Chapitre trois: Premier Hurlement


- Que diriez-vous d'une petite révision de vos cours d'Histoire, ma Dame ?

- Reformulez, Guthred. Vous auriez dû dire « Voilà l'heure de m'assurer que vous avez retenu mes leçons, et comme il n'y a pas d'échappatoires vous n'avez pas le choix », avec évidemment un langage plus soutenu, mais je n'ai jamais été douée pour vous imiter.

- Au moins restez-vous perspicace, ma Dame.

La grimace de la jeune fille fit écho au sourire en coin du vieil homme. Ils n'étaient que tous les deux aussi loin que portait leur regard sur la vaste plaine desséchée, et Guthred en profitait honteusement, Liw le savait. Comme elle ignorait où il la menait durant cette promenade cependant, elle était tout de même obligée de le suivre sans aucune possibilité de s'en éloigner pour échapper à ses questions. Il aimait à faire ça durant chacune de leurs sorties.

Ils avaient galopé durant une petite heure à la sortie de Dale, quittant la grand-route où se croisaient trop souvent des charrettes pour traverser l'étendue brûlée qui entourait Erebor : un vaste plateau d'herbes et d'arbustes, si plat que l'on pouvait d'un opposé apercevoir la montagne, et de l'autre la gargantuesque Forêt Noire. La terre ne s'était jamais complètement remise du passage du dragon plus de deux siècles auparavant, et ce malgré le retour des Hommes et des Nains et les chants des Elfes près du Long Lac. Il semblait aux yeux de tous que le Nord garderait à jamais la cicatrice cendrée du désastre ailé qui l'avait frappé.

Les deux cavaliers étaient ensuite passés au trot afin d'économiser leurs chevaux, car aux dires de Guthred leur destination n'était pas toute proche. Evidemment Liw s'était empressée de faire le calcul des places possibles : Esgaroth la cité lacustre, l'orée de la Forêt Noire et les avant-postes des Elfes, et même s'ils bifurquaient vers l'Est, les villages Nains des Monts du Fer ou les ambassades de Rhûn. La princesse espérait qu'il s'agissait soit du premier, soit du dernier. Les Elfes lui donnaient l'impression d'être si âgés qu'ils la mettaient mal à l'aise, et les Nains pouvaient se montrer si bourrus et bruts qu'elle ne se plaisait pas en leur compagnie –un comble pour une princesse de Dale, certes, mais on ne choisissait pas ses goûts.

- Commençons par quelque chose de très simple, simplissime, même. Où nous trouvons-nous à chevaucher, ma Dame ? demanda Guthred en veillant à garder leurs montures au même niveau afin de ne pas manquer une miette de ses réponses.

- Les plaines des Jumeaux, l'étendue reliant le Val d'Erebor au Long Lac, et je dirais que nous sommes même à l'Anse de la Celduin, à un tiers environ de la route vers Esgaroth, si c'est là que nous nous rendons.

- Bien essayé, ma Dame, même si je ne vous demandais pas autant de détails.

- Soyez honnête, vous m'auriez aussi reproché de ne pas vous en donner !

Guthred se laissa aller à un rire aussi bref que sincère, ce à quoi Liw répondit par un sourire victorieux. Le détendre était le premier pas vers un interrogatoire plus simple et surtout, plus court.

- Voyons donc… reprit le vieil homme tout sérieux récupéré. Pourquoi ce nom ?

- La plaine n'en avait pas avant la reprise d'Erebor, récita Liw en levant les yeux au ciel. Lors de la Bataille des Cinq Armées, la mort des neveux de Thorïn II Ecu-de-Chêne, les jumeaux Fili et Kili, attrista tant les Nains et les Hommes du Lac qu'ils décidèrent de la nommer ainsi car c'est là qu'ils périrent en défendant leur oncle. Pfiou, cette phrase était beaucoup trop longue ! Je peux reprendre mon souffle, dîtes ?

- Pourquoi Ecu-de-Chêne ? continua Guthred sans prêter attention à son babillage.

- Monstre sans cœur, souffla la princesse avant de réfléchir. A la bataille d'Azani… Asuna… Merde. Azanulbizar, en 2799 de notre âge, le jeune Thorïn se défendit avec une branche de chêne alors qu'il avait perdu son bouclier.

