Titre : Le souffle de l'hiver

Auteur : Mokoshna

Manga : Naruto

Crédits : Naruto est la propriété de Masashi Kishimoto.

Avertissements : Cette fic est un complément à «Vent d'Est». Elle reprend des événements qui se sont déroulés peu avant l'examen chûnin. Du coup, c'est un AU avec un brin de Yaoi.

Blabla de l'auteur : Et voici le dernier chapitre de cette préquelle à « Vent d'Est » ! J'espère que l'histoire vous a plu, ou du moins qu'elle vous a permis de comprendre certains aspects de la trame principale. Je compte écrire prochainement deux autres préquelles qui s'intéresseront au trio Hinata-Ten Ten-Sakura et leur relation avec Tsunade pour l'un, et la rencontre entre Kakashi et Iruka pour l'autre.

Merci de votre fidélité et bonne lecture !


Chapitre 6 :

Ce que déesse veut

Si Zetsu était surpris de se voir ainsi appelé par la timide Hinata, il n'en montra rien puisque ni son souffle, ni sa posture ne changèrent. Shikamaru ouvrit des yeux ronds. Devant lui, Hinata lui fit un clin d'œil coquin qui acheva de le plonger dans la confusion.

— Tu t'en prends aux gosses, maintenant, tronche de senbei ? se moqua Hinata d'une voix qui ne lui ressemblait pas.

— Inari, fut la seule réponse de Zetsu.

Shikamaru sentit le souffle lui manquer. Inari, la déesse-renard que vénérait Kongo ? Celle qui l'avait tué par caprice ? Que faisait-elle sous les traits de Hinata ? Il regarda longuement la jeune fille, la fourrure de renard qui lui encerclait le cou. Non, ce n'était pas Hinata, même si c'était bien son corps. Inari avait-elle poussé le vice jusqu'à s'emparer de l'enveloppe de la seule fille restante de leur groupe ? Pour quelle raison ?

— Je hais les hommes sans gêne comme toi, grogna Inari. Tu viens foutre ta merde et tu t'imagines que tu vas t'en sortir comme ça ? Tu me prends pour qui ?

— Cela ne te regarde pas, femme-moisson, dit Zetsu.

Inari explosa de rage. Les arbres tremblèrent violemment, les animaux poussèrent des cris de fureur, dans un beau raffut qui devait s'entendre à des kilomètres à la ronde. Shikamaru aurait donné cher pour pouvoir se planquer dans un trou, mais il était bien trop tard : il était coincé entre deux feux.

— Tu as dévoré ma fille et tu m'as poussé à tuer l'un de mes meilleurs moines, et tu espères que je vais te pardonner ? tonna Inari.

— J'avais une fringale. Je ne savais pas que c'était ta fille, seulement qu'elle avait un parfum agréable.

Elle était succulente, fit l'autre voix de Zetsu avec un claquement de langue qui fit frissonner Shikamaru. Vraiment délicieuse.

Les yeux d'Inari brillèrent.

— Espèce de...

Tenzô et Neji n'osaient réagir de peur de provoquer un désastre, d'autant plus qu'ils étaient sans doute conscients de ne pas avoir le niveau requis pour intervenir. Il fallait dire qu'aucune de ces créatures ne leur facilitait la tâche en ayant pris chacune un otage : Hinata pour Inari et Shikamaru pour Zetsu. Dans quel pétrin ils s'étaient fourrés, vraiment ! Cette fois, Shikamaru se le jura : s'il survivait, il se trouverait une copine pour au moins ne pas mourir puceau si une prochaine mission aussi périlleuse se présentait à son retour au village.

L'air devint si lourd que les simples humains qu'ils étaient avaient du mal à respirer. Shikamaru fut soudain pris de vertige.

