Pas un mot ne se fit entendre pendant plusieurs dizaines de minutes. Le Patron ne bougeait plus, cachant toujours son visage entre ses doigts. Le geek, qui s'était débarrassé de ses pince-tétons, pleurait à chaudes larmes.

Il ne le satisfaisait plus. Il ne lui donnait plus ce qu'il aimait le plus chez lui. Il le perdait.

Son front rencontra l'épaule de son aimé. Il respirait bruyamment pour ralentir les flots mouillés sur ses joues. Quand il en fut capable, il articula :

« Désolé... Pardonne moi Patron... Je suis désolé... »

Aucune réaction.

« Je ne peux plus te combler... Mais laisse moi encore une chance. »

Il serra ses doigts sur le bras de l'autre homme.

« J'en pouvais plus de te voir les reluquer, alors que tu étais toujours absent avec moi... Je peux pas vivre sans être … Sans que tu sois... »

Le silence, encore, toujours.

« Dis quelque chose ! Je t'en prie ! Je peux tout entendre, mais je veux comprendre ! Patron ! Patron... »

Sa voix s'affaiblissait, parallèle à son espoir.

« Ne m'abandonne pas...

- Jamais. »

La voix du Patron, emplie de trouble, effraya le Geek. Il lui prit les mains pour pouvoir le regarder. Ce qu'il vit le figea. Les yeux du Patron, si magnifiques, si expressifs, lui hurlaient une déchirure, qui lentement, sinueusement, c'était fait son chemin dans son esprit. Une rupture dans toutes ses certitudes. Un monstre qui dévorait progressivement sa personne.

Le Patron voulut s'enfuir, mais le Geek, qui anticipait déjà son mouvement, lui bloqua le poignet dans sa main. Entraîné par son mouvement, il se retrouva au sol, aux pieds du Patron.

« Explique moi, implora-t-il. »

L'homme en noir s'agenouilla à la hauteur du Geek.

« Tu es celui que je veux. Toujours, tout le temps. Pour tout, pour n'importe quoi. »

Dans la bouche du Patron, ces mots prenaient la valeur d'un « tu es parfait ».

« Mais il y a quelque chose que je veux. Dont j'ai besoin. J'en peux plus d'y penser. Je ne me sens plus complet. Même avec toi, ou avec tous les autres. Il me manque un truc. »

Ses mots sortaient difficilement. Même avec le Geek, s'ouvrir lui restait compliqué.

« Tu m'as vu regarder ces enfants. Tu as cru que je les voulais. Tu as voulu bien faire, pour que je pense à toi avant tout. C'est ça ?»

Le gamer hocha la tête. Sa main sur la joue du Patron forçait ce dernier à le garder le contact visuel.

« Seulement, c'est pas baiser un gosse que je voulais. Je les regardais parce que... »

La fin de la phrase n'arriva pas à traverser ses lèvres. Ses genoux s'affaiblissaient, et ne le portaient bientôt plus. Le geek, bouleversé, souffla :

« Tu veux un enfant. »

Le regard du Patron ne lui avait jamais semblé aussi égaré. Il voulait un enfant. Oui. Un héritier. Quelqu'un à qui il léguerait ses savoirs, bons ou mauvais. Une progéniture dont il serait fier. Un fils, ou une fille, qu'il chérirait de loin, observant le geek s'occuper à lui offrir explicitement son amour.

La tendresse qui se logeait dans les pupilles de son amant l'agaçait. Il détestait être faible. Encore plus face au gamin. Il savait que le petit l'aimait viril, fort,pervers. Il n'était pas tombé amoureux d'un faiblard tremblant sur le parquet.

Pourtant, les légers tressaillements qui parcouraient son corps entier suite à sa révélation ne connurent de repos qu'entre les bras du Geek. Il entendit un « Je t'aime », auquel il ne répondit que par un baiser sur son cou.

Ils trouvèrent la force de se mettre sur le lit. Ils y échangèrent des baisers longs. Les mains du geek se baladèrent sur le corps entier du Patron, s'attardant sur son crâne, dont il adorait la sensation des cheveux courts se fléchissant sous ses doigts. Il restait. Il le comblait toujours. Il l'aimait encore.

