Epilogue

Alicia Cavanaugh Florrick parcourait des yeux le couloir animé du tribunal, pas très sûre de ce qu'elle cherchait. Pour certaines personnes, le bruit et la foule en ces lieux étaient peut-être gênants et déconcertants – mais elle était là dans son élément. Elle tâcha de mettre à profit ce sentiment de familiarité pour calmer ses nerfs à vifs et se concentrer sur la tâche en cours.

C'était incroyable à quel point il était plus facile de se concentrer lorsqu'elle n'était pas préoccupée plus que de raison par les histoires de cœur. Pourtant, si souvent les choses qui exigeaient sa concentration étaient des choses qui lui pesaient lourdement.

Quelques mois auparavant, Kalinda avait pris des photos d'un mari dans une position compromettante avec une femme qui n'était assurément pas la sienne. A cette époque, les clients du cabinet étaient un groupe d'employés de cet homme, qui le poursuivaient pour récupérer l'argent perdu quand le programme d'actions en bourse de leur société s'était avéré n'avoir environ aucune valeur au cours d'un gel des salaires – gel au cours duquel leur patron s'était octroyé un salaire excessif et de généreux bonus. La découverte de l'infidélité n'était qu'un dommage collatéral dans ce cas précis – mais quelques insinuations bien placées et à la limite de l'éthique (appuyées par les photos de Kalinda) avaient puissamment motivé l'épouse à coopérer à l'enquête. Une fois que la femme avait compris que ce n'était pas uniquement ses employés que son mari était en train d'arnaquer, elle était devenue un témoin important dans le procès collectif … et aujourd'hui, la femme était leur client pour quelque chose de bien plus personnel – l'audience pour décider de la garde des enfants du couple.

Aujourd'hui, Alicia était obligée de supposer que la tendance à l'infidélité et au vol du mari se reflétait aussi sur ses qualités de père.

Une part d'elle-même avait l'impression qu'elle aurait dû être en train de faire son possible pour réconforter et préparer la cliente à ce qui l'attendait, mais Will semblait déjà maître de la situation… Il était assis avec la femme pâle à l'air fatigué et lui parlait sur un ton apaisant.

Ce n'était nullement l'affaire la plus difficile qu'ils aient eu à représenter, mais les circonstances en touchaient Alicia à un endroit qui pourrait bien ne jamais être entièrement guéri, et cela la perturbait. C'est pourquoi, au lieu de se livrer à son rituel habituel avant le procès, à savoir se concerter avec son collègue et revoir ses notes, elle s'assit au bout opposé du long banc où étaient Will et la cliente, et prit un instant pour respirer. Elle se massa les tempes et ferma les yeux, jusqu'au moment où elle entendit une voix familière et mélodieuse lui demander : « Tu es d'attaque pour ça ? »

Levant les yeux, elle suivit du regard la silhouette menue de Kalinda, depuis la longue ligne des talons aiguilles de ses bottes, le pli impeccablement repassé de sa jupe et son blouson de cuir souple, jusqu'au visage dont elle avait mémorisé chaque détail. Alicia était surprise de la voir ici. Les preuves qu'elle avait rassemblées se suffisaient à elles-mêmes, et sa présence n'était pas strictement nécessaire. Mais elle se sentit soulagée : elle semblait toujours être un peu meilleure quand elle savait que Kalinda était assise au fond du prétoire. « Je suis restée debout une bonne partie de la nuit à préparer, alors … je suis aussi prête que possible. »

Kalinda se glissa sur le banc à côté d'elle. « Cette affaire est pénible pour toi.

- Elles sont rarement faciles. »

Kalinda lui adressa ce fameux regard – celui qui disait à Alicia qu'elle pouvait bien noyer le poisson tant qu'elle voulait, mais que Kalinda verrait quand même chaque angoisse, chaque difficulté, et que son air impassible ne fonctionnait qu'à l'audience. « C'est à nous qu'ira la sympathie du jury. » Elle indiqua du menton la cliente à bout de nerfs. « C'est toujours plus agréable de sentir qu'on est du bon côté.

- Absolument. » Ce point précis garantissait toujours qu'elle dormirait mieux la nuit.

« J'espère que nous nous battons pour que ces enfants retournent là où se trouve leur place. » Les gens commençaient à migrer à l'intérieur de la salle d'audiences, et Alicia les suivit des yeux. « Je suppose que je devrais aller m'installer. »

Kalinda acquiesça, et lui adressa un sourire bref mais encourageant tandis qu'elles se levaient toutes deux. « Hé.

- Oui ?

- Dîner ce soir chez moi ? »

Cette simple question réussit à pénétrer l'anxiété d'Alicia au sujet de l'audience imminente. Chez elle. Même si elles s'étaient mises d'accord implicitement pour que ce soit là le genre de choses qu'elles allaient tâcher de faire, chaque petite indication que c'était vrai inspirait à Alicia un léger tressaillement de choc, un peu de nervosité, et un plaisir immense. Elle réussit à limiter sa réaction à un haussement de sourcil détaché. « Très domestique de votre part, mademoiselle Sharma. » la taquina-t-elle.

« Tu rêves. » répondit Kalinda avec un sourire en coin. « Plats à emporter. »

Il était bon de savoir que certaines choses n'avaient pas changé.

Un nouveau reniflement à l'autre bout du banc, et toutes deux tournèrent les yeux vers l'endroit où Will incitait la cliente à se lever et à se diriger vers la salle d'audiences, avant de se tourner de nouveau l'une vers l'autre.

« Tu vas être géniale. » promit Kalinda. Et rien ne parut alors si naturel que de tendre le bras pour prendre la main offerte et la serrer – leurs doigts étroitement entrelacés dans un geste de réconfort. Alicia lui sourit avec gratitude.

Du coin de l'œil, Alicia aperçut Will tourné vers elle, qui regardait si elle venait. Elle lui jeta un coup d'oeil sans lâcher la main de Kalinda, et le trouva en train de les observer, la tête légèrement penchée et quelque chose d'indéchiffrable dans le regard. Il aurait pu s'agir de curiosité et de perplexité, avec un soupçon de soulagement que deux de ses employées vedettes s'entendent de nouveau après des semaines de tension – et peut-être un soupçon de prise de conscience dont il se serait bien passé – mais le tout apparut et se dissipa en quelques secondes, avant qu'il n'entreprenne de prendre la cliente par le coude et de la guider dans la salle.

Alicia découvrit qu'aucune de ces réactions ne la dérangeait vraiment.

Elle lui adressa un petit hochement de tête pour lui faire savoir qu'elle le suivait, et reporta son attention sur Kalinda pendant un instant encore, tandis qu'elles s'étreignaient puis se relâchaient, et que leurs mains retombaient à leurs côtés.

« On se voit après, alors ? » demanda Alicia.

La douceur du sourire et le clin d'œil de Kalinda lui offrirent autant de réconfort que lui en avait apporté sa nuit de préparation sans trêve. « Tu peux y compter. »

Et quelles que soient les épreuves qui l'attendaient – qui les attendaient …

Alicia y comptait.