Salut les enfants !

Alors, on se retrouve pour un dernier chapitre aujourd'hui !

Comme j'ai eu une semaine allégée, j'ai pu avancer un peu ma prochaine fiction. Si je ne change pas (encore) d'avis d'ici la semaine prochaine, ce sera donc une fiction sur l'univers de la littérature et des écrivains. Cependant, j'aimerais l'avancer un peu avant de commencer à la publier. Donc, si j'arrive à terminer le chapitre 5 d'ici Dimanche prochain, je publierai le premier chapitre, sinon il faudra attendre la semaine suivante. Voili voilou.

Digression 1 : Comme l'a joliment dit Emmanuelle Béart :" Le ciel a été gourmand ces derniers temps ". Alors, je voulais juste citer le nom du très grand théoricien et romancier qu'était Umberto Eco.

Digression 2 : Je crois que je vais me reconvertir en voyante pour les Césars. Parce que sur mes 22 prédictions de lauréats, 14 se sont révélées exactes. J'aurais peut-être dû parier... Ou alors, apporter mes dons de voyance à mes favoris, parce que là, ça a un peu été l'hécatombe.

Bref, je vous laisse tranquillement lire ce dernier chapitre.

Bonne lecture !


Quartier de la Luxure… Il parait que tu portes bien ton nom !

- Tu es mineur, petit, on devrait pas t'accepter ici, on n'accepte jamais les mineurs, sauf à l'Orgueil, c'est là-bas qu'on les forme ! Mais y a un sérieux manque d'effectif, ici ! Alors, je vais faire l'impasse sur ton âge. A une seule condition…

Tu parles d'une condition ! Byron a toujours refusé de laisser les autres profiter de lui. Malgré toutes les demandes, toutes les formules de politesse, la promesse de payer en retour, les déclarations enflammées, il a toujours refusé. Mais maintenant, pour jouer les espions, il va devoir laisser un autre que Chang Su s'offrir ses dix-sept ans !

- Tu es très beau, petit ! Ça va nous être profitable. Tu sais, les militaires passent pas mal de temps loin de chez eux. En général, dès qu'ils ont une perm', ils filent au bordel, mais c'est pas donné ! Alors, si t'es dans les parages, un soir, dans un bar, ils vont fondre et vouloir te sauter. Avec ton air innocent, tes yeux paumés et ta démarche langoureuse… Crois-moi, même dans les maisons closes les plus prestigieuses, ils ont pas un aussi beau spécimen que toi !

Arrête de parler de lui comme ça !

Donc, en résumé, pendant que l'aîné sera occupé à retourner son brillant cerveau pour trouver un nouveau plan d'attaque, un nouveau moyen de se rebeller en finesse, le cadet passera ses nuits à attendre qu'un gradé frustré lui livre des informations top secrètes en même temps qu'il satisfait ses fantasmes… C'est chouette, la résistance !

Chang Su s'est vivement opposé à ce projet, mais Byron s'est résigné. Si c'est le seul moyen pour qu'ils restent ensemble… En attendant qu'il soit majeur et qu'ils puissent tous deux intégrer un autre réseau.

- Au fait petit, tu sais baiser ?

Mais c'est quoi cette question à la con ?

- J'te dis ça parce qu'on a pas mal d'anciennes putains, ici. Si t'as besoin, elles peuvent t'apprendre deux trois trucs.

Byron rougit. Violemment. Non, il ne sait pas baiser, il ne sait rien d'autre que ce que Chang Su lui a appris. Et avec lui, Chang Su ne sait pas baiser. Avec lui, il ne sait que faire l'amour.

La formidable escapade romantique et révolutionnaire commence à prendre une tournure assez inattendue. Séduire, il sait le faire, et c'est naturel. Mais le reste… Voler les confessions sur l'oreiller, accepter un nouveau corps sur lui, en lui, un corps qu'il connaitra à peine…

- Alors petit, tu signes ?

Rester avec toi.

Il hoche la tête.


- Ça t'arrive souvent de suivre les étrangers dans une chambre d'hôtel ?

- Pas vraiment.

Mensonge total. C'est la deuxième fois ce mois-ci, la cinquième depuis qu'il est au réseau. La cinquième fois en trois mois.

- T'as quel âge ?

