Bonjour/Bonsoir !

Je vous présente le chapitre 1 ! Comme je l'avais prévenu, on est loin du style du prologue, mais je vous laisse constater. Les chapitres seront longs (voire très longs ! Attendez de voir le chapitre 2 !), mais ça gâcherait tout de couper au milieu. Alors vous vous faites des pauses ou vous lisez tout d'une traite, mais vous vous débrouillez :)

Il y aura, en plus du prologue, 7 chapitres. J'en ai écrit 4 jusqu'à présent, mais je finirai tout ça quand j'aurai le temps. Je ne sais pas quand je publierai la suite, mais pas dans très très longtemps je pense. Une semaine, un truc dans le genre.

Disclaimer : Nope. Je possède toujours pas SNK.

Bonne lecture !


Bon, alors, voilà. J'en suis là. Actuellement, je suis assis tranquillement, je me fume une clope. Je ne fume pas pour le plaisir, c'est juste que ça fait passer le temps. Et puis j'aime regarder les volutes de fumée s'envoler dans l'air. C'est beau.

Tu vas me dire que c'est mauvais pour la santé. Je le sais, crois-moi. Ma mère m'a souvent rabâché ça quand j'étais petit, comme quoi il ne faudrait jamais que je touche à une cigarette de ma vie. Moi, à l'époque, tout ce que je voulais, c'était ressembler aux types super badass dans les films et les mangas, alors mon rêve était, justement, de fumer. Mais en fait, c'est assez chiant.

Bref. Je m'égare. Je peux m'égarer, tout compte fait. J'ai rien d'autre à faire. Je suis seul depuis trop longtemps pour me soucier du temps qui passe. Ou même du fait de parler à un ami imaginaire, en fait.

Tu veux que je te raconte comment j'en suis arrivé à me tenir assis, seul au monde, au bord d'un bâtiment de quelques dizaines de mètres de haut, la cigarette au bec ? Sérieux ? Bon, d'accord. Un psy dirait que c'est bien de raconter ce qu'on a sur le cœur, alors je vais me lancer.

C'est parti.

Le grand bouleversement de ma vie se fit le jour de mes douze ans. Pour certains c'est leur coming-out, ou la soudaine prise en main de leur vie. Pour moi, ce fut très différent.

C'était donc mon anniversaire. Quand tout allait bien, je vivais dans une maison immense. Une bâtisse gigantesque avec cave, rez-de-chaussée, un étage, jardin, garage. Tout ça grâce à mon père. Un vrai trou du cul, celui-là. Mais on y reviendra.

J'avais peu d'amis quand j'étais collégien. Normal, j'étais un petit merdeux hyperactif et totalement irréfléchi. Mon meilleur ami est un garçon nommé Armin Arlelt. Il est petit, blond, aux yeux bleus, et super intelligent. C'est le genre à aller à la bibliothèque municipale pendant son temps libre le week-end, à aller chercher sur Internet des informations sur ce qui l'intéresse, et à poser des questions à tout le monde. Une fois, je lui avais demandé pourquoi il posait tant de questions, et il m'avait sorti une citation que je garde encore en mémoire : « Pose ta question et sois con une fois, ou ne la pose pas et reste con toute ta vie. » Ou un truc dans le genre. Enfin, bref, ça venait d'Einstein.

J'ai une autre amie. Elle s'appelle Mikasa Ackerman – puis Jäger –, et est en fait ma sœur adoptive. Donc elle a peu de choix quant à l'amour qu'elle me porte, puisque l'amour fraternel est inconditionnel. Elle a été plus grande que moi de quelques centimètres pendant plusieurs années, ce qui m'a énormément complexé pendant ma primaire. Cette fille est du genre calme, tranquille, mais on la remarque tout de suite. Que ce soit par son écharpe rouge un peu tape à l'oeil que je lui avais offert et qu'elle ne quittait plus depuis, ou par son regard bleu-gris aussi imposant que les yeux d'un grand prédateur. Elle passait principalement sa vie à me suivre, à m'écouter babiller de choses complètement inutiles, et le reste de son emploi du temps était consacré à m'aider à terminer mes devoirs à la dernière minute, ou à me sortir d'un quelconque merdier.

Mes seuls amis sont - ou étaient ? - donc : un garçon trop intelligent pour le crétin que je suis, qui aurait mieux fait de se décider à sauter quelques classes au lieu de rester avec moi, et une fille qui n'avait pas vraiment eu le choix d'être amie avec moi, puisqu'on était soudainement devenus frère et sœur, mais qui me supportait quand même avec toute la magnifique patience caractéristique de sa personnalité.

