Bonjour/Bonsoir !
J'ai presque failli réussir. Presque. Je vous avais promis dimanche, et ce sera lundi, à 00:33. J'ai essayé, pourtant.
La prochaine publication se fera dans une semaine, le dimanche.
Disclaimer : SNK ne m'appartient pas, bla, bla, bla.
Sur ce, bonne lecture !
Le réveil me tire du sommeil en sursaut. Je panique quelques instants avant d'éteindre l'alarme de mon téléphone provisoire. Il est censé être le vieux téléphone d'Armin, mais pour moi il est bien plus avancé que celui dont je rêvais quand j'étais au collège.
J'ai mal à la mâchoire et mon crâne me lance atrocement. J'ai dû beaucoup serrer les dents dans la nuit.
Je prépare maladroitement un sac de voyage, ma jambe lourde et raide me gênant. Tout compte fait, elle ne me dérange pas tant que ça. Ni les fantômes de rhumatismes que je sens dans mes mains. Ce sont les restes de mes expériences passées et effacées.
Quand je descends dans le salon, ce n'est pas ma mère que je trouve en train de cuisiner, mais mon père. Je retiens une réplique sarcastique qui aurait jailli de ma bouche si j'avais eu douze ans, et le rejoins en silence. Je ravale ma douleur en réalisant que j'imite les pas glissés habilement de Levi, qui aime me surprendre le matin et esquisser une moue satisfaite quand je sursaute brusquement à sa voix grave.
« Tu prépares quoi ? demandé-je.
– Un repas pour ta mère, me répond calmement mon père. Elle n'aura pas le temps de revenir manger ici ce midi, donc je lui fais ça en avance. »
Je hoche la tête et souris à mon père avec appréciation.
« Écoute… Je vais partir, aujourd'hui. » annoncé-je en prenant mon courage à deux mains.
Il arrête de couper sa tomate et me fixe avec incompréhension.
« Quoi ? Mais pourquoi ? Où ? Et pour combien de temps ?
– Calme-toi, papa, rigolé-je doucement. Je pars avec Armin. Rien ne va m'arriver.
– Alors… pourquoi ? »
J'esquisse une moue que j'essaie de ne pas rendre trop triste.
« J'ai juste besoin de faire quelque chose. Je t'en raconterai la raison un jour, avec maman et Mikasa. J'ai… vraiment besoin de faire ça. »
Mon père ne parle pas pendant quelques secondes, puis soupire et sourit en posant une main chaleureuse sur mon épaule.
« Très bien, je te fais confiance. Et je fais surtout confiance à Armin pour te ramener en un seul morceau.
– Merci. Essaie de contenir maman quand elle l'apprendra.
– Je vais essayer. On verra bien. Pense à m'envoyer des messages pour me tenir au courant. »
J'acquiesce et on se sourit. Je sors de la maison muni de mon sac Eastpak qui, dans la réalité, n'est pas déchiré à force d'usure intensive et abandonné dans la chambre d'une maison à la façade bleu ciel, à Berlin.
Une petite voiture blanche très visiblement d'occasion attend au coin de la rue. Je claudique jusqu'au véhicule, et Armin sort rapidement et m'aide malgré mes protestations. En effet, malgré les prévisions des médecins, le traumatisme reste et me laissera probablement des séquelles. Personne sauf moi ne comprend l'origine de la raideur de ma jambe, et peut-être aussi mon ami blond qui est bien trop intelligent pour son propre bien. Je jette mon sac sur la banquette et m'y assois. Je découvre notre chauffeur qui nous conduira à la gare : le très cher Jean Kirschtein.
« Comment va mon gay improvisé préféré ? raille celui-ci.
– Comme quelqu'un qui a bien dormi. Ce n'est pas trop ton cas, toi qui est en couple, non ? D'ailleurs, comment va Marco, le cheval ?
Jean fait un sourire sardonique que je distingue dans le rétroviseur central et appuie sur l'accélérateur. Je souris à mon tour quand un petit gloussement se fait entendre du côté d'Armin.
Pendant le trajet, j'observe la ville que je n'ai eu le temps de revoir. À l'endroit où se trouvait l'épicerie qu'Armin, Mikasa et moi visitions régulièrement pour nous acheter des bonbons avec la petite monnaie qu'on récoltait, il ne reste désormais qu'un McDonald's. Les effluves grasses m'écœurent quand on passe à côté et je détourne la tête. Je ne peux pas oublier ces sept ans que j'ai raté.
Je note que l'œil bleu d'Armin me surveille avec inquiétude et que même Jean jette quelques regards dans le rétroviseur pour voir si je vais bien.
« Ne vous inquiétez pas, les gars, je suis juste un peu dépassé. » les rassuré-je en me plaquant un petit sourire sur les lèvres.
Ils ne répondent rien, mais leur sollicitude me touche beaucoup plus que je ne voudrais leur faire croire.
On arrive à la gare et je souhaite à Jean de bien profiter de Marco, et si lui y voit une phrase douteuse, Armin me jette un œil triste qui en dit long sur ce qu'il a compris du double sens de mes mots. Il sait que je suis atrocement amoureux et que je vais revoir celui que j'aime plus que tout.
Mais j'ai mon meilleur ami avec moi. Alors je tiendrai le coup. J'ai bien survécu à cinq ans de solitude, un cœur brisé et une mort. Je peux le faire.
