Bonjour/Bonsoir !

Bon, j'ai pas grand-chose à dire, et comme je vous ai laissé sur un bon gros suspense, je vous retiens pas plus.

Disclaimer : SNK ne m'appartiendra jamais...

Bonne lecture !


C'est pas une ombre.

C'est une personne.

Je hurle. Je rejette toute la force qui me reste pour crier à cette personne que j'existe. Je suis là. Je suis là. Je ne veux plus être seul. Écoute-moi, étranger. Pitié. Entends-moi. Entend mon appel à l'aide.

La personne s'arrête. Lève les yeux vers la silhouette se découpant en haut de l'immeuble que je suis, qui agite les bras comme un fou, qui hurle à s'en écorcher la gorge. Elle me fixe. Et ne bouge pas.

J'ai peur de descendre. Et si je vais dans la rue et qu'elle est partie ? Si je la rate ? Et si je me retrouve seul ?

Je n'arrive pas à stopper le flot de larmes qui roulent sur mes joues creusées. Je fonce dans l'escalier de secours. Je dévale les marches à une allure folle, la peluche d'Armin et les photos serrées contre mon cœur, l'écharpe qui essaie de m'étouffer, le mélange de bières et de cigarettes m'embrouillant encore plus l'esprit.

Je débouche dans la rue. Le grand espace autour de la Fernsehturm ne parvient pas à effacer la présence écrasante de la personne qui se tient droite, en face de moi.

Je m'approche au pas de course, comme un malade avec mes larmes et mes photos. La personne est visiblement un homme, vu ses épaules carrées. Il est petit, par contre.

Je me tiens à cinq mètres environ de l'inconnu. J'ai peur de parler. J'ai peur d'être fou. J'essaie de prononcer quelques mots, mais tout s'envole sur ma langue au moment où j'ouvre la bouche et je suis obligé de plaquer ma main sur ma bouche pour ne pas laisser s'échapper une flopée de borborygmes ridicules.

« T'es qui ? » me demande l'homme d'où il est, beaucoup trop calme pour la situation.

Mes épaules relâchent toute pression. Ce mec est forcément une hallucination de ma part. Quelqu'un d'aussi tranquille après avoir vu un autre être humain ne peut pas exister.

Je m'approche, extrêmement déçu et résolu de retourner en haut de mon immeuble aussi tôt que possible pour mourir convenablement.

Je suis à un mètre de l'inconnu irréel. Il est effectivement petit, sa taille avoisinant peut-être le mètre soixante. Il a une coupe militaire, un undercut parfaitement symétrique et soigné. Ses cheveux sont aussi soyeux et noirs que ceux de Mikasa. Et voilà que je projette mes désirs sur ce type imaginaire. Il a les mêmes yeux qu'elle, d'ailleurs. Peut-être un peu plus clairs, mais je n'arrive pas à bien distinguer précisément à cette distance. Il est très beau.

J'avance vers lui, complètement désabusé. J'agite ma main pour le faire s'évaporer – c'est ce que je fais en général, et ça marche plutôt bien pour faire disparaître les gens imaginaires. Tout ce que j'arrive à faire, c'est lui foutre une claque bien sentie.

« Qu'est-ce que tu fous, petit merdeux ? » grogne-t-il.

Attends. Quoi ?

Hein ?

« Euh… Excusez-moi ? tenté-je.

– Gamin, tu peux m'expliquer ce merdier ou t'es aussi paumé que moi ? »

Il est réel.

Je m'effondre à terre. Je craque complètement. Je me recroqueville comme un animal blessé, agenouillé par terre, les larmes dégoulinant sur mes pommettes saillantes et gouttant sur mon menton, les objets chers à mon cœur serrés contre moi. Je tremble comme une victime de crise d'épilepsie, j'ai la nausée et je sens la crise d'asthme gonfler dans mes poumons.

« Hé, euh… Tu me fais quoi, là ? marmonne l'autre, cependant beaucoup plus hésitant.

– Je suis plus seul… » parviens-je à dire au milieu de mes pleurs.

L'homme s'agenouille à mes côtés et pose une main incertaine sur mon dos fébrile. J'éclate en sanglots de plus belle. Je remercie en silence cet inconnu de s'être pointé au moment où j'allais sauter. Et de me laisser m'effondrer sans rien dire, juste en étant là, à côté de moi.

Je réussis à me calmer avec peine. Je crois que je le saoule déjà. En même temps, ce mec a l'air vraiment allergique aux contacts, et moi, tout ce que je fais, c'est le toucher de partout, le tâter, prendre ses mains, effleurer ses épaules, fixer son regard aux paupières tombantes, palper ses bras.

Il agrippe finalement mon poignet au moment où je vais faire un autre geste vers lui, et son regard bloque sur les cicatrices sur mes mains.

« Qu'est-ce que t'as foutu, le gosse ?

– Je me suis explosé les mains contre un miroir » réponds-je presque avec joie, encore euphorique d'avoir trouvé quelqu'un avec qui rester dans ce monde vide.

C'était peut-être pas une chose à dire avec le sourire, en fait. Il me fixe, maintenant.

« Ok, bon, calme-toi, on va se poser quelque part et tu vas répondre à quelques-unes de mes questions.

– Pas de problème ! »

On va s'asseoir à l'un des nombreux restaurants déserts. L'inconnu rentre dans la cuisine et nous prépare un café. Putain, il sait faire le café. J'ai jamais su, malgré tous mes efforts. En même temps, à douze ans, j'aurais jamais pensé que ce serait utile, et en écartant Internet comme possible solution, je ne connais pas de livres parlant de la technique pour faire le café.

Les larmes me montent aux yeux, et je m'insulte intérieurement pour m'empêcher de me montrer encore plus faible que je ne le suis déjà aux yeux de l'homme qui est involontairement mon sauveur.

« Oh, morveux, c'est à moi que tu parles ? gronde ledit sauveur.

– J-J'ai… J'ai rien dit… bredouillé-je.

– Tu viens de balancer une belle chiure d'insultes, et pourtant je m'y connais. Si tu veux m'insulter, ais au moins une raison. »

Ah. Merde. J'ai dû parler à voix haute.

– Je suis désolé… J'ai l'habitude de me parler à moi-même.

Il soupire et agite la main pour me signifier que l'incident est clos.

Il me tend la tasse remplie de café fumant. Je me fiche de me brûler, je bois le liquide amer avec joie. Je remarque que mes mains tremblent encore. Mon esprit a encore du mal à se faire à l'idée que je ne suis plus seul, et mon corps peine à suivre le rythme. C'est peut-être aussi à cause du fait qu'il y a quelques minutes, j'allais me suicider.