Oh. Mon. Dieu. J'ai failli oublier quelqu'un de très con mais non moins important. Jean Kirschtein.

Que je te raconte l'histoire tordue de notre relation. Ce garçon a mon âge, et on s'est retrouvé dans la même classe depuis notre maternelle jusqu'à ma cinquième. Ce garçon a été la première figure de compétition qui m'est apparue, et je devais faire office de la même chose pour lui. Si bien que notre but dans la vie a très vite été de surpasser l'autre. Un combat serré a commencé entre les deux idiots immatures que nous étions.

À chaque fois que je pense à Jean, je vois dans ma tête l'image d'un cheval – je t'expliquerai pourquoi, c'est très compliqué. Ensuite, je revois cette scène mythique qui a eu lieu dans la cour de notre école primaire, alors qu'on était en CE2. Après une énième provocation de la part de l'un ou de l'autre – c'était une habitude de se balancer des insultes à la gueule –, on se faisait face, nos comparses derrière nous tels les hommes de main de méchants de film. Derrière Kirschtein, se trouvaient Connie, un petit garçon aux cheveux très courts – qu'il s'est finalement rasé en sixième – qui me menaçait de loin de ses poings pas très menaçants ; et Sasha, un fille rousse qui me tirait la langue en s'empêchant difficilement de rire à gorge déployée.

Derrière moi, mes deux fidèles et uniques amis. Armin, qui essayait du mieux qu'il pouvait de me dissuader de rentrer une nouvelle fois chez moi les joues barbouillées de terre ou un œil au beurre noir ornant l'un de mes yeux. Le pauvre. J'aurais dû être un peu plus à l'écoute, quand j'y repense. Et il y avait aussi Mikasa, juste à côté de moi, le regard glacé, l'écharpe remontée jusqu'à son nez, ses bras croisés pour faire fuir Jean et ses acolytes.

On se faisait face, Jean et moi souriant comme des dingues, l'excitation de la bagarre à venir coulant dans nos veines de petits énervés.

Pour faire court, Armin s'est retrouvé à pleurer à cause d'un ver de terre dans ses cheveux mis astucieusement là par Connie, Sasha frappait tour à tour le petit blond et son pote au crâne dégarni – pour le punir de sa méchanceté – avec une tablette de chocolat qui devait faire office de goûter, et Mikasa ne voulait pas lâcher Jean malgré ses pauvres supplications. Et moi, je regardais ma chère sœur martyriser ce cher Kirschtein, frustré de ne pas avoir pu frapper Face de cheval avant qu'elle ne s'empare de lui.

Ah, oui, désolé. J'avais promis de t'expliquer l'histoire compliquée derrière son surnom. Chose promise, chose due : il avait juste une gueule de cheval. Voilà.

Les présentations sont faites, non ? Ah, non, tu as raison. Mes parents. C'est vrai qu'ils sont assez importants dans la création du mec qui te raconte son histoire.

Commençons par le meilleur. Ma mère se prénomme Carla et est une femme magnifique, non pas dans sa beauté physique, mais plutôt dans sa douceur, sa gentillesse, son instinct maternel naturel. Elle a de ces yeux qui te calment immédiatement, et arbore souvent ce sourire que je garde parfaitement en mémoire, très doux, très tranquille. Selon Armin, je souriais comme ça. Mais ça fait tellement de temps que je n'ai pas souri que je ne saurais pas du tout le refaire.

Revenons à ma mère. Elle est le genre de personne à autoriser son fils à terminer le film qui passe tard à la télé, à l'aider patiemment à comprendre ses leçons de maths, à l'accompagner tous les mercredis après-midi au taekwondo, à lui chanter la même merveilleuse chanson le soir, même quand il a atteint un âge où elle aurait dû arrêter.

Elle est une ancienne immigrée. Je ne sais même pas d'où elle vient exactement, elle ne voulait jamais me raconter son passé, malgré mes nombreuses questions peu discrètes et probablement insupportables. Tu l'auras compris, j'adore cracher sur mon moi de l'enfance. Ma mère, donc, était partie de chez elle à seize ans, en laissant tout ce qu'elle connaissait dans son pays natal : ses parents, sa maison, son lycée, ses amis, son chien – si elle en avait eu un. Elle avait mentionné la guerre, une fois. Elle était donc arrivée ici, jeune et sans diplôme, très pauvre, incapable de survivre longtemps par elle-même. Elle avait eu l'aide d'une association qui lui avait fourni le minimum. Elle travaillait comme serveuse dans un bar pour se payer à manger. Et puis elle a rencontré mon père.

