Bonjour/Bonsoir !

On en est au chapitre 3, un peu plus court que les deux précédents :)

Disclaimer : Non, non, toujours pas.

Réponse aux reviews :

Natsuko, merci beaucoup de m'avoir laissé une review ! Je suis contente que ma fic te plaise jusqu'ici et j'espère qu'elle te plaira toujours autant après.. J'ai pas pensé à te répondre au chapitre précédent, mais ne t'inquiète pas, je ne t'avais absolument pas oublié(e) ;)

Bonne lecture !


Levi, son être tout entier, est omniprésent dans mon esprit et je le ressens dans tout mon corps. Je perçois son inquiétude même s'il ne laisse paraître que peu d'émotions sur son visage. Je sens jusque dans mes os la pression de sa main sur mon avant-bras.

Mais surtout, je suis accablé de son regard gris parcouru de reflets bleus, que je me permets d'admirer à la lumière pâle de la lune, nos visages plus proches qu'ils ne l'ont jamais été.

Je suis perdu. Je meurs d'envie de lui avouer que je l'aime, d'embrasser ses lèvres fines dont je veux connaître le goût. Je ne veux jamais lui révéler le lourd secret que je porte en moi depuis quelques mois. Je sais que je serai rejeté.

« Écoute, Levi, je te l'ai dit, soupiré-je. Ma famille me manque. Je pense à eux dans tout ce que je vois. Et le fait de pas pouvoir être avec eux me rend triste. Mais c'est comme toi, j'imagine. »

Si j'avais dit « toi » au lieu d'« eux », je lui aurais presque avoué.

Mon interlocuteur me fixe de plus belle. Arrête, Levi. Je ne livrerai jamais mon amour pour toi. Je suis trop une mauviette. Et puis, ça servirait à quoi ? C'est pas comme si t'allais sortir avec moi. Je suis qu'un gamin à tes yeux. Et toi, tu as ta fiancée, même si tu ne l'as pas revue depuis longtemps, maintenant.

« Ok. Alors parle-moi d'eux » fait Levi en relâchant mon bras, se renfonçant un peu dans le banc.

Bon. C'est difficile. Mais je peux le faire. Tout pour détourner l'attention de la vraie question.

« Le sourire de ma mère me manque, me lancé-je. Je veux voir comment sont devenus Armin et Mikasa. Et Jean, Sasha et Connie, aussi. Je veux annoncer à Armin que j'ai lu tous les livres dans ma maison, et même plus encore. Je veux m'excuser à Mikasa de pas avoir été assez fort. Je… Les manteaux de mon père me manquent. »

Je m'arrête. C'est trop dur, en fait. Le pire, avec ce monde dans lequel je suis, c'est que je peux pas faire de deuil. Car ils sont toujours vivants, tous. J'ai juste disparu. Et je peux pas m'empêcher de penser que je leur fais du mal en étant absent.

« Si tu veux, je te parle de ma famille » murmure Levi, les yeux un peu plus plissés.

Il sait que me réconforter ne sert à rien. De toute façon, il ne saurait pas comment faire. C'est sa façon à lui de me montrer qu'il me soutient. Je lui souris.

« J'en serais très heureux.

– Hanji me manque. »

J'attends qu'il continue. Je distingue la pointe intérieure de ses sourcils froncée, les coins de sa bouche légèrement tournés vers le bas. Et ses yeux, accentués de bleu, qui contiennent quelques mirages de larmes retenues.

Je prends sa main dans la mienne et ignore la honte que je ressens quand je pense à la sensation désagréable que doivent provoquer mes cicatrices sur ses mains si douces, si pâles, si parfaites.

« Cette femme est folle. C'est elle qui m'a offert le porte-clé. »

Il s'arrête à nouveau.

« C'est elle, ta fiancée ? demandé-je, tiraillé d'amour pour lui, de compassion pour leur couple, de jalousie pour elle.

Levi ricane.

« Oh non, sûrement pas. C'est ma meilleure amie.

– Et ta fiancée ? »

Putain, ferme ta gueule, Eren. Ne lui parle pas d'elle. Tu veux pas voir l'amour dans ses yeux. Tu veux pas le faire souffrir en lui faisant se remémorer ses souvenirs avec elle. Merde, j'ai pas pu m'en empêcher.