« Alors, dis-moi, le môme, commence-t-il.

– Eren.

– Pardon ?

– C'est mon prénom. Eren.

– Levi.

– Très joli.

– On s'en fout.

– Ok.

– Alors, Eren, ça fait combien de temps que t'es là ? T'es tellement crade que j'ai envie de me casser. »

Mes yeux s'embuent une nouvelle fois, mais je ne sais pas si c'est parce qu'il a prononcé mon prénom, renforçant la confirmation qu'on s'adresse à moi, pour de vrai, ou si c'est parce qu'il a mentionné de se barrer, et que même pour rire, j'en ai une peur bleue.

Je remarque avec un certain amusement que Levi tient sa tasse non pas par l'anse, mais par le bord, la main par-dessus. Drôle de façon de boire.

« Oh, calme-toi, le merdaillon, maugrée Levi. Je vais pas partir. On dirait pas, mais je suis assez soulagé de croiser quelqu'un après trois mois de solitude. »

Une larme dévale encore ma joue, mais je me refrène avant de fondre de nouveau comme un esquimau à la plage.

« Alors… Ça fait trois mois que t'es là ? murmuré-je. C'est bizarre…

– Ouais. Au début c'était pas trop chiant de pas me coltiner des cons comme d'habitude. Mais là, c'est embêtant. Je repose ma question : ça fait combien de temps que t'es là ?

– À Berlin, un peu moins de six mois.

– Réponds, putain.

– Je… J'ai peur de le dire à voix haute, avoué-je.

– Pourquoi ?

– Ça rendrait le truc trop réel, je crois.

– Faut que tu te rendes à l'évidence, petit. Va falloir que tu te fasses à l'idée qu'il y a plus personne. »

Je le fixe, mes yeux brillant de colère. Il ne comprend rien. Il n'a aucune idée de ce que j'ai dû endurer. Il est là depuis trois mois. C'est rien. Rien du tout. Il n'a pas le droit de me dire ça.

« Oh, je pense que je suis au courant de la situation, le nain. Aujourd'hui, c'était l'anniversaire de la date à laquelle tout le monde a disparu. C'est la putain de cinquième fois que je vois le 30 mars défiler, connard. Alors me parle pas comme si tu m'étais supérieur. Je suis très bien au courant de ma solitude, merci bien. »

Je vois les narines de Levi se dilater un peu et ses sourcils se froncer. J'aurais peut-être pas dû l'appeler « le nain ». C'est sans doute un sujet sensible. Mais bon, il l'a cherché.

« Ok. Désolé. » dit-il simplement.

Je hoche la tête, acceptant ses excuses, beaucoup moins enflammé que quelques secondes plus tôt. Je réalise au bout de quelques minutes que ni l'un ni l'autre ne parlons, moi parce que je n'ai absolument plus l'habitude de faire la conversation, lui parce qu'il fixe son breuvage brun avec attention. Peut-être que s'excuser était un exploit, pour lui. Ça m'étonnerait pas, vu le personnage.

« Donc en fait, il y a trois mois tu étais avec tout le monde ? lancé-je.

– Ouais.

– Alors ça voudrait dire qu'on est pas dans le monde réel. Ça voudrait dire que la vie continue sans moi et que j'ai disparu aux yeux de ma famille pour venir ici, sans aucune raison.

– Sans doute.

– Oh putain.

– Ton langage, le chiard.

– Ton langage, le nain. »

On se fixe comme deux cowboys en duel au Far West, puis Levi brise l'instant en esquissant très léger rictus narquois.

« Qu'est-ce qu'on fait ? » demandé-je.

Levi finit sa tasse d'un trait et se renfonce dans sa chaise.

« J'en sais rien, morveux.

– Arrête de m'appeler comme ça.

– T'es plus jeune que moi. J'ai le droit.

– J'ai dix-sept ans je te signale !

– C'est bien.

– Je t'emmerde. »

Je passe une main dans mes cheveux sales. Pour la première fois depuis tout ce temps, j'ai honte de mon apparence.

« J'aimerais bien rentrer me laver. J'avais pas réalisé l'état dans lequel j'étais, marmonné-je, gêné.

– C'est vrai que t'es la chose la plus dégueulasse qu'il m'ait été donné de voir.

– Toujours dans l'exagération. » soupiré-je.

Il plante son regard si semblable à celui de Mikasa dans le mien.

« Je. N'exagère. Jamais.

– Mais tu viens de me sortir la phrase la plus dramatique que j'ai entendu depuis longtemps. »

Le coin de sa lèvre frémit. Colère ? Amusement ?

« En même temps, le malpropre, ça fait longtemps que t'es seul. Personne ne t'a donc sorti de phrase tout court. »

Amusement, assurément.

« Quel connard, déploré-je.

– Je suis réputé pour l'être, en effet.

– Bon, suis-moi. Allons chez moi. »

On se lève. Je n'ai rien à prendre, car j'ai tout laissé dans la maison bleu ciel, croyant ne jamais revenir du saut de l'ange prévu à peine une heure plus tôt. Je remarque que Levi a chargé sur son dos un énorme sac à dos, qui a l'air très lourd mais qu'il porte comme s'il était du poids d'une plume.

Pendant le trajet, je lui demande quelques trucs. Je m'étonne de ma compétence à pouvoir reparler avec un être humain. Je lui demande d'où il vient, l'âge qu'il a. Il est allemand et habitait dans une autre ville pas loin, et sa mère étant française, il est bilingue. Je découvre qu'il a vingt-huit ans, beaucoup plus que ce que je m'étais imaginé en voyant sa tête. En même temps, il va pas avoir les rides qui se creusent en souriant. Ce mec est la personne la plus stoïque que j'ai jamais vu.

Mais je pense que je l'apprécie. De toute façon, j'ai pas vraiment le choix. Tout ce que j'espère, c'est que je le fais pas trop chier.

On arrive devant la maison que j'ai choisi pour domicile. Il ne fait aucun commentaire en pénétrant après moi dans mon habitat jonché de nourriture, de vêtements et toutes sortes d'autres conneries.

Mais son nez froncé en dit long.

Je prends quelques bouteilles d'eau et file à la douche. Je verse l'eau froide sur mon corps sale et fatigué, et je me sens mieux après récuré chaque parcelle de ma peau. Quand j'ai terminé, je jette un coup d'œil dans le miroir et m'observe pour la première fois depuis l'incident du miroir, quelques années plus tôt.