- Bientôt dix-huit.

Pour le fantasme, il parait que c'est bien, un goût d'interdit. Pas trop jeune, surtout pas trop vieux.

- Et… T'as déjà fait ça avant ?

- Tu veux savoir si je sais baiser ?

Encore cette question à la con !

Le type s'avance, les yeux fous. Il a déjà posé les armes sur la commode, l'uniforme sombre et officiel est ouvert. Ses mains s'avancent, tremblantes, avides de dénuder le garçon, de sentir sa chair sous ses paumes. Byron s'est habitué. Il ne réprime aucune grimace, aucun regard de dégoût. C'est un boulot comme un autre, non ? Qui est l'imbécile qui lui a dit ça ?! Le garçon respire lentement, il ferme les yeux pour ne plus voir le visage de l'homme qui le déshabille maladroitement. Ses gestes sont confus et lourds, parce qu'il a trop bu, alors Byron l'aide un peu. Complètement nu, il s'allonge sur le lit et laisse le sous-lieutenant le dévorer des yeux. Sous-lieutenant… Quand on y pense, est-ce que ça vaut vraiment la peine de se donner tant de mal pour un sous-lieutenant de l'armée de l'air ? Quelles informations peut-il bien posséder sur les relèves de gardes et les positions des infanteries de terre ? Byron soupire alors que le militaire pose une main moite sur sa cuisse. Il doit bien avoir une utilité quand même, sinon on ne l'aurait pas fait déplacer pour jouer les prostitués ! Il parait que son beau-frère est un gradé, mais de là à ce qu'il lui ait confié une information secrète…

Lentement, langoureusement, Byron se redresse et enlève l'uniforme. La situation est de plus en plus inconfortable, de plus en plus écœurante. Mais maintenant, il a l'habitude ! Il repense à toutes ces femmes, au Quartier de la Luxure, qui ont passé leurs jeunes années sur le trottoir, et il ne peut qu'admirer leur courage.

Le sous-lieutenant commence à caresser le corps avec envie, il pose des questions que Byron entend à chaque nouvelle mission. « Tu couches souvent avec des inconnus », « T'as des préférences, au lit », « Ça te gêne si je mets pas de capotes » ? Alors, le jeune homme répond. « Non, c'est toi qui me plaisait », « Dis-moi plutôt ce qui t'excite, toi », « Pas du tout, de toute façon j'en ai pas ». Il ment, bien sûr, mais qu'est-ce que ça peut faire ? Ce type, il ne le reverra jamais, il repart dans sa caserne du Sud dès demain. C'est toujours comme ça qu'on procède, repérer un militaire qui va bientôt partir. Les moins gradés ne se méfient jamais, mais les officier supérieurs, c'est moins simple, ça prend plus de temps de les amadouer. Heureusement, le jeune âge et les yeux candides de Byron lui permettent de réussir aussi ces tâches-là ! On ne se méfie pas d'un ange.

- Tu sais, t'es du genre à faire tomber les gens amoureux facilement, toi…

Oh non, pas ça !

- J'avais pas remarqué… J'imagine que tu sors la même chose à tous les gamins que tu ramènes dans ta chambre !

Byron se force à garder son calme et à sourire. Depuis trois mois, il a été amené à fréquenter un général de brigade, deux commandants et un major. Trois d'entre eux lui ont fait une déclaration d'amour après la première nuit. Visiblement, c'est une maladie qui touche aussi les grades inférieurs. A peine l'orgasme passé, voilà le sous-lieutenant qui badine, en promenant un index assuré sur la poitrine et les hanches du garçon.

- Non, j'suis sérieux. J'aimerais bien te revoir.

- Tu pars pas dans la matinée ?

- Si, mais on fait escale deux jours de l'autre côté du fleuve. C'est pas bien loin. Une heure de marche…

- Pourquoi vous faites escale ?

- Ah, c'est secret !

- Oh allez, tu peux bien m'en parler ! J'ai personne à qui le raconter !

La brume post-coïtale rejoint l'étourdissement dû à l'alcool, et le militaire avoue.

- Dans deux jours, y a un convoi d'étrangers qui débarque par le fleuve pour ravitailler des résistants, c'est une taupe qui nous l'a dit. Crois-moi, ils vont tous se faire descendre dans les règles !