Les yeux de Levi sont indéchiffrables. Je ne parviens pas à comprendre l'émotion qui danse dans ses pupilles. Ça me fait mal. Ça me fait tellement mal de réaliser que je ne parviens pas toujours à le lire. J'ai l'impression que je ne le connais pas.

« C'est une femme très gentille, douce. Elle s'appelle Petra. Je l'ai rencontrée au boulot. Elle est trop bien pour moi. »

Il détourne le regard. Il ose même pas me parler d'elle. À moi. J'ai tellement mal.

« Je pense que je ne l'aime plus. »

Les mots tombent et tranchent la considération que je m'efforçais de garder. Mon corps a été traversé d'une vague de picotements qui m'a fait dresser les petits poils de la nuque. J'ai le cœur qui bat tellement fort dans mes oreilles que je ne pense pas pouvoir l'entendre s'il me parle dans les prochaines secondes. Je sens presque une crise d'asthme arriver. Je m'efforce de respirer. Inspirer, expirer. Voilà.

« Euh… Pourquoi ça ? » balbutié-je d'une voix qui m'a semblé ridicule.

– Ça servirait à rien de t'expliquer, gamin. Ça m'étonnerait que tu connaisses quoi que ce soit de l'amour.

Putain. Je me raidis comme du métal ardent au contact du froid de l'eau et transperce Levi de mon regard de plus en plus brûlant. Je peux pas laisser passer ce qu'il a dit. Je devrais peut-être…

« Comment ça je connais rien à l'amour ? Tu sais rien de ce que je peux penser, Levi. Tu sais pas à quel point c'est dur de te voir tous les jours et de pas pouvoir être avec toi. J'ai tellement mal de te côtoyer 24h/24 et de m'obliger à me comporter comme le gamin que tu penses que je suis. J'ai tellement d'amour pour une personne qui sera jamais avec moi que c'en est invivable. L'amour, du peu que j'en ai vu, c'est un des trucs les plus douloureux qui me soit arrivé. Alors me dis pas que j'y connais rien. »

…réfléchir avant d'agir.

Oh.

Je…

Je.

Ah.

Court-circuit du système.

Qu'est-ce que j'ai fait ?

Je reprends conscience de la réalité. Mes yeux qui brillaient de colère se sont emplis de larmes difficiles à retenir venues pendant cet aveu qui me pesait si lourdement. Ma lèvre supérieure frémit, mon corps tout entier tremble violemment, je ressens à la fois une trop grande clarté froide dans mon esprit après ma prise de parole presque involontaire mais aussi des ondes de chaleur qui se propagent dans ma colonne, mon visage, mon estomac.

Quant à Levi…

Levi, lui, me regarde toujours aussi fixement. Mais pour la première fois depuis que je l'ai rencontré, il ne cache plus tout ce qu'il ressent. Son visage est toujours crispé, sa mâchoire contractée, mais sa bouche tressaute légèrement, à peine entrouverte ; au fond de ses pupilles brille un éclat que je ne parviens pas à interpréter, ses sourcils ne sont plus froncés, et tout son corps est tendu et un peu penché vers l'avant, vers moi.

Je me lève brusquement. Je pars d'un pas rapide de la scène de crime. Je fuis.

« Attends, Eren. » fait Levi, derrière moi.

Mes pas se précipitent les uns après les autres. Je manque de tomber à chaque enjambée. Mes genoux tremblent à s'en entrechoquer, j'ai l'impression que mes pieds vont disparaître et que je vais m'écrouler, toujours aussi paniqué. J'arrive à aspirer quelques goulées d'air frais. Mes poumons me font mal. Je peux plus respirer. J'arrive… plus… à…

Mes respirations sont hachées et sifflantes. Ma main déformée et horrible peine à trouver la poche de ma veste pour y sortir l'inhalateur. Dans ma précipitation et ma panique à retrouver mon souffle, je fais tomber l'objet sur le sol terreux et me retrouve à le chercher avec la seule aide de la Lune.

Je commence à sentir les effets du manque d'oxygène sur mon corps. Je m'effondre sans parvenir à me retenir. Une main vient me soutenir le dos. On me met l'inhalateur dans la bouche et le bouton est pressé.

De l'air. De l'air. Je respire.