J'ai les cheveux plus longs que ce que je pensais : ils me tombent en pointes brunes sur le front, m'encadrant le visage. J'ai des cernes comparables aux cratères de la Lune sous les yeux, qui eux ont perdu tout l'éclat qu'ils auraient pu contenir. Ma peau bronzée n'est clairement pas saine, et tout mon être reflète mon esprit et mon cœur brisé.

Mais je me sens moins vide qu'avant.

Je m'habille d'un jogging et d'un t-shirt propres, et je rejoins Levi dans le salon. Il est allongé sur le canapé et ne m'a pas entendu. Il a les bras croisés derrière la tête et ses yeux sont fermés. Je penche mon visage au-dessus du sien et observe chacun de ses traits. Je respire le moins possible de peur de le réveiller à cause de mon souffle.

Il est indéniablement magnifique. Il pourrait être mannequin, s'il avait la taille. J'ai envie de toucher ses cheveux. Est-ce qu'ils sont pareils que ceux de Mikasa ?

Levi ouvre soudain les yeux.

« Oi, le chieur, tu fous quoi ? »

Je me recule brusquement, extrêmement embarrassé. Je file à la cuisine sortir quelque chose à manger, seule occupation qui me vienne à l'esprit, et attend qu'il vienne m'insulter, mon Pim's à moitié grignoté dans ma main.

Il arrive dans la pièce, m'observe quelques instants, ferme les yeux, soupire, passe une main dans ses cheveux aile de corbeau, rouvre les yeux et s'assoit à la table sans un mot.

Bon. J'ai compris. Je le saoule.

« Propose une idée lumineuse au lieu de poireauter avec ton Pim's misérable » grommelle-t-il.

Je m'assois en face de lui et termine mon biscuit d'une bouchée. J'ai toujours autant de mal à croire qu'une personne comme Levi soit assise en face de moi. Qu'une personne tout court, en fait. Est-ce que je suis vraiment en train d'avoir une conversation avec quelqu'un ?

« Déjà, Levi, on reste ensemble, pas vrai ?

– Mais oui.

– Ok. Cool.

– Raconte-moi comment s'est passé le passage à ce monde vide, qu'on comprenne un peu plus la chose, me demande Levi.

– Je me cachais sous l'escalier de la cave de ma maison et quand je suis remonté, il n'y avait plus personne.

– Et tu te souviens pas plus précisément ? râle-t-il.

– Excuse-moi, le nain, mais pour moi ça fait quatre années entières que ça s'est passé.

– Mmm.

– Et toi ?

– Je faisais une sieste parce que un de mes clients m'avait extrêmement fait chier. Et quand je me suis réveillé, plus personne.

– Bizarre.

– Ouais. Ça nous avance pas plus.

– Je sais vraiment pas comment nous sortir de là. Je vois même pas comment comprendre ce merdier dans lequel on est.

– On a qu'à voir demain. Je suis crevé. »

Sur ces mots, il retourne sur le canapé et s'affale – avec grâce – avant de commencer à dormir.

Bon. Ok.

Quant à moi, je prends le livre que j'avais abandonné quelques jours plus tôt et m'assois dans le fauteuil qui fait face au canapé. J'avoue que mon regard porte plus sur le visage de Levi que sur les pages de mon bouquin. J'observe ses traits se détendre à mesure qu'il tombe plus profondément dans le sommeil.

Il m'a sauvé la vie. Il ne le sait pas, et je ne lui dirai pas. Mais quoi qu'il fasse, je lui en serai toujours reconnaissant. Merci du fond du cœur, Levi.

Je m'endors lentement, mon esprit rempli des images statiques de ma famille que je regarde tous les jours, et le cœur un peu moins vide par la présence de l'homme endormi dans le canapé.

Le lendemain, quand je me suis réveillé, j'ai complètement paniqué.

Levi avait disparu.

J'ai fondu en larmes et me suis précipité dans chaque pièce de la maison, l'esprit embrouillé de chagrin, le cœur brisé.

J'ai rencontré au détour de la cuisine le visage un peu inquiet de Levi.

« Euh… Gamin, ça va ? »

Je l'ai fixé avant de hocher la tête et d'essuyer rageusement mes yeux gonflés. J'étais pitoyable.

« Hé, je vais pas partir, morveux. Compris ? »

J'ai observé avec surprise ses traits moins durs, et ai acquiescé de nouveau.

« Tu me fais pas confiance ? a-t-il demandé.

– Si, c'est à mon esprit que je fais moins confiance, ai-je avoué.

– Pourquoi ? »

Je me suis gratté la nuque en cherchant mes mots, trop gêné de lui parler de ça.

« Tu… T'es pas la première personne que je vois ici, en fait. Je me suis déjà imaginé parler avec quelqu'un et être convaincu qu'elle était là.

– Mmm.

– Tu vas rien dire de plus ?

– Non. J'ai rien à ajouter. Je comprends mieux.

– Oh… Ok. »

À part cet épisode, rien de spécial ne s'est passé en ce premier jour de colocation. On ne s'est pas énormément parlé, mais ma vie avait changé. La solitude dévorante qui m'avait consumé se rétractait, laissant certes des séquelles, mais étant assurément diminuée. Je passais mon temps à l'observer, plus du tout habitué à un visage humain à croiser dans la journée.

Je ne savais plus comment me comporter avec une autre personne. Je ne savais plus quoi faire pendant une conversation, l'excitation de la première rencontre passée. Je regardais partout sauf son visage et encore moins ses yeux, je manquais de sortir de la salle de bains sans aucun vêtements et m'efforçais difficilement de manger proprement.

Levi paraissait normal – dans son genre –, mais faisait aussi peu d'efforts que moi dans la communication. On était doués, tous les deux.

Pendant la première semaine, j'ai donc lutté contre mes bonnes – mauvaises – vieilles habitudes, au grand plaisir de Levi qui voyait le gamin sale et négligé redevenir un peu plus humain. Cet homme était véritablement incroyable. Il pouvait passer la journée à faire le ménage sans s'ennuyer – il l'avait fait dès le troisième jour –, arborant un petit sourire en récurant le plancher ou en astiquant les vitres. Et même s'il me foutait la paix, il n'hésitait cependant pas à me gueuler dessus quand j'oubliais de me déchausser à l'entrée ou de faire la vaisselle quand c'était mon tour.

Il était insupportable. Et c'était tellement bon.

On a décidé de commencer à faire des sorties ensemble. On se parlait un peu plus, et on visitait les mêmes choses en même temps. J'adorais observer discrètement ses réactions devant tous ces monuments et œuvres que j'avais déjà visité plusieurs fois. Je me faisais un plaisir de lui faire une visite guidée de tout ce que j'avais appris par cœur pendant mes heures d'ennui, et lui se taisait. Mais il écoutait. Et je l'ai surpris deux fois à esquisser furtivement une ombre de sourire.