Ah, une taupe et un convoi ! Ça, c'est intéressant ! Il note tout dans un coin de sa tête, pour faire son rapport dans la matinée. Visiblement, il ne peut pas s'éclipser tout de suite, le militaire n'est pas d'humeur à dormir. Avec le sourire faux du plus mauvais comédien italien du monde, il propose au militaire une nouvelle occasion d'assouvir ses désirs. Mais comment elles font, les prostituées, sans rire ?


- Salut.

- Byron…

Lentement, Byron referme la porte de la chambre qu'il partage avec son compagnon. Il est une heure de l'après-midi, Chang Su planche sur un énième plan de bataille. Il se lève et vient recueillir le garçon épuisé dans ses bras. Byron se laisse faire, pose sa tête lourde sur l'épaule de son amant qui le maintient par les hanches.

- Ça a été ? demande le jeune étranger.

- On peut en parler tout à l'heure ? Ou même, ne pas en parler du tout ?

- Comme tu veux. Ton rapport ?

- Déjà fait. Et toi, tu devrais pas être avec tes supérieurs ?

- Je voulais te voir avant. Ça va gueuler un peu, mais ils peuvent aller se faire voir.

Byron sourit en entendant ce ton incroyablement neutre. Chang Su défie l'autorité comme personne. Il est la recrue la plus intelligente de la Luxure, alors il peut bien faire râler un peu sa hiérarchie ! Et puis, Byron passe ses nuits au bar, lui passe ses journées en salle de réunion. Comment sont-ils censés entretenir une vie de couple comme ça ?

- T'as combien de temps ? demande Byron.

- J'peux grappiller une demi-heure.

- Avant que tu partes, j'voudrais que tu me fasses l'amour…

- Byron, t'as l'air épuisé.

- Ce type, à l'hôtel, il a passé deux heures à m'embrasser, me toucher et me baiser. J'ai besoin d'une autre odeur sur ma peau, d'un autre contact sur mon corps, d'un autre goût sur ma langue. J'ai beau fermer les yeux, imaginer que c'est toi, je sens bien que ce n'est pas toi qui me prend dans tes bras. Mon imagination a ses limites. S'il te plait… C'est le goût de tes baisers que je veux.

Le jeune homme soupire tout en menant son compagnon au bord de l'épuisement jusqu'au lit qu'ils partagent. Il l'allonge et l'embrasse, tendrement, en espérant qu'il s'endorme.

- Lui aussi, il m'a demandé si on pouvait se revoir… Il a dit qu'il m'aimait.

- Désolé Byron. Je sais à quel point c'est dur pour toi. J'aurais jamais dû t'emmener ici.

- Non, t'aurais pas dû. Et moi, j'aurais jamais dû accepter. Avec tout ça, ces déclarations, ces nuits… Je commence à perdre la notion de l'amour… J'ai peur de finir par te haïr pour ça, parce que je ne reconnais plus aucune frontière !

- Si tu veux me haïr, Byron, fais-le. Je préfère ça à ton indifférence.

- Je ne veux pas te haïr. Je veux juste que ça se termine !

- J'te jure qu'à la seconde où tu atteints ta majorité, je t'arrache à tout ça. Je te le jure, Byron.


- Cela fait très exactement treize mois et six jours que nous travaillons au Quartier de la Luxure. Vous vous souvenez sûrement de ce que vous nous aviez promis, que Byron pourrait intégrer le même ordre que moi, afin de m'assister ? Byron a dix-huit ans depuis moins d'une heure. Si vous refusez de le retirer de ses missions d'espionnage, je cesse de travailler pour vous. Les plans que j'ai faits jusqu'ici ne vous seront d'aucune utilité, j'ai pris le soin de les rédiger dans ma langue natale. Langue que seuls Byron et moi pouvons déchiffrer dans tout le secteur. J'estime avoir suffisamment prouvé ma valeur, et Byron son courage, pour pouvoir demander une mutation chez les Orgueilleux. Alors ?

- Très bien, souffle le supérieur. Dorénavant, vous serez tous les deux missionnés pour établir les stratégies. Au moins, le petit sera en sécurité !


- Je continue à penser que c'est complètement con de faire exploser ce pont !