Il perdit de nouveau connaissance.

o-o-o

Neji contemplait le duel immobile qui se déroulait sous ses yeux, impuissant à réagir. Tenzô lui jetait des coups d'œil éloquents : ils ne devaient pas intervenir sous peine de finir aplatis dans cette rencontre de monstres. Cela coûtait à Neji : qu'il aurait voulu écraser Zetsu contre sa paume, qu'il aurait désiré extraire de force Inari de sa cousine, elle qui investissait un corps qui n'était pas le sien ! Pour quelle raison devaient-ils sans cesse se soumettre aux volontés égoïstes de dieux inconscients ?

Il fut le premier à remarquer le changement radical dans la posture de Shikamaru, sans doute parce qu'il avait les yeux rivés sur lui. Comme ce qui s'était passé plus tôt à la mort de Kongo, la température chuta d'un coup. La forêt fut parcourue d'un frisson glacé ; les arbres, les buissons, la terre même se gelèrent, se couvrirent d'une couche de givre blanche qui eût pu paraître belle si elle n'augurait pas l'arrivée d'un mal peut-être plus grand que Zetsu et Inari. Neji se raidit. Cette présence, il la connaissait : c'était Baba Yaga qui approchait.

Le corps de Shikamaru se dégagea sans effort de l'étreinte de Zetsu. Il fallait dire que celui-ci ne fit pas le moindre effort pour l'arrêter.

— Ce n'est pas le moment de se chamailler, les jeunes, fit Shikamaru d'une voix étrangement enrouée.

Shikamaru leva le visage. Ses yeux étaient devenus entièrement blancs. Tenzô sursauta.

— Qu'est-ce qui se passe ? siffla-t-il à l'intention de Neji.

Shikamaru étira son corps, fit craquer sa nuque.

— Je déteste habiter ces gamins mal dégrossis, grommela Baba Yaga de la bouche de Shikamaru. Enfin, c'est mieux que rien. Où en était-on déjà ?

Inari cracha sa bile. Qu'il était étrange de voir Hinata parler ainsi à Shikamaru !

— Cette raclure de plante m'a dévoré ma fille ! hurla-t-elle en pointant un doigt rageur en direction de Zetsu. Je demande rétribution !

Baba Yaga se tourna vers Zetsu. Il était légèrement voûté, comme si son dos croulait sous le poids des ans. Neji se demanda ce qui avait pu décider cette vieille sorcière à investir le corps de Shikamaru plutôt qu'un autre. Peut-être avait-il des origines russianes qui en faisaient une cible facile ? À moins que sa paresse naturelle n'en fasse le réceptacle idéal : si peu concerné qu'il était par les événements qui se déroulaient autour de lui, il devait céder sans effort à l'invasion d'une présence extérieure, à plus forte raison si celle-ci était une déesse millénaire.

— Alors ?

— Je pensais avoir la permission de Yu, puisqu'il n'a rien fait pour m'en empêcher, dit Zetsu, très calme. Il était avec elle.

— Yu ?

Baba Yaga regarda autour d'elle.

— Je ne le vois pas, ton Yu. Je suis quand même capable de reconnaître l'un de mes gosses !

Neji se décida à intervenir. Il ne voulait plus rester à l'écart.

— Je crois qu'il veut parler de moi, dit-il d'une voix grêle. Pour je ne sais quelle raison, Zetsu me prend pour son coéquipier.

Trois paires d'yeux non humains se tournèrent vers lui. Neji sentit la peur l'envahir mais il ne cilla pas ; pas question de se laisser intimider maintenant ! Tenzô était paralysé par l'indécision ; il était le seul à pouvoir sauver Shikamaru et Hinata.

— Ce petit péteux, Yu ? ricana Baba Yaga. Tu vieillis, Zetsu.

Mis dans la bouche de cette sorcière ridée qui avait pris les traits de Shikamaru, ces mots semblaient dénués de sens. Zetsu pencha sa tête sur le côté, plissa ses yeux horribles. Puis, pour la première fois depuis qu'il l'avait rencontré, Neji vit une trace de sentiment sur son visage : la confusion.

T'as raison, vieille peau ! s'écria-t-il. C'est pas lui ! Que je sois dévoré par Amma ! Il lui est pourtant semblable en tous points !