Un soir, on lit chacun d'un côté. On est silencieux. Je veux parler avec lui. Mais je ne sais pas comment faire pour commencer une conversation.

« Pourquoi tu me fixes, le merdeux ? » grogne Levi sans lever les yeux de son livre.

Je remarque que dans mon espoir de trouver un sujet de conversation, je l'épie depuis un bon moment. Je ne sais pas quoi lui répondre.
« Je sais pas moi, j'aime bien te regarder ! »

Et merde. J'ai paniqué.

« Tu aimes me regarder ? »

Sa voix aurait gelé l'océan. Je ressens le ton froid jusque sur ma peau. J'en ai la chair de poule.

Mais Levi lâche un ricanement et se replonge dans son livre. C'est la première fois que j'entends ce qui peut s'apparenter à un rire. Et c'est magnifique.

Je souris comme un dingue et laisse à mon tour échapper un petit gloussement. Je suis heureux de constater que les bords de la bouche de Levi frémissent.

Une multitude de petits moments du quotidien nous a rapproché. Il y a eu cette fois où Levi faisait à manger. J'ai surgi du couloir comme un animal fou et ai provoqué un léger sursaut de la part de mon seul et unique compagnon d'infortune. Ça a eu pour conséquence le renversement complet de tout le poivre dans le plat qu'on allait manger. Pour se venger, Levi m'a obligé à tout avaler de son ton de glace. J'avais l'estomac, la gorge et la langue en feu. Quand je lui ai répliqué que jamais personne ne pouvait manger ça, il avait pris une bouchée et mastiqué longuement en fixant son regard dans le mien, sans aucune réaction de sa part. Un vrai démon, cet homme-là.

Je repense aussi au moment où j'ai essayé de lancer une bataille de coussins. Je sais absolument pas ce que j'avais dans le crâne quand j'ai surpris un Levi endormi avec une masse moelleuse sur le visage, mais en quelques secondes je me suis retrouvé au sol, l'oreiller sur ma tête à moi, son bras à lui appuyé contre mon torse avec une puissance ferme mais impressionnante.

Ou encore le jour où j'ai mis le mauvais produit dans le bac à lessive et qu'on s'est retrouvé dans une salle de bains remplie de mousse. Que j'ai dû nettoyer et sécher pendant que Levi me surveillait d'un œil de faucon, les bras croisés, comme le ferait un militaire aigri.

Et je ne veux même pas penser au matin où j'ai trop laissé infuser son thé.

Aujourd'hui nous sommes le 14 avril 2017. Levi a décidé d'avoir une discussion sérieuse avec moi. Et je flippe tellement que je l'évite toute la journée. Qu'est-ce qu'il me veut, ce diablotin ?

Le soir venu, je me réfugie dans ma chambre et prétexte un mal de tête. Au moment où je suis presque sûr qu'il me laissera en paix, il tape trois coups à la porte. Je ne réponds pas et me planque sous ma couette. J'entends grogner de l'autre côté du battant et les gonds grincer quand il rentre.

« Eren, arrête ton putain de cirque. J'essaie d'avoir une conversation sérieuse avec toi.

– Je suis parfaitement au courant ! Et j'essaie subtilement de l'éviter ! »

Un soupir se fait entendre et Levi tire brusquement la couette de mon corps recroquevillé. Il me fixe de ses yeux gris acier et je note la tension dans sa mâchoire. Oups, ça doit vraiment être important.

« Arrête de faire le gamin et viens t'asseoir avec moi. Faut que je te parle d'un truc. »

Sur ce, il sort de la chambre en emportant ma couverture. L'enfoiré.

« Hé, rends-moi ma couette, le nain ! Hé ! »

Je bougonne comme un enfant et le rejoins donc dans le salon, où il m'attend, assis sur le canapé, deux mugs remplis l'un de thé, l'autre de chocolat sur la table basse.

J'arrache vivement ma couette de ses bras, plein de mauvaise foi, et m'avachis dans mon fauteuil préféré.

« Bon, c'est parti pour la discussion sérieuse, alors », soupiré-je.

Levi s'enfonce encore plus dans le canapé et gratte brièvement les petits cheveux au niveau de son undercut. Pour la première fois depuis que je le connais, je rassemble tout mon sérieux et patiente attentivement.

« Il faut qu'on trouve un moyen de sortir de ce merdier, Eren », commence Levi.

Il utilise peu souvent mon prénom. Voire très peu. Et ce soir, ça fait deux fois.

« Je t'écoute, lui assuré-je.

– C'est déjà ça. C'était pas gagné.

– Allez, lance-toi, le vieux. »

Il gronde pour la forme mais reprend la parole.

« Je veux pas rester ici pour toujours. Je sais pas comment retourner dans le monde normal, ni même si on peut, mais je veux essayer. Dis-moi si t'as des pistes. »

Je réfléchis. Je hausse les épaules.

« Je sais pas vraiment de quoi me rappeler. Qu'est-ce que t'as en tête ?

– Peut-être que c'est mourir qui nous fait revenir à la réalité » assène-t-il.

Oh. Je vois.

« Je suis désolé, Levi.

– Qu'est-ce que tu me chantes ?

– Je pense pas que ce soit la solution.

– Tourne pas autour du pot, morveux, crache le morceau. »

Je baisse les yeux et observe la peau du lait se former à la surface de mon breuvage. Je ne veux pas lui dire. J'ai pas envie qu'il sache. Je suis pitoyable. Misérable. Je retiens mes larmes comme une digue mal construite retient une vague déferlante. C'est-à-dire mal. Mais qui fait son boulot.

« J-J'ai pas trop envie d'en parler, ok ? »

Levi fronce les sourcils et pose son mug sur la table. Il dégage une place sur le canapé en une invitation silencieuse. Je l'accepte à contrecœur. Il plonge son regard d'acier dans mes iris bleu-vert embués.

« Raconte-moi. »

J'inspire un grand coup et lui parle à voix basse de ma tentative de suicide, les yeux baissés sur le cuir du canapé, un grand froid m'ayant envahi. Je lui dis que si la mort avait été la solution, mon cœur ayant arrêté quelques secondes de battre, j'aurais rejoint la monde réel.

Je ferme les yeux. Cette blessure-là est beaucoup trop récente, surtout étant donné que j'avais bien l'intention de me donner la mort le jour de notre rencontre. Ce dont je parle n'est révolu que depuis deux semaines. Alors que pendant près de trois ans, j'étais au bord du gouffre.

