16 Décembre 2004

Nos deux amis ont aujourd'hui 15 et 16 ans.

Ces six années passées entre eux ont été fortes en amitié.

Il y avait entre eux un lien indéchiffrable, et bien qu'ils soient tout les deux toujours rejetés de la société, ils s'en fichaient du moment qu'ils étaient ensemble.

Beaucoup de choses se sont passées en six ans : la mère de Mathieu travaillait maintenant dans un salon esthétique, et elle s'était trouvée un mari, aimant et respectueux, et qui portait une réelle affection pour Mathieu.

Il était si attaché à lui et réciproquement que Mathieu décidera plus tard de porter son nom. Cet homme, Roger Sommet, était manager au sein d'une entreprise publicitaire et gagnait assez bien sa vie pour les faire vivre dans le confort.

Alicia, Roger et Matthieu habitaient un petit appartement à deux rues de celui d'Antoine, ce qui permettait aux deux amis de se voir régulièrement. Ils font des études différentes mais toujours dans la même école, ce qui leur permet de se retrouver souvent.

C'est, pour tous, la meilleure situation qui puisse exister.

Cependant… Cela fait quelques temps que Mathieu trouve le comportement de son ami assez étrange.

L'autre jour, par exemple, en jouant aux cartes, leurs mains se sont effleurées. Une situation tout ce qu'il y a de plus banal et sans importance.

Ce qui n'a pas empêcher les joues d'Antoine de virer au rouge.

« -Ça va mec ?

-Euh… Ouais ouais, c'est juste… un coup de chaud.

-Mais il fait cinq degrés dehors, tu te fous de moi ? Ou alors… C'est moi qui te fais cet effet, mon mignon ? Je sais que j'ai un sourire à faire rougir une brosse à dent, mais c'est pas une raison pour ce mettre dans cet état là mon choupinet… »

Mathieu lâche ça sur le ton de la plaisanterie. Mais au lieu de la réponse aguicheuse et pleine de sous entendus qu'il lui connaissait, Antoine se contente de baisser les yeux.

« T'es con… Bon, je vais chercher une canette de coca, tu veux un truc ? »

Et encore, ça n'était qu'un exemple. Combien de fois s'est il mit à bafouiller quand Mathieu lui demandait comment ça se passait, niveau amour, à virer au cramoisi quand il le complimentait ou quand il y avait un quelconque contact physique entre eux.

Hier soir, Mathieu reçoit un message sur son portable :

« J'en ai marre, je n'en peux plus, je pense à toi le jour, la nuit. Tu m'as ensorcelé. Je ne peux plus le cacher maintenant, tu hantes mon esprit. Quand je m'endors, je t'imagine à mes côtés. Je sais que ce message n'a pas de but, puisque je ne vais pas avoir le cran d'appuyer sur le bouton « envoyer ». Mais… Je ne peux m'empêcher d'espérer.

Je t'aime 3 »

Mathieu blêmit de plus en plus à la vue du message.

Il devient carrément vide de couleurs quand il voit l'expéditeur.

Antoine.

Il ne sait plus si il blague ou si il s'agit de quelque chose de vraiment sérieux.

Trente secondes plus tard, un nouveau message.

« Merde merde merde, Je me suis trompé !

Excuse moi vieux, je voulais l'envoyer à Mandy, et t'es juste après elle dans mon répertoire. Fausse manip', désolé ! »

Soulagement.

Mathieu respire. Pendant un instant, il a vraiment cru que son ami était homosexuel.

Après ça, Mathieu éclate de rire et lui renvoie un message dans la foulée :

« Dis donc, choupinou, je te savais pas si poète que ça !

Et donc, c'est Mandy ton type de fille ? Tu me l'avais pas dit, ça!

Tu me raconte tout demain hein, sa réponse et tout, moi je vais me coucher je suis mort !

A demain mon lapin! »

Les jours, les semaines, puis les mois passent à une vitesse vertigineuse. Entre exams, oraux, et la pression des parents pour faire du sport, Mathieu ne s'arrête jamais.

Les comportements étranges d'Antoine s'atténuent un peu, il est finalement sorti avec Mandy mais l'a lâchée au bout de trois semaines.

« Trop superficielle, pas assez de neurones. Le texte ? Juste pour l'embobiner, t'as vu comme elle est bonne ? »

30 Février 2006

Deux ans sont passés.