— C'est qu'il a la même source, fit Baba Yaga en haussant les épaules. C'est un de ses descendants. Ce sont des choses qui arrivent.

— Yu ne sera pas très heureux en l'apprenant, dit Zetsu.

— Ne le touche pas ! Il est à moi ! Il sera mon Ivan, si seulement il se décide à accepter son sort.

Neji faillit s'étouffer d'indignation.

— Je ne suis pas votre pantin ! Pas plus que Shikamaru ou Hinata !

Les yeux de Baba Yaga pétillèrent ; elle lança un sourire amusé qui figea un instant Neji. L'espace d'un instant, le visage de Shikamaru avait été réellement beau. Troublé, Neji jeta un coup d'œil vers Tenzô pour voir ce qu'il pensait de toute cette affaire. Ce dernier avait l'air totalement incrédule.

— Neji ? Tu as une idée de ce qui se passe ? demanda-t-il entre les dents.

— Mais c'est qu'on est timide ! s'écria Inari avec un rire franc. Ça tombe bien, j'aime les hommes sensibles.

Elle fit un clin d'œil équivoque à Tenzô qui rougit jusqu'à la pointe des racines. Shikamaru lui jeta un regard noir.

— Hinata et Shikamaru sont possédés par deux déesses, dit-il, grognon.

— Hein ?

Baba Yaga leva les bras en signe de paix.

— Pas pour longtemps, ne t'inquiète pas, gamin. Il n'est pas encore temps. Dans quelques années, je ne dis pas, quand tout se sera mis en place... mais ma pauvre, tu es intervenue trop tôt !

Cette dernière remarque était adressée à Inari. Celle-ci retroussa les lèvres, mécontente.

— Va dire ça à cette grosse enflure chlorophyllée ! Il m'a boulotée ma fille !

— T'en auras d'autres, va.

— Là n'est pas la question ! J'ai ma fierté !

C'était plus que surréaliste. Neji avait l'impression d'assister à une dispute de gamins dans une cour de récré : et vas-y que je te défie, et vas-y que je te prouve que je suis le plus fort en passant par des questions d'honneur à défendre et de fierté brimée ! Tant pis si les autres en souffrent autour, tant pis si la cause est juste ou pas !

— Je demande rétribution ! insista Inari.

Zetsu ne bougea pas.

— On ne pourrait pas s'entendre, plutôt ? grommela Baba Yaga. Il n'est dans l'intérêt de personne que vous commenciez les hostilités maintenant. Zetsu, qu'as-tu à proposer pour pardonner l'offense que tu as faite à Inari ?

Zetsu resta si longtemps silencieux qu'Inari, tremblante de rage, finit par serrer les poings jusqu'au sang. Neji se demanda ce qui l'empêchait d'appliquer elle-même sa vengeance. Quelles règles étranges suivaient donc ces créatures, à quelles contraintes incompréhensibles devaient-elles se plier ? Plus il y réfléchissait, et moins cela lui semblait clair. Une chose était sûre : quelle que soit la décision qu'elle prendrait, Baba Yaga avait son mot à dire.

— Je peux lui donner un... remplacement, finit par dire Zetsu, pile au moment où Inari levait le bras pour lancer ses animaux sur lui.

— De quel genre ? fit Baba Yaga.

— Un œuf de kesti.

Inari cessa immédiatement de s'agiter pour ouvrir des yeux de la taille de soucoupes.

— Un kesti ? Impossible ! Ils ont été décimés lors de la dernière guerre par les soldats de Ganthe !

— Yu avait réussi à préserver un œuf, un seul.

— Et il ne sera pas... contrarié de se le voir dérobé ?

Zetsu ne répondit pas.

— Tu t'arrangeras avec lui, siffla Baba Yaga, toute guillerette pour une fois. Qu'en penses-tu, fille des moissons ?

Inari leur jeta un regard suspicieux, mais il fallait croire que l'arrangement l'intéressait puisqu'elle dit :

— Entendu. Un kesti contre la vie de ma fille, cela me paraît honnête.