De même que pour le reste, elle n'a jamais voulu trop me raconter sa rencontre avec mon père. Quand j'étais petit, je voyais leur première rencontre comme un coup de foudre. Quand je suis rentré au collège, je me suis imaginé les rendez-vous romantiques, mon père doux avec ma mère, leur amour s'illuminant petit à petit. Depuis, j'y ai repensé. Et aujourd'hui, je sais par les vieilles lettres adressées à sa mère qu'elle a gardé dans un coffre sous son lit qu'elle l'a rencontré quand il a touché son cul lors de son service, un soir. Voici les seuls détails présents dans la lettre : elle avait giflé mon père, qui lui avait souri. Il l'avait invité à boire, elle avait remarqué son costume et sa montre hors de prix, elle avait accepté. Au bout de quelque temps, il lui avait proposé un mariage blanc pour lui le débarrasser de la pression de ses parents, et elle la sortir de sa condition d'immigrée. Elle avait accepté. Ils s'étaient mariés. Ils ne s'étaient jamais aimés. Elle m'avait eu. Et elle m'avait donné tout l'amour qu'elle aurait voulu donner au mari qu'elle n'aurait jamais.

Maintenant, mon père. Je n'ai pas envie de t'en parler. Mais je vais le faire, car tu n'es pas réel, et que, de toute façon, tu ne vas rien rapporter à personne, vu qu'il n'y a personne.

Grisha Jäger était un homme que je n'ai jamais réussi à percer à jour. Lui, c'est le genre de personne que tu imagines éternellement quadragénaire et bureaucrate quand tu es petit. Si j'imagine son enfance ou son adolescence, c'est le trou noir. Je n'ai jamais rencontré ses parents. Je ne lui ai jamais fait de câlin – volontaire, du moins ; on va ignorer les possibles marques d'affection que j'ai pu lui montrer quand j'étais petit et con. Le matin, quand je me réveillais pour l'école, j'entendais seulement la porte claquer derrière lui après son départ. Le soir, quand j'allais m'endormir, j'entendais seulement la porte claquer pour annoncer son retour. Et le week-end, les seuls moments où je l'apercevais, on se comportait l'un et l'autre comme un gamin qui va chez les parents de son ami et qui n'ose pas demander au paternel de se resservir à table. Et lui, il m'adressait poliment la parole comme si je n'étais pas son fils.

J'en ai beaucoup souffert, à l'époque. J'étais un gamin turbulent qui avait besoin d'attention – merci, maman, tu m'as sauvé la vie – et lui était un homme froid et distant que je n'arrivais pas à comprendre. Je n'ai cependant jamais osé lui parler directement et lui balancer ses quatre vérités. Aujourd'hui, si je l'avais en face de moi, je lui balancerais surtout mon poing dans la gueule. Mais il est parti, comme tous les autres. Tant pis pour mon poing dans sa gueule.

Ah, maintenant, on a fini les présentations. C'était long, dis-moi ! J'ai trop de choses à raconter avant même que l'histoire ait commencé. Mais il faut dire que j'ai toujours été bavard et du genre à décocher mes commentaires lumineux comme une mitraillette tire ses balles. En cadence, inarrêtables, et inévitablement douloureux. Et ouais, ça fait mal d'écouter mes conneries. Désolé.

Je vais quand même commencer à raconter le début de mon histoire, sinon on en a pour toute la nuit.

Mon anniversaire, mes douze ans, deux amis invités, ma mère qui fait la cuisine. Armin, Mikasa et moi on joue à cache-cache en attendant. Tu te diras que c'est complètement immature et destiné à des gamins de six ans de jouer à un tel jeu. Et bien… Tu n'as pas tort. Mais je t'emmerde.

Armin comptait, Mikasa avait filé tel un éclair se trouver une cachette à tous les coups géniale, et moi je me retrouvais comme un con à chercher où fourrer mon cul hyperactif. Après quelques instants de réflexion, j'ai foncé à la cave et me suis blotti sous l'escalier. Le sous-sol était dans le noir. Et j'ai peur du noir, je tiens à le préciser. Encore aujourd'hui, hein. C'est pathétique, je sais. Seuls les enfants ont peur du noir. Mais je pense que l'âme d'enfant qui aurait dû s'estomper avec le temps et l'expérience s'est collée à moi, comme si le drame de ce jour-là m'avait empêché de grandir normalement. C'est d'ailleurs très probablement le cas. La preuve, je parle à quelqu'un qui n'existe que dans mon subconscient.

