Alicia Cavanaugh Florrick était amoureuse de Kalinda Sharma.
Alicia adorait son audace, sa compétence … adorait son intelligence, sa maîtrise de presque toutes les situations ou des personnes qu'elle rencontrait. Et parce qu'elle adorait toutes ces choses, rien ne surprit plus Alicia que de découvrir que, lorsqu'elle pensait à Kalinda effrayée ou blessée…
Cela poussait Alicia à l'aimer encore cent fois plus, pour le fait d'être si sacrément réelle.
Elle n'aurait jamais cru pouvoir aimer autant quelqu'un et en savoir aussi peu à son sujet. Elle avait un peu peur, si elle venait réellement à en apprendre davantage, de finir par l'aimer tellement que son cœur ne serait plus jamais capable de renoncer à Kalinda.
Après que le choc initial de cette révélation se soit estompé, Alicia fut envahie par une sérénité irréelle, très semblable à celle qu'elle avait ressentie lorsqu'elle avait fini par décider de divorcer de Peter.
Il était possible qu'elle (et Owen) se trompent au sujet des sentiments de Kalinda. Que le principal intérêt qu'avait Alicia pour Kalinda était et avait toujours été le divertissement et le sexe, et qu'elle hochait à présent la tête à l'idée que quelqu'un avait encore succombé à ses charmes et confondu intimité physique et émotionnelle. Qu'elle était partie parce qu'elle ne voulait vraiment pas les mêmes choses qu'Alicia. Parce qu'elle ne voulait vraiment pas Alicia.
Mais plus Alicia réfléchissait aux événements de ces derniers mois, plus elle était convaincue qu'elle n'avait pas tort. Non que cela ait une quelconque importance, comme Owen l'avait fait judicieusement remarquer, si Kalinda n'était pas prête ou décidée à l'assumer.
Cela ne voulait pas dire qu'Alicia l'était - prête à assumer cela.
Pourtant … Parfois, avant de dormir, elle sentait encore le parfum de Kalinda sur les draps. La date où Alicia aurait normalement dû les envoyer au nettoyage était passée de quelques jours, et elle avait trouvé des excuses pour ne pas le faire – si elle était honnête avec elle-même, elle n'était pas prête à perdre ce parfum qui était à la fois exotique et apaisant.
Elle ne pouvait imaginer ne plus le respirer.
Elle ne pouvait imaginer ne pas toucher Kalinda, ne pas discuter au travail, ou au dîner, ou tard dans la soirée, les yeux flirtant par-dessus leur verre de vin et échangeant de muettes promesses qu'Alicia n'avait jamais imaginé avoir de nouveau envie de faire à qui que ce soit.
Elle ne voulait pas imaginer cela.
Mais Alicia avait aussi sa fierté. Ce n'était pas son style de poursuivre quelqu'un qui avait clairement déclaré qu'il ne voulait pas être avec elle – même si cette déclaration était basée sur des hypothèses qu'Alicia croyait fausses. Des hypothèses comme celle selon laquelle Alicia ne pouvait pas faire face à une relation avec quelqu'un comme Kalinda, et ferait marche arrière dès qu'elle réaliserait qu'elle avait réellement besoin d'un homme, d'un mari, ou d'une maison entourée d'une palissade blanche.
Des hypothèses comme celle selon laquelle Kalinda était incapable de croire assez en quoi que ce soit pour s'y engager – d'avoir assez confiance pour lui donner une chance.
Alicia avait le sentiment d'avoir davantage foi en Kalinda et en son cœur que Kalinda elle-même.
Tard le dimanche soir, elle resta allongée dans son lit les mains derrière la tête, à soupeser ses options. De fait, l'option la plus sûre (et sans doute la meilleure) était de laisser tomber pour cette fois. Elle en souffrirait pendant un moment, mais ensuite elle pourrait rester seule pour un temps comme elle en avait toujours eu l'intention, et peut-être un jour, trouver quelqu'un d'autre pour partager sa vie – quelqu'un d'adulte, d'honnête, de doué pour le relationnel. Quelqu'un qui voulait les mêmes choses qu'elle.
Quelqu'un comme ça serait si facile.
Alicia tendit le bras, ramassa son téléphone portable sur sa table de nuit, et le contempla pendant une minute avant d'ouvrir un nouvel écran de SMS.
Est-ce que je prends un risque pour une chose à laquelle je crois, même si je me sentirai peut-être idiote au final ?
Elle appuya sur « envoyer » et attendit. Elle n'était même pas sûre que son frère était debout si tard ces temps-ci. Mais il s'écoula à peine trente secondes avant que la réponse ne fasse vibrer son téléphone.
Je lis « est-ce que je mérite d'être heureuse ? » Ne daignerai pas répondre.
Alicia sourit à l'écran. Elle aurait dû s'y attendre.
Elle s'endormit en serrant le téléphone sur son cœur.
oOo
Alicia préférait ne pas faire ce genre de choses au travail. En réalité, elle ne les avait jamais faites au travail, et préférait ne pas les faire du tout. Mais il y avait un certain nombre de raisons pour lesquelles elle choisit cependant de faire cela ici. La première étant que ce serait le prochain endroit où elle reverrait Kalinda, et que si elle attendait, il était très probable qu'elle se dégonfle. La seconde était qu'il lui fallait un endroit dont Kalinda ne puisse pas s'échapper facilement – car à présent, Alicia avait réalisé que la fuite était le premier réflexe de cette dernière.
Elle se sentait cependant un peu coupable de l'acculer ainsi. Mais même la nouvelle empathie d'Alicia ne pouvait pas tout à fait tempérer sa colère envers une autre personne qui prétendait savoir ce qui était mieux pour elle – qui prétendait savoir ce qu'elle était capable d'assumer.
Ce fut donc un étrange mélange de frustration et d'affection qui poussa Alicia vers le bureau de Kalinda avant même d'avoir déposé ses affaires dans le sien. Elle entra avec un manque de bonnes manières qui ne lui ressemblait guère, ne se souciant ni de frapper, ni de passer la tête pour voir si Kalinda était occupée. Elle se contenta d'entrer et de refermer la porte derrière elle d'un seul geste fluide.
Kalinda leva à contre-coeur les yeux de son écran d'ordinateur pour les poser sur Alicia comme si cela lui était douloureux. Alicia comprenait sa lassitude, et son probable ressentiment d'être abordée sur son propre terrain.
Alicia ne pouvait pas laisser cela compter en ce moment précis. Pas même lorsqu'elle réalisa que dans son élan d'exaspération et d'audace, elle n'avait pas entièrement réfléchi aux mots qu'elle voulait prononcer.