Pour une fois, il s'énerve. Byron ferme lentement la porte de leur chambre alors que son compagnon pose brutalement ses plans sur le bureau improvisé et bordélique. La réunion a été interminable, en partie parce que l'opération proposée faisait débat. Et Chang Su s'était battu bec et ongles pour imposer sa vision, mais n'avait pas obtenu gain de cause.

- Tu peux comprendre leur décision, le raisonne Byron. Ce pont, c'est le moyen de faire passer des armes à la caserne. Plus de pont, plus d'armes. C'est génial pour la Résistance !

- Byron, ce pont est aussi le seul moyen de relier deux villes. Si le pont est détruit, il n'y a plus d'échanges commerciaux, et l'une des villes va se retrouver complètement isolée. La population va vite se retrouver en grave pénurie alimentaire. Sans compter que, si ce pont explose, les militaires vont chercher les représailles, et descendre des otages pris au hasard.

- Ça a toujours été comme ça. Pourquoi tu as des scrupules, tout à coup ?

- Parce que j'ai pas signé pour ça. Ce que je voulais, c'était juste aider le pays, lui rendre sa liberté. Pas affamer la population ou faire exécuter des innocents.

- Mais, tout ce qu'on fait, c'est pour libérer le pays ! Y a pas de révolution sans sang versé !

- Byron, sourit Chang Su, ce n'est pas ton discours, ça. C'est celui de la hiérarchie. Pose-toi les bonnes questions. Si on se bat de façon si violente pour assoir nos convictions, est-ce qu'on vaut vraiment mieux que ce gouvernement ?

Les sourcils de son amant se froncent brutalement. Cela fait deux mois qu'il a dix-huit ans, deux mois qu'il a arrêté de jouer les apprentis-prostitués, deux mois qu'il passe ses journées à travailler avec son compagnon. Et c'est bien la première fois qu'il ressent tant de rage dans sa voix.

Chang Su passe une main sur son visage, pour se calmer. Il relève son regard sombre vers Byron, sourcils toujours froncés sous le coup de la question ambigüe de son amoureux. Il sourit tendrement et prend son compagnon dans ses bras.

- Pardon de t'embêter avec tout ça. J'aimerais que tu te rendes compte de toute la laideur de ce monde aussi tard que possible, mais je ne pourrai pas te protéger éternellement. Si tu dois retenir une seule chose dans tout ce que je t'ai appris, j'aimerais que ce soit ça : ne laisse jamais les autres penser pour toi. Pas même moi.

- Et comment je fais ça ? C'est toi qui m'as tout appris.

- Justement. Il est peut-être temps que tu prennes ton envol, parce que je ne vais pas passer ma vie à te dicter ta conduite.

- Pourquoi pas ? Tu sais, c'est pas parce que j'ai dix-huit ans que je suis vraiment adulte…

- C'est pas une question d'âge. Maintenant que ta conscience politique est éveillée, maintenant que tu as les bases pour comprendre la société, c'est à toi de choisir ce que tu aimes et ce que tu veux changer.

- Je déteste quand tu parles comme ça. Ça m'angoisse. J'ai toujours l'impression que tu vas finir par m'abandonner.

La chambre est silencieuse, à cause de l'heure tardive. Il est un peu plus de minuit, la réunion s'est vraiment éternisée ! Evidemment, la plupart des membres du réseau sont couchés à cette heure-ci, épuisés par leur travail. Les seuls bruits que Byron perçoit, ce sont les battements du cœur de son compagnon, anarchiquement éparpillés au milieu de leurs souffles. C'est le quart d'heure nostalgie de Byron. Il se met à regretter les temps où on ne lui demandait pas de penser, où on lui dictait chacun de ses avis. Rencontrer Chang Su a été un véritable déclic dans sa vie, une lumière, mais ç'a également été une pression énorme et une angoisse, celle de devoir réfléchir le monde seul. Parfois, le poids est un peu lourd pour Byron, il a comme l'impression qu'un jour, Chang Su cessera de le tenir par la main et le laissera au bord d'une falaise.

Bats des ailes, mon ange !