- Azanulbizar ?

- Bataille principale de la guerre entre les Nains et les Gobelins, dans la vallée de la Moria, aussi appelée bataille du Nanduhirion ou des Mille Larmes en Elfique.

- Bien, très bien… Revenons à la Bataille des Cinq Armées. Vous pouvez bien évidemment me citer les camps et leurs principaux intervenants, n'est-ce pas ?

La jeune fille soupira lourdement. L'évènement n'était pas si vieux et s'était passé sur son propre royaume, elle se devait donc d'en connaître les moindres détails –et de toute manière tout le monde en parlait tout le temps. Mais citer tous les intervenants était presque aussi long et fastidieux que de décrire la bataille en elle-même, sans compter qu'elle connaissait son mentor : si elle en oubliait un, il lui ferait le décrire lui et sa lignée, et son rôle précis dans le déroulement des faits. Enfin, plus vite elle commençait, plus vite elle en finirait. Elle se racla la gorge puis se lança.

- Du camp des assaillants, l'armée des Gobelins menée par Bolg fils d'Azog le Profanateur, et l'armée des Wargs des Monts Brumeux. Chez les défenseurs, les Nains avec Thorïn et sa compagnie de –grande inspiration– Balïn Dwalïn Fili Kili Gloïn Oïn Bofur Bifur Bombur Ori Nori et Dori…

Elle s'interrompit pour décrocher l'outre pendant à sa selle et y boire goulûment, la gorge rendue sèche par le vent et son flot de paroles aussi incessant que, pour le coup, exaspérant à ses propres oreilles.

- Chez les Nains toujours, ceux des Monts-du-Fer menés par Daïn Pied-d'Acier. Ensuite chez les Elfes, le roi Thranduil et son fils Legolas, avec lesquels on pourrait citer les deux capitaines qui ont tenu la Colline aux Corbeaux, Tauriel et Mablung Main-Lourde menant respectivement les Forestiers et les Chasseurs du Roi. Et enfin le dernier camp, les Hommes du Lac, avec Bard l'Archer et… Guthland du Gondor, finit-elle avec un grand sourire.

Sourire qui s'effaça quand elle vit son mentor, toujours aussi sérieux, secouer la tête d'un air déçu et s'apprêter à rajouter quelque chose; elle le doubla au dernier moment en se rendant compte de son erreur.

- Et qui ne comptent dans aucun camp mais qui étaient là tout de même, Gandalf le Gris et Bilbon Sacquet, avec les Aigles menés par Gwaihir !

Elle pria pour que son rattrapage passe, et souffla doucement en voyant l'expression de Guthred se radoucir légèrement.

- Presque parfait, ne serait-ce l'oubli d'un homme tout de même relativement important, ma Dame. Le dernier humain encore en vie à avoir participé à la bataille. Maintenant que je l'ai énoncé, vous êtes évidemment capable de me donner son nom, son âge actuel, son statut et sa lignée.

Liw se mordit la lèvre. Quelle imbécile elle faisait, elle qui parlait d'Esgaroth quelques instants avant ! Elle reprit une gorgée pour la route avant de s'essuyer la bouche de la manche de son manteau et de tout réciter d'une traite.

- Sutherland l'Ancien, Maître de la ville d'Esgaroth, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans depuis mars dernier, fils de Sutherud, simple soldat au moment des faits et en première ligne de la vague d'attaque, ce qui a valu à sa survie miraculeuse le fait d'être élu à la tête du Long Lac après la disparition du précédent Maître. Il n'a pas de descendants légitime, mais un bâtard inconnu disparu dans les montagnes depuis plus de trente ans.

- Fort bien. Ses actions les plus marquantes durant son règne jusqu'ici ?

- Il a reconstruit Esgaroth, mit en place un commerce avec Dale et Erebor et renforcé celui avec les Elfes. Sa ville a triplé de volume, il a signé une paix fragile mais plutôt durable avec Rhûn et accueille tous les trois ans une communauté de marchands qui en sont originaires dans une grande foire qui attire des milliers de voyageurs et entretient la réputation de la cité. D'ailleurs, elle ne devrait pas tarder à…

Liw ouvrit des yeux grands comme des soucoupes en se tournant lentement vers le chevalier, à la fois impatiente et pleine d'appréhensions. Si jamais elle se trompait sa déception serait rude, mais elle était presque sûre que ces questions avaient un dessein bien précis. Guthred faisait rarement quoi que ce soit au hasard. Et le sourire amusé qu'il arborait ne la détrompa pas: eussent-ils été à pieds qu'elle lui aurait sauté au cou en l'occurrence coincée sur sa selle; elle faillit en tomber en voulant le prendre dans ses bras.

