Bonjour/Bonsoir !
Petite annonce : je préviens dès maintenant que la publication du prochain chapitre se fera le samedi ou dimanche prochain et non pas le jeudi, car je ne réussirai pas à finir le chapitre prévu à temps (trop de travail...), donc soyez patients quelques jours de plus :)
Disclaimer : Si j'avais inventé SNK, je ne serais pas ici à en faire des fanfictions.
Bonne lecture !
Lumière.
Blancheur. Éclat.
Silence.
J'ouvre les yeux.
Je suis dans une salle. Blanche. La lumière éclatante ronge mes cils et fouille mes yeux douloureux. Le plafond que je fixe est blanc, les murs sont blancs, je suis recouvert de blanc.
La panique m'envahit. Putain, où est-ce que je suis ?
Et puis tout me revient en mémoire.
Levi. Je suis mort. Levi. Levi. Je l'ai abandonné. Il est seul. Je suis seul. Je veux être avec lui.
Je me relève brusquement en position assise. Je me sens si faible. Si fatigué. Je dois aller le retrouver. Allez, bouge, Eren.
Pourquoi est-ce que je n'y arrive pas ?
Mes mains agrippent la couverture qui me recouvre. Mes mains. Elle sont normales. Elle ne sont plus déformées, elle ne sont plus couturées de cicatrices boursouflées. Non, rendez-moi mes mains qui me font mal en hiver. Rendez-moi ces mains qui ont touché Levi.
Je parviens à remuer un peu mon pied droit, mais pas moyen de bouger ma jambe gauche. Pourtant, elle est intacte.
Je ne veux pas.
Je me redresse plus, et me place avec difficulté en position assise au bord du lit blanc, en manipulant ma jambe devenue lourde.
Je ne veux pas.
Je veux ignorer les machines autour de moi, les fils qui me transpercent la peau, la pâleur de ma peau, la maigreur de mes poignets, de mes bras, de mes jambes, de mon ventre.
Je ne veux pas que tout ait été un rêve.
Je parviens à me tenir debout. Je sais que c'est un miracle. Je devrais m'écrouler comme un fétu de paille.
Je traîne derrière moi une perfusion qui me suit en roulant alors que son fil nourrissant me tiraille au creux du coude et que je claudique, en essayant de ramener à chaque pas ma jambe gauche paralysée.
Je pousse la porte de la salle blanche. Un couloir blanc. Quelques carreaux aux couleurs pastels.
Il n'y a qu'un seul endroit où il peut exister des murs aussi déprimants.
Je suis dans un hôpital.
Je titube sur quelques mètres avant de devoir me soutenir à l'aide des murs. J'avance lentement. Mais j'avance. Je vais chercher Levi jusqu'à ce que je me retrouve en face de lui. Je vais lui hurler que je l'aime et je vais l'embrasser comme j'aurais dû l'embrasser il y a longtemps. Et tant pis s'il me repousse.
Une silhouette débouche au bout du couloir. Ce n'est absolument pas la silhouette de Levi. C'est quelqu'un d'autre.
La personne s'avance très rapidement vers moi, à petits pas vifs et précipités. Je distingue une petite blonde qui doit avoir vingt ans, avec de très grands yeux bleus. Elle est habillée d'un uniforme d'infirmière.
Elle me fixe avec ses yeux immenses. Elle est statufiée. Elle est complètement choquée.
Je suis complètement choqué. Je me doutais de la chose, mais voir quelqu'un d'autre après sept ans à voir mon visage ou celui de Levi, ça fait un choc.
« E-Eren ?! »
Je fronce les sourcils. Comment elle connaît mon prénom, elle ?
Je lis le badge qu'elle porte. Christa. Non, je ne la connais pas.
« C-C… »
J'essaie de parler mais ma voix est enrouée et je n'arrive pas à sortir un seul son. Je porte la main à ma gorge et tousse un peu.
« Où ?… » est le seul mot que je parviens à dire.
Mais la fille a compris.
« Écoute, Eren. On va retourner dans la chambre, d'accord ? Je vais tout t'expliquer. »
Je hoche la tête. De toute façon, je n'ai pas trop le choix.
Christa m'aide à retourner à ma chambre et je me retrouve de nouveau dans le lit que je viens de quitter. J'ai soudainement extrêmement froid. Et j'ai tellement peur, et je suis tellement mal d'avoir quitté Levi… Et puis, les dernières scènes que j'ai vécu me reviennent en mémoire et je tremble en repensant aux longues heures de souffrance et à mon agonie.
Christa prend une chaise et s'assoit à côté de moi. Elle me prend la main et me tend un bloc note et un stylo.
« D'abord, j'aimerais te poser quelques questions, d'accord ? Si tu peux parler, tant mieux, sinon, utilise le papier. Compris ? »
J'acquiesce. Je veux des réponses. Je suis complètement paumé.
« Est-ce que tu sais comment tu t'appelles ? »
J'essaie de parler, sans parvenir à émettre autre chose que des borborygmes inintelligibles. J'écris ma réponse.
« Oui. Je m'appelle Eren.
– C'est bien. Et je vois que tu n'as pas perdu ta faculté à écrire. Est-ce que tu peux me dire quels sont les membres de ta famille ?
Je marque sans hésiter.
« Levi. »
Et je rajoute en quelques secondes :
« Ma mère, Armin, Mikasa, mon père.
– D'accord. Peux-tu me dire qui est ce Levi, s'il te plaît ?
– Je veux des réponses. Dis-moi ce qui se passe. Où est-ce que je suis ? »
Christa me regarde longuement et soupire.
« Je sais que ça va être dur, alors tiens-toi bien.
Elle prend ma main trop lisse et normale.