Et quand je me rends compte que c'est Levi qui vient de m'aider – évidemment, qui d'autre, crétin ? –, je m'écarte de lui avec brusquerie, complètement affolé. La pression de sa main dans mon dos m'empêche de m'éloigner de plus de quelques centimètres.

Le parfum de Levi, mélangé à celui de la nuit et additionné à toutes les émotions qui viennent de me passer dessus et de me réduire à néant, me donne le tournis.

« Putain, Eren, calme-toi. »

Je m'immobilise et fixe le visage de Levi, en face du mien, le contre-jour de la Lune obscurcissant son visage. J'ai tellement honte.

« Pourquoi t'as fui, idiot ? grogne-t-il. C'est pas comme ça qu'on va régler nos problèmes. Assume. »

Les larmes me remontent aux yeux. J'en peux plus. J'ai pas demandé au destin de s'acharner sur moi, hein. Je voulais juste avoir une vie normale, avec ses joies et ses emmerdes plus ou moins gérables. Mais là, je suis épuisé. Je me sens complètement égoïste.

Je me redresse en position assise pour soulager le bras de Levi qui me soutient depuis ma crise d'asthme. Je ne peux pas empêcher mon corps de se recroqueviller un peu plus.

« Je suis désolé, Levi… soufflé-je. J'ai tout gâché.

– Va falloir que tu m'expliques ce qui se passe dans ta tête, Eren. J'aime pas ça, mais des fois, c'est bien de discuter.

– Y'a rien à comprendre. J'ai tout ruiné. J'ai anéanti toute la relation magnifique qu'on avait réussi à construire ensemble. J'ai détruit ce qu'il y avait de beau dans ce monde de merde. J'aurais dû m'interdire de tomber amoureux de toi. J'aurais dû… M'interdire… »

Je n'arrive pas à finir ma phrase. J'éclate en sanglots. Je suis pitoyable. Je pleure comme une merde, les paumes sur mes yeux pour me cacher le plus possible de celui que j'aime plus que moi-même.

Des bras puissants enserrent mon dos tremblotant avec calme et… une certaine douceur. J'inspire l'odeur de Levi, je m'imprègne de tout son être. Je vais finir par fondre entre ses mains, s'il me serre aussi fort contre lui.

« Allez, respire un bon coup. On va rentrer chez nous et on va parler un peu. »

Je fais que ça, respirer. Je veux pas perdre la moindre miette de toi, Levi. Même pas ton parfum de propre, de café et de thé, de bois des meubles de notre maison, de laine et de coton de ton manteau, de frais de l'extérieur, du shampoing que tu utilises, de ton cou, de ta peau, de toi, de toi, de toi.

On reste quelques instants de plus ainsi. Puis on rentre à notre habitation dans un silence qui m'oppresse et m'angoisse. Levi prépare une tasse de thé et une tasse de chocolat pendant que je m'efforce de calmer les quelques tremblements restants et que je m'insulte intérieurement toujours plus violemment.

Il pose les mugs sur la table basse et s'assoit sur le canapé à côté de moi. Il a l'air fatigué.

« Je suis désolé de t'inflig…

– Pas de ça, me coupe-t-il. T'as pas à t'excuser. T'as rien choisi. Fourre-toi ça dans le crâne, morveux. »

Arrête de battre comme un dingue, organe fou qui me sert de cœur. Il t'a juste dit que t'avais pas à t'excuser, pas de quoi en faire toute une histoire.

Hé merde. J'aurais essayé de le calmer. Maintenant j'ai même l'impression que ma cage thoracique palpite aussi.

« Bon. Donc, tu m'aimes » débute Levi sans préambule.

Je mobilise toutes les ressources que je possède pour ne pas détaler comme un animal pris en chasse. Mes joues se chargent de m'alourdir de honte en y faisant affluer des litres de sang. Sans exagération, bien sûr.

Levi pince ses lèvres fines. Si fines… Si pâles… Il plante ses yeux gris-bleu dans les miens et me toise avec sérieux mais sans sévérité.

« Je suis désolé, Eren. »

Mon cœur fissuré se brise. Des éclats d'amour partout par terre. Un carnage de sentiments massacrés. J'ai l'impression que je dois retenir tout le sang qui va s'écouler d'une plaie béante au cœur, mais je n'ai absolument rien. Pas de blessure sanguinolente, pas de cœur disloqué s'éparpillant sur mon torse. Rien de visible. Il n'a pas eu besoin de dire plus que ces quelques mots. J'ai compris.