Mais Kalinda la contemplait, l'air mal à l'aise et anxieux, bien que pas tout à fait étonné – peut-être avait-elle su que ce n'était qu'une question de temps avant que cela ne se produise, car futée comme l'était Kalinda, cela faisait bien longtemps qu'elle ne prenait plus Alicia pour quelqu'un de passif. Et Alicia avait de la mémoire.
« Tu te rappelles, une fois tu m'as dit que j'attendais toujours que les gens me donnent les choses. » dit Alicia sans préambule, et ce n'était pas une question, car elle savait que Kalinda se souvenait toujours de tout.
Kalinda battit des paupières, traitant l'information. « Tu étais sur le point de perdre ton travail.
- Oui. Mon travail était important pour moi, et pourtant, je n'avais pas envie de faire ce qu'il fallait pour le conserver. Je suis avocate, et j'avais peur de m'imposer. D'ennuyer les gens. N'est-ce pas ridicule ? »
Kalinda n'était peut-être pas au mieux de sa forme en cet instant, mais elle fit néanmoins une dernière tentative pour changer de sujet après avoir repéré où elle voulait en venir. « As-tu besoin de quelque chose Alicia ? Pour le travail ? »
Alicia avait besoin d'une quantité de choses en ce moment précis, très peu d'entre elles avaient un rapport avec le travail, et elle avait fini de prétendre le contraire. Elle se pencha en avant, le bout des doigts sur le bureau de Kalinda. « Tu as peur. Moi aussi. La peur n'est pas une assez bonne raison pour nous empêcher de faire les choses dont nous avons envie. Les choses qu'on devrait. Il faut qu'il y ait plus que ça. »
Kalinda eut le mérite de ne pas s'empresser de démentir cette peur, comme Alicia pensait qu'il était possible qu'elle le fasse. Elle ne tenta même pas de changer de sujet cette fois, de prétendre ne pas savoir de quoi parlait Alicia, ou de lui dire que ce n'était ni le lieu ni l'endroit. Cependant, elle campa sur ses positions, et prit une expression résolue. « Qu'est-ce que tu dis de « c'est impossible » ? Ce n'est pas une assez bonne raison ?
- Ce n'est pas impossible. » Alicia découvrit que plus elle y pensait, plus elle le disait, et plus elle croyait que c'était vrai.
Kalinda hocha la tête, dans un geste d'exaspération, d'incrédulité, ou les deux. « Comment ? Pourquoi ? »
Plusieurs émotions affleuraient sur le visage de Kalinda. Alicia les reconnaissait à présent, tandis qu'auparavant elle les avait ignorées – lorsqu'elle avait eu besoin ou envie de croire que Kalinda était plus forte qu'elle, en quelque sorte plus qu'humaine, et n'était pas affectée par les luttes intérieures auxquelles étaient soumis les gens normaux. Mais c'était cette humanité qui avait touché Alicia : la vraie personne derrière cet extérieur compétent et toujours calme, qui l'avait séduite. Et même si elle était terrifiée de savoir qu'aucune d'entre elles n'avait réellement de plan ni ne savait ce qu'elle faisait, elle savait aussi que les meilleurs choses ne s'obtenaient presque toujours qu'en prenant des risques.
Alors Alicia en prit un, à l'instant où elle pencha la tête de côté, battit des paupières, et dit plus calmement qu'elle ne s'en serait jamais crue capable : « Parce que je t'aime. »
Et puis, ayant produit son argument le plus convaincant, elle se détourna et se dirigea vers la porte.
« Alicia. »
Jamais, depuis le temps qu'elles se connaissaient, la voix de Kalinda n'avait semblé à Alicia si paniquée. Elle s'arrêta la main sur la poignée de la porte, jeta un regard en arrière vers Kalinda en train d'étrangler le bord de son bureau.
« Tu ne peux pas dire des choses pareilles ! » Le désespoir dans le ton de Kalinda se reflétait à présent sur son visage. Alicia se serait sentie plus coupable du désarroi de Kalinda si elle avait cru être elle-même en quelque façon moins époustouflée par cela que Kalinda. Vu la situation, la seule différence que voyait Alicia, était qu'elle seule se montrait finalement plus honnête envers elle-même.
C'est pourquoi au lieu de questionner, d'argumenter, ou même d'aller dans son sens, Alicia se contenta d'adresser à Kalinda le sourire le plus gentil qu'elle put. « Fais-moi savoir si ça change quoi que ce soit. »
Elle laissa alors Kalinda contempler ses propres démons, tandis qu'elle-même contemplait le chaos qu'elle venait de faire de sa vie.
oOo
A présent, Alicia le savait, la chose à faire était de s'effacer. Lober la balle dans le court de quelqu'un d'autre signifiait qu'on ne pouvait qu'attendre qu'on vous la renvoie. Ou pas. Elle avait fait un choix – pris position, et c'était tout ce qu'elle pouvait faire. Elle ne pouvait pas obliger Kalinda à l'aimer, mais elle pouvait être rassurée de savoir qu'elle n'avait pas laissé la peur la retenir cette fois-ci, comme elle l'avait fait tant de fois auparavant. C'était une victoire douloureuse – de savoir qu'on s'était exposé tout entier pour que quelqu'un décide de vous prendre ou de vous laisser, qu'on s'était révélé sincèrement et honnêtement, et que pourtant, on pouvait être rejeté.
Mais elle s'était montrée forte. Et c'était quelque chose.
Alicia surprenait parfois Kalinda en train de la regarder d'un air d'amertume et de ressentiment, dans lequel elle lisait :
Maudite sois-tu de m'avoir fait ressentir cela. D'avoir causé un malaise. C'est pour ça que je ne m'implique pas.
Parfois Alicia n'avait aucun remords – après tout, elle n'aurait jamais été dans cette position si Kalinda n'avait pas tout déclenché pour commencer. D'autres fois, apparaissaient ces éclairs de tension sur le visage de Kalinda, si étranges chez cette femme qui ne laissait jamais rien paraître, et Alicia se sentait coupable de lui rendre les choses difficiles. Les défenses qu'employait Kalinda n'étaient peut-être pas saines, mais elles avaient fonctionné pour elle – elles l'avaient préservée pendant Dieu sait combien d'années, et peut-être était-ce égoïste de la part d'Alicia de tenter de les lui arracher.
C'était fait à présent.
Peut-être que bien des choses étaient décidées.
oOo
Les jours de silence qui suivirent furent un supplice. Il était probable que ce qui aida Alicia à les traverser était la carapace qu'elle s'était faite pendant le scandale de Peter : peu importait à quel point les choses étaient difficiles à présent, elles ne pourraient jamais rivaliser avec l'humiliation contre laquelle elle s'était blindée pendant cette période de sa vie. Alicia avait pratiquement un doctorat dans l'art d'ignorer qu'on lui battait froid.