Armin marche lentement à côté de moi, à mon rythme. Je m'excuse plusieurs fois, et lui , il agite la main pour me signifier que ce n'est pas grave, mais je serre les dents en maudissant cette jambe douloureuse. J'attire souvent les regards. En même temps, je souffle comme un bœuf et je traîne ma jambe avec aussi peu de talent qu'un escargot qui se serait soudainement retrouvé avec des pattes.
On arrive au bon quai et personne ne se lève pour me laisser une place le temps d'attendre le train. J'avais oublié à quel point les gens peuvent être… les gens, quoi.
C'est à ce moment que je remarque la jeune fille debout au milieu des autres personnes patientant pour leur train. Je la signale à Armin qui écarquille les yeux et fronce les sourcils. On se dirige vers elle.
« Mikasa ? »
Elle se retourne et le visage familier de ma sœur adoptive nous fait face.
« Ah, je vous cherchais, déclare-t-elle avec flegme.
– Comment ça, tu nous cherchais ? intervient Armin. Comment tu savais qu'on partait pour Berlin ? J'en ai parlé à personne ! »
Mikasa fixe longuement Armin puis plisse légèrement les yeux.
« D'ailleurs, tu aurais dû me tenir au courant. C'est pas très sympa de ta part. »
Puis elle se tourne vers moi.
« Ça vaut aussi pour toi. Tous les deux, vous êtes des amis indignes. »
Armin et moi échangeons un regard.
« Mais du coup, comment t'as su ? la relancé-je.
– Un bon enquêteur ne révèle ses sources qu'en cas d'extrême urgence. Vous ne saurez jamais comment j'ai découvert votre petite virée. »
Mikasa pouvait être très flippante, quand elle le voulait.
« …Ok, soupire Armin. On est désolés. On aurait dû t'en parler. »
Il me donne un coup de coude discret et je m'empresse de m'excuser à mon tour.
C'est à ce moment-là que le train arrive en gare et on monte s'installer. Monter les marches est un vrai supplice pour moi et je provoque des embouteillages qui font râler les passagers. Finalement, Armin, Mikasa et moi nous asseyons à l'un de ces carrés de sièges entourant une table. Alors que le train redémarre, Mikasa se penche vers nous.
« Donc en fait, pourquoi est-ce qu'on va à Berlin ? »
« Attends. Qu'est-ce que tu me racontes, là, Eren ? Tu aimes un homme de dix ans ton aîné ? Comment tu l'as rencontré, d'abord ? Est-ce qu'il te paie pour faire… des choses ?
– Merde, Mikasa, laisse-moi parler ! Je viens à peine de te dire la situation que tu t'emballes !
– Eren t'expliquera. Pour le moment, laisse-lui du temps. »
Armin qui prend la parole pour réprimander Mikasa, ça en impose. D'ailleurs, elle s'est renfoncée dans son siège, ses sourcils sont froncés et elle est tendue.
« Ok. Mais je veux le rencontrer avant qu'Eren ne s'engage trop, marmonne-t-elle.
– Bien entendu. Je verrai moi-même comment il est, acquiesce Armin.
– Je suis pas votre fils, calmez vos ardeurs ! Je fais ce que je veux de ma vie ! »
Mes deux amis me fixent avec le même regard circonspect, et je ne peux m'empêcher de sourire.
« Bon, faites ce que vous voulez, je pourrai pas vous arrêter, de toute façon.
– Dans tous les cas, on allait pas te demander ton avis, Eren, réplique Mikasa. »
Je lève les yeux au ciel mais leur comportement surprotecteur me réchauffe le cœur.
Le voyage est long. Je regarde la campagne et les poteaux reliés de fils électriques parcourir le paysage. Armin somnole vaguement, et s'affaisse de plus en plus sur son accoudoir, comme s'il était liquide. Le pauvre. Il a dû se coucher très tard pour pouvoir faire ses devoirs et venir me voir tous les jours à l'hôpital. Mikasa, elle, traîne sur son téléphone en me jetant parfois quelques coups d'œil. Peut-être qu'elle doute encore de ma présence parmi eux.
Mais son regard insistant devient un peu pesant.
– Euh… Mikasa, pourquoi tu me fixes depuis tout à l'heure ?
Elle pince légèrement les lèvres et ses sourcils se froncent à peine.
– C'est juste que… Tes yeux m'ont manqué. Les photos, ce n'est pas pareil.
Je me penche vers elle et pose ma main sur la sienne avec douceur.
– Je suis vraiment désolé de vous avoir fait subir tout ça.
Mikasa ferme les yeux et baisse la tête. Puis elle les rouvre.
– Je vais m'acheter un truc au bar-resto.
Elle se lève et la porte du wagon se referme sur elle en glissant silencieusement.
Dois-je la suivre ? Elle a probablement besoin d'être seule, de se calmer de son côté, et je vais sans doute l'embêter si je vais la voir.
Alors je me redresse à mon tour et me dirige au bar.
Elle est face à la vitre, les bras croisés contre sa poitrine. Ses mèches noires masquent son visage, même de profil. Mais même avec le visage à la vue de tous, personne ne devinerait qu'elle ne se sent pas bien. Heureusement que j'ai un peu d'expérience dans le domaine, car pouvoir aider ma sœur et être l'un des seuls à pouvoir lire en elle facilement me fait plaisir. C'est très égoïste de ma part, mais je m'en fous.
Je racle ma gorge pour ne pas la surprendre dans son dos et me retrouver au sol avec les bras coincés dans le dos.
– Hé, Mikasa…
Elle ne bouge pas.
– Regarde-moi.