« Je sais. »

Ma voix est bien plus posée que mon âme ne l'est. L'une est le calme, l'apparence ; l'autre est la tempête, l'essence.

Mon être hurle de douleur en voyant la moue contrite de Levi. Je ne voulais pas lui faire de mal. Je voulais seulement l'aimer en silence, placer mon amour dans un refuge impénétrable. J'ai l'impression qu'avec mon aveu ce terrier protégé a été trahi et éventré, les sentiments cachés à l'intérieur, saccagés.

« J'attendais pas de toi que tu m'aimes, continué-je en réussissant à former un sourire un peu tremblotant avec mes lèvres. J'aurais jamais dû te dire tout ça, en fait. Je comptais garder mon secret jusqu'à ce qu'on réussisse à sortir d'ici ou que je crève.

– Je suis vraiment désolé, Eren. »

Entendre mon prénom une nouvelle fois dans la bouche de Levi me provoque une vague de sensations dans la colonne vertébrale.

Je me lève, croyant la discussion terminée, mais une main attrape mon poignet.

« Oui ? » demandé-je en me retournant.

Levi a les yeux baissés, je ne distingue que ses paupières et ses cils noirs qui tranchent sur le fond qu'est sa peau pâle.

« Je suis sincèrement désolé. Je te dis ça parce que je suis pas très doué pour exprimer mes émotions. Mais je tiens à ce que tu saches que je tiens beaucoup à toi, Eren. »

Je hoche la tête, la bouche bien fermée pour ne pas hurler… Pour ne pas hurler quoi, en fait ? Ma détresse ? Ma gratitude pour ces paroles ? Ma peine ? Mon amour ? Ma souffrance ?

Je file dans ma chambre et ferme la porte. Je m'adosse contre elle et ferme les yeux. C'est putain de difficile. Mais je vais y arriver. Je vais survivre à ça. Désormais, je vais me consacrer à tout un tas de choses utiles, comme mon éducation, la lecture, l'exploration plus avant de Berlin, la confection de thé et de café.

Mes belles résolutions s'envolent quand une vague – un raz-de-marée – de remords s'abat sur moi. Pour la première fois de ma vie avec Levi, j'ai laissé la tasse de chocolat sur la table basse. Le chocolat que Levi m'avait préparé. Avec le peu de chocolat qu'il nous reste et qui va bientôt devenir un luxe. Il va être tellement déçu, tellement triste. Et il va prendre ça pour un refus de cohabiter en harmonie avec lui.

Je suis pitoyable. J'ai beau me répéter que Levi n'est pas comme ça, mais alors pas du tout du style à s'inquiéter d'une tasse de chocolat chaud laissée par inadvertance, je suis trop plein d'émotions. Et la plupart négatives. Alors je déprime pour rien.

Il vaut mieux que j'aille dormir. Je me couche dans mon lit après avoir éteint la lumière. Et je reste réveillé jusqu'au petit matin, fixant le plafond peint de blanc, me vidant peu à peu de mon sang métaphorique, me laissant pâle et accablé d'une incroyable lassitude pour la journée à venir.

Mais je me lève. Et je survis. Tous les jours. Aux côtés d'un Levi qui fait semblant d'avoir tout oublié.

Le temps passe. Je me sens un peu anesthésié. J'ai besoin d'aide. Je hurle silencieusement des appels au secours qui restent sans réponse. J'accepterais n'importe qui, sauf le mec qui m'a brisé le cœur et qui est le seul autre qui soit présent dans ce monde.

J'hésite longuement entre garder autour du cou le collier que Levi m'a offert ou bien le ranger et le ressortir quand j'irai mieux. Au final, je l'abandonne mais après une journée sans avoir son contact froid sur ma peau, je ne peux plus supporter son absence et je le remets pour ne plus jamais l'enlever.

Je reprends mes vieilles habitudes. Je fume trop, je me bois une bière chaque soir. Il faut que j'arrête ça. Je vais encore plus me pourrir la vie.