Mais elle-même n'était ni froide ni indifférente, et chaque jour elle combattait l'envie de retourner en courant dans le bureau de Kalinda, de lui dire qu'elle ne le pensait pas, qu'elle le retirait – n'importe quoi pourvu qu'elles puissent juste revenir de nouveau à la normale, ou au moins se montrer professionnelles, comme elle avait dit à Will qu'elles le seraient.
Un soir son frère appela pour s'enquérir de la situation. Alicia se retira dans sa chambre hors de portée des enfants, et ne se fit pas prier pour lui en faire un compte-rendu.
« Qu'est-ce que tu es grande et brave comme fille. » lui dit-il. Et même si ses mots auraient pu être interprétés comme condescendants, Alicia entendit une sincère admiration dans le ton de sa voix.
« Il s'agit là d'une de ces fois où ça n'a rien changé. » répondit-elle en soupirant, tout en se rendant à sa penderie pour choisir sa tenue de travail du lendemain. Elle passa la main sur des dizaines de vestes et de chemisiers, tous impeccablement repassés – le ciel soit loué pour les services de blanchisserie. « C'est officiel, elle n'a pas envie de ça.
- Tu es sûre ?
- Ca fait une semaine, Owen. » Elle sortit son blazer jaune et l'accrocha à la poignée de la porte. « Elle n'a rien dit. Pas un mot. Après que je lui aie dit ça.
- Peut-être qu'elle rassemble juste son courage. »
Ses escarpins noirs et sa ceinture volèrent sur le lit. « Peut-être que toutes mes relations avec les gens au travail sont destinées à finir dans l'embarras à cause d'un reste de sentiments. Peut-être qu'il faut que je sorte plus et que je rencontre des gens qui ne soient pas des employés de Lockhart-Gardner.
- Je ne vais pas discuter sur ce point. Tu as besoin d'avoir davantage d'amis, pas uniquement moi. Je t'aime soeurette, mais je ne sais pas ce que vous pouvez bien faire, vous les femmes. Avec vos … sacs à mains, et vos réceptions pour le thé, et vos … vos … recourbe-cils.
- Oui, je comprends. » soupira-t-elle.
« Cela dit, tu sais que tu as fait ce qu'il fallait, non ? Si tu n'avais pas dit quelque chose, tu te serais toujours demandé si ça aurait fait une différence.
- Je sais. C'est seulement dur de ne pas le regretter alors que je me sens si mal en ce moment.
- Eh bien … je pourrais avoir un petit quelque chose pour te distraire, si ça t'intéresse. »
Elle s'arrêta net au milieu de ses activités, aussitôt soupçonneuse. « De quoi parles-tu ?
- Laisse-moi juste t'expliquer. Il est professeur titulaire de sciences de la communication et des médias. Divorcé depuis cinq ans, un enfant, un peu plus vieux que Zach.
- Owen…
- Il reluque cette photo que j'ai de toi dans ma bibliothèque – celle de notre séjour à Aspen – à chaque fois qu'il vient dans mon bureau.
- Premièrement, cette photo a presque dix ans, et deuxièmement, pourquoi est-il si souvent dans ton bureau ? Peut-être que c'est toi qu'il aime bien.
- Ne détourne pas le sujet. Tu n'as pas changé depuis vingt ans. Et il est tout ce qu'il y a d'hétéro. Bien plus hétéro que toi ! Je vais te donner son numéro.
- Non !
- Tu as complètement fait une croix sur les hommes à présent ?
- Owen, la solution à mes problèmes n'est pas de sortir plus. C'est ce qui m'a mise dans cette embrouille pour commencer.
- Non, ce qui t'a mise dans cette embrouille a été de sortir avec quelqu'un avec qui tu travailles, et qui n'est pas émotionnellement assez mûr pour y faire face. Promis, ça serait juste pour rigoler. Pour te changer les idées. Je sais comment tu es quand tu te prends la tête avec ces trucs-là. Et à défaut d'autre chose, tu pourrais peut-être juste te faire un nouvel ami. »
Alicia s'affala sur son lit. Elle avait été tellement préoccupée par ces histoires avec Kalinda, sans parler du fait de continuer à s'investir auprès des enfants, et des facteurs de stress permanents au travail, que l'idée de faire un effort délibéré pour tourner la page ne lui était même pas venue.
« Je t'envoie un SMS avec son nom et son numéro dès qu'on en a fini. Tu n'es pas obligée de faire quoi que ce soit sur le champ, seulement … penses-y ? » lui disait son frère d'une voix cajoleuse.
« Très bien ! J'y penserai. » Quelque part dans l'appartement, elle entendit les cris perçants que Grace adressait à son frère. « Faut que j'y aille. Mes enfants commencent à se comporter comme des sauvages.
- Mmm. C'est la faute à l'école.
- C'est la faute aux parents absents et distraits. » marmonna-t-elle tout bas. Ils se dirent au revoir. Avant même d'avoir franchi la porte, elle entendit la vibration caractéristique de son téléphone recevant un message.
Même si elle savait qu'il s'agissait du nom et du numéro d'un inconnu, elle vérifia cependant pour s'assurer qu'il ne provenait pas de la personne qu'elle espérait toujours que c'était.
oOo
Même si Alicia admettait que le silence de Kalinda signifiait que son audacieuse confession n'avait réellement rien changé, et tâchait de mettre en perspective toute cette histoire de fous comme une sorte d'expérience instructive ou une crise de croissance post-divorce, elle se retrouva aux prises avec la nécessité d'accepter à quel point cela faisait mal – de tâcher de digérer la fin d'une nouvelle relation.
Un vendredi de neige, elle s'était demandé qui elle pouvait inviter pour la distraire d'un nouveau week-end en solitaire – avait pensé à demander à Peter un nouvel échange avec les enfants, ou à enrôler Owen pour venir l'aider à réaliser un quelconque projet, ou peut-être même juste faire quelque chose de drôle. Mais pour finir, elle réalisa qu'il fallait bien qu'elle s'habitue à cela un jour – à rester seule avec ses pensées pour toute compagnie.
C'est pourquoi, lorsque vint le soir et que le travail fut fini, se versa-t-elle résolument un verre de vin et s'efforça-t-elle de se concentrer sur le livre qu'elle lisait, sur la télé, sur la préparation du dîner – sur n'importe quoi plutôt que de penser à la femme qui ne voulait pas d'elle.
Elle n'y parvint pas.
Lorsque la nouvelle du scandale de Peter avait été révélée, Alicia et lui étaient déjà déconnectés depuis un certain temps – Peter avait été absorbé par toute sa politique, les activités et la socialisation obligée qui allaient avec, et Alicia, accaparée par les enfants, lui en voulait pour ce qu'elle avait abandonné uniquement afin d'avoir un mari qui n'était pratiquement jamais là. Elle était incroyablement déçue, blessée et humiliée par cette trahison – pas seulement d'elle-même, mais de leur famille, de leur intimité, de leur vie ensemble – mais la vérité à ce sujet était qu'à ce moment-là, elle n'avait plus l'impression d'être en train de perdre son unique grand amour, parce que l'amour avait déjà faibli au cours de leurs vies qu'ils avaient vécues largement séparés.