J'attendais, accroupi sous mon escalier. Je me faisais chier, alors je suis remonté. Je t'épargne toutes mes réactions quand j'ai découvert que j'étais seul. J'avais fouillé la maison, appelé tous ceux dont je connaissais le numéro – même la police – et étais sorti dans la rue. Au final, personne n'a répondu à mes supplications pitoyables et je suis rentré chez moi.

Le premier jour, je suis resté dans le salon, à rien faire, en espérant que quelqu'un reviendrait. Je n'ai pas mangé. Mon estomac était trop noué pour ça. Je ressentais la plus grande peur de ma vie et j'étais seul. Non, je ressentais la plus grande peur de ma vie parce que j'étais seul. J'ai essayé de regarder la télé, mais très vite j'ai constaté que peu à peu, les machines s'éteignaient et l'électricité ne revenait pas. Je me suis endormi tôt, épuisé de mon angoisse permanente et de mes larmes écoulées à chaque fois que je songeais à ce que j'allais devenir.

Le deuxième jour a été le pire de tous. Ç'a été le jour où j'ai compris que j'étais seul. Comprends bien. Définitivement seul. Ça voulait dire que personne n'allait m'obliger à aller au collège, n'allait me dire d'aller me laver les dents, ou n'allait me forcer à faire mes devoirs. Et personne ne me soignerait si je tombais malade, ne me consolerait quand je me sentirais trop seul. Personne ne me parlerait plus.

Quand je me suis levé ce matin-là, que j'ai regardé avec stupeur le salon vide, la cuisine vide, la maison vide, le quartier vide, le monde vide, j'ai pleuré comme une merde. Et à chaque larme que je versais, je me pinçais en pensant à Mikasa qui se serait moquée de moi. Durant la journée, j'ai mangé la moitié du gâteau d'anniversaire et un paquet de chips. J'ai beaucoup traîné sur le canapé, et j'ai lu une bonne dizaine de mangas.

Les troisième et quatrième jours, j'ai commencé à me laisser tomber moi-même. Je mangeais n'importe quoi, je hurlais chaque matin à ma fenêtre dans l'espoir qu'un autre demeuré me hurle en retour, je pleurais toute la journée en pensant à ma mère et mes amis, et je lisais de moins en moins.

Le cinquième jour, mon regard a croisé les yeux placides de Mikasa sur une photo. Je suis resté quelques secondes, le cerveau en veille, avant de m'infliger la plus grande claque jamais vue. Je suis sorti, mon sac-à-dos Eastpak avec moi, et j'ai filé au supermarché. J'ai raflé tout ce qui était bon et qui pouvait se conserver, et j'ai fait quatre aller-retours dans l'après-midi. Après ça, le salon ressemblait à un champ de mines composés de conserves et de paquets de biscuits apéritifs, mais qu'importait. J'étais seul. Personne n'allait venir me reprocher ma conduite.

J'ai vécu ainsi jusqu'à la fin de la première semaine. Au réveil, je m'observais assez longtemps dans la glace pour me foudroyer du regard et me crier furieusement que si je pleurais comme une mauviette, Mikasa serait déçue de moi. Le matin, je lisais avec ardeur tous les livres dans la maison, en me disant que si je revoyais Armin, je pourrais me vanter d'avoir lu plus de livres qui lui. Le midi, je me forçais à avaler quelque chose pour ne pas tomber d'inanition, malgré ma faim inexistante, car je m'imposais l'image de ma mère inquiète pour moi dans mon crâne. L'après-midi, je sortais parcourir le quartier silencieux, je visitais chaque maison, je m'introduisais dans l'intimité de personnes disparues. Le soir, alors que je mangeais, je m'enroulais dans l'un des grands manteaux de mon père que je n'aimais pourtant pas vraiment, juste parce que son parfum subtil m'était familier.

Ce mode de vie a été le mien jusqu'en décembre de cette année. Neuf mois d'un quotidien insipide et insurmontable. Neuf mois d'une torture psychologique qui venait à peine de commencer et qui ne me lâcherait plus. Neuf mois où chaque jour me dépeçait un peu plus de ma joie de vivre.

Le jour du Nouvel An 2012, j'ai pété un câble. Je ne pouvais plus rester dans cette maison qui avait abrité tant de moments joyeux et certes tristes aussi, mais néanmoins des moments passés avec des vrais gens. J'ai pris une grande valise et mon éternel sac-à-dos et je suis parti. J'ai embarqué des vêtements, de la nourriture, de l'eau potable – car, bien sûr, l'accès à l'eau courante était désormais un souvenir doux-amer –, la trousse de premier soins et un trop grand nombre de photos et objets sentimentaux pour que ce soit normal. Dans la petite poche de mon sac, j'avais mon inhalateur et mon téléphone. Ce dernier pour aucune raison valable, bien entendu. C'était juste une sorte de réminiscence portable de ce qu'avait été ma vie. C'était peut-être peu sain, mais j'en avais besoin.