Mon amie se retourne lentement, et lorsque je vois enfin son visage, ses yeux sont baissés au sol et les coins de sa bouche sont imperceptiblement tournés vers le bas. C'est un signe qui ne trompe pas : je sais qu'elle est malheureuse. Et je comprends qu'elle est complètement perdue par rapport à mon réveil inespéré.
Je pose mes mains sur ses joues et la force tendrement à croiser mon regard.
– Si fixer mes yeux ou quoi que ce soit d'autre peut te faire te sentir mieux, alors je suis là pour toi. D'accord ?
– Hmm. Va pour les yeux. Je ne veux même pas penser au « quoi que ce soit d'autre ».
Je pouffe et voir un sourire éclore sur ses lèvres me satisfait.
– Allez, laisse-moi t'acheter un Snickers à quarante euros comme ils vendent ici et rejoignons notre cher blondinet.
Le trajet s'est terminé et nous sommes arrivés à la gare centrale de Berlin, en allemand la Berlin Hauptbahnhof – et pourquoi je m'étonne du fait qu'Armin parle allemand ?
Habitée, cette ville me donne une impression de vie et d'agitation. Et je garderai marquée au fer rouge dans ma mémoire l'image des chaussettes dans les sandales – non, ce n'est pas un cliché – et les shorts moulants de nombreux cyclistes.
En avançant dans les rues aux côtés d'Armin et Mikasa, en croisant tant de personnes, j'ai le sentiment de ne pas être dans la même ville que j'ai habitée pendant des années. Certaines choses sont même différentes dans la réalité, mais je finis par me retrouver à ma place et je sais précisément où tourner pour rejoindre l'hôpital le plus proche. Mikasa est extrêmement perplexe et est chaque fois interrompue dans ses questions par Armin qui essaie de retarder l'inévitable annonce. Je le ferai, un jour, et peut-être bientôt. Mais pour le moment, ma sœur n'est pas prête et j'en ai eu la preuve dans le train.
On commence notre recherche de chaque hôpital de Berlin. Sur Internet, il est écrit qu'il y en a cent quinze. Ça va être long.
Faire les trajets entre chaque édifice médical devient très lassant. Armin et Mikasa, qui n'ont pas ma motivation, fatiguent assez vite. Enfin, « vite », c'est-à-dire après plusieurs jours. Notre hôtel est assez miteux, n'ayant ni les uns ni les autres énormément d'argent.
Je leur propose de rentrer sans moi, mais ils insistent pour rester et m'aider à chercher. Cependant, après deux jours supplémentaires, ils admettent devoir retourner à leur obligations et me laissent malgré mes protestations l'argent liquide qu'ils avaient apporté.
Tous les matins, je me lève à six heures. Je me dirige aussitôt vers le premier hôpital que je n'ai pas visité. Dans certains complexes, on m'indique après une longue conversation si un homme nommé Levi Ackerman est interné là. Dans d'autres, on me refuse l'information et je passe au peigne fin le plus discrètement possible toute la section pour les patients plus ou moins permanents. Chaque jour, je vois des malades, des blessés, des familles tristes et des blouses blanches. Et chaque jour, je me sens de plus en plus désespéré. Armin et Mikasa m'appellent, parfois. Et j'ai eu droit au sermon interminable de ma mère qui m'a à la fois donné le sentiment que je perdais mon temps précieux et m'a aussi rendu joyeux. Ça m'a fait du bien de me faire engueuler par ma mère.
Aujourd'hui est le septième jour de recherches et je me traîne malgré ma jambe extrêmement douloureuse, mes ampoules aux pieds et ma lourde lassitude dans un énième hôpital. À l'accueil, la secrétaire est clairement une petite nouvelle et a visiblement craqué pour moi. Elle me sourit trop largement et gigote un peu sur son siège. Je suis désolé pour elle, mais elle va m'être utile. Je lis rapidement son nom inscrit sur son badge.
« Excusez-moi, euh… Mina, commencé-je en anglais, auriez-vous l'amabilité de m'informer si un homme du nom de Levi Ackerman séjourne ici ?
– Oh, et bien… bafouille-t-elle en rougissant. Je ne suis pas autorisée à vous donner cette information… »
Je remercie mon élan de détermination à retrouver Levi qui m'empêche de bégayer et mourir de honte.
« Je suis sûr qu'on peut s'arranger. »
Et le clin d'œil du parfait connard.
Elle fond sur sa chaise et pose une main fébrile sur sa joue pour essayer de calmer ses rougeurs.
« Attendez une minute, monsieur. »
Ladite Mina se tourne vers son ordinateur, clique quelques fois et fait défiler la base de données avant de rapprocher son visage de l'écran pour mieux lire.
« Oui, il y a bien un Levi Ackerman ici. Puis-je… »
Mon cerveau ne parvient pas à saisir les paroles qui suivent cette information.
Je l'ai trouvé.
Je vais revoir mon nain grincheux, sarcastique et pessimiste. Ses sourires en coin qu'il est parvenu à m'offrir au bout d'un moment. Ses cheveux de la couleur des ailes de corbeau, sa peau pâle, ses yeux gris avec une infime touche de bleu. Le fantôme de son parfum de café que j'imaginerai parmi les odeurs de médicament et de désinfectant.
Je n'attends même pas qu'elle ait fini de parler et me penche au-dessus du bureau pour voir le numéro de la chambre de Levi. Mina proteste et quelques personnes tournent la tête vers nous, mais je file déjà.
Chambre n°425.