Levi ne parle pas. J'ai une peur noire et oppressante de sa réaction. Il est tellement fort, lui. Il ne flanche pas, reste fort comme un roc et accepte les épreuves dans sa vie. Je suis lamentable.

« Merci de m'en avoir parlé », dit-il alors simplement.

Je relève la tête, mes yeux débordants de larmes contenues, mais il a détourné le regard et fixe un point au loin.

« Faut juste trouver une autre solution, maintenant. Merde. C'est chiant. »

Et il boit une gorgée de son thé noir. Je ne dis rien, mais si j'avais pu parler, je lui aurais envoyé une marée de remerciements bredouillés. Grâce à cette seule phrase, je sais que quelqu'un peut m'écouter. Je ne suis plus seul. Putain, je ne suis plus seul !

« Peut-être qu'il faut que je réitère l'expérience qui m'a amené ici, marmonne Levi. Même si j'ai déjà essayé, ça vaut peut-être le coup de recommencer. »

Je hoche la tête. J'ai essayé, moi aussi. Mais ma maison est trop lointaine, à présent. Et je veux plus y mettre les pieds. Elle représente mon espoir de revoir tout le monde, et j'y retournerai quand je saurai quoi faire pour rentrer. Faire un trajet long de plusieurs mois juste pour tenter quelque chose de fait et refait est inutile.

« Peut-être qu'il faut méditer, en supposant qu'on est dans un univers alternatif », proposé-je.

Levi acquiesce.

« Ou se concentrer sur un souvenir concret de la vie d'avant. »

C'est possible.

Alors on essaie la méditation. Levi en fait depuis quelques années, apparemment. Selon ses mots, c'est pour « essayer d'échapper à la putain de vie de merde contaminée de parasites qui pourrissaient son existence ». Ça ne marche pas.

Pour les souvenirs, je choisis la peluche d'Armin. Levi, lui, sort un porte-clé ridicule représentant un nain de jardin. Je m'écroule de rire avant qu'il ait pu sortir une explication, et je me moque de lui jusqu'à ce qu'il me frappe dans l'estomac pour me couper le souffle. Même après ça, je pouffe peu discrètement dès que je le regarde.

On se concentre donc sur ces objets d'un quotidien révolu, pendant plusieurs minutes, pendant une heure. Aucun résultat.

On échange un regard découragé. Je me lève et commence à préparer un thé. Ça le calme toujours, et le voir tranquille me rend calme à mon tour.

On laisse un peu de côté nos essais pour rentrer chez nous.

Les jours s'écoulent. Notre relation évolue. Début mai, on est les meilleurs jouteurs verbaux de tous les temps. Il passe tellement de temps à m'insulter que je lui réponds désormais au quart de tour. À chaque fois, on se communique un rictus narquois.

Un soir, il m'a même recouvert d'une couverture alors qu'il croyait que je m'étais endormi sur le canapé. Je ne lui en ai jamais parlé, mais cet instant reste gravé dans mon esprit et me redonne du courage quand je pense à ma famille.

La nuit, j'enfonce mon visage dans mon oreiller et je hurle. J'ai passé le stade végétatif dans lequel j'étais pendant si longtemps. À présent vient la rage et le chagrin violent. Ma tête est encombrée de souvenirs d'eux, d'imaginations amères qui les dessine tels qu'ils auraient dû être, aujourd'hui. Peut-être m'ont-ils peu à peu effacé de leur mémoire. Après tout, j'ai complètement disparu. Mon corps est peut-être parti et s'est retrouvé dans ce monde vide. Mikasa a peut-être toujours été fille unique. Armin est meilleur ami avec Connie ou Sasha. Ma mère vit convenablement avec mon père et ne regrette jamais sa décision, lui envoyant tout l'amour qu'elle a en elle. Malgré la raison qui me crie que c'est faux, je me conforte dans l'obscurité dont j'ai si peur.

Mes pires pensées empirent la nuit tombée. Je me tiens alors au bord du lit comme je l'étais au bord du vide, et je me balance dans l'espoir de me bercer tout seul pour dormir. Je passe de nombreuses nuits blanches. Le matin, Levi ne dit rien, mais je sais qu'il sait. Et j'ai tellement honte que je me cache derrière mes piques moqueuses.

J'aurais dû me sentir mieux, accompagné de Levi. Mais on ne choisit pas quand on est triste. Et même si je le voulais, je ne pourrais pas empêcher ces réflexions sombres d'envahir mon esprit.

Nos journées résultent en une succession de conversations plus ou moins inutiles mais qui ont le mérite de me faire sourire voire exploser de rire, en exploration de Berlin, en longues promenades silencieuses, mais surtout en nos soirées de lecture, pendant lesquelles j'observe Levi siroter tranquillement son thé, ses yeux parcourant les lignes de ce qu'il lit. Je prête de plus en plus attention aux sombres cheveux fins qui retombent délicatement sur son front et barrent quelquefois ses iris.

L'été se déroule comme le reste des jours, juste un peu plus chauds. Je passe mes après-midis à traîner dans la maison en mode légume de soleil, mais j'avoue enfin profiter de la saison chaude pour la première fois depuis longtemps. Je constate que je redécouvre de plus en plus de nouvelles choses que je m'étais interdites pendant mes années de solitude ; et tout ça grâce à Levi.

Il m'a sauvé ce jour-là, et depuis il me sauve tous les jours.

J'espère ne pas être un trop grand fardeau pour lui. Je me force à être fort, à agir comme lui et comme Mikasa l'auraient voulu. Je profite de ces deux mois de mollesse pour étudier tous les jours. Je rattrape le programme de quatrième et troisième plus vite que je l'aurais pensé. Je démarre celui de seconde après l'été. Tout seul, j'y serais jamais arrivé. Mais encore une fois, Levi m'aide. Il veille. Je lui dois tant.

Septembre 2017 arrive. Ça fait cinq mois complets que je vis avec Levi. On est clairement amis, désormais. Il me charrie toujours autant, voire plus encore ; mais notre relation est incontestablement complice. Notre alchimie résulte en une parodie de duo comique.

Cependant, ça fait quelques jours que j'ai remarqué que Levi agissait d'une façon très légèrement différente. Le matin, il boit toujours son thé, accoudé au comptoir américain de la cuisine. Le midi, il prépare toujours le repas avec autant d'entrain qu'un cochon qui est conscient d'aller à l'abattoir. Le soir, il lit toujours aussi tranquillement, installé confortablement dans le canapé. Mais j'ai noté qu'il portait à chaque heure de chaque journée le porte-clé nain de jardin dans la poche de son pantalon. Qu'il portait la main à ladite poche quand il s'ennuyait trop. Qu'il passait souvent sa main à la base de son sourcil car je devinais un mal de crâne.