Et Will – une fois que leurs sentiments réprimés avaient ressurgi, et qu'il était devenu manifeste encore et encore qu'ils n'allaient tout simplement jamais trouver le bon moment – cela avait fait mal aussi. Elle pleurait leur relation innocente et pleine d'espoir à Georgetown, et les éventualités perdues de ce qu'ils auraient pu être.
Alicia n'était pas étrangère aux peines de cœur, et elle aurait dû être mieux préparée à affronter cela. Mais … elle ne ressentait rien d'autre que de l'égarement. Sa relation avec Kalinda n'avait ressemblé à rien qu'elle ait déjà connu – même lorsqu'Alicia s'était sentie complètement hors de son élément, elle ne s'était pourtant jamais sentie aussi stimulée par une autre personne qu'elle ne l'était avec cette femme. C'était comme si le fait de se lier avec Kalinda et de tâcher d'appréhender sa mystérieuse précocité amollissait Alicia, l'ouvrant à de nouveaux moyens de comprendre, non seulement sa collègue, mais elle-même, sa vie et la fichue terre entière.
Mais cela n'avait plus d'importance désormais. Car tandis qu'Alicia s'ouvrait à ces nouvelles expériences, Kalinda s'était fermement déconnectée et renfermée. Et tout s'arrêtait là.
Bon sang, Alicia en avait tellement assez de pleurer ces pertes.
Tout en faisant tourner son vin dans son verre, elle regarda le bloc-notes posé au bout de la table. Dessus étaient écrits le nom et le numéro d'un homme dont Owen avait promis qu'il serait drôle, intelligent, et qu'il aurait des tas de choses en commun avec elle.
Elle n'avait pas la moindre envie de sortir avec quelqu'un d'autre actuellement. Mais la perspective de ne plus se sentir aussi mal l'intéressait réellement.
Ses doigts se tendirent subrepticement vers son portable. Elle imaginait déjà comment allait se dérouler cette conversation. « Salut, je suis Alicia : la jolie fille en blouson de ski de la photo sur le bureau d'Owen Cavanaugh ? Je viens juste d'être impliquée dans un énorme scandale politique, de divorcer, et je suis encore pas mal accro à la collègue de bureau avec qui je viens d'avoir une liaison lesbienne, mais à part ça, je suis plutôt drôle ! Ca te dit d'aller prendre un verre ? »
Mais à la fin, ce qui la décida à retirer sa main ne fut pas à quel point cela paraissait ridicule.
Ce fut de regarder par la fenêtre et de se rappeler le goût des lèvres de Kalinda dans la neige.
Demain. Demain elle tournerait la page.
Pour une nuit de plus, Alicia s'autoriserait simplement à sentir qu'elle lui manquait.
oOo
Il lui fallut longtemps pour s'assoupir, mais une fois endormie, elle eut un sommeil profond et sans rêves.
Ce sommeil était si profond que lorsqu'elle en fut tirée en sursaut, elle n'eut d'abord aucune idée de ce qui l'avait réveillée. Elle s'assit, avec l'impression d'avoir des poids attachés sur le haut du corps. Cligna plusieurs fois des yeux. Se les frotta.
Rien.
Elle se rallongea.
Mais alors le coup retentit de nouveau, et elle se souvint. C'était cela qui l'avait tirée de son sommeil.
Un coup d'œil à son réveil lui apprit qu'il était deux heures moins vingt du matin, et elle fut instantanément mieux réveillée, plus alerte et sur ses gardes. Ce n'était pas l'heure des visites, et elle était toute seule ici – vulnérable. Mais elle était assez sûre que la plupart des cambrioleurs ne commençaient pas par frapper à la porte à peine assez fort pour être audibles.
Alicia sortit du lit, se déplaçant avec précaution. La chambre était éclairée par cet étrange halo blanc qu'elle avait lorsque la ville était couverte de neige, et que sa lumière se reflétait à travers la fenêtre sur les couches brillantes d'un blanc pur. Elle parcourut le couloir et traversa la salle de séjour pieds nus, toujours envahie par une certaine impression d'irréalité – peut-être était-elle bien encore en train de dormir, peut-être même en train de rêver. Cette impression s'accentua lorsqu'elle regarda à travers le judas et reconnut son visiteur nocturne.
Le bruit de la clé qui tournait dans la serrure parut assourdissant dans le silence de la nuit. Elle ouvrit la porte et resta là sans rien dire, à considérer Kalinda d'un oeil fatigué et perplexe. Les yeux de Kalinda en revanche, ressemblaient à ceux d'un animal sauvage qui a été pris au piège et qui se débat depuis un bon bout de temps – à la fois épuisés et désespérés. Ses cheveux et ses vêtements étaient humides, comme si elle était restée longtemps dehors dans la neige avant de prendre la décision de rentrer au chaud.
« Tu as plus à perdre que moi. » dit-elle à Alicia, ne s'embarrassant pas de politesses.
Bien qu'elle ait été tirée brusquement du sommeil, Alicia se sentait l'esprit extrêmement clair. Elle pensa à ses enfants, ses parents, son frère … même à Will, qui en dépit de toutes les complications, avait toujours été un bon ami pour elle. « Je ne perdrai jamais les choses qui comptent. » répondit-elle calmement.
Kalinda avait l'air plus misérable qu'Alicia ne l'avait jamais vue. Elle jetait des coups d'œil autour d'elle comme si elle avait envie de s'échapper, mais n'avait pas la volonté de le faire. « Putain, Alicia. Je suis si fatiguée. J'ai envie… » Elle n'acheva pas, comme si elle ne savait pas ce qu'elle voulait dire ou n'avait pas l'énergie d'achever.
« Chut. Je sais. » Il faudrait bien qu'elles en parlent. Alicia le savait, et elle voulait le faire. Mais en ce moment précis, Kalinda semblait aussi épuisée qu'elle l'était, et la perspective de mettre à plat ce soir tout ce qu'il y avait entre elles lui paraissait une tâche insurmontable. « Entre. » Prenant Kalinda par la main, elle la guida à l'intérieur.
Une fois la porte refermée et verrouillée de nouveau, elle reporta son attention sur la femme qui se tenait devant elle. Kalinda avait les yeux baissés, comme honteuse de rencontrer son regard. Alicia tendit les bras et prit ses joues froides dans ses mains, obligeant Kalinda à lever les yeux.
« Je n'aurais pas dû t'ennuyer ce soir. » souffla Kalinda, encore visiblement en train de lutter contre l'impulsion qui l'amenait ici.