Je cours aussi vite que je le peux dans les couloirs blancs, frôle un grand nombre de gens et me cogne à beaucoup d'autres. Je ne jette même pas un coup d'œil à l'ascenseur qui est beaucoup trop lent et occupé par trop de personnes. J'essaie d'ignorer la douleur dans ma jambe alors que je monte le plus rapidement possible les escaliers. Je peine à reprendre mon souffle et je manque de m'écrouler par terre plusieurs fois quand ma jambe ne me répond plus correctement. Mon cœur bat de manière si précipitée, si forte, que je n'entends plus que ça.
Je gravis la dernière marche et me traîne avec toute la force qu'il me reste dans le couloir beaucoup plus vide qu'au rez-de-chaussée. J'arrive tout juste à clarifier ma vision à moitié floutée et emplie de petits points noirs, et je prends appui à la rampe sur le côté alors que ma jambe cède.
Levi.
Chambre n°401.
Chambre n°409.
N°417.
N°422.
425.
J'y suis.
J'ouvre la porte.
La chambre est déserte. Le lit est vide.
La fatigue des tous ces jours de recherche, la nausée que je maintenais éloignée revient comme un raz-de-marée dans mon corps et la douleur dans ma jambe raide et épuisée m'envahit. Je m'écroule et perçois du coin de l'œil le sol se rapprocher sans que je puisse me raccrocher à quoi que ce soit.
Des bras me soutiennent brusquement et me posent fermement mais sans brutalité sur une chaise non loin.
« Doucement, doucement. Voilà. Calme-toi. »
Ce n'est pas la voix de Levi.
Je garde mes yeux fermés pour reprendre contenance. Et puis je ne veux pas voir l'absence de l'homme que j'ai attendu et cherché avec tant d'espoir.
Un verre se glisse sur mes lèvres et le bon samaritain qui m'a permis de ne pas m'éclater la gueule sur le carrelage me fait boire lentement en maintenant ma nuque pour m'aider.
« Maintenant, dis-moi qui tu es. »
Assez froid, ce bon samaritain, en fait.
Je rouvre les yeux et me retrouve face à un homme de l'âge de Levi, sans doute un peu plus, bâti comme un soldat américain. En fait, ses cheveux blonds, ses yeux bleu glacier et sa mâchoire carrée confirment le stéréotype.
« Excusez-moi… J'ai dû me tromper de chambre. » marmonné-je d'une voix rauque et en essayant de me relever.
Une main vient s'appuyer sur mon épaule et me force à me rasseoir. Les yeux bleus me transpercent.
« Fais attention, petit. Tu pourrais te retrouver avec des problèmes sur le dos si la sécurité vient jusqu'ici.
– Je cherchais quelqu'un, avoué-je pour éviter la confrontation. Mais il n'est pas là. Donc j'ai dû me tromper de chambre.
– Et qui est-ce ?
– Je ne suis pas sûr que ça vous concerne, monsieur. »
Je soutiens son regard qui a l'air de traverser le mien pour percer un trou jusqu'à l'arrière de mon crâne.
« Bon, et bien… Je vais vous laisser, si vous me permettez, dis-je en me levant difficilement. Merci de m'avoir sauvé d'une possible commotion cérébrale. Au revoir. »
Je contourne l'homme qui s'est redressé en même temps que moi et je franchis la porte une deuxième fois.
J'ai l'impression que quelque chose est en train d'écraser ma poitrine et pèse lourdement sur mon estomac.
Tout ça aura servi à rien. Je ne parviens pas à comprendre pourquoi une chambre au nom de Levi Ackerman, à Berlin, à l'étage des patients qui restent à l'hôpital pour une longue durée, ne serait pas le mien. Je redescends par l'ascenseur. Je vais au restaurant de l'édifice dans l'espoir de regagner un peu d'énergie après ma course enfiévrée qui m'a vidé de mes forces. J'évite bien sûr l'accueil et la secrétaire que j'ai vulgairement laissée.
Je m'achète un sandwich salade-poulet qui m'a l'air infâme et je m'assois à une table libre, poussant un soupir de soulagement quand ma jambe ne doit plus supporter mon poids.
Je vois plusieurs types de personnes.
Un petit vieux, tout seul, à une table, avec un jus de fruits et un peu de pain, des fils lui sortant des narines et un réservoir à oxygène posé à côté de lui.
Une femme à la peau grisâtre et au crâne abandonné par ses cheveux, qui fixe la nourriture devant elle sans vouloir y toucher, et un homme à côté d'elle qui caresse son épaule et l'encourage visiblement à ingurgiter au moins le cookie qu'il a acheté.
Une petite fille trop pâle qui rit avec ses parents aux cernes qui creusent leurs yeux.
Un jeune homme à l'air fatigué qui parle calmement avec celle qui doit être sa partenaire, une femme aux cheveux blond-roux et au regard doux.
Je me lèvre brusquement de ma chaise. Celle-ci fait un bruit horriblement aigu en reculant puis tombe à la renverse. Tout le monde se tourne vers moi avec plus ou moins d'attention.
Je me précipite à la table du jeune couple, avec dans les yeux des larmes qui ne parviennent pas couler.
« C'est vraiment toi ! » m'écris-je à Levi qui a dû couper sa conversation avec la jeune femme.
Il est là. Il est juste ici, près de moi, en chair et en os, avec sa peau fine et ses yeux sombres, ses mèches noires et ses mains délicates, sa petite taille et malgré cela la façon qu'il a de toiser le monde.
« Tu me veux quoi, le mioche ? râle-t-il en français.
– Tu… tu ne me reconnais pas ?
– Je devrais ? »
Non, ce n'est pas possible.
