. « M'man ? Tu es là ? »

Zach.

Les yeux d'Alicia rencontrèrent ceux de Kalinda, affolés et terrifiés. Le dos du canapé bloquait la vue depuis le pas de la porte, mais elles avaient environ deux secondes pour se ressaisir avant d'être surprises dans une position hautement compromettante.

Kalinda s'éloigna et se décala sur le côté, tandis qu'Alicia tirait avec frénésie sur ses dessous et sa jupe, qu'elle lissa compulsivement en remerciant le ciel pour cette petite faveur, qu'elles ne se soient pas trouvées complètement nues. « Je suis là, chéri, je suis là. » Pétrifiée, mais n'ayant pas le choix avant que Zach ne fasse le tour du canapé et ne la voie, elle se leva et fit face à son fils. Kalinda était assise avec raideur sur le canapé, et s'essuyait la bouche du revers de la main.

Zach avait son sac à dos en bandoulière. Il regarda sa mère en clignant des yeux. « Salut.

- Salut. Qu'est-ce que tu fais à la maison ? » Elle lutta pour contrôler le frémissement dans sa voix.

« J'ai oublié mon livre de biologie et j'en ai besoin pour mes devoirs ce week-end. Papa m'a déposé. » Le regard de Zach se posa brièvement sur la nuque de Kalinda. « Qu'est-ce qui se passe ?

- Rien ! Rien. Je suis seulement rentrée il y a un petit moment, et … tu te souviens de Kalinda ? Elle travaille avec moi au cabinet ? » Elle ne semblait pas parvenir à faire redescendre sa voix à une octave innocente.

Ayant été citée, Kalinda se leva également et se tourna avec réticence. Elle adressa sans enthousiasme un signe de la main au fils d'Alicia.

Zach la regarda fixement. « Oui, je me souviens. »

Alicia avait traversé de très nombreux moments embarrassants au cours des dernières années de sa vie, mais elle était à peu près certaine que celui-ci remportait la palme. « Tu sais … où est ton livre ? » Et à peine eut-elle dit cela, qu'elle se rappela avoir trébuché sur une pile de livres tandis que Kalinda la poussait vers le divan. Un nouveau fard lui monta aux joues.

« Hm-hum. » Son fils contourna le divan … Etait-ce son imagination, ou se déplaçait-il avec hésitation ? … et se baissa pour attraper le livre. « Est-ce que vous êtes en train de … faire des trucs pour une affaire ?

Oh, Seigneur. Le moment arrivait … le moment où il lui fallait choisir entre une honnêteté potentiellement humiliante, et le soulagement temporaire d'un mensonge. « Eh bien … Nous… »

Kalinda l'interrompit en douceur. « Oui, on fait des trucs pour le boulot. Tu verras quand tu auras fini l'école : les vendredis ne font plus partie du week-end. »

Cela ne faisait qu'offrir sur un plateau la question de savoir pourquoi elles étaient toutes les deux sur leur trente-et-un pour faire « des trucs pour le boulot. »

Alicia regardait Kalinda bouche bée, ne sachant si ou comment il fallait réagir à cette contre-vérité flagrante.

« Bon. » Le regard de Zach allait de l'une à l'autre. « Eh bien … J'espère que vous ne serez pas obligées de travailler trop tard. On se voit dimanche, M'man. »

Il lui semblait qu'elle devrait prendre son fils dans ses bras, lui faire la bise pour lui dire au revoir, mais elle se sentait si sale et si mauvaise qu'elle ne put se résoudre à le faire. Au lieu de cela, elle le regarda tandis qu'il glissait le livre de biologie dans son sac et se précipitait dehors.

Elle et Kalinda contemplèrent toutes deux la porte pendant une bonne minute environ avant que l'horreur de toute cette situation ne finisse par pénétrer son état de choc et arriver jusqu'à sa conscience.

« Oh mon Dieu. » gémit-elle, en faisant de nouveau le tour du divan pour s'affaler dessus le visage dans les mains. « Est-ce que mon fils de seize ans a été sur le point de nous découvrir … ?

Ouais. » confirma Kalinda. Elle vint s'asseoir à côté d'Alicia, bien plus droite, en apparence bien plus calme, mais son regard lui donnait distinctement l'air d'une biche aux abois.

« Tu … crois qu'il a vu quelque chose ? »

Kalinda plissa les lèvres et fit non de la tête. « Mais non. Le canapé bouchait la vue. »

Alicia n'était pas au-dessus d'être prête à supplier pour qu'on la rassure. « Tu crois qu'il sait quelque chose ?

- Ca dépend à quel point il veut vraiment ne pas savoir. » répondit Kalinda en haussant les épaules avec une nonchalance qu'Alicia ne pouvait l'imaginer en train de ressentir réellement.

« Tu sais, la plupart des parents ont une ou deux histoires horribles de fois où leurs enfants les ont surpris ? Pas Peter et moi. On a toujours fait attention, et les enfants n'étaient pas si curieux que ça. » Alicia hocha la tête, hébétée. « Je suppose que c'était trop beau pour durer.

- Je suppose. »

Alicia contempla la femme à ses côtés, hochant la tête avec incrédulité. « Je suis navrée. Merci d'avoir été plus rapide que moi à retomber sur tes pieds. » Elle n'était toujours pas certaine que mentir à Zach avait été la meilleure chose à faire, mais il avait fallu dire quelque chose, et si Kalinda ne s'en était pas mêlée comme elle l'avait fait, Alicia n'était pas entièrement sûre de ce qui se serait passé.

« Pas de problème. » Kalinda se leva, fit quelques pas.