« Tu es resté dans le coma pendant un peu plus de sept ans. »
Alors c'est ça, la réponse à ma grande question. C'était ça depuis le début. J'étais endormi pendant sept ans. Pour aucune raison. C'est une réponse décevante, attendue. Est-ce que c'était évident ? Oui, j'aurais dû le savoir. J'aurais dû trouver la solution pour nous sortir de là. Mais pourquoi ce sommeil prolongé ? Est-ce que c'est vraiment possible, ça, de s'endormir pendant si longtemps pour rien ?
Je ferme les yeux. Je réessaie de lui parler. J'ai besoin de le faire.
« Chri...sta. »
Ma voix est rauque. Elle hoche la tête pour m'encourager.
« Veux… voir… famille. »
– Je les contacte tout de suite. Je ne voulais pas te laisser seul juste après ton réveil. Tu m'attends sagement, d'accord ? »
J'acquiesce et tourne la tête. J'ai envie de fondre en larmes.
J'entends l'infirmière blonde qui sort dans le couloir. Je perçois sa voix sans comprendre ce qu'elle dit.
Quelques minutes plus tard, elle revient me voir. Elle en a profité pour acheter un muffin au chocolat emballé dans un sachet plastique.
Je ne peux retenir mes pleurs. Je n'ai pas eu le plaisir de déballer un gâteau industriel depuis environ six ans.
Christa ne dit rien et je lui en suis reconnaissant. Elle m'aide à manger lentement le muffin, que je savoure avec délice. J'en pouvais plus des derniers temps passés à manger des boîtes de conserve aux aliments farineux et à moitié périmés.
Je repose ma tête sur le coussin moelleux et attends avec une angoisse et une excitation extrêmes le moment où débarquera ma famille.
Je pense à Levi. Je vais aller le retrouver. Dès que je suis en état de marcher, je me lance à sa recherche.
Quelques dizaines de minutes s'écoulent. Et j'entends des voix précipitées dans le couloir. Elle se rapprochent. La porte de la poignée s'abaisse. Le battant s'ouvre.
Je vois ma mère.
Maman. Oh, tu es si belle. Je pensais avoir gardé ton visage en tête, mais je réalise que je ne me souvenais que de vagues traits dans un ovale flou. J'avais oublié tes yeux mordorés. J'avais oublié la fraîcheur de ta peau un peu hâlée. J'avais oublié tes cheveux bruns. Tu n'as pas changé. Et tu es tellement différente.
Elle se précipite sur moi et fond en larmes. Elle s'agrippe à moi, palpe mes épaules, effleure mes joues, m'embrasse de partout. Elle sent la bonne cuisine faite maison, la lessive familière et son parfum doux aux senteurs de fleurs qu'elle n'a apparemment pas changé.
« Eren… Eren… Oh mon cœur… »
Je pleure tellement fort. Je la serre le plus fort que je peux, mais je sens la faiblesse dans mes bras. Je voudrais qu'elle ne me quitte plus jamais. Je m'empêche de cligner des yeux. J'ai l'impression qu'elle va disparaître si je les ferme ne serait-ce qu'une milliseconde.
Ma mère essuie les larmes qui coulent sur son sourire et se décale un peu.
Armin. Mikasa.
Vous êtes tellement beaux.
Les cheveux courts, ça te va bien, Mikasa. Tu es magnifique. Tu dois avoir brisé beaucoup de cœurs de garçons et filles amoureux. Tu m'as brisé le mien, aussi, mais ce n'était pas de ta faute.
Armin, cette coiffure te va bien. Je t'imagine bien ramener en arrière quelques-unes de tes mèches blondes le matin. Tu est tellement grand et musclé. Où est passé le petit Armin à la coupe d'enfant que je connaissais si bien ?
Vous m'avez manqué.
Ils s'approchent de moi, des larmes plein les yeux, et m'enlacent si fort que je vais étouffer. Mais qu'importe, s'ils m'étouffent. Au moins je sais qu'ils ne vont pas disparaître.
Leurs bras sont tellement adultes. Ils sont si grands. Si beaux.
J'ai raté leur magnifique transformation de chrysalide en papillon.
Je respire leurs odeurs. Elles sont radicalement différentes de celles dont je ne parvenais plus à me remémorer, les dernières années. Armin sent le subtil parfum pour homme, le papier, le foyer chaleureux. Mikasa sent le gel douche à la lavande, le cuir, le monde extérieur.
J'ai tout raté de votre vie, mes amis.
On reste enlacés quelques minutes de plus. Quand ils s'écartent, je ressens automatiquement un vide que j'avais pourtant adopté il y a quelque temps.
Christa, qui s'était éloignée pour nous laisser un peu d'intimité, revient avec un petit sourire d'excuse. Je me sens perdu. Les regards matures des deux gamins qui étaient mes meilleurs amis me regardent avec une joie brillante, ma mère qui a gagné des rides et des cheveux blancs me sourit avec une douceur que j'avais perdue au fond de moi.
Ils sont autour de moi. Ils sont là pour m'aider.
Je ne suis pas seul.
Et quand je regarde ces yeux empreints de tellement de bonheur, je sais que je ne dois pas dire ce que j'ai vécu. Je ne veux pas qu'ils soient tristes.
Je me force à sourire malgré ce mélange complexe qu'est mon esprit contenant de la joie intense et de la tristesse dévorante.
« Eren, commence doucement Christa, je dois te parler de quelque chose. Tu sais que tu es un miracle, pas vrai ? »
Je hoche la tête.
« Normalement, un comateux normal devient végétatif dès son réveil, et il faut des mois, voire des années, pour que la personne ne reprenne conscience. Et même là, son caractère est différent, elle a changé. Mais toi, tu t'es levé dès ton réveil et tu arrives à être tout à fait réceptif. C'est bien sûr merveilleux, mais il va falloir te garder ici assez longtemps pour ne pas avoir de mauvaises surprises. Tu comprends ? »
Je comprends. J'acquiesce de nouveau, mais mon esprit est déjà parti ailleurs. Je veux aller en Allemagne. À Berlin. Je veux retrouver Levi. Je lui appartiens. Et je veux qu'il m'appartienne.