- C'est pas vrai ! Han merde c'est pas vrai ! On y va vraiment ? Guthred, on va vraiment à la foire d'Esgaroth ? Oh meeeeerde ! Je vous adore !

- Il est heureux que personne ne vous entende jurer avec autant de véhémence, ma Dame. La famille royale a une réputation que vous vous devez…

- Comment vous avez organisé ça ? Vous préparez votre coup depuis combien de temps ? Je vous déteste de m'avoir caché ça ! Mais par les dieux ce que je vous adoooooore !

Le vieil homme soupira avec amusement en donnant un petit coup de talon à sa monture pour prendre un peu d'avance sur sa criarde compagne et lui rappeler du même coup qu'ils n'avaient pas tout leur temps. Liw ne se tut pas pour autant mais suivit au moins le rythme, harcelant son mentor de questions sur le comment du pourquoi. Depuis le temps qu'elle rêvait de s'y rendre ! A chaque foire, elle voyait le cœur lourd les marchands de Dale revenir chargés de marchandises exotiques, certains parfois même accompagnés de valets ou de coursiers à la peau tannée qui venaient retirer les commandes de leurs maîtres. La soie de l'Est était la plus douce qui fut, et leurs épices aussi délicieusement relevées que multicolores étaient si rares que même le roi ne se permettait d'en servir qu'en de très rares occasions, comme l'accueil d'un dirigeant étranger. La dernière fois qu'elle en avait goûté, c'était… C'était il y avait bien trop longtemps.

Quand elle était petite elle rêvait déjà de s'y rendre, car les histoires que l'on racontait sur l'Est la remplissaient depuis toujours d'émerveillement. Les Hommes avaient la peau de bronze, certes, mais on disait que certains étaient si sombres que l'obscurité les rendait invisibles et que la chaleur du soleil ne les affectait pas. Ils s'habillaient de riches tissus de couleur qu'ils enroulaient autour de leur cou et de leur crâne; leurs arcs étaient de corne et non de bois, car trop peu d'arbres poussaient en leurs contrées, et l'eau était pour eux une denrée rare si bien qu'ils restaient cois devant la taille du Long Lac. On les disait bons bretteurs, mais leurs épées étaient d'une étrange courbure; et en lieu et place de chevaux ils montaient d'étranges bêtes aux grosses bosses dorsales. Leur langue était claquante et inspirée; nombreux étaient les voyageurs qui racontaient que, lorsqu'ils priaient leurs étranges dieux, on croyait entendre le murmure de fantômes tant ils étaient à l'unisson.

On disait aussi que de gigantesques créatures, vestiges d'un lointain passé, vivaient encore sur leurs terres. Des pachydermes aussi grands que des maisons qui parcouraient le désert, des serpents mesurant des dizaines de mètres ou encore des lézards de la taille d'un poney, les témoignages étaient divers et variés. Et si aucun n'avait pour le moment de preuve, l'ivoire gravé vendu à la foire représentait bien souvent de tels monstres, et leurs tapisseries montraient bel et bien des hommes les combattant. Cependant, les hommes de Rhûn parlaient peu de leur pays –quand ils parlaient le langage commun tout court– et si quelques-uns s'étaient installés durablement à l'Ouest, ils ne s'épanchaient pas non plus sur les us et coutumes de leurs tribus natales. Ainsi les légendes sur leur compte enflaient-elles par le seul bouche-à-oreille des Hommes de l'Ouest fascinés par leur étrangeté.