Il se hisse sur la pointe des pieds, il dresse son corps qui n'a pas encore découvert sa taille définitive, pour atteindre les lèvres de son amant. La journée de travail, le réveil aux aurores, le débat du soir et cette soudaine poussée de nostalgie commencent à le mettre à fleur de peau, à ronger ses nerfs. Chang Su sourit, comme amusé par la tentative malhabile de Byron pour faire taire la discussion. Il n'a pas la force de la mener au bout de toute façon. Depuis deux mois, Byron est complètement rongé par une angoisse neuve, celle des nouveaux adultes qu'on force à grandir à la seconde-même où ils atteignent la majorité. Ce n'est peut-être pas le moment idéal pour lui rappeler ses obligations.

Lentement, ses mains se posent sur le dos de Byron, et il répond au baiser brouillon. C'est comme ça depuis quelques temps. En passant à l'âge adulte, Byron s'est mis à douter de tout, et Chang Su le remarque jusque dans sa façon d'embrasser, de faire l'amour. Parfois, Byron s'arrête alors que leurs deux corps sont nus, en proie au désir. Parfois aussi, il semble ailleurs. Et Chang Su lui pardonne.

Mais cette fois-ci, il aimerait bien que son amant se concentre un peu, oublie ses angoisses d'adulte fraîchement couronné. Qu'il ne pense plus qu'à eux, quelques minutes seulement, au creux de son corps.

- Byron, tant que tu en auras besoin, je serai avec toi… Tu angoisseras pour ça un autre jour.

Le jeune homme approuve difficilement. Ce n'est pas simplement en lui disant ça qu'on lui permettra de se libérer de ses inquiétudes. Mais pour quelques minutes, il peut bien faire un effort. Alors, il se concentre sur le visage de son compagnon, il fait courir ses yeux le long de ses traits, le long de ses cils, et il embrasse ce visage, ce que ses lèvres parviennent à toucher, avant de laisser tout son corps se renverser sur le lit défait. Malgré son sourire timide et ses yeux au bord de l'orage, Chang Su comprend que Byron l'invite à le rejoindre, il comprend la promesse qu'il formule à travers ses gestes. Il se couche à ses côtés, demande poliment à leurs vêtements d'abandonner les corps pour la nuit, il s'apprête à donner une énième preuve de son amour pour l'ange aux ailes coupées. Ses mains se déplacent habilement sur la peau blanche qui se réchauffe, sous laquelle les muscles se tendent. Presque inconsciemment, Byron enroule ses bras autour du corps de son amant, il l'engage à se rapprocher de lui, à faire peser tout son poids sur lui.

Faire l'amour à un ange, c'est avant tout se délecter d'une enveloppe charnelle qui garde encore le souvenir d'une vie au-delà des nuages. C'est ensuite, découvrir les cieux et les nues à travers les yeux du désir ultime, de la passion la plus pure. C'est, enfin, se rendre compte de l'étendue de l'infini alors que son propre corps s'engouffre dans un autre corps, mordu de soupirs et de cris. Et lorsque tout se termine, que les corps se quittent, c'est toujours dans l'espoir de retenter l'expérience, lorsque l'ange se serra remis de cet envol.

Faire l'amour à Byron, c'est ça, mais en mieux.

Chang Su s'étend de tout son long sur le lit, et Byron reprend son souffle. Après quelques minutes, il hisse son corps au dessus de celui de son compagnon et l'embrasse. C'est un baiser tacite, de ceux qui veulent dire mille choses à la fois, de ceux qui disent « merci » et « je t'aime » en même temps. De longues mèches de cheveux blonds viennent balayer le visage de Chang Su, alors, il les caresse et tente de les dompter en les coinçant derrière les épaules nues de son amant, mais ça ne fonctionne pas vraiment. Byron dévoile ses dents et rit.

Voilà, mon ange. Le bonheur, c'est quelque chose dans ce goût-là.

Ils ont pris l'habitude de parler un peu après l'amour. Pas de philosophie, pas de poésie. Des phrases d'usage, le genre qu'on lit dans les romans. C'est le moyen qu'ils ont trouvé pour se couper du monde, oublier la politique et les bien-pensants. Un moyen d'oublier le quotidien, de faire de cette chambre un cocon isolé. Le silence et le bruit autour d'eux ne les atteint plus, seules leurs deux voix, leurs deux présences comptent. Plus personne ne fait attention…

Et tout va très vite.