« Quand… sortir ? demandé-je en maudissant ma voix faible et rauque.
– Je ne peux pas prévoir ça. Mais si tout se passe bien, dans un mois à peu près. »
Un mois ? Impossible.
Je ferme les yeux et essaie de ne pas me laisser submerger par la souffrance que je ressens en m'imaginant Levi après ma mort dans le monde vide.
« Peux… dormir ? »
– Bien sûr, repose-toi, Eren.
– On reste à tes côtés, me rassure Armin. »
Je suis réellement épuisé par ce réveil miracle. Mais je veux me retrouver le calme auquel je me suis habitué.
J'entends des pas qui s'éloignent. Je vais essayer de dormir. Je penserai à mon plan pour aller retrouver Levi plus tard.
Je me réveille dans la salle blanche de l'hôpital. Il n'y a personne. Je sors, personne. Je suis seul. Je cours dans tout l'édifice, mais il n'y a aucun signe de vie. Je sors à l'extérieur. Je suis dans une ruelle bordée de vieilles maisons. L'une d'elles est très belle. J'aperçois par la fenêtre un manteau noir accroché dans une chambre. Je vais aller le chercher. Il plaira à Levi. J'entre. Un trou béant m'engloutit. Je tombe. J'entends la voix de Levi qui me dit qu'il m'aime plus que tout ce qu'il a jamais pu aimer. Un craquement sonore emplit l'obscurité. Je regarde ma jambe. Elle a disparu. Levi apparaît devant moi. Il est triste. Il me dit que je l'ai abandonné.
« Eren, réveille-toi ! Eren ! »
J'ouvre les yeux et me rends compte que je hurle à m'en écorcher la gorge. Je suis trempé de sueur et des bras puissants me tiennent contre un torse. Une main passe et repasse dans mon dos pour me calmer.
Le choc du réveil brusque et les réminiscences de mon cauchemar me font éclater en sanglots. Putain, reprends-toi, Eren. T'as aucune raison de chialer. T'as retrouvé tout le monde.
« Chut… C'est bon, tout va bien… Tu es en sécurité. » me chuchote une voix masculine.
Je distingue une chevelure blonde dans la pénombre.
« Armin, c'est toi ? »
J'ai retrouvé une voix à peu près normale. J'arrive à voir le visage de mon ami. Il sourit de façon douce, tranquille.
« Bien sûr que c'est moi, qui veux-tu que ce soit d'autre ? »
Je souris nerveusement et passe une main sur ma nuque humide.
« Je suis désolé, je suis un peu paumé. »
J'allume la lampe de chevet et plisse les yeux sous la lumière trop violente pour mes yeux tout juste sortis du sommeil. Armin sourit, mais j'ai passé deux ans et demi avec un expert en camouflage d'émotions. Je sais parfaitement qu'il est contrarié.
« Dis-moi ce qui va pas, Armin. »
Il a l'air surpris.
« Hein ? Mais, euh… Il n'y a rien… »
Je ricane un peu. Je viens de comprendre pourquoi il était si étonné de me voir analyser ses états d'âme.
« Ça doit te sembler bizarre, hein, que je sois capable de comprendre ce qu'une autre personne ressent… murmuré-je en baissant le regard, un léger sourire aux lèvres. Je me remémore vaguement du gamin hyperactif que j'étais, et ça devait pas être facile de m'avoir pour meilleur ami. »
Armin fronce les sourcils en m'écoutant parler. Il pose sa main sur la mienne et j'ai du mal à me faire à l'idée que cette main d'adulte est la sienne et que cette main sans cicatrices est la mienne.
« Eren… Qu'est-ce qui t'est arrivé ? »
Sa question me fait rater un battement de cœur. Je plonge mon regard dans ses yeux et plaque sur mon visage ma plus belle fausse expression incompréhensive.
« Mais qu'est-ce que tu racontes, Armin ? Il m'est rien arrivé ! Enfin, ajouté-je en riant, à part un coma de sept ans… »
Armin secoue la tête.
« Je vois bien que t'es différent, Eren. Dis-moi ce qui se passe.
– Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
– Ton cauchemar si traumatisant que tu en hurlais pendant ton sommeil, ton étrange maturité alors que tu devrais avoir littéralement douze ans d'âge mental, le prénom étranger que tu criais dans ton sommeil… »
Je n'ai pas le temps de paniquer à la mention du prénom de Levi ou à l'analyse exacte de mon comportement par Armin, qu'il termine sa tirade, ses iris bleus ancrés aux miens.
« Mais par-dessus tout, c'est le regard que tu as. C'est comme si tu pleurais de l'intérieur. »
Oh, Armin.
Je ne réponds rien. Il n'y a rien à répondre. Et je sais qu'ilne se satisfera pas d'une excuse bidon.
« En fait, Armin... »
Mon ami blond se rapproche un peu plus de moi et me fait un petit signe de tête pour m'encourager à continuer.
« Pendant ces sept ans, j'étais conscient. »
Les yeux d'Armin s'agrandissent d'horreur et je m'empresse de rajouter :
« Je veux dire, j'étais pas conscient dans ce corps inanimé. Je vivais dans un autre monde, pendant ce temps. »
Je baisse les yeux, soudain envahi d'un grand froid.
« Un monde où j'étais seul. »
Armin a les yeux écarquillés et a pâli d'un seul coup. Il est choqué. C'est normal.
« Tu veux m'en parler ? demande-t-il toutefois d'un ton doux.
– Un peu, peut-être. Mais c'est dur, alors pas tout. Un jour, je te raconterai tout du début à la fin. Mais je risque de mettre pas mal de temps à vouloir t'en parler.