J'ai marché pendant de longs mois à la recherche d'un endroit paisible où séjourner le temps qu'il me faudrait pour mourir. J'avais quitté ma maison sans regret, certain à présent que personne ne viendrait me chercher. Quitter ma ville a été un peu plus difficile, mais je préférais me détacher de mon ancienne vie définitivement. Ça, par contre, je pense que c'était un peu plus sain.

J'ai oublié de te préciser que j'habitais en France, et plus précisément dans le nord. Je ne suis pas Ch'ti, non, mais même si je l'étais ce ne serait quand même pas grave. J'aurais bien aimé être Ch'ti, ou venu d'un autre « peuple » dans le genre. On n'a jamais vu de protagoniste venu d'un village paumé d'Alsace, si ? Ce serait épique.

Je divague complètement. J'attends presque que tu me répondes, mais tu es juste le fruit de mon imagination, alors à part me fixer de tes yeux de merlan frit, je crois que tu ne vas pas faire grand-chose d'autre. Non ! N'ouvre pas la bouche. Laisse-moi parler. C'est la dernière fois que je le fais, alors laisse-moi ce petit plaisir.

J'en reviens au tout début de ma deuxième année de solitude. En février, j'ai trouvé une belle petite maison au bord d'un lac et m'y suis posé quelque temps. En mars j'ai fêté mon anniversaire comme un con, seul, avec un cupcake individuel et sa petite bougie pathétique que j'ai soufflé avec un entrain forcé qui t'aurait donné la nausée. En juillet, je suis reparti à cause de ces putains de moustiques de merde.

Je suis donc reparti pour ma longue marche solitaire. J'ai refait mes stocks de nourriture et de médicaments à chaque ville que j'ai traversé. Vers septembre, je me suis arrêté dans un beau village entouré de pâturages qui contenait une église à l'air ancien où je suis souvent allé. Je n'ai jamais été croyant, et avec ce qui m'arrive, si je l'avais été un jour, ce ne serait plus le cas. Mais j'ai trouvé un peu de réconfort dans ce lieu qui est déjà habituellement désert. Dans ces moments dans l'église, j'avais l'impression que tout était normal, et je priais n'importe qui de me sortir de mon cauchemar trop réel. Après une bonne heure de dévotion pitoyable, je suis rentré « chez moi », à savoir une petite maison de pierre à l'intérieur de bois qui était à l'image même de la petite vieille trop gentille que je devinais sur les quelques photos. Et je suis tombé malade. Au temps pour mes prières.

Pendant quelques jours, je me suis forcé à avaler les médicaments que j'avais gardé au cas où j'aurais la grippe. J'avais déjà été malade, quelques fois, pendant tous ces mois de solitude. Mais jamais je n'avais été aussi mal.

La fièvre m'a fait rêver d'un monde où personne n'aurait disparu, où Mikasa et Armin me raconteraient leur journée, où ma mère m'enlacerait avec tout son amour désespéré et même où mon père m'adresserait un sourire. Quand la fièvre est retombée, je suis aussi tombé de très haut. J'ai pleuré de nouveau pour la première fois depuis très longtemps, en position fœtale, dans le trop grand canapé, pendant de longues heures de chagrin étouffant.

La petite maison de pierre et son village parfait m'ont dégoûté. Je suis aussitôt reparti mon épisode de faiblesse passé, à la recherche d'un nouveau coin où m'installer.

J'ai marché pendant plusieurs semaines le long des autoroutes, les voitures stoppées sur la voie. Et ne demande même pas, évidemment j'ai essayé de faire fonctionner les voitures, dès le départ de ma ville, en fait.

Les panneaux que je suivais indiquaient Metz. Pourquoi pas, après tout.

En novembre, j'y suis enfin arrivé. Après tant de temps passé à dormir sous les étoiles, j'allais me faire un plaisir d'occuper une maison confortable. J'ai arrêté de chercher celles qui sont luxueuses, car elle étaient douloureusement trop spacieuses pour moi. Je me suis donc installé dans une maison chaleureuse, qui avait même un poêle à bois que je me suis résolu à faire fonctionner chaque soir, installé devant les flammes. Je les observais souvent très longtemps, incapable de retourner à la vie réelle, obnubilé par la danse des langues de feu qui léchaient les bords intérieurs du poêle.

C'est à peu près dans cette période-là que j'ai réalisé que je n'ai plus envie de repartir et de me battre pour vivre.