J'ai cru que le monde s'écroulait sur lui-même et que le sol se cassait en deux pour tout aspirer dans le néant. Toute chose s'est assourdie et a perdu son sens. Le ciel s'est brisé et le soleil s'est éteint. Le gel s'est insinué sous ma peau et a immobilisé tout le reste. Le bleu est devenu une couleur aveuglante et le souvenir du café dans ma bouche me paraît insoutenable. Tout ce qui a existé, existait et existera n'a plus d'importance. Toutes les larmes du monde me paraissent insignifiantes. Le vide s'est installé dans mes oreilles et mon cœur se met à battre de plus en plus fort pour essayer de se faire entendre.
« Excusez-moi, vous avez besoin d'aide ? »
Une voix perce la brume. Non, je n'ai pas besoin d'aide.
Je me retrouve dans le parc de l'hôpital. Je ne sais pas comment je suis arrivé là. Sans doute mon corps a-t-il continué de fonctionner pendant que mon esprit s'éteignait et que mon cœur agonisait.
Je regarde le ciel et les arbres du parc, toutes ces magnifiques couleurs vives.
Une larme coule sur ma joue, effleure le coin de mes lèvres et goutte à mon menton.
Et soudain une vague de douleur vient emporter tout ce qui tenait bon en moi.
Le reste de mes pleurs s'écoule comme un torrent, je sens mes paupières gonfler, mon nez couler, mes cils mouillés toucher ma peau quand je ferme les yeux à m'en faire mal. Les sanglots pressent mes poumons et je suffoque, je porte mes mains à ma poitrine, je tombe à genoux et je pose mes paumes sur le sol sur lequel j'appuie si fort que je m'enfonce des petits graviers dans la peau. Je pleure avec la force de quelqu'un qui vomirait son mal à quatre pattes, seul dans une salle de bains ou une rue mal éclairée.
Des gens viennent me voir et m'aident à m'asseoir sur un banc. Je ne dis rien. Mes yeux et mon nez me brûlent toujours, mes paumes et ma jambe me lancent. Mais la douleur physique, on peut s'y accoutumer. La souffrance émotionnelle, elle, est un vrai martyre. Et elle ne s'efface jamais totalement.
On m'apporte un verre d'eau que je bois en silence. J'ai honte de m'être affiché ainsi devant tant de personnes.
Les quelques individus qui m'aidaient repartent sous l'ordre d'une femme. Ou est-ce un homme ?
« Dis-moi, c'est quoi ton nom ? »
Elle a parlé anglais. Elle s'assoit à côté de moi.
« Eren.
– Ça te va bien. Tu as de la famille ici ? Des amis ?
– Non.
– Tu peux les contacter ?
– J'aimerais être seul. »
Je me lève et adresse à la femme un signe de tête, puis je sors de l'hôpital. Je parviens à rentrer à mon motel pourri sans imploser de larmes et me couche sans me déshabiller alors qu'il est près de quatorze heures.
Je me réveille vers dix-sept heures, moins fatigué physiquement mais toujours aussi dépassé émotionnellement. J'envoie un message à Armin.
« Salut
Est-ce que t'es dispo pour que je t'appelle ? »
Presque aussitôt il me répond.
« Je t'appelle »
Le téléphone sonne et je décroche.
« Allô ?
– Ouais.
– Eren, qu'est-ce qui va pas ?
– J'ai… »
Je n'arrive pas à continuer et étouffe le téléphone avec ma main pour qu'Armin n'entende pas mon reniflement saccadé.
« Excuse-moi, reprends-je.
– Eren, parle-moi.
– J'ai retrouvé Levi.
– Oh. Raconte-moi.
– Armin, il… »
J'explose en sanglots. Ma gorge se resserre si douloureusement que j'ai l'impression qu'on étrangle ma trachée. Mes yeux débordent de larmes qui brûlent mes yeux avant de les quitter pour tomber sur le matelas. Je renifle plusieurs fois, incapable de parler. Et quand je prononce quelques mots, ma voix se brise à chaque inspiration.
« Il se souvient plus de moi, craché-je presque, dans l'espoir de rejeter par la même occasion le poids qui me pèse sur l'estomac.
– Eren, respire. Allez. Inspire, expire. Tout va s'arranger. Je te le promets.
– Pourquoi est-ce que ça fait si mal, Armin ? articulé-je entre mes dents serrées en serrant fort le téléphone dans ma main.
– Tu l'aimes. Pleure un bon coup, si ça t'aide. Mais dis-toi qu'il y a toujours de l'espoir. Levi n'est pas mort et se trouve dans la même ville que toi. Tu peux recommencer ce qu'il y avait entre vous.
– Mais… J'aimais nos souvenirs, sangloté-je. On a vécu tellement de choses… Je veux que tout redevienne comme avant.
– Je sais. Mais tout n'est pas perdu. Tu m'entends, Eren ? Demain, tu vas aller voir Levi et tu vas lui parler. Tu lui proposeras un café. Vous parlerez. Vous deviendrez amis. Et vous vous créerez de nouveaux souvenirs.
– Armin… Et s'il me déteste ?
– C'est impossible et tu le sais. Il t'a aimé pendant longtemps, il t'aimera dans la réalité. Fais-moi confiance, Eren.
– Ok. Ouais. Je vais faire ça. »
J'inspire avec difficulté et parviens un peu mieux à respirer. La sensation dans ma gorge et le poids sur mon estomac sont toujours bien présents, mais au moins, je ne vais pas crever d'une crise d'asthme dans un motel miteux en Allemagne.