Et j'y arrive. J'emploie toute ma motivation à rester sain, à faire beaucoup – trop – de sport tous les jours, à étudier la fin du programme de seconde et le début de celui de première. Je pars souvent pour de longues balades pour fuir la tension qui règne dans notre maison. On veut vivre séparément, mais rester ensemble. Je sais que même Levi a peur de se retrouver seul au monde. Pendant ces promenades, je te parle. Et je ne sais même plus qui tu es.

Là, je suis assis dans un restaurant vide. J'arrive bien à faire le café, maintenant. Même s'il est un peu périmé. Il fait chaud, ce qui me fait me souvenir qu'on est en juillet. Un mois qui aurait dû être dédié aux fêtes, à la plage, aux amis. Alors que je vis dans un juillet dans lequel je me morfonds, qui n'a même plus la saveur de l'été mais qui est seulement pour moi une appellation de temps qui doit s'écouler.

Je vais revenir à la belle amitié profonde qu'on avait, Levi et moi. J'attends juste le jour où mon amour se sera estompé. J'espère qu'il arrivera vite, ce jour, que je sois débarrassé de tous ces sentiments qui me rongent de l'intérieur.

Putain, j'aurais vraiment besoin de quelqu'un, là. Armin, Mikasa, maman, où êtes-vous ? Je vous attends depuis cinq ans et demi. Ça commence à faire long.

Mon amour pour Levi est comme un incendie. Malgré tous mes efforts pour l'éteindre, il sera réduit en cendres quand le vent sera tombé ou qu'un grand nombre de pompiers et de Canadairs relâchera des mètres cubes d'eau. Moi, j'essaie toutes les mauvaises solutions : j'essaie de l'enterrer – mais qui a déjà vu un incendie être réduit à néant par quelques pelletées de terre ? Je tente l'éloignement, mais on n'éteint pas un feu en l'ignorant, pas vrai ?

Rien à faire.

Alors je temporise, je prends mon temps pour me calmer avant de sortir de ma chambre le matin, avant de rentrer dans la maison après ma promenade quotidienne, avant de rentrer dans la même pièce que Levi pour y passer la soirée. J'étouffe les flammes le temps de quelques heures, avant qu'elles ne me consument un peu plus quand je relâche la tension.

En octobre 2018, notre amitié a repris quelques couleurs. Mes sorties quotidiennes nous ont aidé tous les deux. Lui faisait le ménage pour se vider la tête et gérer ce que je lui avais avoué en mars, et moi j'étais parvenu à me parler à moi-même plutôt qu'à un ami imaginaire. C'était déjà mieux.

Le résultat était donc une maison dans un état étincelant de propreté et quelques marmonnements qui m'échappaient parfois, ainsi que des discussions qui tournaient lentement de plus en plus vers les éclats de rire, malgré les quelques longs moments de silence pesant.

Novembre disparut dans les brises et les pluies de l'automne.

J'enfouissais mon amour sous des couches de sourires et de rires magnifiques et superficiels. La douleur que je ressentais en respirant le parfum de Levi, en croisant son regard perçant, en écoutant sa voix, en discutant avec lui, en entendant ses remarques sarcastiques ou en « supportant » son caractère grincheux, était devenue une sorte d'habitude.

Et décembre est arrivé. Levi ne voulait toujours pas fêter son anniversaire, mais j'avais la chance de pouvoir lui offrir quelque chose à Noël. Je savais à peu près ce que je voulais lui donner. J'ai cherché ce que je voulais pendant de longues journées de pillage, pour finalement trouver ce que je désirais.

Le jour J, on s'assoit dans le parc qu'on aime tant. Je n'y étais plus retourné après le 30 mars, mais le banc en bois m'a énormément manqué.

Il me tend le cadeau qu'il m'a cherché pour Noël. Je déballe le papier et découvre un sweat rouge à capuche. La gratitude m'envahit. Il se souvient. Il s'est rappelé de la fois où je lui ai raconté que j'avais été extrêmement triste quand le sweat rouge que je portais lors du premier 30 mars ne m'était plus allé après mon énorme poussée de croissance.

Je l'enfile aussitôt et malgré la différence entre les deux vêtements, je retrouve le confort de celui que j'avais étant plus jeune. La sensation me rappelle les après-midis dans le grand jardin de ma maison avec Armin et Mikasa, les goûters où ils restaient et ceux où je restait seul avec ma mère et qu'on parlait sans s'ennuyer.