Alicia se leva, soupira et la rejoignit. « On peut tout reprendre du début ? Peut-être qu'on peut aller boire un verre, ou… »

Kalinda s'immobilisa et se tourna vers elle. Elle l'interrompit d'un ton définitif. « Tu ne peux pas faire ça. »

Son esprit était déjà occupé à réfléchir à la façon de faire avec Zach la prochaine fois qu'elle le verrait, si bien qu'il lui fallut un instant pour enregistrer les mots de Kalinda. « Pardon ?

- Ceci n'est pas ta vie. Tu as d'autres responsabilités. »

Assurément, Kalinda n'était pas en train d'en arriver à la conclusion à laquelle elle semblait arriver, à cause de cet unique incident qui avait failli mal finir. « Ce n'est pas une situation critique. Il a seize ans, ce n'est plus un petit garçon. Je lui parlerai, et s'il a des questions … Eh bien je ferai avec. » Soudain, le fait de ne pas être celle qui ne réagissait de façon excessive, permit à Alicia de voir les choses sous un jour bien plus raisonnable.

« Tu ne devrais pas avoir à le faire. Je ne veux pas. » Kalinda s'interrompit, le regard semblant se poser partout sauf sur le visage d'Alicia. « Je ne te laisserai pas. »

Alicia battit des paupières plusieurs fois. L'information ne voulait pas s'enregistrer. « Tu es en train … de rompre avec moi ? »

Pas de réponse.

« Tu es en train de rompre avec moi. » répéta-t-elle, incrédule. A peine plus d'une heure s'était écoulée depuis que Kalinda avait joui contre ses doigts dans les toilettes d'un restaurant, et elles en étaient à présent arrivées ?

Kalinda parut avoir réglé quelque chose en son for intérieur. Toute incertitude dans son expression disparut derrière une froide raison. « Allons, Alicia. Ca a été drôle. On y a toutes les deux pris plaisir, mais … il y a toujours eu une date d'expiration.

- Et je n'ai pas mon mot à dire. » C'était davantage une accusation qu'une question.

« Tu n'as pas les idées claires. Si tu es honnête avec toi-même, le mot que tu avais à dire était évident dans ta première réaction au fait d'être « découverte », à l'instant. J'espère sincèrement que tout ça t'aura été utile pour tourner la page après le divorce, mais … ce n'est pas ce que tu veux vraiment.

Utile ?

Elle s'était déjà sentie frustrée par Kalinda auparavant. Irritée, en colère même. Mais pour la première fois depuis qu'elles se connaissaient, c'était de la fureur envers cette femme qui bouillonnait en elle. Si jamais elle s'était sentie intimidée par le fait que Kalinda était plus endurcie, plus assurée, plus expérimentée à ce sujet, tout cela se volatilisa en pure rage tandis qu'elle avançait d'un pas vers elle.

« Je ne suis pas parfaite. » dit Alicia d'un ton bas, à peine maîtrisé. « J'ai fait des erreurs, j'ai été confuse, et j'ai eu du mal. Mais je suis une adulte ! Et toi, Kalinda Sharma - tu n'as aucun droit de me dire ce que je veux ! »

Aussi proches qu'elles aient été auparavant, et aussi curieux qu'il ait été au début d'être la plus imposante physiquement dans une relation, Alicia n'avait pas pensé à la petitesse de Kalinda depuis un bon moment, sans doute parce que sa personnalité et son maintien la faisaient toujours paraître plus grande qu'elle ne l'était – plus grande que nature.

Mais à présent, tandis que Kalinda levait vers elle des yeux sombres, écarquillés, et semblait rétrécir dans l'ombre de la colère d'Alicia, elle paraissait bien plus petite et plus jeune que jamais auparavant.

Si jamais elle se sentait intimidée, Kalinda ne céda cependant pas. « Tu vas réaliser que j'ai raison, et tu me remercieras. Et ensuite, peut-être qu'on pourra à nouveau être amies. » Il y avait un infime tremblement dans sa voix.

Alors que toutes deux campaient sur leurs positions, Alicia avait une conscience aiguë de tout : le bruit de sa propre respiration, que la colère rendait plus rapide … la chaleur du corps de Kalinda, si près du sien … Leurs poitrines qui se frôlaient. Chose incroyable, sous sa frustration et sa fureur, une part tenace et lascive d'elle-même lui rappelait ce qui avait été laissé inachevé un peu plus tôt.

Le regard sondant celui de Kalinda, Alicia vit avec une clarté limpide qu'elle le ressentait aussi.

Non. Non. Alicia ne donnerait pas à cette femme la satisfaction de l'embrasser. De la supplier de rester. La principale récompense qu'elle avait tirée de son divorce était sa fierté, et bon sang, elle n'allait pas y renoncer maintenant. Alors à la place, elle parla de nouveau.

« Vas-y. » dit-elle à Kalinda. « Pars. Va-t-en. Et prétends que c'est une sorte de faveur que tu me fais, si ça te permet de te sentir mieux. Mais ne t'attends pas à ce que je gobe tes excuses. »

Il y eut une seconde d'hésitation. Kalinda vacilla. Pendant un bref laps de temps, Alicia pensa que peut-être …

Peut-être.

Et puis Kalinda recula d'un pas, rompant le contact entre leurs corps, et leur regard. Puis d'un autre.

« Tu me remercieras. » répéta fermement Kalinda.

Alicia la regarda alors sortir. Et ce ne fut que grâce à des années d'entraînement pour contrôler ses émotions qu'elle se retint de saisir quelque chose de lourd et de fragile et de le fracasser contre cette porte fermée.