Alicia laissa ses mains retomber sur les épaules affaissées de Kalinda, puis l'enveloppa lentement dans ses bras.
Kalinda sembla se fondre en elle, nouant les bras autour de la taille d'Alicia et enfouissant le visage contre son épaule. Elles restèrent ainsi pendant un instant, à s'étreindre mutuellement. La joue appuyée contre les cheveux de Kalinda, Alicia savourait leur léger contact doux comme de la soie et leur parfum ambré.
« Viens. » chuchota Alicia en relâchant Kalinda en dépit de sa réticence. Elle lui prit la main et l'attira gentiment vers la chambre.
La petite lampe qu'Alicia alluma sur la table de nuit était la seule source de lumière de la pièce. Les cils baissés de Kalinda projetaient des ombres noires sur ses joues dans la faible lumière tandis qu'elle se laissait tomber au bord du lit.
Alicia déshabilla alors Kalinda jusqu'à la mettre en sous-vêtements. Lentement, méthodiquement, pas tout à fait comme pour un petit enfant, mais avec des mains qui s'attardaient tendrement et de manière réconfortante sur la peau qu'elle dénudait. Kalinda la laissa faire, observant Alicia d'un air fatigué et vaguement confus, comme si elle n'arrivait pas vraiment à comprendre pourquoi Alicia se montrait si gentille avec elle. Elle leva même les bras docilement quand Alicia prit dans sa commode un T-shirt taille XL et le lui passa par-dessus la tête. Elle avait l'air minuscule au milieu de tout ce tissu, et à sa vue, la poitrine d'Alicia se serra comme elle le faisait toujours lorsque Kalinda paraissait si inhabituellement vulnérable.
Montant à genoux sur le lit derrière Kalinda, Alicia lui caressa les cheveux et n'hésita qu'un instant avant d'en retirer les épingles et le bandeau qui les tenaient en place. Elle les peigna de la main une fois qu'ils furent retombés, épais et libres, sur les épaules de
Kalinda.
« Alicia … » commença Kalinda avec hésitation, ressentant peut-être le besoin tardif de lui dire d'arrêter, qu'elle pouvait faire tout cela toute seule.
« Demain matin. » répondit fermement Alicia. Elle posa une main sur l'épaule de Kalinda, l'incitant à reculer sur le lit pour se glisser sous les couvertures. Une fois Kalinda soigneusement bordée, Alicia se pencha sur le chevet et éteignit la lampe.
Dans le noir, seul le bruit de sa respiration rappelait à Alicia que Kalinda était là avec elle. Pendant quelques secondes de culpabilité, elle se demanda si elle devait aller dormir sur le divan : il était évident que Kalinda se sentait incertaine, exposée, et Alicia ne voulait pas profiter d'elle ou de la situation. Ces derniers jours avaient été tellement difficiles.
Mais Alicia l'aimait. Et pour dire la vérité, elle se sentait aussi en manque que Kalinda en avait eu l'air lorsqu'elle était arrivée à sa porte ce soir.
Mettant pour le moment toute culpabilité de côté, elle se glissa sous les couvertures derrière Kalinda. Alicia aurait peut-être résisté à l'envie de la toucher, si Kalinda ne s'était pas aussitôt glissée en arrière contre son corps. Et ensuite, ce fut trop délicieux, doux et chaud pour faire quoi que ce soit d'autre que de passer le bras autour de Kalinda, de glisser l'avant-bras sous ses seins, et de mêler ses jambes aux siennes.
Elles soupirèrent à l'unisson – soulagées.
Puis elles dormirent.
oOo
Il finirait par être important de savoir pourquoi Kalinda était là. Ce dont elles parleraient serait important, ainsi que les décisions qu'elles prendraient.
Mais une part essentielle et intrinsèque d'Alicia s'en fichait éperdument pour le moment. Et cette partie d'elle-même lui accordait le sommeil le plus réconfortant, le plus reposant, le plus bienheureux, du moment que cette femme était dans ses bras.
Il ne s'écoula que quelques heures avant qu'elle ne s'éveille de nouveau, mais elle se sentit alors incroyablement reposée et satisfaite, et seulement un peu étonnée de trouver Kalinda toujours à côté d'elle – cela n'avait pas été un rêve.
Même si celle-ci ne bougeait pas, Alicia sans savoir comment, sentait qu'elle était réveillée – peut-être à la cadence de son souffle – et elle posa la main sur la hanche de Kalinda, qu'elle massa doucement dans un geste apaisant. A ce geste, Kalinda se tourna et lui fit face sur le lit.
La main de Kalinda se leva pour toucher du bout des doigts la joue d'Alicia – timide et douce comme un murmure. Alicia abandonna son visage à la caresse, le blottit contre la paume de Kalinda et oublia d'avoir honte d'en avoir soif à ce point – pas seulement de la sensation de la peau de Kalinda contre la sienne, mais de sa tendresse. Alicia la sentait lutter – elle avait envie de dire des choses, mais le poids des mots la submergeait.
« Ca va. » lui dit Alicia, qui voulait lui donner la permission de rester muette à présent, si c'était ce dont elle avait besoin.
« Ca ne va pas. J'ai été négligente avec toi. » murmura Kalinda dans l'obscurité. « Tu mérites plus.
- Alors donne-moi plus.
- Et si je ne suis pas douée pour ça ?
- Je t'aimerai quand même. »
Alicia déroba le hoquet de surprise de Kalinda d'un baiser – délicieusement doux et tranquille – qui promettait que ces mots étaient vrais. Elles échangèrent cette promesse pendant de longs instants, attisant lentement les braises. Alicia toucha le visage de Kalinda, dans l'intention de repousser ses cheveux en arrière afin de pouvoir l'embrasser plus librement – et c'est alors qu'elle la sentit.
Une unique trace humide descendait le long de la fine pommette de Kalinda. Elle mouilla les doigts d'Alicia et celle-ci s'immobilisa une seconde, choquée.
Elle n'était pas seule dans cette histoire. Elle ne l'avait jamais été.
Cela déclencha quelque chose en elle – quelque chose de profond, de protecteur et de presque sauvage – et elle se retrouva en train d'attirer sur elle l'autre femme, et de la serrer contre elle, toujours plus étroitement … si étroitement qu'Alicia sentait le cœur de Kalinda tambouriner contre le sien, et qu'elle se sentit perdue dans l'épais rideau de cheveux noirs qui tombait autour de leurs visages et l'emprisonnait dans un monde où tout avait la douceur, le goût et le parfum de Kalinda.
Alicia faisait là un nouveau pari – que cette nuit ne soit pas celle où Kalinda décide une bonne fois pour toutes que cela ne valait pas le coup, d'être si ouverte et exposée, de laisser Alicia voir en elle quelque chose de réel, à vif. Que cette nuit ne soit pas la dernière qu'elles passeraient ensemble.