J'ai décidé de lui parler de ce qui allait pas.

Je me suis affalé dans le canapé qu'il occupait et ai ignoré le soupir résigné qui s'est échappé de ses lèvres fines.

« Alors, Levi…

– Ta gueule. D'abord, pousse ton royal cul de mon impérial canapé et on parlera de tes problèmes d'hormones. »

Je lui décoche un coup d'œil foudroyant mais il me bat largement à ce petit jeu et je finis recroquevillé sur mon fauteuil.

« Je voulais donc te demander, nain chétif, ce qui n'allait pas en ce moment. »

Il baisse son livre et fronce ses sourcils sombres.

« À part qu'on est coincés dans un monde où on est les seuls à y vivre ? J'en sais rien, et toi ? »

Je plisse les yeux et fixe mon interlocuteur louche. Depuis le temps, j'ai compris que Levi cachait son mal-être derrière ses insultes et ses réparties cinglantes.

« Je vois bien que tu vas moins bien, alors parle-moi, retenté-je vaillamment.

– Et moi je te dis que tu t'imagines un bordel sans nom. »

Il replonge dans sa lecture sans un mot de plus. Oh. Il doit vraiment pas être bien dans ses chaussettes.

Je retourne m'incruster sur son impérial canapé et m'assois en face de lui. Je m'insulte copieusement quand je pense à ce que je vais faire, mais je n'hésite pas plus. Je pose mes grandes mains sur celles, fines et pâles, de Levi, et inspire un coup pour me donner du courage.

« Levi.

– Eren, vire tes…

– Laisse-moi finir. Je veux que tu me parles. Si tu as besoin de te confier, je là. Je voulais que tu le saches.

– C'est bon, t'as fini ? »

J'avale difficilement ma salive. Mais j'attends bravement la vague de railleries qui m'attend.

« C'est juste que mardi, c'était l'anniversaire de ma meilleure amie » souffle-t-il comme s'il avouait un crime capital.

Je sens la compassion m'envahir mais faire preuve de pitié est la dernière chose qu'il désirerait que je fasse. Alors je presse ses mains dans les miennes, ignorant la sensation de ses petits os fins à travers sa peau douce dans ma paume, et lui offre mon plus beau sourire.

« Dis-toi que quand on rentrera, tu lui offriras encore plus de cadeaux pour te rattraper ! »

Levi me toise assez longuement, le regard impassible, mais je devine dans quelques plis de sa bouche qu'il aimerait me sourire pour me remercier. Il est juste pas très doué en relations humaines.

On termine la soirée tous les deux sur le canapé pour la première fois, et même si mon fauteuil me manque, je ne regrette pas une seule seconde d'être installé à côté de Levi.

Le 30 octobre, je lui annonce que je veux fêter Halloween normalement. Il ronchonne et se barre de la pièce où j'étais. Je vais devoir me montrer convaincant.

Le soir du 31 implique, en gros : moi, vaguement déguisé en vampire avec le peu que j'ai trouvé, c'est-à-dire une couverture noire en guise de cape et de vieilles fausses dents pointues trouvées dans un magasin de farces et attrapes recouvert de poussière et déniché dans une rue sombre ; un drap percé de deux trous violemment mis sur un Levi furieux pour essayer de le transformer en un fantôme à peine passable ; et plusieurs boîtes de bonbons un peu périmés balancées entre nous, à cause de mon inconscience et de la colère de Levi.

Au final, on s'est retrouvés face à face, moi complètement échevelé à cause de notre bagarre peu mature, deux yeux gris acier me fixant par les trous du drap avec une exaspération incendiaire.

Mais ç'a été le meilleur Halloween de ma vie.

Et puis quelque chose change peu à peu.

Je remarque toujours plus de détails à propos de Levi, le plus souvent sans même m'en apercevoir, jusqu'à ce que je me demande pourquoi il a changé son gel douche ou la saveur de son thé le matin comme si ses habitudes étaient les miennes. Quand on sort marcher un peu, je passe tout mon temps à le charrier juste pour l'écouter me répondre d'un ton acide mais le coin des yeux luisant et un rictus crispé faisant office de sourire sur la bouche. Je m'excuse beaucoup plus souvent pour mes blagues pouvant être offensantes, car j'ai peur qu'il se vexe vraiment. Je ne m'ennuie jamais le soir quand je l'observe furtivement au détour d'une page ou d'un exercice de maths, j'ancre dans ma mémoire ses sourcils à peine relâchés et sa position qui aurait pu sembler la même, mais que je parviens à distinguer comme étant légèrement plus détendue. Je suis le plus heureux du monde quand il ne peut s'empêcher de sourire à une de mes conneries et qu'il se passe la main dans les cheveux avec un agacement feint. Et en plus, je ne peux plus le regarder sans me sentir rougir à chaque fois qu'il fait assez chaud pour qu'il se balade en débardeur, ou qu'il sort de la douche, sa peau rosie par le froid de l'eau et qui sent bon le propre. Une fois, j'ai même dû prétexter une envie pressante pour éviter de le recroiser alors qu'il sortait torse nu de la salle de bains.

Je flippe complètement. Je ne suis pas complètement con, je me doute de ce qui se passe. Et j'ai tellement peur.

On est fin décembre. Pour Noël, je lui ai offert un mug un peu nul sur lequel est écrit « La meilleure chose dans la retraite est de pouvoir s'asseoir avec un bon thé et un livre à dévorer. » Je pense que je vais toujours garder en mémoire le regard lassé qu'il m'a envoyé après avoir lu ladite citation. C'était juste inestimable.

Il n'y est pas non plus allé de main morte avec son cadeau puisque c'était tout simplement une tétine pour enfant. J'ai juste explosé de rire et n'ai pu me calmer que quand il m'a frappé le crâne avec le plat de sa main. J'ai été râleur pour la forme, puis ai tout oublié au moment où j'ai vu son visage étiré d'un sourire. Un petit sourire, certes, mais un vrai sourire.

Il a refusé de fêter son anniversaire. Il a jeté la raison entre deux railleries, mais j'ai retenu son « Je veux pas fêter une année de plus de mon existence dans ce monde merdique. » J'ai respecté son choix.