– Je respecte ça, Eren. Prends tout le temps qu'il te faudra. »
Et avant que je puisse rajouter quoi que ce soit, il ajoute :
« Et bien sûr, je n'en parlerai à personne. »
Si l'Armin de douze ans était très perspicace, celui de presque dix-neuf est véritablement clairvoyant. Une bouffée d'amour pour ce garçon m'envahit et je lui souris avec gratitude.
« Bon, ben, je vais commencer. »
Et je lui raconte quelques trucs. Je lui parle des premières semaines. Je lui parle de mon long périple. Je lui explique le goût infâme des conserves auquel je me suis habitué, quand tout a fini par manquer. Ce changement de repas que j'ai à peine remarqué dans mon chagrin d'amour et que je constate maintenant que je peux manger normalement de nouveau. Il apprend quelques anecdotes, mais rien de plus. Je ne lui parle pas de mes pensées noires. Mais un jour, quand je serai prêt, il saura tout.
Je lui dis que j'ai vécu à Berlin pendant deux ans. Et que là-bas, je n'étais pas seul.
« Je suis devenu très ami avec cet homme, qui était seul au monde comme moi. Il s'appelle Levi, murmuré-je d'une voix si basse que je ne sais pas si Armin m'entend. Et… je l'ai abandonné là-bas.
– Comment ça ? fait la voix posée de mon ami.
– Je suis… je suis mort. »
Je n'essuie même pas les larmes qui dévalent mes joues, je ne contiens que mes sanglots pour qu'ils n'explosent pas dans ma poitrine. Au lieu de ça, c'est plus comme si une bombe nucléaire implosait dans un container improbable assez résistant pour ne pas céder.
« Je suis tombé à travers le plancher d'une maison et les os de ma jambe ont probablement percé mon foie. Et je suis mort dans ses bras. Après ça, je me suis réveillé ici.
– Je suis vraiment désolé, Eren. Tu n'aurais pas dû vivre tout ça. Tu n'aurais jamais dû avoir à laisser ton amour coincé là-bas. »
Je sursaute et rougis à la vitesse de la lumière.
« C-Comment tu sais ?
– Enfin, tu sais comment je suis, Eren, me sort Armin avec un sourire fin. J'ai entendu la façon dont tu avais prononcé son nom. Et ça m'a suffi.
– Oh… Je vois.
– En vrai, tu dois être sacrément amoureux vu ta façon de parler de lui. »
Je souris avec gêne. Mais ça me fait du bien de parler avec Armin. Rien que le fait qu'il accepte mon homosexualité – je n'en doutais pas, mais c'est toujours angoissant – me soulage, malgré la situation qui demanderait à se concentrer sur des choses plus importantes. Il agit avec tellement de naturel pour me mettre à l'aise.
Je prends soudain Armin dans mes bras. Il déploie autour de moi ses bras trop puissants pour être ceux du petit blond que je m'étais imaginé tout ce temps.
« Il me manque tellement, Armin. Si tu savais à quel point je suis fou de lui…
– Courage. Dès que tu es en état de sortir d'ici, je t'accompagne moi-même à Berlin. Et on le retrouvera. Je te le promets. »
Armin. Tu m'as tellement manqué. Tu es devenu si mature. Et malgré ce trou de sept ans dans nos vies, tu sais toujours comment me soulager d'un peu de ma peine.
« Par contre, Eren, tu es au courant que Mikasa voudra venir, pas vrai ? »
J'éclate d'un rire qui me libère encore un peu plus du poids énorme qui me pèse sur le cœur.
« Allez, rendors-toi, d'accord ? Je veille sur toi, alors dors sans te faire de souci.
– Merci. Tu m'avais manqué.
– Toi aussi, Eren. Allez, maintenant. Ou sinon je t'assomme pour que tu t'endormes plus vite.
– Oh mon dieu. Le petit Armin de mon enfance est devenu violent. T'as tellement changé.
– On a tous changé. Et on apprendra à se connaître de nouveau. » sourit Armin en me couvant de ses iris de la couleur du ciel.
J'obéis au nouvel Armin dictateur et me recouche dans mon lit blanc. Mon ami éteint la lumière et va s'asseoir sur un fauteuil à l'air confortable mais qui me fait me sentir coupable de le laisser dormir là-dedans.
« Ne t'inquiète pas pour moi, Eren. Dors. »
Je ricane faiblement et me retourne sur mon oreiller. Je ferme les yeux. La seule chose que je vois dans les ténèbres est le visage de Levi qui esquisse un sourire.
Le lendemain, quand je me réveille, Armin n'est plus là. Mais c'est Mikasa qui l'a remplacé. Elle a le visage enfoui dans sa main dont le coude est posé sur l'accoudoir, et ses cheveux sombres entrecoupent son visage. Elle dort silencieusement, sans même faire de bruit quand elle respire. Elle est fidèle à elle-même.
Christa vient m'apporter à pas feutrés un petit-déjeuner léger pour m'habituer de nouveau à avoir quelque chose dans l'estomac. On discute en chuchotant pour ne pas réveiller mon amie et j'apprends qu'elle connaît mon nom car je suis son patient depuis qu'elle est a été engagée comme infirmière, deux ans plus tôt, et que beaucoup de gens venaient me voir souvent et lui parlaient de moi.
Elle me dit qu'entre autres visites d'Armin, Mikasa et ma mère, mon père est aussi venu très souvent même si un peu moins, et une fois par mois trois jeunes venaient que j'ai deviné après sa description comme étant Jean, Sasha et Connie.
Et je réalise seulement maintenant - avec culpabilité - que je n'ai toujours pas revu mon père. Et que ses manteaux… Non, lui me manque atrocement.
Elle me raconte que sa prédécesseur, une certaine Ymir, lui a raconté qu'une fois, il y a quelques années, mon coma a été agité et j'ai failli me réveiller.