Mathieu, 18 ans, porte enfin le nom de son père adoptif.

Aux yeux du monde et de la société, il n'est plus Mathieu Debane, mais Mathieu Sommet. Et il est fier de s'appeler ainsi.

Il s'est découvert une nouvelle passion, le théâtre, et il la partage avec un groupe d'ami avec lequel il se retrouve tout les mardis et vendredi pour jouer.

Il a des perspectives d'avenir : son rêve ? Déménager à Paris avec ses nouveaux amis et vivre avec eux de leur passion commune.

Un jour, une opportunité se présente pour leur petite troupe, occasion qu'ils n'ont pas hésité à saisir : une immense collocation s'est libérée, ils pourront y vivre tous les six : Margaux, Anna, Stevie, Alexis, Mathieu et Johan. Le loyer coûte assez cher, mais tous ensemble, ils auront les moyens de le payer.

Ils partent pour début mars prochain, et commenceront là bas les tournages.

Ne reste plus pour Mathieu qu'à annoncer son départ à ses parents et surtout à Antoine.

Le jour même, il se précipite en courant chez son ami, salue ses parents et fonce à l'étage pour rentrer dans sa chambre.

Avant d'entrer, il profite du fait que son ami ne le voie pas pour regarder cet endroit où il s'est passé tellement de choses, ce lieu imprégné du lien si fort qui les uni. Il profite de ces instants, et se remémore tout ces moments passés entre eux ici.

Il rentre, le visage baissé.

« Antoine… On va devoir parler. »

Il lui explique calmement la situation. Il sait à quel point ça va être dur pour eux d'être séparé, leur lien ne s'est jamais évanoui, il s'est même renforcé avec le temps.

Il lui dit que ça sera une opportunité pour lui, qu'il pourra vivre sa vie, comme il l'entend. Il lui parle de ses rêves, de ses ambitions, et quand il en parle, on voit que des étoiles brillent dans ses yeux.

Mais plus il poursuit ses explications, plus le visage de son ami s'assombrit.

C'est lorsqu'il évoque son départ pour mars prochain qu'Antoine explose.

Mais il n'explose pas de colère, comme l'avait prévu Mathieu.

Antoine ne crie pas, ne hurle pas, ne fait pas de scène, il ne se met pas dans tout ses états.

Non non, c'est bien pire.

Il pleure.

Il ne l'a jamais vu pleurer auparavant, quoiqu'il arrive, il a toujours gardé le sourire. Même à la mort de Richard, son chien, qu'il adorait plus que tout.

Mathieu, carrément déstabilisé, tente de lui remonter un peu le moral en passant maladroitement un bras autour des épaules de son ami.

« -Mais… Te met pas dans des états pareils, c'est pas si loin Paris, et puis je reviendrais souvent t'inquiète pas ! Eh gros bébé, t'arrêtes de pleurer ?

-Y a des jours, quand même, je te trouve sacrément con.

-Merci, ça me réchauffe le cœur ce que tu dis là. Puis je savoir en quel honneur je mérite d'être traité ainsi? »

Antoine rit. Mais d'un rire triste, un rire étouffé, un rire étranglé par les sanglots.

« -Alors t'as jamais remarqué ? T'as toujours pas compris ?

-… Remarqué quoi? Compris quoi ? De quoi tu parles ? »

En guise de toute réponse, Antoine s'approche de Mathieu, plonge ses yeux bruns dans les iris bleus de son ami, laisse le temps planer durant une seconde, et sans qu'ils aient eu tout les deux le temps de réfléchir, il écrase ses lèvres sur les siennes.

Une délivrance s'oppéra dans le cœur d'Antoine.

Enfin, il sentait complet et libéré.

Il appréciait chaque centième de seconde, chaque milliseconde qui s'écoulait. L'espace d'un instant, une explosion de joie éclata dans la poitrine d'Antoine.

Il avait enfin trouvé la saveur du véritable bonheur : le goût des lèvres de Mathieu.

En cet instant pour lui, rien d'autre n'existait. La planète aurait pu cesser de tourner, le soleil aurait pu exploser, rien d'autre pour lui n'étais plus important que ce qui était en train de se passer.