J'adresse à Levi un grand sourire de remerciement – je ne suis pas prêt à lui faire un câlin et il le sait. Je lui tends alors mon cadeau.

Je retiens mon excitation et l'angoisse qu'il n'apprécie pas le présent.

Il découvre sous l'emballage un appareil photo polaroid. Il a un petit sourire au coin de la bouche, ce qui veut dire qu'il est heureux. Il inspecte l'objet sous tous les angles, et je lui précise que l'encre et le papier photo sont déjà rechargés dedans.

Il me tend l'appareil avec une esquisse de sourire et les yeux toujours – toujours ! – blasés.

« Je te fais l'honneur de prendre la première photo. »

Mes lèvres s'étirent davantage de joie et je me place tout proche de Levi, ma tête contre la sienne, ma joue atteignant le niveau de la racine de ses cheveux. J'orne mon visage de mes plus beaux traits joyeux, un grand sourire face à la caméra, et je prends la photo.

Après avoir secoué le papier glacé, l'image apparaît peu à peu et dévoile, à côté de moi, un Levi qui a un petit sourire satisfait. Je veux garder cette photo pour toujours. Je veux la garder près de mon cœur. Je veux pouvoir admirer les visages heureux qu'on a figé définitivement sur un bout de papier.

Mais je la lui tends en souriant.

« Fais-y bien attention, hein, le préviens-je.

– T'inquiète pas pour ça, morveux. »

Il n'ajoute rien de plus, mais ce qu'il a répondu me fait plaisir.

Le Nouvel An. Peut-être encore plus déprimant que le précédent.

On est en 2019. Ouah.

Janvier, février. J'ai terminé mon rattrapage de première, en faisant les trois filières générales françaises – à savoir S, ES et L – et me lance sur le programme de terminale. Levi et moi avons retrouvé une belle amitié. Elle ne sera jamais comme avant, mais ça me fait chaud au cœur de savoir que j'ai retrouvé l'affection de Levi. Il n'avait jamais cessé de m'apprécier, mais j'avais besoin du temps nécessaire avant de retourner à notre relation solide.

Je l'aime toujours autant. Je l'aime peut-être même encore plus. J'aime tous les détails de Levi. Toutes les qualités, tous les défauts – même si parfois je subis son caractère insupportable, je l'aime pour tout ce qu'il est. Mon cœur brisé diffuse maintenant une douleur sourde plutôt qu'un surplus de chagrin. Mais la souffrance morale est toujours bien là. Et je fais avec.

On décide de ne rien faire pour mon anniversaire, et encore moins pour la date fatidique du début de mon cauchemar. Levi me souhaite un joyeux anniversaire le matin, et on n'en reparle plus. J'ai dix-neuf ans. Ça fait sept longues années que je n'ai pas vu le vrai visage d'Armin, de Mikasa, de ma mère, de mon père, de Jean, de Sasha, de Connie, des voisins, des camarades de collège. Ils me manquent atrocement.
Ça fait deux ans que je connais Levi, et un an entier que je réprime cet amour brûlant pour lui. Je ne fais que le répéter, mais je l'aime tant. Notre amitié ravivée me fait à la fois chaud au cœur et mal au ventre. J'ai envie de le prendre dans mes bras à chaque seconde de la journée.

Aujourd'hui, on est le 4 juin 2019. Je suis en pleine balade habituelle et je passe par un chemin que je n'ai jamais emprunté, et c'est rare. C'est une allée bordée de vieux bâtiments sur lesquels serpentent quelques fissures. C'est normal, si ça fait sept ans qu'ils sont à l'abandon.

Une très belle maison en bois se dresse sur ma gauche. Je distingue par la fenêtre du deuxième étage un long manteau noir accroché au mur. Je repense au manteau de Levi qui commence à s'abîmer, et je décide d'aller lui récupérer celui-là.

J'enfonce la porte dont le verrou s'est affaibli au cours des années. L'intérieur de la maison est recouvert d'une couche de poussière, et j'aperçois quelques araignées courir sur le plancher en mauvais état. Il va falloir que je fasse attention où je mets les pieds, au cas où le sol serait vermoulu. Mais rien qu'imaginer le visage satisfait de Levi quand je lui ramènerai le nouveau manteau ne me fait pas hésiter une seule seconde. Je monte précautionneusement les escaliers pour l'étage, et prête attention aux grincements dangereux quand je pose mon pied sur une marche. Je parviens dans la chambre où le manteau empoussiéré m'attend. Je souris tout seul en pensant à Levi qui va se fait un plaisir de le nettoyer jusqu'à la moindre couture.