Je comprends que cet instant était le moment où mon cœur s'est arrêté lors de ma tentative de suicide. Je me retiens de fondre en larmes devant Christa qui me raconte ça avec un petit sourire contrit. Et puis je me rends compte que si je m'étais réveillé à ce moment-là, je n'aurais jamais rencontré Levi. Je n'aurais jamais rencontré l'amour de ma vie.
Alors j'arrive à gérer la situation de crise.
Armin, Mikasa et ma mère restent tout l'après-midi avec moi car on est samedi. Armin a débuté des études d'océanographie et travaille pendant l'été dans la bibliothèque municipale où il allait si souvent étant plus jeune. Mikasa suit le cursus pour rentrer dans la police et vite monter en grade pour se spécialiser dans la criminelle et arrêter le plus de tueurs possibles, selon ses mots. Ma mère, quant à elle, a repris ses études à peine commencées et est devenue institutrice dans une école défavorisée. Apparemment, d'après mes deux amis, elle a beaucoup de courage et de patience, mais elle parvient à changer peu à peu la mentalité lassée de quelques-uns de ses élèves.
Et mon père… Il est toujours au même poste. Il a obtenu une augmentation. Mais ma mère sourit plus en parlant de lui et je note les regards échangés entre Armin et Mikasa.
Pourquoi est-ce que personne ne veut m'en dire plus ? Et où est-il ?
Ils me répondent qu'il est en voyage d'affaires et va revenir dans la journée.
Dans l'après-midi, alors que je suis en plein éclat de rire en discutant avec ceux qui ont obnubilé mes pensées pendant de si longues années, la porte s'ouvre.
Et trois personnes que je n'aurais jamais imaginé venir ici aussi vite se joignent à nous.
Jean a pas mal changé, physiquement. Les cheveux du haut du crâne qu'il avait vaguement teint en un châtain foncé malgré les interdictions de ses parents sont à présent plus décolorés et je remarque les boucles d'oreilles en forme de clou noir ainsi que les piercings : la plupart qui parcourent le cartilage des oreilles, et un à son arcade sourcilière. Il est grand, peut-être ma taille, et on voit clairement ses muscles sous son débardeur. Il a l'air à l'aise avec lui-même. Je suis content pour lui, moi qui me souvenais d'un garçon facilement énervé et qui réagissait au quart de tour à cause de l'adolescence.
Sasha, elle, n'a pas vraiment changé. Elle a toujours les mêmes cheveux bruns, quoiqu'un peu plus longs, et aujourd'hui non plus attachés en queue de cheval comme à l'époque, mais en un chignon habilement désordonné traversé de deux baguettes aux ornements stylisés. Elle mentionne l'utilité de celle-ci quand elle doit vite manger quelque chose sans qu'on la voie. Pourquoi ? Je ne sais pas.
Et Connie, lui… a toujours son crâne rasé. Mais son visage est beaucoup plus fin, et dans tous ses traits se lisent la gentillesse, la générosité et les éclats de rire. Je suis très heureux quand je vois Sasha et lui s'effleurer quelquefois la main et échanger des regards brillants.
Et j'éclate de rire quand Connie fait une blague sur l'homosexualité de Jean. Alors ça, j'y croyais pas ! Je suis complètement explosé de rire, et Jean a les joues roses et me frappe amicalement pour m'empêcher de me moquer de lui.
Et je fais mon coming-out par inadvertance en lui répondant, mot pour mot : « Non, mais t'inquiète, Jean, je me moque pas ! Et puis comme ça, ça nous fait un point commun ! »
Pourquoi est-ce que toutes les annonces importantes que je ne veux pas dévoiler ou dire quand je serai prêt, en temps et en heure, finissent toujours par franchir mes lèvres sans que je sois au courant ?
Si Armin sourit narquoisement – je découvre une nouvelle facette du Armin facétieux –, Connie et Sasha s'échangent des billets, l'un en râlant l'autre en souriant – mais depuis combien de temps ce pari tient-il ?! –, Jean mais surtout Mikasa sont choqués et me fixent avec des yeux de merlan frit. Ils finissent par avaler l'information, et j'ignore adroitement la question qui se répète au cours de la journée : « Mais comment tu l'as découvert ? » Sauf une fois, où, pour rigoler, j'ai répondu que je m'en étais aperçu quand Armin était rentré dans la chambre juste après mon réveil. Armin a éclaté de rire, les joues un peu roses, Mikasa et Jean étaient toujours dans l'optique de prendre mes blagues au premier degré, et Connie et Sasha roulaient par terre en se tenant le ventre à force de rire. Toujours dans l'exagération, ces deux-là.
Et en fin d'après-midi, quand Jean, Connie et Sasha sont partis et qu'Armin et Mikasa font un tour dans le quartier qu'ils ont fini par connaître par cœur pour s'acheter à manger, mon père rentre en coup de vent dans ma chambre d'hôpital.
Il m'apparaît considérablement vieilli. Il a des cheveux gris en abondance, et son visage compte bien plus de rides. Quand ses yeux froids se posent sur moi, je sais qu'il ne va rien faire et va me saluer poliment.
Je ne me suis jamais plus trompé.
Ses yeux impassibles ne parvenaient tout simplement pas à faire monter l'information à son cerveau. En effet, ils s'emplissent de larmes et mon père fait quelques pas hésitants vers moi. Il titube jusqu'au lit et se penche pour me faire un câlin extrêmement maladroit. Je sens son dos qui tressaille et ses épaules qui tremblent.
« Je suis désolé, Eren… » murmure-t-il si bas que je l'entends à peine.
Je m'efforce de rester maître de mes émotions. Je réalise à peine la situation. Mon père, qui ne m'a jamais fait de câlin ni même envoyé de regard tendre, est en train de m'enlacer et m'a présenté ses excuses. J'essaie de ne pas trop m'accrocher à son grand manteau désormais vieilli que j'ai gardé dans mon cœur pendant sept ans.