Je raccroche au bout d'une heure pendant laquelle Armin et moi avons beaucoup parlé. Ça m'a fait du bien.
Je m'endors en me sentant aussi seul que je l'ai été pendant cinq ans.
Quand je me réveille, il est près de dix heures et je réalise que je n'avais pas mis de réveil la veille. Je me change en hâte et reprends les transports en commun pour arriver à l'hôpital où séjourne Levi. Je croise quelques têtes que j'avais déjà vu auparavant et évite encore une fois l'accueil et sa secrétaire. Un jour, je m'excuserai. Mais là, j'ai un planning plus chargé. Je dois conquérir Levi.
La tâche qui s'annonce me donne le vertige. Le Levi du Berlin vide se serait moqué de moi, alors je serre les dents – et les fesses, comme il disait.
Je retourne au restaurant dans le plus grand des calmes. Un calme extérieur, du moins. À l'intérieur, je suis dépassé par toutes les émotions qui se bousculent, un peu comme si mon cerveau avait décidé d'alterner chaque seconde entre soirée arrosée, gala élégant, fête d'anniversaire d'un enfant et boîte de nuit gay.
Je suis déterminé. Je me répète encore et encore – avec conviction ? – que je pète le feu. Aujourd'hui, je redeviens ami avec Levi.
J'ai un plan. Un plan nul et complètement cramé, mais un plan tout de même. J'attends une bonne heure que le moment de manger approche. Je guette l'arrivée de Levi avec une appréhension et un chagrin doux-amer masqué par ma détermination. Enfin, il arrive.
Sa démarche est un peu saccadée. Il ne glisse plus comme un félin, silencieux et plein de grâce – du moins à mes yeux. Il a les sourcils froncés et le regard noir. Il est de mauvaise humeur. Il est accompagné de la femme à qui il parlait hier, probablement Petra, sa fiancée. Je ressens une pointe de joie égoïste embrumée de culpabilité quand je me dis qu'elle n'a pas pu le tirer de son humeur noire, alors que j'y arrivais tous les jours.
Il s'installe à la même table qu'hier. Même ici, il s'accroche à des habitudes ridicules ? Pendant ce temps, sa fiancée – penser à ce mot et à ce qu'il représente me donne envie de hurler – fait la queue pour acheter un repas.
C'est à mon tour d'agir.
Je me dirige vers Levi et m'assois à la chaise en face de lui avec un aplomb que je sors de je ne sais où. Avant qu'il puisse parler, je lui offre mon plus beau sourire. En ignorant les souvenirs de nos repas en tête à tête, à peine plus d'un mois plus tôt.
« Bonjour, me lancé-je en refrénant mes battements de cœur. J'ai pas pu m'empêcher de vous remarquer. »
Je sais qu'il préfère que les inconnus s'adressent à lui par « vous », malgré son jeune âge. Je sais que mon sourire le rend heureux.
Il plisse les yeux mais ne me rejette pas comme j'aurais pu m'y attendre.
« Tu veux quoi ? Je vais déjeuner et j'ai pas besoin d'un emmerdeur comme toi dans mes pattes. »
Je me contiens à grand-peine, voulant plus que tout éclater de rire et regrettant douloureusement les sourires qu'il me rendait sans se forcer.
« Je veux juste prendre un café avec vous. Parler un peu, faire connaissance.
– Si tu attends de moi que je te baise dans les toilettes d'un bar, tu t'adresses à la mauvaise personne. »
Et il retourne à son téléphone qu'il consulte avec le plus de mépris que puisse contenir sa petite personne. Je ne peux retenir le gloussement qui jaillit de mes lèvres et remarque l'esquisse de lueur de surprise dans ses yeux – ses si beaux yeux.
« Ce n'était pas mon intention, souris-je. Je veux vraiment être votre ami.
– C'est un défi lancé par tes potes, c'est ça ?
– Non, je vous jure que c'est la vérité.
– Alors qu'est-ce que ça va t'apporter d'être ami avec un mec comme moi ?
– Vous voulez dire grincheux, pessimiste et vulgaire ? »
Un frisson me parcourt quand il me lance l'un de ses regards noirs teintés d'humour. Là. Ces yeux-là. Ce sont eux dont j'ai rêvé depuis mon réveil. Ce sont ces yeux-là auxquels je pense quand je songe à lui.
Levi serre la mâchoire et tend sa main. Aussitôt, je fouille fébrilement dans la poche de ma veste et y sort mon téléphone. Il rentre son numéro sans un mot et me redonne l'objet. Je suis à la fois fou de joie d'avoir réussi cette première épreuve et triste qu'on doive recommencer cette belle amitié qu'on avait.
« Allez, casse-toi, maintenant.
– Bon appétit ! »
Et je m'éclipse.
Pendant la journée, je mange un bout dans un fast-food pas trop mauvais, je repasse par quelques rues que j'aimais emprunter et me retrouve dans l'allée qui conduisait à la maison bleue. Mes pas se font hésitants. Je ne sais pas si j'ai envie d'y retourner. D'y retourner sans Levi, qui plus est. Mais j'avance. Et je finis par contempler la façade de la maison. Repeinte en beige fade.
Je m'en détourne en essayant d'oublier ce que je viens de voir, un peu choqué, comme si de voir ce beige était aussi choquant qu'observer la victime d'un meurtre sanglant.