Mais des mois auparavant, Kalinda avait fait un pari sur Alicia – en l'invitant à sortir alors que la réponse la plus probable aurait été « non », en se montrant patiente avec ses angoisses quand il aurait été plus facile de passer à quelqu'un de plus simple, quelqu'un de plus expérimenté. Quelqu'un qui donnerait à Kalinda ce qu'elle pensait vouloir, et qui n'attendrait ni n'aurait besoin de rien de plus.
Elles se devaient l'une à l'autre de prendre un risque de plus.
Les mains de Kalinda sur elle ne tenaient pas en place, et Alicia découvrit qu'elle ressentait la même chose … Elle avait soudain une envie vorace de toucher sa chair soyeuse, de goûter les saveurs distinctes de sa gorge, de ses cuisses, du bout de ses seins – elle voulait cela vite, et le voulait lentement, elle voulait tout, et voulait que cela ne s'arrête jamais.
Luttant pour se mettre en position assise, et obligeant Kalinda à se redresser avec elle, Alicia soupira de pouvoir enfin glisser librement les doigts sous le T-shirt de Kalinda et sentir la douceur de son ventre, le délicieux évasement de ses hanches.
C'était cette peau qu'elle avait eu envie de toucher – ce souffle qu'elle avait envie d'entendre s'accélérer – ces mains qu'elle avait envie de sentir soulever ses vêtements, et cette bouche qu'elle avait envie de sentir pressée contre son corps. Les pièces s'emboîtèrent de nouveau tandis qu'elles se touchaient mutuellement et que les vêtements cédaient à des mains persistantes.
« Tu m'as manqué. » dit Alicia à Kalinda avec un léger soupir tandis que sa langue traçait lentement un chemin de la vallée entre les seins de Kalinda jusqu'au creux de sa gorge.
« Montre-moi. » lui dit Kalinda, et cela sonna davantage comme une supplique que comme un défi.
Alicia allait lui montrer. Elle lui montrerait tout.
Avec un gémissement rauque, Alicia passa la jambe par-dessus celle de Kalinda, et elles tirèrent ensemble, entrelaçant leurs membres, s'étreignant mutuellement aussi fort que possible – sexe contre sexe, sein contre sein, partageant le souffle de l'autre. Pendant un instant, elles ne bougèrent pas, savourant la pression de leurs corps, leur interconnexion. Et puis les hanches de Kalinda roulèrent une seule fois – demandant davantage. Et Alicia ne put le lui refuser.
Avait-elle déjà ressenti quoi que ce soit d'aussi délicieux ? Le riche arôme des lèvres de cette femme, le doux glissement mouillé de leurs corps joints, le contact satiné d'une peau lisse contre l'autre, le frottement insupportablement excitant tandis qu'elles se mouvaient d'instinct de la façon qui leur apportait le plus de plaisir. Kalinda émettait de petits bruits terriblement sexy contre la bouche d'Alicia, ce qui l'embrasait toute entière, et finit par décider Alicia à accélérer le rythme de leurs lentes ondulations l'une contre l'autre afin d'attiser les flammes.
Les mouvements de Kalinda se firent frénétiques, sa bouche s'ouvrit impétueusement contre celle d'Alicia pendant que ses ongles lui égratignaient les fesses, et Alicia se rappela chacun des signes annonciateurs de son orgasme imminent – ce savoir rendait d'autant plus excitant cet inévitable moment. Elle la tint plus serrée.
« Ma puce. Ne me lâche pas. » siffla Kalinda, comme s'il était possible qu'Alicia se laisse jamais persuader de le faire.
« Non. » lui promit Alicia d'une voix étranglée par le désir tandis qu'elle ancrait étroitement Kalinda à elle, chevauchant énergiquement contre elle encore une, deux, trois fois avant que celle-ci ne se tende dans ses bras et n'enfonce doucement les dents dans l'épaule d'Alicia pour étouffer un soupir tremblant.
Alicia avait été si concentrée sur Kalinda, sur l'expérience de Kalinda, que la soudaine explosion de son propre orgasme fut pour elle une surprise – choquante par son incandescente intensité, et par l'émotion qu'il arracha à son cœur qui battait à grands coups. Dieu, qu'elle en avait eu besoin … comme elle avait eu besoin de cette femme à ses côtés, auprès d'elle, contre elle, partageant cela avec elle, et sentant pour la première fois qu'elle avait peut-être un endroit sûr où tomber.
Elles oscillèrent ensemble pendant quelques instants encore, étreignant toutes deux le corps humide de l'autre pour le protéger de l'air froid de la pièce, jusqu'à ce que Kalinda ait un petit frisson, qui encouragea Alicia à démêler leurs jambes et à bouger, pour tirer à nouveau les couvertures sur elles. Kalinda résista à la séparation une infime seconde avant de renoncer, et de se laisser de nouveau border dans le cocon de chaleur.
Il faisait plus clair à présent. Alicia voyait distinctement le visage de Kalinda tandis qu'elles étaient allongées face à face. La main de Kalinda s'ouvrit sur la couverture qui les abritait, et Alicia traça du bout du doigt de petits cercles sur la paume, trouvant exquis le contraste entre le clair et le foncé.
Les paupières de Kalinda étaient lourdes de satisfaction, mais elle était toujours vigilante. Tant de choses exprimées, et tant d'autres encore tues.
Même au beau milieu de ces délicieuses sensations, Alicia ressentait de la culpabilité. Kalinda était venue ici cette nuit, avait tendu la main vers elle – pour elle. Peut-être que le sexe n'était pas la bonne réponse – même si en cet instant, elle avait l'impression qu'il s'agissait là du sexe le moins égoïste qu'elles avaient jamais expérimenté.
« Ne regrette pas. » dit doucement Kalinda, comme si elle lisait ses pensées, et Alicia hocha légèrement la tête de stupéfaction. Kalinda était un tel nœud de contradictions : si clarivoyante pour certaines choses, si aveugle à d'autres.
Les doigts d'Alicia s'immobilisèrent sur la main de Kalinda. « Toi non plus. » chuchota-t-elle, et l'ombre d'un sourire apparut sur le visage de Kalinda.
La main de Kalinda se ferma, serrant celle d'Alicia.
Elles s'assoupirent de nouveau.
oOo
C'était le premier matin où Kalinda ait jamais dormi plus longtemps qu'Alicia. Lorsqu'Alicia se réveilla, elle cligna des yeux avec force à la vue de Kalinda pelotonnée dans son lit à la vive lumière du jour. Elle avait l'air petite, paisible et adorable dans les draps jaune pâle, et Alicia redoutait presque le moment où elle se réveillerait – le regard à nouveau empreint de prudence, les membres courbatus, peut-être dirait-elle à Alicia que c'était un bel adieu, mais que c'était bel et bien un adieu.