Mon père s'écarte et ses yeux fixent les miens avec insistance. Étant en face d'un professionnel des émotions camouflées, je songe à ce que m'a dit Armin à propos de mon regard. Il va falloir que je cache ce que j'ai vécu un peu plus profondément si je veux éviter les questions indésirables.
« Je suis conscient que de simples mots ne peuvent pas excuser l'attitude que je gardais avant ton coma, commence à expliquer mon père comme s'il attendait de pouvoir me dire ça depuis des siècles. Mais quand j'ai su que tu ne te réveillerais probablement jamais de ce sommeil soudain, j'ai réalisé que tu comptais beaucoup plus pour moi que je ne le pensais. C'est horrible de dire ça, j'en suis conscient. Alors… J'espère sincèrement que le temps te permettra de me pardonner.
– La personne à qui tu dois t'excuser est maman, répliqué-je. J'espère bien que tu l'as déjà fait. »
Il émet un petit rire et pose gauchement sa grande main, si semblable aux miennes, sur mon épaule.
« Oui, je me suis rendu compte de la connerie dont j'ai fait preuve. On s'est réconcilié il y a quatre ans.
– Tant mieux. Quant à moi, je confirme que j'aurai besoin de temps pour te pardonner. Non pas que je veuille te tenir à l'écart de ma vie pendant la prochaine décennie, mais si je te pardonne aussi facilement, t'apprendras jamais. »
Il hoche la tête. Il a compris. Et ses yeux se plissent d'un faible sourire.
« Quand es-tu devenu si adulte ? » murmure-t-il en contemplant mon visage.
Je veux lui répondre « Quand je suis resté seul, quand j'ai marché jusqu'à Berlin, quand j'ai voulu me suicider deux fois, quand j'ai eu le cœur brisé, quand je suis mort dans les bras de celui que j'aime. »
Mais je lui réponds en plaisantant :
« Oh, tu sais, mon cerveau a peut-être mûri en même temps que mon corps pendant mon coma ! »
Jusqu'en milieu de soirée, on parle de beaucoup de choses. Il me confie énormément de réponses à mes questions sur son passé, et quand je lui en demande la cause, il me répond simplement que c'est quelque chose qu'il avait décidé de faire si je me réveillais.
Il m'apprend que l'hôpital a voulu me débrancher, il y a un an environ. Apparemment, Mikasa et ma mère se sont battues comme des lionnes, Armin a vaillamment tenu leurs positions à coups d'arguments bien placés, et lui a voyagé à l'autre bout du monde pour ramener un avocat américain de renom qui les a aidés à me maintenir en vie.
Je leur suis tellement reconnaissant.
Le lendemain, Armin et Mikasa restent beaucoup avec moi, et malgré mes protestations, ils répliquent à chaque fois que leurs profs n'auront rien à dire s'ils s'excusent d'avoir passé du temps avec leur ami tout juste sorti d'un coma long de plusieurs années.
Parfois, Armin me sourit avec gentillesse et me demande du regard si je tiens le coup. Je garde des traits calmes et note que Mikasa remarque nos échanges silencieux. Et alors que je m'attendais à voir son côté surprotecteur ressurgir et Mikasa me bombarder de questions, elle fronce simplement les sourcils et n'intervient pas.
Ils ont tous les deux bien mûri, pas vrai ?
Mais moi aussi, j'ai changé. Peut-être que je serais resté le même gamin énervé si je n'avais pas passé cinq ans entièrement seul. J'ai appris beaucoup de choses sur moi-même. Et j'ai ressenti des émotions si négatives qu'elles me laisseront des cicatrices pour toujours. J'ai aussi rencontré la personne avec qui je veux passer le reste de ma vie. Et tant pis pour ceux qui diront que c'est juste mon premier amour, que c'est de passage. Moi, je sais que c'est différent.
Le lendemain, alors que je réfrène à grand-peine ma frustration et le vide béant que me laisse l'absence de Levi, Armin et Mikasa me montrent sur Internet les choses importantes qui se sont passées ces sept dernières années. Je n'ose pas leur dire que voir toutes ces nouvelles lois, ces films, ces technologies, ces morts, me hurlent à quel point je suis passé à côté de toute une partie de ma vie.
Plus tard, j'insiste pour qu'ils rentrent, étant accablés de devoirs à faire et le couloir d'un hôpital n'étant pas le meilleur endroit pour s'en occuper. Ma mère prend le relais – ils sont tous décidés à ne jamais me laisser seul – et on parle de beaucoup de choses. Elle est si douce, si compréhensive, que j'hésite à lui parler de mon coma conscient. Mais ça lui ferait plus de mal qu'autre chose.
Je la harcèle presque pour qu'elle me raconte comment s'est passé le moment où ils m'ont retrouvé, endormi dans la cave. J'ai besoin de savoir.
Et je regrette aussitôt que les larmes se mettent à abonder sur ses joues.
Elle me dit qu'Armin a trouvé Mikasa, qui l'a ensuite aidé à me chercher pendant qu'elle préparait à manger. Ils ont commencé à abandonner et à me crier de sortir de ma cachette, mais comme je ne répondais pas, elle s'est jointe à eux, un peu inquiète. C'est elle qui a remarqué la porte mal refermée qui menait à la cave et qui a appelé Armin et Mikasa pour qu'ils me fassent la surprise. Au début, quand ils m'ont trouvé endormi sous l'escalier, ils ont éclaté de rire et se sont gentiment moqués de moi. Ils m'ont secoué et, croyant que je faisais semblant d'avoir un sommeil de plomb, m'ont décrit tout le repas que ma mère était en train de cuisiner. J'étais un vrai morfale, à l'époque. Ç'aurait dû marcher.