Le Patron dévorait les lèvres en face de lui, y déversant ses rancœurs. Avoir fait inutilement peur au Geek, ne pas avoir été honnête avec lui. Ne pas pouvoir faire d'enfants. Ne pas avoir le droit d'en adopter. Vivre avec ce poids chaque jour jusqu'à la fin.

Puis, une béatitude le borda. Le petit homme qu'il tenait entre ses bras s'inquiétait pour lui. Il dépendait de lui.

« Et toi ? Tu y as déjà pensé ?

- Non... C'est à dire que... J'aimerais... C'est sûr. Mais je n'avais jamais pensé que toi tu...

- Ouai ouai je sais, le coupa le Patron. Moi non plus je pensais pas. Mais ça me manque. Quand Mathieu était gosse, je le protégeais. Bien sûr, j'en tirais mon avantage... Après lui, c'était toi. Et là ça me manque. Je veux pas changer de.. Colocataire. Je veux quelqu'un de plus. Qui serait un peu moi. Et peut-être un peu toi. »

Le rire discret du Geek se fit entendre.

« Un peu étrange, vu qu'on vient de la même personne. »

Le Patron lui ébouriffa les cheveux.

« Ouai bon. »

Leur soirée fut tendre.


Les jours suivant également d'ailleurs. Seulement, le malaise revenait progressivement. Le Geek n'avait pas fait maths sup', mais pourtant il lisait des signes. Son amant désirait vraiment son enfant. Plus que tout. Peut-être qu'un jour, ce sera plus que de vouloir le Geek.

Le Patron, après avoir avoué ses envies de paternité, n'y pensait pas moins. Il proposa plusieurs solutions au Geek. Elles ne rassuraient pas ce dernier.

« On pourrait trouver une nana, qui nous ressemble, je la baise et voilà. »

Le regard noir qu'il se prit lui affirma que cette solution ne se réaliserait pas.

« Une mère porteuse ? Proposa le plus jeune.

- Interdit en France, l'adoption aussi.

- Et si on en trouve un d'un autre pays ?

- Un petit asiatique sans papier ?

- Non ! En Belgique c'est autorisé non ? On pourrait...

- En moyenne, ça prend quatre ans. »

Le Geek paniqua.

« Et tu ne pourras pas attendre jusque là ? »

Le Patron ne savait plus quoi dire. Non, il ne comptait pas attendre. Mais les choses étant ce qu'elles étaient, il n'aurait jamais son enfant. Entre autre parce qu'il était gay.

«C'est dur de s'imaginer sans gamin.

- Je... Je suis désolé. De pas pouvoir... »

Le Geek marmonnait.

« Je... Je vais sortir. »

Le Patron l'observa s'enfuir, et se servit un verre de whisky.


Le Geek courut le plus loin possible dans la ville, au delà de l'essoufflement, au delà de la fatigue. Son cœur et ses jambes de gamer le forcèrent tout de même à s'arrêter, quand à bout de souffle, un vertige le prit. Il anticipa un parc à quelques rues et s'y dirigea en marchant.

Un banc l'invitait à s'asseoir, face au couché de soleil. Installé, il admira le paysage, ébloui par les dernières lueurs du jour. Le parc vert s'étendait dans un faux plat, si bien qu'on en voyait pas l'extrémité. L'horizon s'aplatissait derrière des balançoires. Un bac à sable servait de train d'atterrissage à un toboggan.

Il rouvrit les yeux quand une balle rencontra son pied. Un enfant à la bouille ronde, avec de grands yeux bleus lui souriait, à quelques mètres de lui.

« Tu peux me donner la balle monsieur ?

- Bien sûr, lui répondit-il aimablement en lui lançant le ballon. »

Le marmot le remercia chaleureusement avant de retourner vers celui qui devait être son tuteur du moment. Que le Geek reconnut avec surprise.

« Antoine ? S'exclama-t-il.

- Geek ! »

Un jeune homme ébouriffé s'approcha de lui en souriant.

« Qu'est-ce que tu fais là ?

- Je … Prends l'air. Ça faisait longtemps.

- Quelques mois oui ! On se croise beaucoup moins maintenant que tu vis avec le Patron. Ça se passe bien ?

- Oui oui, dit-il prestement.

- Tu es sûr ? Tu as l'air d'avoir pleuré...