Une interminable spirale de dépression m'a alors entraîné. Je restais, inerte, dans le lit. Je ne mangeais plus beaucoup. Je maigrissais chaque semaine. Les seuls moments où je passais par la salle de bains pour me laver, c'est à cause de ma propre odeur qui m'insupportait.

En décembre, vers ce qui aurait dû être Noël, j'ai frappé le miroir de cette foutue salle de bains jusqu'à me lacérer les jointures des mains. Je ne voulais plus voir mon reflet dans la glace.

Je veux revoir ma mère.

Je veux revoir Armin.

Je veux revoir Mikasa.

Je veux revoir Jean.

Je veux revoir Connie.

Je veux revoir Sasha.

Je veux revoir mon père.

Je veux revenir à ma vie d'avant.

Je veux mourir.

Je me suis interdit de laisser tomber et j'ai continué malgré tout à vivre. J'ai commencé à parler à voix haute et à faire semblant qu'ils sont tous là, avec moi. Je me moquais gentiment de Mikasa, je demandais des conseils à Armin, je m'embrouillais avec ma mère quand je cuisinais, j'insultais Jean, j'avouais à mon père tout ce que je ressentais. Je leur répétais, encore et encore, tous les jours, que je les aimais et que je ne pourrais pas le supporter s'ils disparaissaient.

Ainsi a commencée la troisième année de mon enfer. On était en 2015, et j'avais 15 ans.

Les ombres tentaculaires de ma dépression sont restées dans mon esprit et se se resserraient selon les jours. Je pensais souvent à ce qu'aurait dû être ma vie. J'aurais dû être en troisième. Je me serais peut-être fait de nouveaux amis. Je savais que j'avais changé, que je n'étais plus que le spectre du gamin hyperactif que j'avais été.

Je fixais de plus en plus des choses superflues. Il m'arrivait d'observer pendant de très longues minutes le feuillage percé de soleil dans la forêt que je traversais, ou les grands champs abandonnés de la campagne que je parcourais, ou encore mes mains couturées de cicatrices, ayant été incapable de recoudre les plaies causées par les éclats de miroir.

Les quelques fois, de plus en plus fréquentes, où je réalisais que je ne parlais à personne, je pressais les nombreuses photos de ma famille contre moi, je plongeais mon nez dans la peluche préférée d'Armin, je remontais contre ma bouche tremblante l'écharpe rouge de Mikasa, je pressais le pendentif de ma mère dans mon poing, je resserrais mes bras autour du manteau de haute couture de mon père. Parfois, des ombres me faisaient espérer que quelqu'un était dans le même cauchemar que moi, mais c'était juste mon esprit qui essayait de combler le vide.

J'avais de plus en plus peur d'être fou. J'ai décidé de ne plus parler à haute voix. Je me concentrais sur ma marche, sur la valise et le sac sur mon dos que j'attachais là tous les matins à l'aide de cordes trouvées dans l'une des nombreuses maisons que j'avais pillé. Je serrais les dents quand les cloques éclataient sous mes pieds, je fermais brièvement les yeux quand la sueur dégoulinait sur mes paupières, j'évitais à tout prix de serrer mes poings endommagés qui me font encore aujourd'hui un mal de chien.

J'espère que t'es pas trop perdu dans mon histoire. Il faut dire que je m'égare beaucoup quand je ne me sens pas bien. Je suis content de t'avoir, ça me permet d'évacuer toute mon angoisse. Si ça se trouve, tu te fous complètement de ce que je peux te dire. Très probablement, en fait. Personne ne m'a jamais écouté pleurnicher depuis ce 30 mars 2012 fatidique. Tu ne seras pas le premier. Enfin, continuons.

La troisième année est un peu floue jusqu'à mi-juin. Car, comme tu peux le deviner, quelque chose s'est passé à l'époque.

Tu vas être super déçu de moi. Mais avant que je te raconte, je tiens à préciser que, contrairement à moi, tu n'avais pas vécu plus de trois ans de solitude totale, sans aucun animal, sauf les insectes. Pourquoi les insectes ? Me demande pas, j'en sais autant que toi.

Au milieu du mois de juin, donc, j'ai tenté de me suicider. Voilà, je t'avais prévenu. C'est pitoyable. Haha. Ha. Je dis ça alors que je me tiens au bord du vide, prêt à sauter. C'est un peu paradoxal et fortement ironique, comme truc.