Je ne me réveillais toujours pas. Ils ont appelé ma mère en criant, qui s'est précipitée. Elle m'a secoué, puis a appelé les pompiers. Alors qu'Armin pleurait et que Mikasa avait plongé son nez dans son écharpe, ils lui avaient demandé si elle savait pourquoi j'étais dans un sommeil impossible de m'en tirer. Personne n'a compris le phénomène. Ils m'ont installé à l'hôpital et m'ont déclaré comateux après quelques jours.
Le reste, elle ne l'a pas raconté. Mais mon père m'avait déjà un peu parlé des journées où se succédaient ma mère, Armin et Mikasa, et où ils me racontaient leur journée en me tenant la main. Peut-être était-ce ça, la présence douce-amère que je ressentais perpétuellement.
Je me sentais tellement mal de leur avoir fait tant de peine.
Ma mère est repartie en début de soirée. Christa a insisté qu'il fallait que je me repose. En réalité, elle a compris que malgré ma joie de leur parler et de les voir, je suis épuisé par toutes ces visites. Je me recouche dans mon lit après le repas chaud que je savoure malgré sa piètre qualité, et me rends compte de quelque chose alors que je porte la main à mon cou, par habitude.
Dans la réalité, Levi ne m'a jamais offert de pendentif assorti à la couleur de mes yeux. Je ne lui ai jamais offert d'appareil polaroid, et cette photo qu'on a prise n'existe pas. L'écharpe rouge est en bon état et non pas effilochée, imprégnée de boue, d'eau de pluie et ne sent pas la sueur. Cette maison à Berlin est dans l'état dans lequel son propriétaire le désire, et non pas aménagée comme Levi et moi l'avons fait. Ce parc où nous aimions nous poser est exposé au regard de tous ceux qui y passent, et ce banc ne nous appartient pas.
J'ai l'impression que mon estomac se bloque et que mon souffle peine à circuler, et mon nez me picote alors que je me retiens de verser d'énièmes larmes. Mais je me console un peu en pensant aux nouveaux souvenirs que Levi et moi pourrons nous créer dans cette réalité habitée par le monde entier.
Une semaine passe.
Le mélange de frustration, de chagrin, de colère et d'angoisse qui m'agite va me rendre fou. Je me plonge corps et âme dans mon rétablissement, dans la rééducation douloureuse de ma jambe gauche - qui, selon les médecins, est inexplicablement paralysée -, mes repas que je dévore désormais sans aucune envie, les conversations qui me font me sentir agressé. J'ai vécu si longtemps seul, ou avec seulement Levi, un homme qui aime le calme, que le défilé de visites me donne l'impression que des voix hurlent tout le temps dans mes oreilles. J'ai besoin de calme. J'ai besoin de silence. J'ai besoin de Levi.
Je me confie un peu à Armin, quelques soirs. Mais je me suis trop habitué à tout garder en moi.
Une seconde semaine passe. Je me sens tellement coupable de ne pas profiter de ma famille tout juste retrouvée. Mais mon cœur crie un appel constant à l'homme que j'ai abandonné, que j'aime plus que tout et qui m'attend peut-être, quelque part. Et j'essaie de ne pas penser au fait qu'il hésite peut-être encore à se suicider, là-bas, dans ce monde qui nous a abrités. Je sais bien que prendre la décision de mettre fin à ses jours est si difficile que ce mot même est un euphémisme, et qu'on pense résoudre dans la mort tout notre chagrin et notre désespoir. J'espère vraiment qu'il a compris qu'il fallait mourir pour sortir de là, et que ce n'est pas sa solitude qui l'aura poussé à se tuer.
Je me traîne dans les couloirs de l'hôpital pour renforcer mes muscles. La paralysie de ma jambe est temporaire et devrait se résorber, selon mon médecin, et a été causée par le coma dont je sors. Je sais que ce n'est pas vrai. En réalité, un traumatisme connu de moi seul reste dans mon corps et me raidit les muscles.
J'appelle un coiffeur spécialisé dans les services à domicile pour qu'il vienne m'arranger ces cheveux coupés une fois par an par les infirmières, celles qui se sont l'une après l'autre occupées de moi.
Je brûle ma frustration comme un carburant excellent mais vite épuisé. Le soir, alors que mon corps demande plus de sommeil, mes pensées se bousculent et je reste immobile dans mon lit, car je sais que si je bouge, tous mes efforts pour ne pas fondre en larmes se briseront. Est-ce que ça veut dire que Levi vaut plus que toute ma famille ? Cette urgence de le revoir, de lui parler, d'entendre sa voix grave et sarcastique, de sourire à ses injures devenues banales, d'être simplement à ses côtés et de respirer son parfum, est-ce qu'elle vaut plus que le sentiment de soulagement et de joie d'être de nouveau avec ma mère, Armin, Mikasa, mon père, Jean, Sasha, Connie et bien d'autres ?
Je suis complètement perdu. Pour m'endormir, je m'imagine être dans ma chambre dans la maison de Berlin, et me dis que Levi est dans la pièce d'à côté, respirant silencieusement dans un sommeil qui est le seul à détendre complètement ses moindres traits. Je repense parfois à la seule nuit où je n'ai pas résisté à la tentation de me glisser à ses côtés et que malgré mes explications foireuses, il m'a jeté du lit à coups de pied au petit matin.
Vers la fin de ma troisième semaine de ce que j'appelle désormais ma « détention », on m'annonce que je peux retourner chez moi si je me ménage assez. J'ai une tonne de vitamines, nutriments et compléments alimentaires à prendre à chaque repas.
Mais quand je me change, je ne regarde pas mes côtes apparentes ni la circonférence effrayante de mes jambes et de mes bras. Je regarde l'absence de toutes les cicatrices que je me suis faites pendant ma longue marche et auxquelles je me suis habitué. Les cicatrices à mes mains, à mes bras, à ma hanche, dans le bas de mon dos, à ma cuisse gauche, me manquent. Ma cheville un peu tordue, s'étant mal ressoudée après ma fracture dans la forêt, me manque aussi, bizarrement.