- Je... »

Le Geek s'intéressa au sol.

« Le Patron est quelqu'un d'unique. Il s'occupe bien de moi. Alors j'ai toujours peur de ne pas être à la hauteur tu vois ?

- Il devrait plutôt s'estimer heureux que tu le supportes ! Lança Antoine en lui tapotant l'épaule.

- Oui...

- Et puis, je suis sûr que tu fais toujours de ton mieux pour lui, renchérit-il gentiment. Tu es dévoué. »

Il laissa traîner ses pensées, puis tourna son visage vers le plus grand, qui le fixait avec inquiétude.

« Mais s'il te fait du mal, tu devrais retourner chez Mathieu.

- Mathieu... Comment ça se passe entre vous d'ailleurs ? »

Le vidéaste sembla prit de court. Il commença à s'agiter, ce qui fit lever un sourcil amusé au Geek.

« Entre nous ? Mais bien ! C'est mon meilleur pote ! D'ailleurs il voulait qu'on aille boire une bière un de ces quatre ! Tu devrais venir !

- Je passe mon tour, sourit-il. Il pourrait avoir des choses confidentielles à te dire. Mais tu peux pas passer à l'appartement si tu veux. On jouera à nouveau ensemble.

- Bien sûr, ce serait sympa ! Mais, des choses confidentielles ? »

Le Geek hocha la tête. Ses regards se perdaient sur celui qui se trouvait être le neveu d'Antoine. Il s'imaginait dans ce parc. Il garderait un œil sur un bambin. Le Patron lirait le journal. Le gosse disparaîtrait de son champ de vision. Le Patron péterait un câble. On le retrouverait coincé dans le toboggan. « Toujours à combler les trous mon gamin, comme son papa » sortirait le Patron. Il sourirait sincèrement sous l'air amoureux du Geek.

« Tu as déjà pensé à avoir un enfant ? »

Antoine cligna des yeux plusieurs fois. Des choses confidentielles ? Avoir un enfant ?

« Ne me dis pas que Mathieu a mis une nana enceinte, demanda-t-il gravement.

- Non non ! Il est libre comme l'air ! Enfin, presque.

- Presque ?

- Ce n'est pas à moi de te raconter ça, lui indiqua le geek avec un sourire. »

Le vidéaste sembla en grande réflexion. Son neveu vint l'en sortir en lui tirant les cheveux.

« J'ai froid tonton ! On rentre ?

- On rentre petit ! A bientôt geek ?

- Oui bien sûr, passe quand tu veux. »

Il se saluèrent, et le Geek se retrouva seul. Antoine l'amusait toujours. Quand il ne jouait pas avec lui, il tentait de draguer un Mathieu trop fier pour s'avouer ses sentiments. Il souhaitait à Mathieu le bonheur qu'il vivait avec le Patron. Même si être avec le Patron n'était en soi pas une fin si souhaitable que ça. Mais c'est tout ce que le Geek désirait.

Imaginer l'avenir quand on provient d'un esprit, et qu'on a jamais vraiment vieilli, juste mûri, n'avait pas vraiment de sens. Mais parfois, il se voyait tout de même à soixante-dix ans, à jouer à GTA avec le Patron. Ils seraient à nouveau tous ensemble, avec le Hippie, le Panda, et Mathieu, leur cher créateur. Cependant, tout cela se remettait en question.

L'envie du Patron n'avait rien d'une lubie passagère. Il la sentait déferler dans son être complexe. S'il ne pouvait pas attendre l'adoption, alors il ne tarderait pas à se séparer de celui qui, une fois de plus, le tire vers le bas. Lui.

Son téléphone vibra dans sa poche.

« Allo ? Fit-il en décrochant.

- Ouai gamin, c'est moi. T'es où ?

- Dans un parc.

- Où putain ? »

Il releva la tête pour lire un panneau.

« Saint Anne.

- Bouge pas alors. »

Il raccrocha. Le Geek regarda l'heure. Presque vingt-trois heures. Il avait dû s'endormir. Ou alors il avait juste perdu toute notion de temps.

Un vrombissement surgit dans la nuit silencieuse. Le Patron, enfourché sur sa moto, lui tendait un casque. Il monta à l'arrière, et s'agrippa à son amant.