Byron ne fait attention à rien, ses yeux sont plantés dans ceux de son amoureux. Pourtant, il entend la porte s'ouvrir et se refermer avec discrétion. Ce n'est pas le genre de ses camarades de réseau. La porte est dans son dos. Il se redresse un peu, sans rompre la communication entre sa peau et celle de Chang Su. Il tourne la tête. Ses yeux s'ouvrent grand et son corps se fige. Près de la porte, il y a un militaire, un revolver dans la main, pointé sur la tête de Byron. Le jeune homme n'ose pas crier, il déglutit lentement. Son cerveau tourne à plein régime sans réussir à trouver une solution. Ils ne peuvent pas fuir ou alerter quelqu'un. La seule idée qu'il ait, c'est d'essayer de parlementer. Le militaire retire rapidement le foulard qui lui couvre le bas du visage. Cette bouche, Byron la connait, il l'a déjà sentie contre son corps. Ce type, c'est le sous-lieutenant à qui il a soutiré des informations il y a un an. Le militaire accorde à Byron un sourire mauvais. Alors, il est là pour se venger de lui, se venger de cette trahison… Le rythme cardiaque du jeune homme s'accélère, sa respiration aussi. Les larmes viennent lentement se cramponner au bord de ses yeux.

Le corps de Byron fonctionne comme un rempart au regard de Chang Su, il ne voit rien de la scène muette qui se déroule entre son amant et son ancienne mission. Mais il y a un problème, il le sent. Le corps de Byron s'est tendu, soudainement, et son souffle se désorganise. Il est inquiet. Alors, sans réfléchir, il agrippe ses épaules et le fait tomber à ses côtés, pour inverser leurs positions, que son corps à lui forme à présent un rempart à tout danger.

Dans la tête du garçon aux cheveux blonds, tout se passe très vite. Il sent son dos se plaquer brutalement contre le matelas. Et le corps de Chang Su qui s'écroule. Sans crier gare, précédé d'un déclic métallique. Plus un souffle, plus un battement de cœur. Byron se rapproche de lui, il pose sa main sur la joue de son amant qui commence à découvrir l'air glacial de la mort. La mort.

La balle a atteint le cœur de Chang Su en se frayant un passage à travers son dos.

Ça ne se passe pas comme dans un film. Pas de slow motion, pas de ralenti, pas de derniers mots, de dernier regard. Le corps est là, aux côtés de Byron, vidé de toute vie, inanimé, froid. Byron ne pleure pas, ne hurle pas. Ne prend pas conscience.

Tout vient d'un seul coup, lorsque le militaire baisse le revolver et se dirige vers le lit. Les larmes, les murmures du prénom, comme pour réveiller le corps. Il voudrait saisir son amant, l'enlacer pour le réchauffer. Le sous-lieutenant ne lui en laisse pas le temps. Il s'approche rapidement du lit, sans faire cas de cet homme à qui il vient d'arracher la vie. Avant que Byron ne puisse hurler, il presse le canon de son arme contre sa pomme d'Adam, et il interdit au garçon de s'emparer du corps. Il monte sur le lit, fait peser tout son poids sur le garçon afin de l'empêcher de fuir. De toute façon, Byron n'en a pas la force, il a simplement la force de pleurer pour ne pas affronter la réalité.

- Tu croyais quoi, petit ? Que j'te r'trouverai pas, hein ? Tu m'as fait un sale coup, l'an dernier, ça m'a coûté du gallon ! Tiens-toi tranquille, sinon la prochaine, je la loge dans ta tête. Et ce serait dommage… Oui, dommage de déformer un tel visage, un tel corps… Dommage de ne pas en profiter une dernière fois…

Manque de force, manque d'envie. Le canon encore chaud de l'arme du sous-lieutenant ne quitte pas la gorge du garçon. Il laisse sa main s'accrocher furieusement dans les cheveux blonds de Byron. La vue du jeune homme se brouille sous la douleur et les larmes. Qu'importe la forme que prendra la vengeance du militaire, il est déjà parvenu à briser le garçon, à le mettre à genoux. Pas la force de résister.