Pour sa part, Neji ne voyait absolument pas en quoi ce marché absurde pouvait être honnête mais qui était-il pour en juger ? Il n'avait qu'une hâte, c'était que toute cette histoire invraisemblable se termine au plus vite et qu'il puisse rentrer avec les membres de son équipe à Konoha. Tenzô devait penser la même chose, si on en croyait la grimace hésitante qui ornait ses lèvres.

— Il y a un seul souci, dit Zetsu. C'est un œuf de kesti argenté.

Inari jura si violemment que Neji sentit ses oreilles siffler.

— T'aurais pas pu le dire plus tôt, face d'entubé ? Qu'est-ce que tu veux que je fasse d'un œuf qui est pas près d'éclore ?

— C'est sans doute la raison pour laquelle Yu l'a gardé si longtemps intact, fit Baba Yaga, hilare. Sérieux comme il l'était, il pouvait sans doute pas !

C'est qu'un pauvre naze, dit Zetsu. Il lui suffisait de trouver un environnement propice. Avec le temps qu'il avait, ça pouvait pas être si dur !

— Folie et indifférence, démesure et placidité, telles sont les conditions pour qu'un œuf de kesti argenté éclose, récita Baba Yaga. C'est pourquoi ils sont si rares. Cela ne se produit généralement que sur les lieux de bataille où des vies ont été gaspillées inutilement. Tu as déjà accepté, Inari.

Inari était encore plus en colère qu'avant : de lourds nuages noirs s'amassaient au-dessus de leurs têtes et les arbres, apeurés, courbaient leur ramure tandis que les animaux poussaient des hurlements à vous fendre l'âme.

— C'est un marché de dupe ! fit-elle d'une voix qui résonna comme un coup de tonnerre. Un kesti argenté ! Comment un tel spécimen pourrait éclore dans une époque aussi raisonnable ? Ce n'est pas concevable !

Si Tenzô devait sans doute être complètement perdu par le tour que prenait la discussion, Neji arrivait quand même à suivre au vu de ses maigres connaissances dans cette affaire. Peu à peu, une idée folle germa dans sa tête. Dans n'importe quelles autres conditions, il ne serait jamais osé à émettre de telles suppositions, mais il était loin d'être dans une situation normale. Il s'avança un peu vers les trois créatures et, à regret, se mit à parler.

— Je peux peut-être vous aider, dit-il, dégoûté.

Baba Yaga lui fit un large sourire.

— Vraiment ?

— Folie et indifférence. Ce sont les conditions pour faire éclore votre œuf de... kesti, c'est ça ? Je crois savoir comment procéder.

— Eh bien, parle ! meugla Inari, excédée.

Neji déglutit avec peine.

— Si vous nous laissez rentrer chez nous sains et saufs, je peux vous livrer votre kesti dans moins de cinq ans. Mais il faudra que vous me le confiez.

C'était un pari dangereux et même complètement fou, mais au vu de ce qui leur était déjà arrivé, ils ne risquaient plus grand-chose. Neji regrettait seulement de ne pouvoir faire payer à ces êtres égoïstes la mort de leurs précédents employeurs Fushimi et Kongo, mais cela n'était que partie remise. Pour l'instant, le plus important était de sauver ce qui restait de leur pathétique équipe.

Inari grinça des dents.

— Cinq ans ? Tu te moques de moi, mortel ?

— Cinq ans, ce n'est pas grand-chose pour des dieux, insista Neji. Depuis combien de temps ce Yu possédait-il cet œuf ?

Neji répugnait à demander ainsi l'avis de Zetsu, mais cela était nécessaire pour convaincre cette déesse capricieuse. Zetsu ne parut nullement affecté par sa marque d'insolence.

— Depuis la dernière guerre.

Neji n'était pas sûr de savoir combien de temps cela représentait, mais au vu de la grimace qui ornait le visage de Hinata, cela devait être un temps considérable. Inari montra les dents.

— Cet imbécile ! Tenir un tel trésor entre les mains et gâcher son potentiel !