Depuis le début de l'année, j'étais resté à Metz, et je songeais à repartir car je ne me sentais plus à l'aise. J'ai réalisé quelques jours après cette constatation que ce n'était absolument pas dans la ville, mais en moi-même, que je n'étais pas bien. Et il faut dire que j'en pouvais plus, de cette existence de merde. Je m'ennuyais à mourir, et la seule chose dont je pouvais me vanter était être devenu chasseur de moustiques professionnel ainsi que véritable rat de bibliothèque. Dans beaucoup de livres, le sort des héros était moins pire que le mien. C'est vrai ça, personne ne raconte l'histoire déprimante d'un mec qui est resté seul depuis ses douze ans.

J'ai donc pris ma réserve de médicaments et les ai tous avalés. Tant qu'à mourir, autant choisir la solution moins douloureuse. Je suis mort quelques secondes. Je l'ai senti. Mais la quelconque puissance supérieure qui m'a coincé dans un monde vide se marrait tellement de voir ma vie atroce qu'il m'a empêché de mourir.

Après ça, j'ai vomi mes tripes pendant plusieurs heures. Je me suis installé sur le fauteuil de la maison que je trouvais trop confortable pour son bien, et je me suis recroquevillé contre le dossier, mes sanglots étouffant mon souffle anarchique, mes bras serrés contre mon estomac douloureux. J'étais putain de triste. Et j'ai fait une crise d'asthme, aussi. Comment bien rater son suicide en quelques étapes, par Eren Jäger.

Je suis parti de Metz. J'avais plus trop envie de réitérer l'expérience de mourir. Peut-être survivre à une overdose avait renforcé ma détermination, j'en sais rien. Je me souviens pas trop de ce que j'avais pensé dans le brouillard de mes médicaments, mais je pense avoir vu le visage d'Armin et Mikasa qui me souriaient, de la lumière auréolant leurs cheveux de la couleur de l'or et des corbeaux. S'il te plaît, ne me traite pas de taré, ami imaginaire.

Après cet épisode peu glorieux de ma survie en territoire vide, j'ai traversé la frontière avec l'Allemagne. Le pays natal de mon père. Je n'y étais jamais allé. C'était la bonne occasion de m'organiser une visite guidée en solo.

Je m'imaginais en année sabbatique, seul dans un monde alternatif, que je quitterais quand je le voudrais, pour retourner auprès de ceux que j'aimais. Je me forçais à sourire souvent, car ce simple fait me rendait un peu plus heureux. Si tu m'avais vu de l'extérieur, j'aurais ressemblé à un survivant fou de l'apocalypse, avec ma saleté, mes cheveux beaucoup trop longs, mes yeux injectés de sang et mon large sourire. Mais bon, il n'y avait personne pour me reprocher mon état, et j'évitais les miroirs comme la peste.

D'ailleurs, je crois que c'est quand j'ai dépassé un panneau portant un nom encore sous-titré de français – annonçant une petite ville du doux nom de Fribourg-en-Brisgau – que j'ai eu envie de me couper ces trop longs cheveux. Je me suis rasé la tête, en fait. J'en avais besoin. J'ai trouvé quelques puces bien accrochées, mais j'avais l'habitude depuis que je dormais dans la forêt, incapable de vivre dans un endroit précédemment habité par la race humaine.

Nous étions en septembre 2015 et même si je n'étais absolument pas heureux, je parvenais à vivre. Difficilement, certes, mais j'y arrivais avec toute ma volonté. Je me suis fixé comme destination Berlin. J'avais toujours voulu y aller, alors, encore une fois, autant en profiter.

Je parvenais pas mal à suivre les indications de la carte que j'avais piquée – à qui ? – et avançais dans ma quête pour la capitale de l'Allemagne. J'étais devenu très endurant, au fil du temps. J'avais des mollets et des cuisses en acier, et la plante de mes pieds était devenue solide grâce à toutes les ampoules et les coupures que je m'étais fait. Comme je ne mangeais probablement pas assez, j'étais donc plutôt maigre, et mes cernes et mon crâne qui abritait désormais un petit duvet accentuaient cet effet de chien des rues.

À Noël j'ai dessiné sur l'une de mes photos de ma famille des bonnets rouges à pompon blanc à chaque personne. Mes lèvres ont trembloté d'un sourire fébrile quand j'ai réalisé que j'avais colorié à Mikasa un putain de bonnet de Père Noël.

Je suis arrivé à la ville de Stuttgart en janvier 2016. Ça ne sert à rien de raconter mon quotidien, c'était pratiquement le même tout le temps. Il ne m'arrivait rien de particulier. Ah, si. En février, je me suis cassé le pied en me prenant une racine d'arbre et j'ai dû me traîner jusqu'au village le plus proche, pendant plusieurs heures, la douleur prenant le pas sur tout le reste. J'étais seul et personne n'allait venir m'aider. Je rampais ou je crevais.