Agité par les secousses et la brutalité de l'action, le corps de Byron est à présent mis à nu, dans l'état le plus fragile et le plus précaire qu'il puisse imaginer. Le sous-lieutenant va en profiter. Byron tourne la tête, parce qu'il n'a pas le courage d'affronter son bourreau, parce qu'il ne peut pas lâcher le visage de Chang Su des yeux. Il sent vaguement les ongles du sous-lieutenant s'enfoncer dans sa peau, ses dents qui jouent au même jeu. Il ne fait plus attention à rien. Le corps de Byron refuse toujours de se mouvoir. Il attend la fin du supplice.

Pourtant, on vient vite le libérer. Le coup de feu du militaire a alerté plusieurs résistants. Ils enfoncent la porte sans état d'âme et neutralisent le militaire avant même que celui-ci ne remarque leur présence.

- Byron, ça va ? demande une femme.

Il secoue violemment la tête en se redressant un peu.

- Oh merde…

Sans le laisser s'expliquer, la femme retire son pull et force Byron à l'enfiler sur son corps trop maigre et trop petit. La femme le prend dans ses bras pour l'éloigner de la chambre. Mais il se débat, soudain animé par la force du désespoir.

- Non, attend, j'peux pas partir ! Arrête ! Nous sépare pas !

La voix du garçon se perd dans les aigus, tranchée par les sanglots lourds. La femme appelle ses collègues à l'aide pour qu'ils fassent sortir le garçon qui pleure et s'agite de plus belle, refusant catégoriquement d'abandonner le corps inerte de son amoureux, étendu sur les draps blancs à présent tâchés de sang. Le bâtiment entier se réveille pour assister à l'impuissance et la violence du garçon, pour découvrir cette cicatrice indélébile qu'on vient de graver au revolver dans sa mémoire.


- On pense qu'il vaut mieux l'enterrer dans la plus grande discrétion, c'est mieux pour la Luxure. Si tu veux t'en charger, on te laisse faire. On essaie de trouver l'adresse de ses parents, mais c'est pas simple…

- Vous la trouverez pas, dit le garçon. Ils sont passés illégalement dans le pays.

- Ah… Et, tu veux les prévenir en personne ? On peut te donner quelques jours pour te remettre, revoir ta famille, contacter les parents de Chang Su…

- Non.

- Non quoi ?

- Je veux pas de jours pour me remettre, je ne veux pas revoir ma famille, et je vous laisse vous occuper de ses parents. Moi, je continue à bosser sur son projet.

- Byron, ça fait seulement deux jours…

- Je sais. Mais je veux boucler ça rapidement. Vous avez besoin de moi pour comprendre ses notes. Quand ce sera fini, je demanderai ma mutation.

- Tu veux nous quitter ?

- Je ne supporterai pas de rester ici alors qu'il désapprouvait tous vos agissements. Je veux changer les choses. Et pour ça, je vais devoir aller de l'avant… Après tout, c'est à moi de choisir ce que je souhaite changer dans ce monde.


Le ciel est effroyablement calme pour une soirée d'hiver. Le vent chahute un peu les nuages, et les étoiles s'immiscent lentement dans l'étendue sombre. Le jeune homme marche lentement vers le cimetière. Ce n'est pas la fête des morts, mais ça ne fait rien. Il n'a pas de fleurs, mais ce n'est pas grave. Il n'a pas beaucoup de temps non plus, mais ça importe peu. Tout ce qui compte, c'est qu'il soit venu. En connaisseur, il parcourt les allées désertes de ce petit cimetière, il reconnait certaines tombes. Il s'arrête finalement devant l'une d'elle, en pierre, simple, sans fleur fanée, sans photo. Rien, si ce n'est l'écriture. La date de naissance, la date de mort, et le nom. Le jeune homme s'assoit sur la tombe, s'adosse à la pierre.