— Confiez-le moi, répéta Neji, un peu plus confiant déjà. Si dans moins de cinq ans je ne reviens pas ici avec votre kesti argenté, vous pourrez disposer de ma vie comme bon vous semble.

Inari parut hésiter, mais alors Baba Yaga se mit à rire à gorge déployée. La température baissa encore ; tous les animaux présents s'enfuirent sans un bruit, effrayés. Inari et Zetsu se tournèrent vers elle au moment où la végétation, prise dans la glace, commença à craqueler. Neji sentit des engelures se former sur sa peau à une vitesse impressionnante. Encore un degré de moins, et son corps risquait fort de tomber en syncope.

— Marché conclu, dit Baba Yaga à la place de ses compagnons. Je suis curieuse de voir ce que ton idée va donner. T'as le sens des affaires, gamin.

Neji se força à lui faire un sourire crispé. Le givre qui s'était accumulé sur ses joues tomba.

Inari et Zetsu s'inclinèrent.

o-o-o

Shikamaru se réveilla dans son propre lit par un beau matin ensoleillé. Il ne réagit d'abord pas : après tout, cela ne changeait en rien d'une journée ordinaire. Puis ses derniers souvenirs conscients lui revinrent en mémoire et il se leva d'un bond, abasourdi. Peu lui importait l'abominable mal de crâne qu'il ressentait : tout cela n'était pas normal ! N'était-il pas prisonnier de Zetsu ? Qu'étaient devenus Hinata, Neji et Tenzô ?

Peut-être était-il finalement mort et que cela était sa version personnelle du paradis ?

La porte s'ouvrit à la volée, laissant passer sa mère. Shikamaru grimaça.

S'il était mort, il n'était sûrement pas au paradis.

Yoshino avait son visage des jours ordinaires : bougon, le regard dur, elle avait sans doute déjà sur les lèvres un mot de reproche à l'intention de son fils. Ce fut sans surprise qu'elle se mit à le disputer sur sa paresse avant de le forcer à se lever. Shikamaru était tellement habitué à ses brimades qu'il réagit sous le coup de l'habitude : il se leva sans hâte, fit son lit en prenant le plus de temps possible et alla se débarbouiller au rythme d'un escargot atteint d'arthrite. Durant tout ce temps, Yoshino ne cessa pas un instant de lui crier dessus. Quand enfin il se fut habillé et qu'il fut descendu à la cuisine prendre son petit déjeuner, elle cessa de se déchaîner pour l'observer attentivement.

— Neji est passé hier, fit-elle, l'air grave. Il s'inquiétait de voir que tu n'étais pas réveillé.

On arrivait au cœur du problème. Confortablement assis à sa place à la table de la cuisine, Shikamaru avala une gorgée de soupe miso avant de demander, la voix rauque :

— Ça fait longtemps que je dors ?

— Presque une semaine depuis que Tenzô et Neji t'ont ramené.

— Oh. Où est papa ?

— Il a eu une mission urgente il y a deux jours.

— Je vois.

En réalité, Shikamaru était plus confus que jamais mais il n'en laissa rien paraître. C'était trop fatiguant de se poser trop de questions d'un coup alors qu'il lui suffisait d'aller voir Neji ou Tenzô pour avoir les réponses.

— Tu devrais rendre visite à Neji, dit justement Yoshino. Le pauvre garçon était dans tous ses états quand il a vu que tu ne te réveillais pas ! Il est venu tous les jours prendre de tes nouvelles !

Shikamaru avait du mal à croire cela de la part d'un garçon qui avait montré une opinion si basse de lui, mais pour ne pas contredire Yoshino, il hocha la tête et finit son petit déjeuner en silence. Satisfaite, sa mère rangea la vaisselle et le congédia.

Le village de Konoha n'avait pas changé. Les rues commerçantes étaient toujours aussi animées, la vie aussi paisible. Shikamaru sentit un bien-être incommensurable l'envahir. Dieux qu'il aimait ce village et ses habitants ! Même s'il y avait de beaux spécimens d'imbéciles et de connards (il fallait dire les choses comme elles étaient), pour rien au monde il n'aurait souhaité le voir disparaître. Plusieurs de ses connaissances le saluèrent en passant, s'enquirent de sa santé. Il leur sortit des mots rassurants qu'ils acceptèrent sans se poser de questions.