« Merci, souffla-t-il. »

La moto démarra. Il réalisa bien vite que le Patron n'allait pas chez eux. Il roulait très vite. Il adorait la vitesse quand il voulait se perdre. Il canalisait ses pulsions auto-destructrices ainsi.

Le Geek fermait les yeux. Le vent sur ses doigts, la veste de motard du Patron contre son torse, l'odeur de son casque l'emportaient dans un bain de bien être. La réponse lui apparut comme une révélation.


« Tu sors ce soir ? Lança la voix grave du Patron.

- Oui, je vais chez Mathieu ! »

Un grognement lui répondit. Le Geek semblait très stressé ce soir. Comme s'il avait quelque chose de très important à faire. Mais avec Mathieu ? Le Patron se braqua un peu. Il n'était pas partageur.

Il le rejoignit devant la porte, pour lui serrer les épaules. Le Geek ne semblait pas rassuré.

« Pourquoi tu vas le voir ?

- Je... C'est pour un truc … C'est...

- Réponds !

- Je dois y aller, bredouilla-t-il en se détachant. »

Il profita de son air énervé pour lui poser un baiser sur les lèvres avant de s'éclipser. La porte claqua sur le Patron. Le geek lui semblait distant depuis son annonce. Lui avait-il fait peur ? Peut-être. Il voulait sans doute se changer les idées. Mais pour ça, il avait ses jeux d'habitude. Et que venait faire Mathieu là dedans ? Il allait chercher du réconfort chez lui ?

Ses doigts se crispèrent. Il savait le Geek fidèle et aimant. Il avait cependant depuis longtemps compris que Mathieu était le seul à pouvoir rivaliser avec lui dans le cœur du sale gosse.

Une fois de plus, ses monstres intérieurs dévoraient ses certitudes, et les remplaçaient par un doute écœurant. Au fond de lui, il savait qu'il aurait dû le retenir ce soir là.

Quand Mathieu recueillit le Geek, il voyait bien que quelque chose n'allait pas. Depuis son déménagement avec le Patron, il souriait et prenait confiance en lui. Ses yeux rougit et sa lèvre déchirée de morsures ne sous-entendaient rien de bon. Quand il acheva la préparation de leur boisson, café et chocolat chaud, il s'installa sur le canapé, en face de lui. Il ne savait pas sur quel fil conducteur choisir : lui demander directement s'il a eu un problème avec le Patron, ou attendre. Il se racla la gorge avant de briser le silence.

« Tu voulais me voir donc? »

Le Geek hocha la tête. Une légère impatience s'éveillait en Mathieu. Pourvu que le Geek s'exprime. Il n'avait aucune envie de jouer aux mimes, alors qu'il devait travailler encore ce soir.

« Tu peux me dire pourquoi?

- Je... »

L'hésitation rendait sa voix aussi tremblante que ses mains qui tenaient son chocolat.

« Un problème avec le Patron?

- Non ! Enfin oui, mais c'est ma faute. Enfin non, la faute à personne... C'est... »

Mathieu posa sa main sur le genou du joueur. Il ne le connaissait plus si troublé depuis longtemps.

« Tu peux tout me dire tu sais.

- Le Patron veut quelque chose, et je ne peux pas lui offrir.

- Ça lui passera, s'écria Mathieu énervé d'être dérangé pour si peu.

- Non ! Justement ce genre d'envie ne passe pas. »

Le Geek but une gorgée pour calmer ses spasmes nerveux. Ses larmes lui montaient aux yeux. Il tendit le bras pour reposer la tasse, qui se brisa sur le sol. Il poussa un cri, puis se leva d'un geste. Mathieu en fit de même.

« Bordel, t'es troublé mais tu pourrais faire attention sale gosse ! »

Le plus jeune s'effondra à genou devant lui, le pantalon traînant dans la boisson encore tiède. Ses mains s'agrippèrent à Mathieu.

« Je suis désolé ! Je ne suis qu'un incapable, pour toi, pour le Patron ! Il va partir ! A cause de moi ! Je ferai tout pour lui donner un gosse, tout... »

Il enfonça sa tête contre la cuisse de Mathieu, qui déposa lentement sa main sur ses cheveux. Le Patron? Un enfant? Il ne se l'était jamais imaginé. Il connaissait déjà ce léger instinct paternel que la personnalité sombre pouvait avoir. Il s'était occupé de lui plus jeune après tout.