La seule chose qui reflète encore mon passé inconnu est mon regard. Je l'ai constaté dans le miroir. Et je me suis maudit de montrer autant d'émotions dans ces petits lacs vert et bleu. Je ne veux pas être à plaindre. Il me reste juste à prendre le premier train pour Berlin et d'aller retrouver Levi. Et là, je le prendrai dans mes bras et mon âme en peine retrouvera le confort de sa présence.
C'est ma mère qui vient me chercher à l'hôpital et qui me ramène à la maison.
La maison. Environ six ans que je n'y suis pas allé. Je remarque, en passant dans les rues du quartier, que malgré quelques changements, tout garde la même ambiance qu'à l'époque. Les domiciles des voisins sont les mêmes, quoique leur jardin un peu différent et leur façade plus ou moins bien entretenue.
Ma maison ne fait pas exception à ces changements. Alors que je me souvenais d'une grande demeure assez luxueuse mais très froide, celle qui me fait face est beaucoup plus chaleureuse. Je ne sais pas si c'est l'aménagement du jardin, avec ses transats et son paravent coloré orné de guirlandes pas encore allumées, ou si c'est sa façade repeinte en un gris-bleu pâle qui me fait penser à un ciel clair, mais aussi à la maison bleue dans cette rue de Berlin.
Ma mère, fière de l'apparence de sa maison, ne comprend pas quand je commence à pleurer doucement, le visage dans la main. Je ne lui dis rien. Peut-être, un jour, en même temps qu'Armin et Mikasa. Mais pas aujourd'hui.
Quand on rentre, je suis accroché au bras de ma mère et j'écarquille les yeux en voyant l'évolution de l'intérieur. Les meubles ont été entièrement remplacés par une couleur plus chaude – merci le porte-feuille de mon père –, le canapé et les nombreux fauteuils ne sont plus de cuir froid mais de tissu aux jolies teintes neutres, recouverts de coussins colorés. On dirait que la relation améliorée de mes parents se reflète dans le mobilier.
Des photos parcourent les murs. Je suis partout, même si mon âge dans les cadres s'arrête à douze ans. Je vois des nouvelles images, comme Mikasa diplômée, mes parents au restaurant, un sourire aux lèvres, ou encore un Armin adolescent, de dos, assis sur la balançoire que je n'ai pas repérée dans le jardin.
« Elle est passée où, cette balançoire ? » demandé-je donc à ma mère.
Elle me sourit tristement.
« Personne n'avait envie de la garder, car on ne savait pas si tu allais te réveiller. On a gardé l'espoir longtemps, mais ça devenait dur de croire que tu reviendrais parmi nous. Il n'y a qu'Armin qui voulait la laisser intacte. On a pris cette photo à son insu avant qu'on ne la démonte. »
Je hoche la tête. C'est dommage. Je me serais bien assis encore une fois, moi sur la balançoire de gauche, Armin sur celle de droite, et Mikasa assise par terre en face de nous parce qu'elle insistait à chaque fois pour nous laisser le cul au propre. On était tous les deux ses petits frères, même si ni l'un ni l'autre n'appartenions à son sang.
Ces souvenirs sont révolus.
Ce soir-là, quand je me couche dans ce lit froid, dans cette chambre que ma mère a réussi à nettoyer et à ranger de tout ce qui devait être jeté avant mon arrivée, j'ai envie de me téléporter à Berlin. Je voudrais m'allonger à côté de Levi, qu'importe où il soit, même si c'est dans son lit d'hôpital. Ou tout simplement frapper à la porte de la maison bleue et y rentrer comme si j'étais réellement un habitué des lieux.
Ces souvenirs-là aussi sont révolus.
Avant de me coucher, j'ai appelé Armin. Je lui ai demandé si il avait quelque chose de prévu le lendemain, et même s'il avait eu des projets, il m'aurait quand même répondu que non, je le sais. Je lui avoue vouloir aller à Berlin dès demain et il propose aussitôt de m'accompagner en train. Je ne veux pas perdre un seul instant. Je me sens un peu mal dans mon corps grandi, comme si tout ce que j'avais vécu dans mon sommeil n'avait jamais existé. J'ai mal aux muscles, je suis essoufflé quand je monte un escalier ou quand je marche trop longtemps. J'aimerais qu'on me rende mes jambes en acier, mes pieds à la plante solide, mon endurance de sportif de haut niveau que j'ai construite à force de m'épuiser tous les jours à essayer d'oublier mes sentiments pour Levi.
Je ne regrette pas de m'être réveillé, non. Mais j'aurais aimé que la solution pour sortir de ce monde n'ait pas été l'abandon pur et simple de tout ce que j'avais vécu. C'est étrange. Je ne rêvais que de rentrer chez moi, et maintenant que j'y suis, je veux garder des preuves de cette existence rêvée, le bon comme le mauvais. C'est un principe de l'être humain. On désire ce qu'on ne peut obtenir.
Je m'endors très tard, les yeux perdus dans l'obscurité de cette chambre que j'avais quand j'étais encore un enfant, le cœur battant dans le vide comme un grondement de tonnerre.
Enfin une fin de chapitre sans suspense ! Yaaay !
Toujours des chapitres longs, mais encore une fois, ça me paraîtrait moyen de couper au milieu.
Laissez-moi une review, ça me redonnerait de l'énergie avec mon décourage causé par tout mes devoirs et je terminerais plus faiclement le chapitre en cours pour la semaine prochaine...
Bon, je vous souhaite de passer une bonne journée/soirée, et je vous fais des bisous mes champignons !
Sur ce, je retourne écouter du twenty one pilots... O.O