Cet état d'euphorie totale ne fut pas long, une seconde tout au plus. Un seconde de pur bonheur avant de se sentir repoussé violemment par le torse.

Un Mathieu rouge de fureur lui faisait face. Lui aussi pleurait maintenant, pleurait des larmes de colères et de dégout.

Pas de cris, pas de scène.

Juste son regard azur, mouillé de larmes, plongé dans les yeux du grand brun aux cheveux hirsutes.

1 seconde. 2 secondes. 3 secondes. 4 secondes.

C'est fou comme dans des moments pareils, on a l'impression que le temps s'arrête, que ces 4 secondes semblent durer une éternité, que tout notre avenir est en suspens. Que rien d'autre n'existe que ces quatres secondes et qu'elles ne s'arrêteront jamais. 4 secondes décisive. 4 secondes qui vont tout faire basculer.

4 secondes avant que Mathieu tourne le regard, se lève, prenne son manteau et parte.

Avant de franchir la porte, il s'arrête.

« Désolé. Je ne veux plus jamais te voir. Oublie-moi. »

Antoine reste statique sur son lit.

Il ne bouge pas, il est paralysé, ses membres ne lui obeissent plus. Il aurait voulu courir, le rattraper, lui expliquer, le supplier de ne pas s'en aller. Mais non.

Quand il entend la porte d'entrée claquer, quelque chose se produit en lui.

Et il s'effondre.

Il pleure comme il n'a jamais pleuré. Il se noie dans ses larmes, tout dans son esprit est mélangé, tout n'est que chaos. Il vient de vivre à l'instant la découverte du pur bonheur, suivi du plus grand désespoir existant sur cette terre. Tout se mélange dans son esprit.

Il hurle dans ses larmes. Sa douleur est si intense et si violente que même un coup de poing dans le ventre lui aurait paru agréable.

Il n'y a rien de plus douloureux en cette basse terre qu'un amour non partagé.

Ses parents en entendant ces cris, montent en courant dans la chambre de leur fils.

Et ils comprennent.

Ils ont découvert l'homosexualité d'Antoine il y a quelques années, et n'ont eu aucun mal à l'accepter. Ils se doutaient aussi des sentiments que ce dernier éprouvait pour son meilleur ami.

Ils connaissent tout deux la douleur exécrable et infernale d'une déception amoureuse, le mal intense que peut provoquer un cœur brisé. Ils préferent par conséquent laisser Antoine pleurer et se calmer seul pour venir lui parler plus tard.

Et les jours passent.

Mathieu n'est jamais revenu.

Il ne l'a plus revu.

Antoine, quand à lui, il a passé les jours suivant le drame assis au bord de son lit, à fixer les motifs de son papier peint, immobile, complètement ailleurs.

Il s'est arrêté de manger pendant plusieurs jours, sans jamais ressentir la faim. Ses parents sont venus le voir plusieurs fois, mais il n'a jamais décroché un mot. Il n'a pas même daigné les regarder, ou ne serait-ce que lever les yeux sur eux.

Ces derniers, habituellement colorés d'un brun foncé sont devenus gris pâles à force de pleurer.

Les larmes coulaient toutes seules, il ne s'en rendait même plus compte. Il ne se rendait compte de rien.

Les parents d'Antoine sont de plus en plus inquiets pour leur fils. Douze jours ont passés depuis le drame, et leur fils ne semble pas aller mieux.

Ce matin, ils échangent sur les inquiétudes qu'ils ont, cette peur commune de voir Antoine faire une « connerie ». Ils pensent appeler un médecin, un psychologue, quelqu'un, n'importe qui pouvant l'aider.

Alors qu'ils parlaient à voix basse, ils entendent quelqu'un dévaler les escaliers.

« Alors qu'est ce qu'on mange ? Je crève la dalle moi ! Douze jours à picorer des noisettes, c'est long hein ! Et c'est pas assez nutritif pour mon métabolisme, j'ai besoin de chair fraiche ! »

Antoine embrasse ses parents, l'air de rien, comme si il ne s'était rien passé, comme si les douze jours précédents n'avaient jamais existé.

Ses yeux sont redevenus bruns.

Ils n'en n'ont jamais plus reparlé.

Leurs deux vies se sont poursuivies.

Mais l'histoire est loin, très loin d'être finie. Elle ne fait même que commencer.