« Le Patron veut un gosse... Marmonna-t-il. »

Le visage du Geek se releva sous ses doigts. Il brillait de pleurs. Dans son regard, le vidéaste lisait une détermination désespérée.

« Je t'en supplie, tu m'as fait, tu peux me changer. Je veux être une fille et pouvoir lui donner son enfant...

- Mais...

- Je veux qu'il m'aime ! J'ai besoin de lui ! »

Mathieu lui saisit les épaules pour le redresser. Sans cette aide, il ne tiendrait pas debout.

« Calmes toi d'abord. »

Il se rassit sur le canapé, l'entraînant contre lui. Pendant qu'il vidait son corps du stress et de la détresse accumulée, Mathieu lui chuchotait que le Patron ne le quitterait pas pour ça. Mais au fond de lui, il doutait. Son plus vieil acolyte obtenait toujours ce qu'il voulait, sans songer aux conséquences.

« Je ne sais même pas si c'est possible, expliqua-t-il alors que la crise du gamin s'atténuait. Je ne sais pas si je peux faire de toi une femme. Et même si je le peux, tu seras comme la fille. Tu es vraiment prêt à ça?

- Qu'est-ce que tu veux dire...?

- Si tu deviens une fille, que tu tombes enceinte... »

Il fit une pause, le temps de s'étonner lui même à dire une telle phrase.

« Tu ne pourras sans doute pas redevenir comme avant. Parce que tu seras la mère du petit. Je sais que tu aimes le Patron, mais tu renierais vraiment ta masculinité -certes pas très développée- pour lui? »

Le Geek se pinçait les lèvres, le temps sans doute de rassembler ses idées.

« Je n'en ai pas envie... Soupira-t-il, mais pour le Patron, aucun sacrifice n'est trop grand. »

Son créateur l'observa, hésitant entre l'admiration et la pitié. Il était complètement affectivo-dépendant du Patron.

« Je t'en supplie Mathieu, je ferai tout ce que tu veux. »

Sa voix tressautait sous la panique. Il commença à s'agiter.

« Tout ! Demande moi tout ! Demande moi ce que...

- J'ai compris l'idée ! Le coupa Mathieu. Je vais essayer. Mais tu es sûr? »

Le Geek lui sembla réfléchir encore un peu. Sa main parcourut son torse et contourna ses parties génitales. Il heurta son téléphone dans sa poche. Le Patron lui avait offert. Officiellement, pour pouvoir l'appeler à chaque instant pour l'obliger à venir s'occuper de lui. Officiellement. Il prit une profonde inspiration.

« Je suis sûr. »

Mathieu acquiesça, lui prit les mains, se disant que cela fonctionnerait peut-être comme dans les films, et clôt ses paupières. Il se concentra sur le Geek, et ré-imagina chaque scène avec lui, mais en femme. Il l'imagina enceinte. Heureuse. Avec son Patron. Un frisson le prit. Peut-être celui de la réussite? Il rouvrit les yeux, pour tomber sur un geek inchangé.


Ce soir là, le Geek préféra dormir dans l'appartement où se logeait ses derniers souvenirs de célibataire. Il prit une douche. La chaleur de l'eau ne traversa pas plus que son épiderme. Le message inquiet du Patron concernant son absence le réjouit à peine. Il avait tant espéré. Il devait se résigner.

En se séchant, il croisa son regard dans le miroir mural. Il s'observa longuement. Détaillant son profil, il s'imagina avec des seins. Sans pénis. Avec un ventre rond. Parfaite pour le Patron. Il enfila un pyjama et retrouva son ancienne chambre.

Allongé dans son lit depuis plusieurs heure, la solution lui sauta aux yeux. Ces jambes se déplaçaient d'elle même dans la maison silencieuse. Dans la cuisine, puis la salle de bain. Devant le miroir. Il s'empara du coton que Mathieu utilisait pour se démaquiller. Puis, il fit face à son image. Un jeune homme désespéré, avec du coton et un couteau de boucherie. L'opération pouvait commencer.