En grandissant, Liw avait appris à rester sceptique sur des choses aussi extraordinaires mais dont elle n'avait pas vu le bout du nez. Elle prenait toujours autant de plaisir à écouter les récits mais se surprenait souvent à essayer d'en démêler le vrai de ce qui avait sûrement été transformé. Ceci étant, son intérêt pour la foire d'Esgaroth n'avait pas diminué, et six ans auparavant elle avait demandé à s'y rendre. Malheureusement, les relations entre Dale et Rhûn étaient alors encore troublées par de nombreuses escarmouches à la frontière, et Guthred aussi bien que le roi craignaient que des assassins ne se soient glissés parmi les marchands. Trois ans après, la visite diplomatique de Murïn, chef des Nains des Monts-du-Fer, avait forcé la famille royale à rester à Dale durant tout le mois de juin. Rongeant son frein, la princesse avait alors été si désagréable avec les invités lors d'un dîner un peu trop arrosé que son grand frère avait dû l'emmener sur la terrasse pour lui administrer une claque qui cuisait encore sur sa joue. Son père s'était ensuite mis dans une telle colère qu'elle s'était forcée à chasser la foire de son esprit, bien qu'elle se soit rendue à Esgaroth depuis. Et aujourd'hui…

- Ah, j'aperçois notre campement, lâcha soudain Guthred d'un ton neutre.

- … Et je suis si contente ! Vous ne pouvez pas imaginer ! Il faudra que j'aille remercier mon père, lui qui ne voulait pas que je… Hein ? Notre campement ? fit la jeune fille en sortant de sa rêverie, fronçant les sourcils.

Loin dans la plaine, éclairé par le soleil tout juste déclinant, se détachait en effet les toiles blanches de quelques tentes installées là par elle ne savait qui. Des silhouettes noires s'y activaient encore, les montant ou participant à quelqu'autre activité. Liw stoppa sa monture et se tourna vers le chevalier.

- Guthred…

- Ma Dame ?

- Vous prévoyez vraiment tout, hein ?

- Je me suis simplement dit que le voyage serait inconfortable en une seule fois, ma Dame.

- Vous êtes le meilleur bras droit du monde, Guthred. Vous le savez, ça, hein ?

- Vous me flattez, ma Dame.

Elle le regarda s'éloigner sans mot dire, un simple sourire plaqué sur son visage. Guthred était la pire plaie quand elle souhaitait se cacher ou se livrer à quelque action douteuse, mais ses mots venaient du cœur : elle ne pouvait rêver meilleur appui. Elle savait peu de chose sur sa famille, mais sa femme avait dû se sentir plus que chanceuse d'avoir épousé un homme comme lui. Si seulement ce genre d'efficacité ou de droiture existait encore parmi les hommes de son âge… Elle eut un soupir amusé avant de talonner de nouveau Bucéphale et combler son retard.

La plaine étant si plate qu'elle en était trompeuse, il leur fallut encore une heure pour atteindre les tentes rendues orange par le soleil qui allait terminer sa chute. Il s'agissait, comble du luxe, de tentes individuelles; Liw en compta une dizaine, toute arborant la flèche noire aux ailes de dragon, blason de Dale. Guthred arrêta sa monture à quelques mètres du camp, ce en quoi elle l'imita. Deux soldats qui lui étaient familiers se précipitèrent à leur rencontre pour s'occuper des chevaux, un autre était occupé à allumer un feu, et s'en fut un quatrième portant la cape rouge des capitaines qui vint les accueillir à proprement parler. Ses longs cheveux étaient d'un blond presque blanc et ce alors qu'il était encore dans la trentaine, et il était rasé qu'aussi près que Guthred.

- Dame Liw, sire Guthred, soyez les bienvenus dans notre humble campement. Votre chevauchée s'est-elle bien déroulée ?

- On ne peut mieux, capitaine Sigurd, répondit la princesse. Qu'est-ce qu'on a au dîner ? J'ai faim.

- Un sanglier chassé ce matin en Forêt Noire vous conviendra-t-il, votre altesse ? demanda Sigurd avait un grand sourire, pas le moins du monde surpris par le ton familier. Il pèse près de deux cents livres, et deux de mes hommes sont en ce moment-même occupés à le préparer.

- Ouuuuh, je vais vous les démonter, moi, vos deux cents livres !

- J'ai bien peur que vous n'ayez de la concurrence à ce niveau, votre altesse.

- Oh ? fit-elle, surprise.

- C'est moi qui l'ai tué, j'estime avoir droit à la plus grosse part, petite sœur.