Je prends le vêtement et redescends à pas feutrés l'escalier de bois. Je traverse le salon au plancher assurément dévoré par les insectes et suis à quelques mètres de la porte.

Soudain, un craquement se fait entendre et le sol se dérobe sous mes pieds.

Seule ma jambe gauche encaisse le choc de ma chute, complètement à la verticale. Les os craquent alors que je les sens remonter, heurter mon bassin et percer les muscles au-dessus. Je sens un déchirement atroce dans mon ventre, en bas à gauche. Je retombe sur le dos, hurlant de douleur, la souffrance manquant de me faire perdre conscience.

Les ténèbres ne parviennent pas tout à fait à m'emmener, et je reste dans un semi-éveil flou et embrumé du supplice dans toute ma jambe. Je réalise entre deux gémissements que je suis tombé dans les hautes fondations de la maison, qui devaient autrefois contenir une cave. Je suis dans la terre et la poussière, au milieu des cafards et des rats.

Je fouille fébrilement dans mon sac à dos qui est tombé à quelques centimètres de moi et sort ma trousse de secours. J'avale en tremblant une poignée d'antidouleurs et boit toute l'eau de ma bouteille. Je ne sais absolument pas ce que je dois faire pour ma jambe et l'hématome violet qui s'est répandu sur mon flanc. Je ne suis pas médecin. Je m'occupe de ma crise d'asthme grandissante et garde l'inhalateur à proximité.

Je reste un bonne heure allongé là, à chercher du regard entre deux éclairs de souffrance une possible sortie à ce sous-sol. L'obscurité est tout autour de moi, et seule la lumière perce à travers le trou que j'ai provoqué dans le plancher au-dessus.

Dans un instant de lucidité inespérée, je me souviens soudain du klaxon que j'avais décortiqué du volant d'une voiture et réarrangé pour qu'il soit portable. Avec Levi, on s'était promis de l'utiliser si on était perdu - très peu probable vu le temps qu'on passe à arpenter la ville - ou blessé afin que l'autre vienne nous chercher.

Je sors le petit bout de plastique qui peut me sauver la vie et appuie dessus. Le son strident transperce mes oreilles, mais je préfère perdre l'ouïe que la vie.

Je ne parviens pas toujours à appuyer à intermittences sur le klaxon. Je m'évanouis parfois. Je reprends des anti-douleurs que j'aurais dû un peu plus modérer.

Levi, viens me chercher. Pitié. Sauve-moi une deuxième fois. Viens m'aider…

Il ne vient pas.

Et je reste seul dans le noir, ma jambe parcourue de vagues de contractions de souffrance. C'est un véritable supplice. Je commence à trembler, et la fièvre fait perler des gouttes de sueur sur mes tempes, qui roulent ensuite pour goutter sur le sol en même temps que mes larmes. J'essaie de me rappeler si une hémorragie interne tue rapidement.

La nuit vient. Je poursuis inlassablement mes coups de klaxon qui me permettent de rester éveillé. Les ténèbres sont tout autour de moi, et parfois j'ai l'impression que des langues d'obscurité viennent s'enrouler autour de ma gorge, pressent mon crâne, appuient sans pitié sur mes os brisés. Je distingue parfois des visages familiers dont je n'arrive plus à me souvenir aussitôt vus.

Au plus profond de la nuit, je me rends compte que je vais mourir.

Mais je continue d'appuyer sur le klaxon avec toute l'énergie qu'il me reste.

Et un temps indéfini après ma chute, un bruit se fait entendre sur le plancher au-dessus. Je veux hurler que je suis là, mais je parviens juste à gémir de douleur sans pouvoir contenir mes sanglots permanents. J'ai mal dans tout mon corps.

Je m'évanouis quand des bras me soulèvent. Quand je reprends conscience, je suis adossé à un mur froid. Il fait nuit et je souffre le martyre. Quelqu'un est en train de manipuler ma jambe avec précaution, mais même en la bougeant millimètre par millimètre, je hurlerais mon calvaire.

Quelqu'un… C'est Levi. Levi est venu me sauver.