Finalement, ses pas le menèrent devant la boutique de fleurs des Yamanaka. Ino était en train de conseiller une vieille dame sur les arrangements floraux à faire à l'occasion d'un dîner qu'elle donnait en l'honneur de l'anniversaire de son petit-fils. Quand elle l'aperçut, elle s'excusa immédiatement auprès de sa cliente pour se diriger vers lui d'une démarche pressée.

— T'es réveillé ! fit-elle remarquer, ravie. On s'est fait un sang d'encre pour toi, surtout ta mère.

Shikamaru lui fit un sourire d'excuse.

— Ouais, désolé. T'as des détails ?

— Sur quoi ?

— Ma mission, tout ça...

Ino lui jeta un regard interrogateur avant de lui montrer l'intérieur de la boutique.

— Entre. On en discutera dans l'arrière-salle. Excusez-moi, Mme Takahashi, dit-elle en se tournant vers la vieille dame, j'ai bien peur de devoir vous laisser pour l'instant. Je suis sûre que ma cousine Kaori se fera un plaisir de vous aider une fois qu'elle sera de retour. Elle ne devrait pas tarder.

Mme Takahashi lui fit un clin d'œil.

— Ne t'inquiète pas, mon enfant, ce n'est pas pressé. Tu peux aller t'occuper de ton petit ami. Je ne dirai pas un mot à ton père.

Ni Ino ni Shikamaru ne pensèrent à protester. Depuis le temps qu'on leur faisait ce genre d'insinuation dans leur dos ou devant eux, ils n'y prenaient plus garde, même si leur réflexe premier à chaque fois était de réprimer une grimace d'horreur. Cela faisait des années qu'ils s'étaient mis d'accord sur ce point : jamais au grand jamais ils ne se marieraient ou sortiraient ensemble, ne serait-ce que pour contrarier leur entourage qui était un peu trop pressé de les voir en couple. Plutôt changer d'orientation sexuelle !

— C'est quoi, le secret ? demanda Shikamaru une fois qu'ils furent hors de portée d'oreilles indiscrètes.

— T'es gonflé de me dire ça ! s'écria Ino. On pensait tous que t'étais parti dans une mission de routine avec les deux Hyûga et ce type au regard louche, et ils reviennent quelques jours plus tard, en vous portant toi et Hinata, inconscients ! On a eu un mal fou à essayer de savoir ce qui s'était passé. Je crois que même maintenant, les seuls à être au courant sont Neji et Tenzô et peut-être le Hokage. C'est tout. C'est ce dernier qui a ordonné à vos familles de ne pas ébruiter l'affaire, sinon tu penses que les Hyûga auraient déjà beuglé ! Sérieusement, qu'est-ce qui s'est passé ?

Ino le couvait de ses yeux de biche. Shikamaru repensa à sa mission, à Fushimi et Kongo qui étaient morts de manière si horrible et inutile. Il se souvint de Hinata qui avait été possédée par Inari, de Zetsu et du visage anxieux de Neji (cette dernière image le laissa perplexe. Il n'avait pas un si bon souvenir de l'expression de Tenzô qui se trouvait pourtant juste à côté). Ce fut donc tout naturellement qu'il dit :

— J'en ai pas la moindre fichtre idée. Fait chier.

Ino comprit immédiatement : la discussion était close, du moins jusqu'à ce que Shikamaru ait un semblant de réponse. Cela ne l'empêcha pas de laisser libre cours à sa mauvaise humeur. Shikamaru aurait été étonné et même inquiet du contraire.

— T'es pas drôle ! s'écria-t-elle, l'air fâchée. Très bien, garde tes petits secrets pour toi, tronche d'ahuri, mais la prochaine fois que j'aurais un truc intéressant, compte pas sur moi pour te le dire !