Mes pas me mènent aussi au parc où Levi et moi allions si souvent. Là, je retrouve quand même la sérénité qui m'habitait quand j'y faisais un tour, et ce malgré toutes les personnes qui foulent ce petit territoire de paradis. Je m'assois au banc habituel et admire le ciel, les feuillages, les gens qui passent. Je parle à une assez vieille dame qui me raconte qu'elle s'assoit sur ce banc tous les jours depuis près de dix ans, car elle aimait y venir avec son mari aujourd'hui décédé. Je lui dis que cet endroit me rappelle aussi beaucoup de souvenirs. Nous nous disons au revoir sur un sourire.
Je rentre à mon motel et raconte à Armin et Mikasa qui sont sur haut parleur comment s'est déroulée l'opération. Et si Mikasa est en train de se questionner sur toute la situation, elle ne me coupe pas et ne fait pas de commentaire. Je me promets d'envoyer un message à ma mère demain, mais ce soir, je suis trop fatigué.
Le lendemain, je me lève de bonne heure et prends mon téléphone avec appréhension. Pas de message. Je vais devoir faire le premier pas. Merci, Levi. Sincèrement. Mais je le savais. Je te connais un peu, quand même.
« Bonjour à vous !
Est-ce qu'aller prendre un café vous tenterait ? Si oui, dites-moi votre heure, je suis disponible quand vous voulez ! »
Un peu trop enjoué, mais ça le fera sourire. Enfin, ça aurait fait ricaner le Levi que je connais.
À peine cinq minutes plus tard, alors que je sors de la douche simplement vêtu d'une serviette, mon téléphone annonce un message.
« Salut le gosse. Ok pour le café. Rejoins-moi à l'hôpital dans 10'. »
Dix minutes ? Mais il est fou ! Je mets presque une heure à faire le trajet ! Je m'empresse de lui répondre.
« Excusez-moi mais je n'habite pas du tout près de l'hôpital. Je vais mettre une heure à arriver. Est-ce qu'on pourrait décaler l'heure de notre rendez-vous ? »
Et aussitôt :
« Tu me fais chier. Ramène ton cul en vitesse ou tu peux oublier le café. »
Puis encore une autre sonnerie.
« Et c'est pas un rendez-vous. »
Je glousse et sens mon cœur se réchauffer. Il a pris le mot au sens romantique, donc il s'attend à ça, justement. Je souris sans pouvoir m'en empêcher et m'empresse de me préparer.
Je reprends donc le métro et m'inquiète du peu d'argent qu'il me reste. Je vais devoir faire un choix. Rester ici sans ma famille, ou retourner en France sans Levi. Un vrai dilemme de tragédie.
J'arrive à l'hôpital et l'aperçois adossé à une barrière. Mes joues s'échauffent à sa vue et je dois respirer calmement plusieurs fois avant de pouvoir m'approcher. Je suis complètement ridicule.
« Bonjour ! »
Il lève des yeux ennuyés vers moi et s'éloigne sans un mot.
« Allez, suis-moi. » marmonne-t-il sans se retourner.
Ma bouche frémit d'un rire et je lui obéis.
« On va où ?
– Dans un café.
– Je me doute. Un café que vous connaissez bien ?
– Oui.
– Ouah. Ça doit être rare, ça.
– Qu'est-ce que tu me racontes, microbe ?
– Un café dont les employés peuvent vous supporter ? Je pense que ça court pas les rues, c'est tout. »
Il me foudroie du regard, grogne et laisse peser le silence.
Il faut que je lui demande. Son prénom va finir par m'échapper, sinon.
« Vous vous appelez comment ?
– Levi.
– C'est très joli.
– On s'en fout.
– Ok. Moi c'est Eren.
– Ok. »
Les ressemblances dans le dialogue qu'on a eu il y a trois ans et celui qu'on a actuellement me font un peu mal, mais je suis heureux de pouvoir côtoyer celui que j'aime de tout mon cœur.
« Racontez-moi un peu de votre vie.
– Rien d'intéressant.
– Si vous n'êtes pas intéressant, alors vous avez peut-être des amis intéressants.
– Hmm.
– Dites-moi, il faut vous tirer les vers du nez ! Vous êtes pas du tout loquace, comme mec. Enfin, bref. Parlez-moi de vos amis.
– Il y a Hanji, Erwin, Auruo, Gunter, Erd. Et Petra.
– Petra, c'est celle avec qui vous étiez hier ?
– Ouais.
– C'est… quelqu'un de spécial ? »
Il me lance un regard froid mais dans lequel je décèle un peu d'interrogation.
« Oui, me répond-il finalement. Elle était ma fiancée.
– Oh. Elle était ?
– On a décidé hier de ne plus être ensemble.
– Vous devez être en très bon termes, pour qu'une conversation puisse mettre fin à une relation aussi forte. »
J'avoue, je force un peu, là. Et Levi le remarque.
« Sauf que ça te concerne pas. Donc on parle d'autre chose ou tu fermes ta gueule.
– Ok, pas de problème. Posez-moi une question.
– Pas envie.
– Allez.
– Non.
– Vous êtes chiant.
– On me le dit souvent.
– Tiens, ça ne m'étonne pas trop, dis donc.
– Je t'emmerde, gamin débile.
– Moi de même, na… »
Je ravale le « nain grincheux » qui allait jaillir. Je me suis permis de l'appeler comme ça après un long temps de colocation et d'amitié. Qui sait ce qu'il me ferait si je le disais maintenant.
« T'as bien fait de pas dire l'insulte que t'allais sortir, morveux. J'aurais pu te frapper si fort que ta tête et ton cul se seraient retrouvés au même niveau. »
J'éclate d'un rire tellement fort et peu discret que beaucoup de gens se retournent sur nous. Levi me frappe à l'épaule sèchement, mais pas trop fort. Ça veut peut-être dire qu'il m'apprécie déjà.