Je plisse les yeux pour essayer d'y voir plus net. J'émets un râle épuisé et souffrant. Une tête pâle lève son visage vers moi et je sais que je délire quand je vois des larmes couler de ses yeux si sombres dans l'obscurité de la nuit.

« Je suis là, Eren, je suis là. Tu vas t'en sortir. »

Je me concentre sur le mantra que Levi répète. Je ressens de moins en moins de douleur, une douce chaleur s'étant répandue dans mon corps à partir de ma cuisse et de ce que j'ai supposé être mon foie. Je nage dans un monde flou.

« L… evi…

– Chut, Eren. Parle pas. Je suis là. Tu vas t'en sortir. »

Sa voix est un peu cassée, usée.

« Désolé… C'était… Pour ton manteau…. »

Levi me tend ledit vêtement et arbore un sourire ondulé d'angoisse et de chagrin.

« T'aurais pas dû, Eren… Putain ce que t'es con…

– Je voulais… t'offrir quelque chose… que tu puisses aimer.

– Qu'est-ce que tu racontes ? fait la voix de Levi, parfois entrecoupée de brisures.

– Je t'aimerais… et toi, tu aimerais… le manteau… qui venait de moi… »

J'entends un ricanement empreint de peine.

« T'es vraiment con, Eren.

– Je voulais… »

Ma voix est coupée par un sanglot qui me vient du fond de la gorge et qui parle pour mon cœur.

« Je voulais… que tu m'aimes, Levi…. »

Des mains se posent sur mes épaules avec douceur. Je perçois le regard de Levi, et distingue son visage pâle dans la nuit. Je ne sais plus trop comment interpréter son visage, je ne sais plus ce qui est rêve et ce qui est réalité. Si ce que je voyais était vrai, je ne verrais pas des larmes perler au coin des yeux de Levi, ni sa bouche se tordre de chagrin. Pas vrai ?

Mon sauveur entrouvre sa bouche que je vois tremblante.

« Espèce d'idiot… »

Je souris. Cette insulte sonne à mes oreilles comme une réponse à ma déclaration d'amour.

« Levi… Je t'aime tellement… soufflé-je en sentant mes larmes couler le long de mon sourire.

– Je sais Eren. Je sais... »

Mes délires son entrecoupés de quelques instants de lucidité pendant lesquels je suis plus alerte des alentours, de l'aube qui peine à pointer, de la douleur dans ma jambe, mon bassin, mon ventre.

Je remarque Levi assis en biais et face à moi, qui me regarde. Je vois enfin ses yeux rougis et les traces que les larmes ont creusé sur ses joues, ses cernes.

Je ne dis rien. Le regard que nous échangeons vaut tous les mots que nous aurions pu prononcer

Je tremble, mais je ne sais pas si c'est à cause de ma blessure ou à cause des yeux de Levi.

Je note la pointe de bleu dans ses iris. Il est si proche. Encore plus.

Il passe ses bras fermes mais emplis de tendresse autour de mes épaules, tout doucement, comme si j'étais un oisillon venant de naître. Tu me réchauffes un peu, Levi, mais j'ai si froid...

« Levi… Je crois que je suis en train de mourir. »

Il enfouit sa tête dans mon cou et je sens son souffle saccadé dans ma nuque gelée alors qu'on est en plein été.

« S'il te plaît, Levi… Pleure pas… »

Il reste dans la même position alors que sa respiration est de plus en plus hachurée.

Il me prend dans ses bras et me berce doucement alors que la vie me quitte lentement. Je profite de son parfum, de ses bras autour de moi, de ses cheveux qui chatouillent ma peau, de ses yeux liquéfiés dont le bleu est ressorti, de sa peau pâle.

Du sang perle à mes lèvres. Ma jambe est un poids mort qui endure la mort. Le sang se répand dans mon corps.

Je ferme les yeux.

« Levi, je t'aime. »

Ce sont mes derniers mots.


Je suis désolée... J'aurais peut-être pas dû vous infliger ça en fin de chapitre ? héhé... hé... ^^'

Ecrivez-moi une petite review pour que je sache ce que vous a fait ce chapitre. J'espère avoir tiré une petite larme à quelques-uns d'entre vous.

Sur ce, je vous laisse, mes petits champignons ! Passez une bonne journée/soirée.