Le Nouvel An est arrivé. On était pas très joyeux, pour le coup. On a fait de notre mieux, mais cette date signifiait une nouvelle année sans nos proches. Ce soir-là, on est allés s'asseoir sur un banc dans un parc très joli qu'on avait repéré pendant une de nos explorations. On a regardé les étoiles clairement visibles sans la pollution lumineuse, en silence. J'étais tiraillé entre les souvenirs nostalgiques de ma famille et la présence accablante de Levi dont l'épaule touchait la mienne. Il avait mis son long manteau noir qui le rendait très classe. J'aimais beaucoup Levi dans ce manteau. Le manteau car, inconsciemment, il me rappelait mon père. Et Levi... Parce que Levi.

J'oublie souvent mes affaires un peu partout. Cette fois, j'avais oublié de prendre mes gants et me rattrapait en enfonçant mon visage dans l'écharpe rouge de Mikasa, complètement effilochée aux bords et usée au fil du temps. Levi avait remarqué mes mains fébriles que je secouais vaguement pour essayer d'estomper la morsure du froid sur mes articulations pas bien guéries et mes blessures boursouflées. Il les avait emprisonnées dans les siennes, enveloppées des gants que, lui, n'avait pas oublié. Mon cœur s'était emballé quelques minutes, puis j'avais posé ma tête sur son épaule sans dire un mot. Et la nuit s'est enfuie alors qu'on se perdait dans nos souvenirs doux-amers.

Janvier et février ont défilé trop vite. J'avais l'impression de perdre les grains de sable du sablier de ma vie à cause d'une fuite idiote et invisible. C'était frustrant. Le pire étant que je savais que le monde normal continuait sans moi.

Et j'ai dû me rendre à l'évidence. Je ne ressentais plus seulement de l'amitié à l'égard de Levi. Je découvrais que j'étais attiré par les hommes – du moins Levi – et mes hormones d'ado me mélangeaient mon esprit déjà pas vraiment épargné.

J'adorais Levi. J'adorais son être tout entier, ses traits élégants mais aussi ses rictus peu gracieux, la couleur de ses yeux mais aussi l'ombre qui y naissait souvent, ses quelques moments d'affection mais aussi son caractère principalement grincheux, son complexe sur sa taille mais aussi les blagues vexantes qu'il faisait sur notre différence d'âge et mon comportement parfois enfantin. Son parfum de café et de propre le matin après la douche, ses gestes trop brusques, ses moqueries, son dédain feint, sa sympathie pour moi habilement déguisée.

La seule chose que je n'aimais pas chez Levi était son amitié. Il faut comprendre par là que je savais qu'il ne m'aimerait jamais autrement que comme un bon ami, le seul dans ce monde, son seul point d'ancrage, jamais il n'éprouverait de sentiment romantique. Et pourquoi ? Parce qu'il était fiancé à une magnifique jeune femme qui avait l'air parfaite. Et qu'il affectionnait profondément, à voir son regard.

Je n'ai jamais pleuré à cause de l'impossibilité d'une relation amoureuse. Si c'était Levi qui brisait mon cœur, je pouvais l'accepter.

Le 30 mars 2018 est survenu.

Je suis resté au fond de mon lit jusqu'en début d'après-midi, incapable d'affronter la lumière du soleil en cette journée si tragique. J'agis peut-être dramatiquement. Mais ce 30 mars représente la disparition de tous ceux que j'avais connu et de tous ceux que je ne connaîtrais jamais, les gâteaux individuels dont je soufflais la bougie seul, dans une quelconque maison empruntée, et ma presque deuxième tentative de suicide. Mais aussi ma rencontre avec Levi.

Celui-ci vient d'ailleurs m'extirper de ma couette vers deux heures, me râlant dessus à propos de mon manque de force morale et de mon cul de paresseux. Je réalise à quel point il est fort quand il me transporte de force jusqu'au salon qu'on partageait depuis maintenant un an. Je mets toute mon énergie restante dans la gestion de mes rougeurs inconvenantes après avoir senti les muscles de Levi comprimés sous son t-shirt, contre moi.

« Allez, Eren, me grommelle-t-il en me lâchant sur le canapé. Serre les dents, serre les fesses et magne ton cul de concombre de mer. Je veux fêter ton anniv. »

À ces mots, je relève tout de suite la tête mais il a déjà disparu, parti s'occupper de je-ne-sais-quoi.

En reniflant le parfum sucré et délicieux dans l'air, je fonce à la cuisine et découvre mon nain préféré en train de préparer un fondant au chocolat. Un gâteau d'anniversaire. Pour moi. Par Levi.

« Levi ! m'écrie-je en bondissant comme une chèvre des montagnes. Tu me fais un gâteau !

– Excellent sens de déduction.

– Merci, merci !

– Ce qu'il faut pas faire pour te ranimer… Argh ! Lâche-moi, crétin ! »

Je l'avais enlacé et lui faisais un grand câlin super maladroit. Mais il le méritait. Tout le monde a besoin de contacts affectueux de temps en temps.

Levi abandonne sa tentative de se libérer de mes bras et laisse échapper un grand soupir. Puis il reste immobile le temps que je le relâche. Je profite de sa bonne odeur, de la sensation de son corps contre moi, de la pointe de ses cheveux effleurant mon oreille. Il est crispé – évidemment, puisque c'est Levi –, mais pas autant que je l'aurais pensé. Il me faut tout mon self-control pour résister à la tentation d'embrasser la peau pâle de son cou.

« C'est bon, tu me libères ? » maugrée-t-il, sa bouche dans mon épaule.

Oh mon dieu. Son souffle.

« Ouais, c'est bon, rouspète pas, le nain. »

Je m'écarte de lui et l'observe finir mon gâteau. Il est élégant même en touillant une pâte avec un fouet. J'aurais tout donné pour le voir équipé d'un tablier.

À cette pensée, je réprime un petit rire que Levi capte aussitôt et récompense d'un regard noir. Je chéris ces yeux qui me foudroient d'agacement comme si c'était de l'amour. Et je sens malgré moi mon cœur se briser un peu plus.

J'aurais eu besoin des conseils d'Armin, de la logique implacable de Mikasa ou du réconfort de ma mère.

Au final, on sort le gâteau pour le dîner. Dix-huit bougies tremblotent sur le dessert, que je souffle avec un mélange de peine et d'excitation.

« Ça y est, morveux, t'es majeur. Tu vas pouvoir légalement sortir en boîte. »

Je ricane et commence à couper le fondant au chocolat.

« J'aurais jamais pensé que tu puisses découper ça symétriquement, se moque Levi.

– Oh, tu sais, j'ai vécu pas mal de temps en colocation avec un mec super maniaque. Certaines habitudes restent ancrées quand elles sont traumatisantes.

– J'ai moi aussi eu un coloc bizarre. Je pense qu'il avait huit ans d'âge mental.