Une partie du coton se retrouva entre ses lèvres. Ce qu'il faisait était bon, il ne devait pas crier de douleur. Le Patron le voulait.

Il débuta par le torse. La lame fraîche l'entailla. Son encoche caressait à peine le grand pectoral. Il glissa le métal sous sa peau. Ses dents se crispèrent. Il souleva la peau, gémissant de douleur. La bile lui monta à la gorge, il la ravala. Ses jambes tremblaient. Une fois l'espace assez important, il y inséra du coton. Celui-ci se teint de rouge sans attendre. Il posa la peau dessus. Plus tard, il allait la coudre.

La fabrication du deuxième sein fut tout aussi douloureuse. Alors qu'il soulevait la peau décollée, il sentit un liquide chaud glisser le long de sa cuisse, et former une flaque à ses pieds, accompagné d'un éphémère soulagement. Ça sentait fort. Il venait d'uriner.

Il se débarrassa de son pyjama, et le posa doucement. Au sol, le mélange de pisse et de sang jaunissait le carrelage immaculé. Il observa son profil brièvement. Dans sa folie, il trouva son corps bien plus attirant ainsi. Il ne restait qu'une étape.

Il prit doucement son sexe en main. Ses doigts d'un côté serraient l'arme frénétiquement, de l'autre offrait une dernière caresse à sa virilité. Il leva son bras en l'air. Le coup tomba.

« Putain il se passe quoi ici?! »

Mathieu venait de faire irruption dans la chambre du Geek, qui hurlait dans son lit. Il le secoua pour le réveiller. Une tâche humide se répandait entre les fibres du matelas et des draps.

« Oh calme toi ! »

Le Geek s'agrippa à son créateur, continuant de pousser des gémissements apeurés. Jamais un cauchemar ne lui parut aussi réaliste.


Le Patron, assis devant la table basse du salon, gérait ses affaires. Quand sa montre tinta midi, il se leva pour cuisiner. Il mit des pâtes pour deux à cuire, puis retourna travailler. Ses yeux se levaient souvent vers la porte d'entrée ce matin. Le gamin prenait vraiment son temps. Mathieu l'appelait parfois pour aider au montage. Ils finissaient souvent tard, mais le geek avait pour habitude de l'en informer, pour qu'il aille le chercher. Il ne dormait presque jamais ailleurs que chez eux. Ce n'était pas normal. Le Patron détestait ça. Ne pas savoir.

Quand la porte s'ouvrit, il retourna s'occuper de la nourriture, lançant un regard bref au Geek. Ses vêtements portaient l'odeur de Mathieu. Il s'était changé. Feignant le manque d'intérêt, il préparait une bolognaise. Concentré sur l'épluchure d'une tomate, il n'entendit pas son amant s'approcher dans son dos. Des bras entourèrent son torse. Le gosse ne se permettait que rarement ce genre de moment.

Ses mains glissèrent sur le jean du patient, le caressant au niveau de son entre-jambe. Le petit le connaissait bien. S'il voulait de l'affection, il n'en aurait pas autrement. Il coupa les plaques et se retourna. Les cernes sous les yeux du son protégé ne rassurèrent pas ses suspicions sur sa soirée avec Mathieu.

« Qu'est-ce qui...

- Fais moi l'amour Patron. »

Il fronça les sourcils. De plus en plus étrange. Des lèvres vinrent interrompre ses pensées avant même que celles-ci ne se forment. Le geek l'embrassait, le plaquant contre la table. Son bassin roulait contre le sien. Le Patron se saisit des fesses qu'il aimait tant pour soulever le Geek. Il l'entraîna jusqu'au canapé, et l'y déposa.

Baiser avec le gamin excitait bien plus le Patron que de devoir lui faire l'amour. Il s'exécuta pourtant, se faisant violence à être tendre. Il le prenait dans une extase douce, une vivacité lente. Il le touchait, le cajolait. Au fond, il voulait lui prouver pouvoir lui aussi le réconforter quand il en a besoin. Lui prouver qu'il n'avait pas besoin d'aller chez Mathieu pour de la tendresse.

Quand il éjacula au plus profond de lui, il se força à ouvrir les yeux pour regarder son visage déformé de plaisir, et ses yeux condamnés à l'innocence. Il l'embrassa langoureusement. Ces doutes se dissipèrent.