Un mois passa encore. Jusqu'au jour où, une après-midi pluvieuse dans la campagne écossaise, une berline noire s'arrête devant un manoir de pierre sombre en faisant crissé le gravier de l'allée. La demeure était élégante, le jardin vaste et bien entretenu reflètait l'influence des demeures françaises du XVII ème siècle.Quillish descendit, vêtu d'un costume antracite. Alors qu'il pivotait vers la porte d'entrée après avoir récupéré son chapeau et sa malette sur le siège arrière, un majordome lui faisait face, un parapluie à la main.
« - Si Monsieur veut bien prendre la peine de me suivre, Monsieur Watkins le recevera dans la bibliothèque, chuchota le serviteur en le débarassant de son chapeau, une fois qu'ils furent à l'abri. » La maison du célèbre Professeur Watkins était incroyablement silencieuse. Une bonne passa pour mettre des fleurs fraîches dans un vase de bronze sur une tablette de l'entrée, mais elle ne lui adressa pas la parole ni ne s'étonna de sa présence, gardant les yeux baissés vers le parquet ancien tout comme le majordome, jusqu'à ce qu'ils fussent parvenu à la porte de la bibliothèque ou une s'adressa à lui sur un ton plus bas encore si c'était possible, lui expliquant qu'il allait chercher son maître et que le thé était déjà servi. Il ouvrit enfin le lourd battant et le laissa seul s'installer dans un des confortables sièges de velours vert.
Le vieil homme avait pris la décision de s'occuper lui même de l'insertion de la petite Watkins à la Wammy's House, car son cas était plus délicat et plus complexe à gérer que celui de n'importe quel enfant surdoué. Outre qu'elle était tout sauf abandonné, elle avait pour père un des plus grands cerveaux du Royaume Uni, qui, après la mort de sa femme, s'attachait éperdumment à sa fille. Quillish l'avait déjà rencontrer, mais c'était avant le décès de son épouse : un homme élégant mais discret, à l'image de la maison qu'il découvrait aujourd'hui. A l'époque, lui et le jeune professeur avaient sympathisés. Mais quand serait-il de ces vagues liens d'amitié tissés à la hâte lors d'un congrès lorsqu'il lui demanderait de lui donner son propre enfant au nom de la paix et de la justice ?
Soudain, des bruits de voix brisèrent le silence du lieu, et une grande et forte femme pénétra en coup de vent dans la pièce, traînant une petite fille en robe bleu ciel. Lui tournant le dos et semblant ne pas s'apercevoir de sa présence car il c'était placé derrière un rayonnage, elle la fit asseoir tout en continuant de la réprimander :« - Voilà plus d'une heure que je cherches Mademoiselle, que je l'appelles, et Mademoiselle ne daignes pas répondre ! Vous pouviez peut-être battre la campagne et vivre avec les chats errants auparavant, mais maintenant, Monsieur m'a engagé pour m'occuper de vous, petite sauvageonne ! Non mais, la quantitée de crasse que j'ai dut retiré tout à l'heure ! Quelle maison ! »
Et à grands renforts de brosses à cheveux diverses qu'elles sorties de son tablier, elle comença à coiffer les longs cheveux blonds de l'enfant. La petite ne disait rien, regardant obstinément ses souliers vernis. Brusquement, il y a deux jours, son père avait réorganisé le train de vie de la maison suite à un mystérieux coup de téléphone. On avait entièrement rénové l'entrée, les tapis avait été nettoyés et les livres avaient enfin reçus les étagères qu'ils méritaient. Les salles de bains et la cuisine sentaient la javel, les blouses de Monsieur reçurent le même traitement.
Mais le pire de son point de vue, c'était qu'il prit conscience de son existence. Au lieu de la laisser tranquillement dans son coin à se morfondre à ruminer ou à jouer avec un vieil ours en peluche complètement usé, on avait jeté son écharpe et son vieux pull au feu et on avait engagé une gouvernante qui la poursuivait depuis ce matin armé d'un pain de savon et un précepteur qui lui apprenait le grec, le latin et l'histoire de l'art.
Son nounours avait été placé sur une étagère aussi de son lit car elle était maintenant « une grande fille » qui pouvait se passer de ces choses là. La nounou avait aussi décrété qu'il était hors de question qu'une jeune fille de bonne famille déjà pas bien épaisse, passe sa vie déguisé en garçonnet et lui avait passé une robe, des bas blancs, et s'escrimait à lui mettre un noeud dans les cheveux. Elle soupira. Pourquoi ne la laissait-on pas purgé tranquillement sa peine, hein ?
Soudain, son père entra. Red fut choqué en le voyant : ses traits étaient tirés, comme toujours il semblait au bord de l'épuisement. Mais au lieu de l'habituel regard éteint, il semblait presque heureux. Ce n'était pas logique ! Comment avait-il subit ce revirement sans qu'elle s'en rende compte ?! Elle le surveillais, l'épiait, analysait à l'aide de manuel de psychiatrie avancée le moindre de ce faits et gestes, décortiquait les vidéos de surveillances.
Elle ne pouvait pas, non, la situation ne pouvait pas prendre ce tournant. « Cause effet », c'est ce qu'il lui disait quand il lui parlait encore, avant. Où était la cause ? Comme d'habitude, il l'ignora et passa devant elle sans la regarder, se dirigeant droit vers une quatrième personne dont elle n'avait pas déceler la présence auparavant. Mais, finalement, elle s'en fichait de tout ça... Elle tourna ostensiblement le dos à la conversation pour regarder par la fenêtre, sa gouvernante s'attachant à remettre les plis de son jupon bien droit.
« - Comme je suis heureux de te revoir, mon cher ami ! » Quillish s'était lever lorsqu'il avait compris que c'était la petite qu'il venait chercher qui se trouvait devant lui. Mais au lieu de lui parler, il était rester muet devant le calme et la concentration de l'enfant. Rien ne semblait la troublée, du moins en apparence. Petite et fluette, elle lui semblait plus jeune que la préadolescente riche et épanouie qu'il s'était attendue à devoir arraché de son doux foyer. Mais devant l'indifférence du père pour sa fille, et de la fille pour le monde entier, son petit doigt lui soufflait que la bombe qu'il allait lâcher par ce clame après midi d'automne allait peut être faire plus de bien que de mal à cette famille dévastée.
Ne répondant même pas à Georges Watkins, il lui coupa la parole et s'adressa directement au petit être sage et grave qui se dressait devant lui :
« Red, veut tu venir avec moi à la Wammy's ? »
A suivre ...