Liw se décala d'un pas sur le côté pour voir ce qui se passait derrière le capitaine, et elle trouva bien qui elle s'attendait sortant d'une tente : un homme de vingt ans, à la barbe encore timide mais à la musculature déliée, aux cheveux noirs coiffés en catogan et faisant tourner un couteau dans ses mains. Un homme aux yeux sombres mais joueurs et au sourire sans demi-mesure, son frère favori, celui qui avait fait –quand ils échappaient à leurs chaperons– les quatre cents coups avec elle quand ils étaient petits.

- Biarn !

Elle se précipita vers lui pour lui sauter dans les bras. Il écarta juste à temps son couteau pour la recevoir, lui rendant son étreinte avec au moins autant de force –si bien que quand ils se lâchèrent ils avaient tous deux mal aux côtes.

- Qu'est-ce que tu fais là ? Je te croyais avec les Elfes ! s'étonna-t-elle une fois la surprise passée.

- Père m'a rappelé. Et puis, je n'ai pris que cinq hommes avec moi, et Bard s'en sort très bien là-bas. Même les Elfes saluent son talent à l'arc, et certains disent qu'il est la réincarnation de notre ancêtre ! Les araignées, même géantes, ne font pas long feu en face de lui.

- Je suis tellement heureuse de te revoir ! s'écria-t-elle avant de soudainement s'assombrir. Guthred…

- Ma Dame, répondit l'intéressé l'air de rien.

- Vous m'avez caché ça, aussi.

- Force m'est de le reconnaitre, ma Dame.

- Je vous hais. Et je vous aime. Enfin je sais pas trop.

- Ne sois pas trop dure avec lui, la réprimanda gentiment Biarn. C'est moi qui lui ai demandé de garder le silence pour te faire la surprise. Après tout, pour ta première foire, je me devais d'être là !

Elle soupira longuement avant de lancer un regard plein de silencieux remerciements à son chevalier, avant que son frère ne la prenne par les épaules pour l'amener au feu qui avait enfin pris. De ses deux frères, Biarn avait toujours été le plus compréhensif et le plus… familial des deux. Peut-être était-ce dû à la différence d'âge, car Bard avait déjà vingt-six ans, et avait très tôt commencé à parcourir les terres de ce qui serait un jour son royaume, ce qui le rendait souvent absent. Il était également taciturne et réfléchi, et s'entraînait chaque jour plusieurs heures à manier son arc de bois noir qu'il avait lui-même fabriqué.

Tout son contraire, Biarn était doux et chaleureux et aimait à être proche de tout le monde. Il avait toujours protégé et soutenu sa petite sœur, même lors de différents avec Bard, et devant leurs parents; c'était un grand séducteur et connu comme tel, au grand désespoir de leur père. Il n'était pas particulièrement grand, même pour un homme du Nord, et ne se plaisait pas dans la pratique de l'arc pourtant tradition de leur famille. Il était ainsi le seul à avoir toujours favorisé le corps-à-corps, cela aussi contre l'avis du roi. Mais comme tout jeune homme un peu trop gâté et n'ayant jamais connu de revers, il se complaisait dans ses quelques défauts qui le rendaient souvent arrogant aux yeux des autres. Il était néanmoins aimé de ses hommes, et c'est en toute confiance que leur père l'avait envoyé avec son frère apporter une aide –plus symbolique qu'autre chose– aux Elfes sylvains dans leur combat contre les abominations qui parcouraient leurs bois.

Ils passèrent l'heure suivante à raconter, chacun leur tour, ce qui s'était passé en l'absence de l'autre; la vie au palais en tentant encore et toujours d'échapper à Guthred d'un côté, les chasses et les banquets elfiques de l'autre. Il lui conta le palais de pierre et la majesté du roi Thranduil, et avec un peu d'amertume la beauté des Elfines dont aucune n'avait succombé à son charme. Ce n'était pas faute d'avoir essayé, Liw s'en doutait pourtant bien. Elle lui secoua l'épaule avec réconfort quand il se lamenta faussement sur ses échecs de ce côté-là, puis il reprit une tête plus sérieuse alors que ses hommes se regroupaient autour du sanglier que l'on s'empressa de découper et servir.