Parce qu'elle ne pouvait supporter de la réveiller et d'affronter cela, ni de rester allongée là en silence à se faire du souci, Alicia se glissa sans bruit hors du lit. Elle décrocha sa robe de chambre à l'intérieur de sa penderie, la passa sur ses épaules, et se rendit dans la cuisine, où elle entreprit la tâche machinale et apaisante de faire le café. Debout devant le plan de travail, elle observa l'hypnotique ploc, ploc, ploc dans la carafe.
Alicia pensait qu'il n'était pas possible de se sentir davantage partagé au sujet de cette situation qu'elle ne l'avait été au cours de cette semaine. Quelle femme ne rêvait pas que la personne qu'elle aime et dont elle se languit vienne la retrouver au milieu de la nuit – qu'elle lui tombe dans les bras, l'étreigne, et lui fasse l'amour jusqu'à ce qu'il ne reste plus ni énergie ni volonté pour se rappeler le doute, la peur ou les blessures ?
Owen l'avait avertie que tant que Kalinda serait confuse, elle continuerait à jouer à des petits jeux. Alicia n'était pas sûre de pouvoir le supporter, si la nuit dernière avait été un jeu.
Cela avait semblé tellement réel.
Le temps qu'Alicia s'arrache à sa rêverie, le café avait fini de passer depuis plusieurs minutes. Alicia secoua la tête pour s'éclaircir les idées et versa du café dans deux tasses. Peut-être qu'elle aurait tout simplement dû se dispenser des formalités et faire une descente dans le bar.
Elle saisit les tasses, prenant un plaisir presque masochiste à sentir la brûlure de la céramique sur sa peau, et les rapporta dans la chambre. Elle y trouva Kalinda assise dans le lit, clignant des yeux l'air endormi – des yeux immenses qui semblaient si différents quand ils n'étaient pas complètement alertes et cernés d'eye-liner noir.
« Salut. » lui dit calmement Alicia. Elle contourna le lit du côté de Kalinda, et lui tendit l'une des tasses. Kalinda la saisit à deux mains, et leurs doigts se chevauchèrent. Leurs regards se rencontrèrent, et pendant un instant Alicia fut presque embarrassée – l'intimité qu'elles avaient partagée la nuit dernière, tout ce qu'elle avait révélé d'elle-même à cette femme, le tout culminant dans les politesses inadéquates du café – avant que Kalinda ne dise doucement « merci » et qu'Alicia ne lâche la tasse.
Alicia contourna le lit pour regagner son côté, et se glissa de nouveau avec précaution sous les couvertures.
Sa compagne but une gorgée de sa tasse puis en contempla fixement l'intérieur, comme si elle se demandait si c'était vraiment cela qu'elle voulait. Ce fut extraordinairement gratifiant lorsque Kalinda posa sa tasse sur le chevet à côté d'elle et se retourna vers Alicia, puis se pencha et apposa un doux et chaste baiser sur ses lèvres à la place … faisant entrer la nuit dernière dans ce matin.
Renonçant à son prétexte, Alicia posa également son café sur la table de nuit à côté d'elle, et s'allongea sur le ventre dans le lit. Elle posa la tête entre ses bras croisés, et elles se contentèrent de partager cet espace en silence pendant quelques instants. Du bout des doigts, Kalinda traçait distraitement des cercles sur le dos d'Alicia.
« La première fois qu'on s'est rencontrées, j'ai pensé que tu étais soit faible soit stupide. » commença Kalinda.
Alicia fut un peu étonnée. Kalinda parlait rarement la première, et cela semblait un choix de sujet étrange. Pourtant, cette révélation ne la surprit pas particulièrement.
« Je sais. » répondit-elle, tournant la tête sur l'oreiller pour mieux considérer la femme à ses côtés. « Parce que je n'ai pas planté un couteau dans le cœur de Peter. » Etranges, les choses qui vous restent, mais Alicia se rappelait presque chaque détail de ce premier verre avec Kalinda – peut-être parce qu'elle aussi avait été en train de la jauger. A présent, le souvenir des paroles de Kalinda lui faisait venir un petit sourire aux lèvres.
« Après la soirée de la réception, je voulais juste en revenir à la façon dont les choses étaient avant. Mais je sentais qu'il manquait quelque chose. Et je n'arrêtais pas de me dire : qui est stupide à présent ? Qui est faible ? »
Alicia ne pouvait s'empêcher de se demander ce qui était arrivé à Kalinda pour lui faire penser que toute décision guidée par le cœur était une décision stupide. « Et maintenant ?
- Maintenant, je pense que tu es la personne la plus forte que je connaisse. » Il n'y avait pas une once de flatterie hypocrite dans le ton de Kalinda. Elle énonçait juste un fait. « Moi ? Je n'en suis pas si sûre. »
Hochant la tête, Alicia contempla le plafond. « Ce n'est pas exactement me couvrir d'éloges, si tu penses qu'il est stupide d'être avec moi. »
Kalinda soupira, visiblement frustrée d'être mal comprise. « Ce serait stupide de ne pas avoir envie d'être avec toi. Mais la réalité de la situation … » Elle s'interrompit. « Je pensais que tu me dirais non, tu sais. Quand je t'ai invitée à sortir. »
Alicia se retourna vers elle en haussant les sourcils. « Non, tu ne le pensais pas. Si tu le pensais vraiment, tu ne me l'aurais jamais demandé.
- Je savais juste que c'était ma seule chance. Tu es le genre de personne que les gens désirent, Alicia. Une fois divorcée, ce n'était qu'une question de temps – si ça n'avait pas été Will, il y aurait eu quelqu'un d'autre. Et je me suis dit que si je te demandais et que tu me disais non, au moins je pourrais arrêter d'y penser. »
Alicia qui s'était d'abord sentie vaguement insultée, trouvait à présent Kalinda plus attachante que jamais – elle n'aurait jamais deviné que s'agissant de choses telles que sortir avec quelqu'un, Kalinda soit autre chose que confiante, sûre d'elle et résolue. Le fait qu'elle avait eu sa chance et l'avait gaspillée, disait quelque chose qui faisait mal à Alicia pour elle – mais la rendait également fière que toutes deux aient fini par prendre des décisions qui les avaient quand même conduites ici, dans ce lit, ce matin.
« Je pensais aussi que tu n'irais pas plus loin que ce premier café. » ajouta Kalinda.
« Ne suis-je donc pas pleine de surprises ? » la taquina gentiment Alicia. Mais elle savait que tout cela était sans doute moins lié à sa capacité à surprendre qu'à ce que Kalinda avait eu envie de croire. Et pour autant que Kalinda se soit manifestement sentie attirée par Alicia, et par ceci, une part d'elle-même avait espéré qu'Alicia lui faciliterait les choses en se dérobant. Une part d'elle-même qui continuait à le souhaiter, et peut-être le souhaiterait toujours.