– Pauvre de toi. Moi, le mec que j'ai dû supporter, les infusions étaient sa tasse de thé. »

Je me tais. Levi a fermé les yeux à la blague et son visage raidi de fausse douleur est juste parfait. Je m'excuse entre deux gloussements et quand il rouvre les yeux, il a l'air un peu plus joyeux.

« Putain ce que t'es con, souffle-t-il.

– Je mets l'ambiance, moi, au moins.

– Quelle ambiance ?

– T'es méchant.

– Mmm. »

On mange chacun une part de gâteau. Levi se fout de ma façon de me mettre du chocolat partout. Je ris de sa manière de le déguster du bout des lèvres pour éviter, justement, ce qui m'arrive.

Il pose ensuite un paquet sur la table. J'ai une envie folle de le déballer mais je me retiens pour paraître un peu mature, pour une fois. Cette résolution dure pas plus de quelques secondes. Je voulais savoir ce qu'il était allé me chercher quand il était parti seul toute la journée.

Je déballe un petit écrin renfermant une chaîne en argent munie d'un petit pendentif d'une jolie couleur bleu-vert. C'est un très bel objet, et je suis très étonné de recevoir un cadeau pareil de Levi. Non pas qu'il ait mauvais goût, mais plutôt qu'il n'est pas du tout du genre à m'offrir un bijou.

« C'est en quel honneur ? »

Il me regardait depuis le début et ne m'avait pas quitté des yeux. Je sens mes joues s'échauffer un peu et la chair de poule me recouvrir. Foutu Levi.

« J'aime beaucoup, précisé-je en admirant de nouveau le pendentif. Mais je répète, c'est en quel honneur ?

– Tes yeux. »

Il a baragouiné deux mots que je suis parvenu à saisir au vol, mais ce n'est pas ce qu'il m'a dit qui me fait tourner la tête. Il a détourné le regard, visiblement gêné, et semble se demander au nom de quoi il a bien pu m'offrir un truc pareil.

Et puis je réalise la signification de ses mots et malgré tous mes malheureux efforts, je tourne au rouge pivoine.

« Euh… Merci, c'est très gentil, hésité-je. J'apprécie le geste. »

Comme il ne paraît pas se relâcher, je me lève – un peu trop brusquement – et contourne la table. Au lieu de grogner quand je le prends dans mes bras, il se détend considérablement, à mon plus grand plaisir.

Je finis par le libérer de mon étreinte et attache le bijou à mon cou. Son poids et son contact froid me rassurent. C'est pathétique, mais ce pendentif représente un peu l'affection de Levi qu'il a bien voulu m'offrir.

Après quoi je lui annonce vouloir sortir un peu pour me rafraîchir. Il hoche la tête mais n'a pas l'air de vouloir m'accompagner. Après m'être habillé assez chaudement, je me retrouve dans les rues nocturnes de Berlin. J'ai trop de choses en tête.

Pourquoi est-ce qu'il m'a offert un cadeau aussi intime ? Putain, on aurait dit quelque chose qu'on s'offre quand on est en couple.

Je m'assois sur notre banc préféré à Levi et moi, dans le parc. Je laisse échapper un long soupir digne de lui et pose ma tête sur le haut du dossier, les yeux fixés au ciel étoilé.

Merde. Qu'est-ce que je l'aime, ce petit con grincheux.

Je voudrais que tout se passe comme dans un film romantique. Je lui avouerais mes sentiments, et il m'embrasserait pour y répondre. N'importe quoi. En réalité, si je lui disais, au pire il me rejetait, au mieux il se servait de moi comme vide-couilles personnel le temps qu'on était coincés ici. En fait, j'étais pas trop sûr du pire et du meilleur.

Je me secoue intérieurement. Allez, quoi, Eren. Tu le savais, pourtant. Et puis, c'est normal qu'il soit comme ça. T'es qu'un gamin et lui il a eu vingt-neuf ans. T'es ridicule. Tu te disais qu'avoir le cœur brisé par Levi, ça allait. Mais tu fais que pleurnicher, mon pauvre. T'es pitoyable. Ressaisis-toi, merde. Je sais pas, fais quelque chose pour ne plus te comporter comme une mauviette. T'es misérable.

Et merde. Voilà que je pleure, maintenant. Penser à Levi me réchauffe le ventre et me refroidit le cœur. Et en plus, j'ai que lui. Je ne peux même pas adopter la solution des sorties nocturnes intensives pour l'oublier. J'aurais dû m'interdire de tomber amoureux de lui.

Une présence s'asseyant à côté de moi me fait sursauter. Levi. Levi et son parfum, Levi et son long manteau, Levi et son regard sombre. Encore Levi. Toujours Levi.

« Hé, morveux, pourquoi tu pleures ? »

Je détourne mon visage de son regard distant. Il me fait trop mal. Je me déteste. Pendant que j'expérimente une amourette de passage, lui doit penser à sa fiancée. S'il a autant mal en se la remémorant que moi quand je le regarde, je ne sais pas comment il fait pour rester aussi tranquille.

« Eren. »

Je suis surpris et tourne la tête vers lui.

« Dis-moi ce qui va pas. »

Ses traits ont l'air sincèrement préoccupés – du moins j'arrive à lire ça grâce à mon expérience avec lui. Je lui dirai jamais ce qui ne va pas. Ça gâcherait tout.

« Un peu trop de souvenirs, réponds-je avec un petit sourire désolé.

– Te fous pas de moi. Dis-moi pourquoi t'es triste.

– Je te l'ai dit, je… »

Il agrippe mon bras et plonge ses iris dans les miens. Lâche-moi, Levi. Je veux pas avoir à supporter ton contact, même à travers nos manteaux.

– Maintenant, tu vas me parler. Ok ?


Dis donc, tout se qui se passe dans ce chapitre ! Dites-vous qu'aux premiers paragraphes, Eren ne connaît pas Levi O.o J'espère que pour vous leur relation n'évolue pas trop vite, de même pour les sentiments d'Eren, mais il faut se souvenir que ça fait un an qu'ils vivent ensemble... J'espère aussi que l'évolution d'Eren vous a parut crédible et que mon interprétation de Levi vous a plu.

Looooong chapitre. Désolé. 9000+ mots :/

Je publierai la semaine prochaine, je suis écrasée par le boulot... Et puis j'essaierai d'avancer le chapitre 5 :)

Lâchez une petite review pour me faire plaisir et surtout me faire savoir si vous aimez la fic, j'accepte toutes sortes de critiques constructives !

Passez une bonne journée/soirée ! Bisous mes champignons !