Sacrée Ino. Elle était si amoureuse de son rôle de mégère futile qu'il était presque impossible de l'en sortir. Shikamaru espérait de tout cœur qu'elle ne changerait jamais. Ne plus voir Ino s'inquiéter sur son apparence ou faire ses caprices de diva, c'était la certitude que la fin du monde n'était pas loin.

Il la quitta quelques minutes plus tard après s'être assuré que la famille Yamanaka allait bien (le père d'Ino se portait à merveille, puisqu'il était amoureux fou. Shikamaru préféra éviter de demander les détails).

La propriété des Hyûga se trouvait dans l'un des quartiers les plus huppés de Konoha. Plus Shikamaru s'en approchait et moins il croisait de passants. Pour finir, il se retrouva seul à marcher dans des rues uniformes, quasiment aseptisées tellement elles étaient propres et identiques. N'eût été son sens de l'orientation sûr basé sur sa connaissance de la survie en forêt et sa maîtrise des ombres qui lui permettait de se localiser sans souci tant qu'il y avait de la lumière, il se serait sans doute perdu. Il n'osait imaginer ce que donnerait un citoyen lambda dans ce dédale truffé de pièges cachés. Car oui, il y avait des pièges, installés dans des endroits certes incongrus, mais qui étaient à coup sûr empruntés par des ninja, donc les seuls visiteurs susceptibles d'être dangereux. Shikamaru n'ignorait pas qu'il ne s'agissait que du premier niveau de sécurité, car il était encore loin de la porte d'entrée.

Il arriva devant l'immense portail traditionnel après avoir déjoué une bonne quinzaine de pièges rudimentaires. Les gardes postés de chaque côté le regardèrent de haut.

— Bonjour, fit-il, pas le moins du monde inquiété. J'aimerais parler à Neji Hyûga de la Bunke. Est-ce qu'il est là ?

Les gardes prirent un air menaçant, mais Shikamaru se contenta de bailler et attendit. Il s'était bien retrouvé pris entre Inari et Zetsu, alors deux pauvres larbins tout justes bons à rester immobiles devant une porte, ça ne l'impressionnait guère.

— Qui le demande ? grogna le larbin de gauche.

— Shikamaru Nara, du clan Nara.

Au moins, avec des origines pareilles, il était certain de ne pas se faire renvoyer comme un malpropre du premier coup. Les Hyûga étaient très respectueux envers les familles installées de longue date à Konoha, celles qui pouvaient de vanter d'avoir des origines japonines sûres comme les Nara. Cela déplaisait fortement à Shikamaru d'abuser de son statut mais il n'allait pas avoir de scrupules maintenant. Le garde de droite hocha la tête et ouvrit une petite porte sur le côté.

— Entrez, dit-il. Notre chef Hiashi vous attendait.

— Hein ? s'étonna Shikamaru. Mais c'est à Neji que je veux parler !

— Les ordres sont formels. Hiashi voulait vous voir avant que vous ne soyez conduit à Neji.

Shikamaru accepta de les suivre à contrecœur. Neji était-il au courant de cet arrangement ou était-il forcé par la loyauté qu'il devait au chef de son clan ?

Les couloirs dans lesquels on le mena ressemblaient beaucoup aux rues qu'il avait eu à traverser, en plus renfermé peut-être. Shikamaru se sentait devenir claustrophobe à chaque nouveau pas.

Enfin, ils arrivèrent dans une vaste salle d'entraînement dans laquelle se trouvaient déjà trois personnes : Neji, Hinata et un homme au visage dur que Shikamaru reconnut comme étant Hiashi Hyûga, l'actuel chef du clan. Le larbin s'inclina bien bas et les laissa pour retourner à son poste.

Soudain gêné, Shikamaru dévisagea Neji en silence tandis que ce dernier en faisait de même de son côté. Il avait même réussi à faire abstraction de Hinata et de Hiashi. Neji était en nage : il avait visiblement passé les dernières heures à s'entraîner avec Hiashi. Fasciné, Shikamaru suivit du regard une goutte de sueur qui partait de sa tempe, coulait de plus en plus bas pour disparaître dans le creux de son cou...