La poitrine d'Alicia se serra un peu à cette pensée.
Kalinda l'étudiait, et comme pour confirmer ce que pensait Alicia, déclara : « Je ne sais pas quoi faire avec les enfants.
- Si tu veux parler des miens, alors on fait une belle paire parce que moi non plus. » ronchonna Alicia, qui pensa un instant à la pornographie, aux églises, et à son désir sincère d'interdire l'accès à Internet à ses enfants jusqu'à leurs trente ans. Elle n'avait pourtant pas pleinement réfléchi à ce qui arriverait, s'il fallait réellement introduire d'une façon ou d'une autre Kalinda dans la vie des enfants – et certainement, c'était un souci, car Zach et Grace seraient toujours ce qu'il y avait de plus important dans l'univers d'Alicia. Que ferait-elle si Kalinda refusait de faire partie de leur vie ?
Mais Kalinda ne semblait pas refuser. Seulement … prévenir de la difficulté. Alicia ajouta donc : « C'est une chose dont on pourrait discuter. »
Pendant un instant, Kalinda ne réagit pas – elle continuait à regarder Alicia avec cet air intense sur le visage. « L'homme auquel j'étais mariée n'est pas quelqu'un de bien. Il y a des choses que j'ai faites pour m'en sortir … peut-être que je n'aurai jamais envie d'en parler. » Elle le dit d'un ton légèrement sur la défensive, comme si elle s'attendait à ce qu'Alicia discute.
C'était vrai, la douloureuse empathie d'Alicia pour ce que Kalinda avait pu vivre était teintée de curiosité pour ce mystère, et de peur pour ce que cela pouvait impliquer dans le futur – elle avait envie de connaître les choses qui étaient importantes pour Kalinda, qui l'avaient fait devenir la femme qu'elle était aujourd'hui. Mais le passé était moins important que le futur, et Alicia savait que la réserve de Kalinda ne s'envolerait pas du jour au lendemain. « Je comprends. On pourra en parler, si un jour tu en as envie. Ou pas, si tu ne veux pas. »
Kalinda roula sur le dos, et contempla le plafond, les doigts entrelacés sous les seins, l'air troublé.
« Est-ce que je suis en train de dire ce qu'il ne faut pas, là ? » lui demanda Alicia, perplexe.
« Tu fais toutes ces concessions pour moi. Ca me met juste … mal à l'aise. »
Alicia soupira, tendit le bras et toucha la joue de Kalinda pour lui faire de nouveau tourner les yeux vers elle. « Mettons ça au clair tout de suite. Etre avec toi – comme tu es – n'est pas une concession, Kalinda. Tout comme j'espère que ce ne serait pas une concession d'être avec moi. Oui, certaines choses sont différentes de celles auxquelles je suis habituée, mais … je peux faire face. Tant que tu es là pour faire face avec moi. Simplement, je ne veux plus le faire toute seule. Je n'ai pas envie de devoir m'inquiéter que tu risques de … prendre le large, à chaque fois que quelque chose te paraîtra étrange, différent, ou difficile. »
Il n'était pas facile de déterminer d'après son expression si Kalinda y croyait, ou si elle voyait toujours tout cela comme quelque scénario improbable de film d'amour éculé.
« Et je te ferai savoir », ajouta Alicia à titre expérimental, « que comme mon frère te le dira, je peux être sacrément casse-pieds aussi.
- Mmm, sans rire. » répondit Kalinda d'un air songeur. Alicia tira l'oreiller de dessous sa tête pour l'en frapper. Kalinda l'évita aisément, le bloqua entre ses mains et se pencha en avant pour un baiser presque contrit. Alicia se retrouva en train de sourire contre ses lèvres, et se sentit un tout petit peu plus légère après ces moments de tension – et rien que ce petit peu était un énorme soulagement.
Lorsqu'elles se séparèrent, Kalinda la regardait avec affection, et Alicia savait que ses propres yeux reflétaient la même chose.
« Alors, tu es gay maintenant ? » La manière dont les coins de la bouche de Kalinda remontaient confirmait qu'elle la taquinait. « Parce que tu sais, les gens vont demander. »
Cela l'amusa. « Suffisamment. » Elle nicha son visage par jeu dans les seins de Kalinda, ravie de lui tirer un rire – et puis Alicia réalisa ce qui était sous-entendu exactement derrière l'humour. Même si une part d'elle-même avait envie de se montrer plus prudente, parce que pour sûr, les choses étaient encore incertaines, et qui pouvait jamais savoir ce que Kalinda pensait vraiment– son cœur fit un petit bond.
« Nous n'avons pas besoin de … faire une annonce ou quoi que ce soit. Ce n'est pas ce dont j'ai envie. J'ai seulement envie que nous le sachions, nous – que nous avons quelque chose. Et je ne veux pas avoir honte ou peur de ça. » Et en dépit de sa dernière affirmation, elle fut soudain terrifiée à l'idée de ce que Kalinda répondrait. « Est-ce que nous avons quelque chose ? »
Il y avait un pétillement dans les yeux de Kalinda – quelque chose qui la faisait paraître jeune, heureuse et pleine d'espoir, tellement différente de la personne épuisée et effrayée de ces dernières semaines. Quelque chose avait vraiment changé la nuit dernière – quelque chose de nécessaire et de fondamental entre elles – et cela incitait Alicia à croire que, peu importait à quel point cela semblait difficile ou impossible, cette relation improbable avait de bonnes chances. « Peut-être. » D'un ton espiègle.
« Peut-être ? » Alicia se pencha en avant, faisant exprès de garder les lèvres hors d'atteinte tandis que Kalinda les poursuivait – essayant d'obtenir rien qu'un peu plus.
« Peut-être plus que peut-être. » confessa Kalinda, en soupirant de triomphe comme Alicia cédait et la laissait l'embrasser. De petits pas, qui finissaient par en faire des grands. « Je suppose qu'il n'y a qu'un seul moyen de le savoir. »
Et elle avait raison. Le seul moyen de le savoir était d'essayer. Et quelque part entre son divorce et les bras de Kalinda, Alicia avait découvert que « peut-être » était la possibilité la plus inattendue et la plus excitante de toutes.
Que c'était bon de prendre le risque de faire quelque chose, non parce qu'elle sentait que c'était « la chose à faire », ce qui était « moral », ou parce qu'elle sentait qu'elle le devait … mais juste parce qu'elle en avait envie, et que cela la rendait heureuse.
Et … seulement peut-être … Kalinda était-elle aussi en train de découvrir que sur la route qui les conduisait l'une à l'autre, il y avait quelque chose à découvrir sur elles-mêmes également.