On arrive finalement au café auquel Levi est habitué et je reconnais celui qu'il avait décidé de maintenir propre lorsqu'on était seuls. Il peut être touchant, parfois. Même si c'est sans le savoir.
On rentre dans le bâtiment et on s'assoit à une table en silence. L'agitation qui règne dans le café me donne une impression un peu bizarre, moi qui avait l'habitude de m'y rendre avec Levi uniquement. Mais l'atmosphère est bien plus chaleureuse. Contrairement aux personnes qui ne connaissent pas Levi, le fait qu'il aime ce café ne m'étonne pas. Il est quelqu'un de très solitaire et renfermé sur ses émotions, alors il cherche un peu de vie autour de lui, que ce soit chez des gens ou dans des lieux.
Un serveur vient prendre nos commandes et Levi demande un café serré. Moi, un chocolat chaud. J'ai un peu le vertige quand je me souviens de toutes nos soirées calmes mais si agréables.
« Hier yu m'as fait quoi comme numéro, gamin ? demande abruptement Levi.
– Hein ? Hier ?
– Quand t'es venu me voir et que t'as eu une gueule de déterré. Et que tu pensais me reconnaître.
– Oh, euh… Je suis un peu perturbé depuis quelque temps. Je vous ai confondu avec quelqu'un d'autre.
– Je veux pas avoir affaire à un taré, je te préviens.
– Oh, non, c'est pas ça. Je sors d'un très long coma, alors parfois je suis un peu perdu. »
Levi fronce les sourcils et plonge son regard dans le mien.
« Moi aussi.
– Vous sortez d'un coma ?
– Ouais.
– Je peux vous demander pourquoi ? »
Je le sais déjà.
« Raison inexpliquée.
– Comme moi.
– J'espère que tu me fais pas une mauvaise blague, petit merdeux.
– Non, je vous assure que je vous dis la vérité. Je suis resté dans le coma pendant sept ans. »
Peut-être est-ce le tressaillement infime de sa nuque, la chair de poule éphémère qui vient d'apparaître sur la peau de son poignet ou encore ses lèvres qui se pincent légèrement, qui m'indiquent que ce que j'ai dit a provoqué quelque chose en lui. Il ne se souvient pas, mais sa mémoire n'a pas complètement oblitéré tous nos souvenirs. Je ne sais pas si cette information me donne envie de sauter partout comme un cabri en souriant comme un idiot ou me frustre plus qu'un chien à qui on ordonne de rester immobile alors qu'il a une friandise sur le museau.
« Moi, un peu plus de deux ans. »
La parole de Levi me coupe de mes pensées et je reviens à notre conversation.
« Ces comas sont peut-être dus à la pollution, dis-je plus pour continuer à lui parler que pour émettre une réelle hypothèse.
– M'étonnerait. C'est plus la connerie des autres qui nous a court-circuité la cervelle. »
Je ricane puis me rends compte de ce qu'il vient de dire. Il m'inclus dans les gens intelligents, donc les gens qu'il ne déteste pas forcément. Il vient de me faire un compliment. Et je sais très bien que c'est difficile pour lui de dire un truc aussi simple.
« Merci, ça me touche que vous me comptiez parmi les non-débiles, souris-je.
– Hmm. »
Il grommelle, mais il est satisfait, je le vois.
On nous apporte le café et le chocolat chaud et on boit à petites gorgées le liquide brûlant. Rien que sentir sa présence de l'autre côté de la table me rend tout chose. Encore une fois, je suis ridicule.
« Je suis français, au fait, lancé-je.
– Pourquoi t'es là, alors ?
– Au départ, c'était pour aller voir un ami à moi qui est dans le même hôpital que vous, mais j'hésite à me trouver un boulot ici et rester un moment.
– T'es complètement irréfléchi. Et pas organisé. Et pas du tout pragmatique.
– Je sais. Mais je veux faire ce que je veux, même si je galère pour le faire. Je veux pas passer ma vie derrière un bureau à me demander pourquoi je suis là.
– Est-ce que tu critiquerais les gens comme moi, par hasard ?
– Tiens, vous êtes un bureaucrate ? Un de ceux qui font leur travail parce que c'est la solution facile et qu'elle rapporte de l'argent ? Je les critique totalement. Et je l'assume. Allez-y, frappez-moi si fort que ma tête et mon cul se retrouveront au même niveau, je l'ai mérité.
– T'es con. »
Le minuscule sourire sur ses lèvres va me faire cracher des arc-en-ciels et chier des licornes. Ou inversement.
Notre conversation s'est déroulée de la meilleure façon possible, avec beaucoup de blagues de ma part et de sarcasme de la sienne ; et moi qui ai fait énormément de sourires qui pourraient paraître idiots mais qui étaient amoureux, et lui qui m'a lancé plusieurs regards amusés. Le courant est parfaitement passé. Comme autrefois.
Et lorsqu'on s'est dit au revoir et qu'il s'est éloigné, je l'ai vu vouloir se retourner par le mouvement refréné de ses épaules et de sa nuque.
Je me suis dit qu'un jour, tout redeviendrait comme avant.
Alors, qu'est-ce que vous en avez pensé ? J'aimerais beaucoup savoir si vous avez aimé cette suite :)
Je vous souhaite une bonne journée/nuit et vous fais des bisous pleins d'amour, mes petits champignons ! (Je dois avoir été contaminée par les arc-en-ciels et les licornes pour dire des trucs aussi mièvres.)