Le 30 mars a été le jour de l'anniversaire du pauvre type que je suis ainsi que du début de ma solitude. Ça faisait quatre longues années que je vivais totalement seul. J'avais seize ans.

Après ça, j'ai continué mon voyage. Je ne vais lister que mes plus gros arrêts.

Arrivée à Würzburg en avril. Arrivée à Jena à la mi-juin. Arrivée à Lutherstadt Wittenberg en début septembre. Arrivée à Nom-de-ville-à-coucher-dehors à la fin de Mois-quelconque-après-septembre.

Arrivée à Berlin le 11 octobre 2016.

J'ai pas mal marché dans les belles rues de Berlin. J'y suis arrivé le soir, et je me suis fait la réflexion que de nuit et illuminée, la capitale devait être magnifique. Quand j'ai parcouru les voies encombrées de voitures arrêtées, je me suis senti triste pour cette ville qui aurait dû être pleine de vie et de souvenirs. Je me suis obligé à arrêter d'y penser quand je me suis rendu compte du parallèle existant entre cette ville et moi.

De là où j'étais, je pouvais voir la grande tour d'émission d'ondes plutôt connue. En tout cas j'en avais déjà entendu parler. Je me suis dirigé vers elle et me suis retrouvé, une bonne demi-heure plus tard, seul dans la grande étendue où elle trônait. Parmi mes pillages, j'avais récupéré un guide de voyage de Berlin pour ne pas trop rater de choses importantes et savait ainsi que cette tour se nommait la Fernsehturm. Un nom bien allemand, quoi. J'aurais dû me décider à faire LV2 Allemand au collège. Ah, mais merde. J'avais arrêté l'école à douze ans.

J'ai décidé de me trouver un petit coin confortable et ai donc terminé ma soirée dans une jolie maison que j'avais choisie pour sa façade bleu ciel. J'aurais peut-être aimé son propriétaire, qui sait. Je ne sais pas pourquoi, mais en m'installant dans cette maison, j'ai repensé à ma ville et à ce que j'avais quitté. Et j'ai eu envie d'y retourner. Je voulais me blottir dans le lit de mes parents ou dans la couette de Mikasa, qui devait avoir perdu son odeur depuis bien longtemps.

J'ai hurlé comme un malade dans la maison bleu ciel, alors que les sanglots se bousculaient dans ma gorge et que je frottais avec beaucoup trop d'ardeur mes yeux pour m'empêcher de pleurer.

J'ai vécu quelques mois dans la maison. Je suis sorti tous les jours. Je visitais tout ce que j'aurais voulu faire en temps normal, je rentrais dans les musées et pouvait toucher tout ce que je voulais – ce que je ne faisais pas, par respect pour Armin qui m'aurait détesté pour ça –, je prenais tout ce que désirais sans payer. Pour l'anniversaire de mes dix-sept ans, je me suis posté sur le toit d'un des immeubles entourant la Fernsehturm et je me suis assis au bord. J'ai allumé une cigarette que j'ai fumé. J'ai bu une bière. Puis une autre. Une deuxième cigarette, que j'ai observé tomber en cendres tandis que les volutes s'envolaient dans le ciel clair.

Et j'en suis là. Voilà, tu sais tout. Je t'ai quand même évité le récit de chaque jour de ma merveilleuse existence, tu devrais t'estimer heureux.

L'appel du vide est si puissant, de là où je me tiens, que je sauterai une fois ma cigarette terminée. Dans mes mains tremblantes, je tiens la peluche d'Armin et les photos que j'ai trimballé avec moi depuis tant de temps. Elles sont toutes froissées, certaines sont ondulées, trop imbibées des larmes que j'ai versées. Je resserre l'étau de l'écharpe rouge autour de mon cou.

Tiens, ma cigarette est finie. C'est mon signal.

Je suis désolé de te laisser là tout seul, l'ami. Mais en même temps, tu n'es pas réel. Tout comme la présence devenue insupportable que je sens dans mon dos à chaque seconde, comme si ma mère, Armin et Mikasa me suivaient réellement, invisibles et inaudibles.

Bon, c'est parti. Putain, j'ai super peur.

Au moment où je vais sauter, je croise un mouvement du coin de l'œil, tout en bas, près d'un bâtiment. Encore une ombre de mon imagination.

Merde.

Putain.

Non.
C'est…

.

.

.

C'est pas une ombre.


Héhé ce cliffhanger u.u

Lâchez des reviews, ça m'alimente bien même si de toute façon je publierai toute l'histoire :)

Passez une bonne journée/soirée ! Bisous mes champignons !