- Ça bouge au sud de la Forêt, tu sais, l'informa-t-il en prenant une bouchée. Ça nous arrive souvent de trouver des cadavres Orques étouffés dans les toiles des araignées maintenant, presque chaque jour. Les troupes de Thranduil sont sans cesse sur le qui-vive, et les banquets sont certes joyeux, mais teintés d'amertume. Quelque chose de mauvais se prépare, je crois.

- Les Elfes empestent la mélancolie depuis toujours, dit Sigurd en haussant les épaules et ouvrant un fût de bière. Ils se lamentent sur l'époque où ils dominaient le monde, mais elle est passée depuis longtemps.

- D'après les contes, rajouta un autre soldat en distribuant les chopes, ils combattaient des armées de dragons autrefois. Le dernier en date les a laissés impuissants et c'est un homme qui a dû l'occire ! Leur temps est bel et bien passé, voilà ce que j'en dis.

- Mais si une guerre se prépare bel et bien, intervint Guthred de sa voix fatiguée, ils seront les premiers en ligne, et nous, bien protégés derrière eux. Bénissez vos alliés, et gardez les crachats pour vos ennemis.

- Tu dis ça parce que tu es aussi vieux qu'eux, ancêtre !

La remarque fit éclater les rires, et même le vieillard se joignit brièvement à eux. Liw fut peut-être la seule à, pour une fois, rire sans joie. L'idée d'une guerre prochaine faisait ressurgir sa peur de voir son univers changer et de devoir elle-même s'y adapter. Alors que la discussion autour des Orques au sud continuait, elle se força à finir son immense morceau de viande –elle n'avait pas l'habitude d'avoir les yeux plus gros que le ventre mais la discussion l'avait curieusement refroidie.

La nuit était profonde et noire quand le sanglier fut enfin fini. Avec un rot retentissant qui fit s'esclaffer ses hommes, Biarn jeta le dernier os soigneusement rongé avec le reste de la carcasse dans le feu. Il paraissait tant sur le point de s'endormir sur place que deux soldats vinrent l'aider à se lever –bien qu'ils fussent aussi imbibés d'alcool et de graisse que lui. Quelques heures auparavant, Liw se serait moquée de lui jusqu'à sa tente, mais en l'instant elle se contenta de se lever en silence et de rejoindra la tente que Sigurd lui désigna. Bien que sentant le regard de Guthred peser dans son dos, elle ne se retourna pas. Qu'il pense ce qu'il voulait, elle savait de toute manière que sa bonne humeur serait de retour le lendemain !

Sa tente était l'une des deux un peu à l'écart, comme à chaque fois qu'elle campait en compagnie de son frère. Evidemment, elle n'était pas la seule à avoir eu droit à un mentor responsable de sa sécurité personnelle et qui la suivait partout, ses deux frères avaient eu droit au même traitement –comme leur père et le père de leur père auparavant. Alors que Guthred s'était porté volontaire pour la former, la chaperonne de Biarn avait été désignée par le roi en personne en récompense de sa bravoure et de ses hauts faits sur le champ de bataille. Elle ne se joignait jamais aux repas des autres, et de fait elle était assise devant l'entrée de sa couche, griffonnant de ses pattes de mouche illisibles sur un petit carnet de cuir. Liw la salua à peine d'un hochement de tête et s'engouffra dans sa tente sans même attendre de réponse. Il fallait qu'elle dorme, qu'elle dorme pour oublier ses soucis et repartir du bon pied.

D'aucuns la qualifieraient de lunatique, mais la vérité était peut-être simplement qu'elle refusait encore et toujours de grandir. Elle se le dit encore alors qu'elle se glissait dans ses couvertures après avoir jeté ses vêtements en boule dans un coin; et comme pour approuver ses pensées, elle eut soudain très envie de se lover dans les bras de ses parents comme lorsqu'elle était enfant tandis que, dans le lointain, un loup hurlait.

Flèche Noire, fin du chapitre trois.


Bonsoir à tous! Merci à vous de me suivre et de m'avoir lu; j'espère que ce chapitre vous aura plu autant que les deux précédents, et n'hésitez pas à laisser une review pour vous exprimer sur le sujet, ça réchauffe toujours le coeur! A la prochaine fois!

Strider.