— Nara, dit soudain Hiashi en interrompant le cours de ses rêveries. Soyez le bienvenu dans notre humble demeure. Je vois avec plaisir que vous vous portez mieux.

Shikamaru reprit à grand-peine son calme. Il était l'héritier de son clan ; ce genre de politesse était de mise même s'il considérait tout cela comme du verbiage inutile et pédant.

— Je vous remercie de votre sollicitude, bafouilla-t-il, pas encore bien remis. Croyez bien que je suis navré d'avoir causé le moindre souci aux membres éminents de votre famille et j'accepte votre accueil avec la plus grande déférence.

Hiashi lui fit signe de s'asseoir au fond de la salle, là où se trouvaient des coussins confortables posés à même le tatami. Hinata y était déjà installée. Elle poussa un petit cri étouffé en voyant Shikamaru s'approcher.

— Hinata, va nous préparer du thé, ordonna Hiashi.

— Bi... bien !

Elle partit en un bond, si gênée que le rouge lui était monté aux joues. Shikamaru soupira intérieurement. L'attachement que lui témoignait la jeune fille commençait à devenir embarrassant. Il l'avait déjà remarqué lors de leur mission mais il n'y avait pas apporté plus d'importance que cela, car il se disait qu'ils n'auraient que peu d'occasions de se revoir...

Un seul coup d'œil en direction de Neji le força à réévaluer la situation. Il ne savait pas pourquoi, mais la seule présence de ce garçon le mettait dans un état étrange : l'estomac noué, les genoux tremblants, il avait bien du mal à trouver ses mots face à Hiashi. Neji lui fit un sourire hésitant, à peine plus qu'un rictus sur ses lèvres, et Shikamaru se sentit si heureux qu'il en resta pantois durant une bonne minute. Hiashi lui lança un regard sévère.

— Mon neveu m'a rapporté une bien étrange histoire, dit-il. Est-il vrai que vous avez croisé un membre de l'Akatsuki ?

— Hein ? Euh, je veux dire, je...

Derrière Hiashi, Neji secoua la tête, l'air contrit. Shikamaru se força à reprendre ses esprits.

— Je ne pense pas avoir les permissions requises pour vous faire part des détails.

C'était une réponse basique de tout ninja qui ne souhaitait pas parler des secrets qu'il avait à garder. Hiashi comprit immédiatement.

— Je vois. J'en suis navré. Vous transmettrez mes hommages au Hokage.

Quoi qu'ait pu raconter Neji pour justifier de l'échec de leur mission, cela devait être d'importance pour que le Hokage y soit mêlé. Neji lui fit un véritable sourire cette fois ; le cœur de Shikamaru bondit dans sa poitrine.

La discussion sur leur mission était visiblement close. Shikamaru accepta le thé que lui proposa Hinata à son retour, puis, une heure plus tard, il partit sans avoir eu le moindre début de réponse.

Il attendit bien deux semaines, mais pas une seule fois Neji ne vint le voir pour en parler. Il était impossible de tirer une phrase cohérente de Hinata ; quant à Tenzô, il avait tout bonnement disparu de la circulation. Les rapports officiels mentionnaient une confrontation avec un membre de l'Akatsuki, ce Zetsu qui avait pris Shikamaru en otage. Comment ils réussirent à s'en sortir vivants et à rentrer à Konoha, il n'en sut rien. On classa vite l'affaire ; Shikamaru reçut quelques mots de félicitation de la part de ses proches pour avoir survécu à Zetsu, mais il n'en tira aucune fierté.

Il ne se retrouva vraiment en face de Neji qu'au tournoi chûnin. Ce fut là qu'il revit aussi Tenzô.

Peu de temps après, ce dernier changeait de nom et Shikamaru, fraîchement promus au rang de chûnin avec Neji et une certaine Sachiko Hatake, dut changer d'équipe.

Mais ceci est, comme on dit, une autre histoire.

FIN