- Salut Chang Su. Ça fait un bail, je suis désolé. On a eu tellement d'enterrements à organiser ces jours-ci, tellement de familles à contacter… Si c'est ça pour chaque fin de guerre, alors je préfère ne plus en vivre aucune. Tu vois, finalement, on a réussi, on a gagné. J'ignore pour combien de temps, et si ça va vraiment nous plaire, mais on a renversé la dictature. Ç'aurait dû être toi qui prononce ce discours devant le peuple, toi à qui on demande d'écrire tes mémoires de guerre, toi qui constate la disparition de tous tes camarades… J'étais pas fait pour ça. La résistance, l'espionnage, les combats… Ce sont les meilleurs qui partent en premier, hein ?! Tous ces morts… Si jeunes... Et moi, je suis toujours là. Je vais devoir témoigner, assister les nouveaux dirigeants, faire campagne… Ça m'épuise d'avance ! Tout ce que veulent les journalistes, c'est de quoi écrire ! On va noter mon nom partout en prétendant que j'étais un héros. Le héros, c'était toi, c'étaient eux, mais ils veulent un héros vivant à qui le peuple peut parler. Les cinéastes vont faire des films sur moi. Ils vont te remplacer par un acteur qui n'aura pas ton charisme, qui n'aura pas tes yeux. Ils vont essayer de redonner vie à la guerre en prétendant témoigner, ils vont me forcer à revivre les pires moments de ma vie et me dire qu'il est de mon devoir de raconter sans se soucier de ce que moi, je pense. Je vais voir défiler dans une salle de cinéma des jeunes premiers qui cherchent à ressembler à Jude, Caleb, Mark, Shawn, Claude… Me montrer leurs portraits en expliquant lesquels ont survécu, pourquoi, leur âge… Attendre de me voir pleurer. Tu crois que j'aurai la force de supporter ça jusqu'à ma mort ? Même toi, dans ta tombe, on va venir te faire chier, déterrer ton passé. Je vais avoir du mal à faire face à tout ça… Mais je t'ai promis de ne jamais me laisser faire, de toujours réfléchir par mes propres moyens. Tout ce que tu m'as appris, je le sais encore. Mon pays est libre, aujourd'hui, mais il y a un jour où on cherchera peut-être à lui reprendre sa liberté. C'est toi qui l'a dit, nous sommes un peuple insoumis ! Alors encore une fois, je te jure que jamais je ne laisserai quelqu'un penser pour moi. La seule véritable arme que je possède depuis que je te connais, c'est ça : ma liberté.

C'est ça, mon ange.


Vénus Anadyomène : A la base, c'est un thème artistique très prisé de l'Antiquité à la Renaissance, on citera notamment La Naissance de Vénus de Botticelli, signifiant Vénus sortie des eaux. Et ce n'est évidemment pas ce qui m'intéresse. En fait, c'est également un sublime poème de Rimbaud dans lequel une vielle prostituée a tatoué au creux des reins Clara Venus. C'est pour cela que dans sa non moins sublime Complainte des filles de joie, Brassens dit : "Ris pas de la pauvre Vénus".

La prostitution pendant la 2nde GM : En dehors du fait que je sois absolument amoureuse des prostituées et de leur courage, et que le thème de la prostitution me passionne, j'ai grandi avec des artistes qui m'ont appris à les idolâtrer, de Brassens à Almodovar en passant par Hugo. Et les prostituées ont joué un joli rôle de résistance pendant les premières années de résistance (après aussi, mais elles se sont rarement réclamées de la résistance), en volant des informations aux gradés français et allemands ou en aidant à cacher des réfugiés politiques et des juifs. Bon, pas toutes j'imagine, nobody's perfect (oui, maintenant je fais même des références à l'intérieur de mes explications de références).


Et c'est ainsi que se clôt la fiction ! J'espère que le chapitre, et l'ensemble, vous auront plu. En tout cas, je me suis bien amusé à l'imaginer ! Donc, encore une fois, il est fort possible que je ne m'arrête pas là, que je fasse des chapitres digressifs sur cet univers, avec d'autres personnages. Je vous tiendrai au courant via mes chapitres futurs ou mon profil.

Histoire d'en finir avec les références, je me suis inspirée, pour la toute dernière partie, d'Aragon. Enfin, de ce que j'imagine d'Aragon, et de tout ce qu'il a dû endurer après la 2nde GM, de 1945 à 1981, toutes ces interviews, ces remémorations forcées, alors même qu'il avait vécu de terribles pertes, et qu'on refusait de lui foutre la paix. Bah oui, résistant et écrivain oblige !

Merci encore d'avoir suivi cette courte histoire !

A la semaine prochaine, si j'avance suffisamment, et si ce nouvel univers vous séduit !