1 mois plus tard, wagon 12 en direction de Londres

John Cruger était le contrôleur banal d'un rapide plutôt spécial : mis en place dans les années 90, le Golden Lion reliait le nord au sud, transportant dans ses vastes compartiments en acajou, des voyageurs buvant du champagne au décalitre et laissant des pourboires à plusieurs zéros. Employé depuis 17 ans par la richissime entreprise ferroviaire Clumsy, appartenant elle-même depuis peu au non moins richissime Mr Watkins, il était donc habitué aux attitudes les plus étranges et aux demandes les plus incongrus de la part des passagers.

Mais à ce qu'une gamine de quoi, 8/9 ans lui demande le journal de la Bourse, qu'elle envoie bouler le menu enfant pour du turbo et un verre de Dom Perignon, ça ne le laissait pas de marbre, non. Il ouvrit la porte du wagon attribué à la fillette. Oui, le wagon tout entier. Les cloisons formants les compartiments avaient sautés, créant une vaste pièce aux meubles précieux, rappelant le faste de l'Orient Express en son temps. Seuls les boiseries et la moquette lie-de-vin avaient été conservés.

« On ne refuses rien à la fille du boss »disait la note de service. « Note apparemment respectée », songea le contrôleur.

Allongée dans une bergère, une frêle créature en robe de popeline rouge, bas blancs et souliers vernies, elle ne dénotait absolument pas dans le décor 1900. Même ses cheveux étaient séparés en deux couettes lâches qui retombaient sur le devant de ses épaules, un gros noeud de soie accordé à la robe les retenant.

Tendant la main, elle attrapa un macaron à la rose posé sur le guéridon en face d'elle, et tapa quelque chose sur l'ordinateur portable posé sur un coussin avant de levé la tête. Son sourire ironique et ses yeux vifs firent frissonné l'homme : ne racontait-on pas que c'était cette drôle d'enfant qui était à l'origine des succès financiers de son père ? Il lui tendit les bulletins météorologiques du Kenya, ainsi que les journaux de même provenance, parus sur une échelle de 12 mois à 2 jours qu'elle lui avait demandés.

« - Merci, Mr Cruger. Cela va m'être utile.

Si je puis me permettre, Miss Watkins, que comptez-vous en faire ? »

Il regretta aussitôt ses paroles lorsqu'il vit les lèvres de la fille du patron s'étirer en un rictus sarcastique et ses yeux argentés scintillés, il en était quasiment sûr, d'un mépris nouveau et ardent :

« - Je boursicotes, et il est logique d'étudier la situation géopolitique et naturelle d'un pays avant de prendre des actions dans une de ses mines. »

« Oui, pensa John, tout à fait logique de se douter qu'une gamine qui boit certainement encore au biberon manipule plusieurs millions de livres toutes les 25 secondes. »

Red le tira de ses pensées d'un claquement de doigts.

« S'il vous plaît, Mr Cruger, pourriez-vous allez me chercher ma gouvernante ? J'ai quelque petites choses à régler avec elle concernant mes permissions de sorties le soir. »

Le contrôleur se gratta le menton, perplexe : c'est vrai qu'elle avait une gouvernante, un vrai monstre au moins12 fois grosse comme elle, la maternant à un point que s'en était parfaitement ridicule, même pour une héritière.

Il sortit et frappa à la porte de la cabine de la vieille femme avant de se retirer, ne voulant pas être là quand la petite fille remettrait les points sur les 'i' à sa nourrice.

POV Red

« - Bonjour, Red.

- ...

As-tu fais tes devoirs ? Et arrêtes de manger des sucreries avant le dîner, tu as déjà gouter !

...

Tu as perdu ta langue ?! C'est extrêmement impoli de ne pas répondre à un adulte quand celui-ci daigne vous parler ! Je le rapporterais à ton père et... »

Ca ne recommençait ! Elle ne peut pas arrêter de tout ramener à mon père ? Il ne m'accorde aucune importance, et c'est très bien ainsi, je peux faire tout ce que je désires en son nom. Et il n'a pas eu à s'en plaindre, jusque là ... Elle m'énerve. Elle est vieille, aigri et totalement psychorigide. Elle ne mérite même pas l'attention que je lui portes.
Je m'attrapes un autre macaron, même si je n'en ai pas envie. Mais c'est la seule façon pour qu'elle se taise.

« - Vous serez puni et ... »

Bingo.

« - ... »

Pas mauvais, mais je préfèrerais pistache, quand même.

« - Miss... »

Tiens, on reviens enfin à un minimum de respect ? Grand sourire ironique Même à toi, ça n'a pas dût t'échapper, n'est-ce pas ? J'ai tout repris en main. Mr Watkins, le grand chercheur, le nouveau millionnaire, c'est moi. Je parie que tu sais pourquoi tu es là. Mais bon, je ne parie pas avec les imbéciles. Ni quand c'est courrut d'avance, comme maintenant.

« - Mrs Sullivan, je ne penses pas que vous direz quoique ce soit à mon père en rentrant. Pour la simple et bonne raison que vous ne rentrerez pas. »

Elle s'immobilise. Statue grostesque et caricaturale d'une gouvernante classique : forte carrure, robe noire à l'ancienne, tablier et coiffe blancs. Ammidonnés, bien entendu. Les quelques cheveux gris qui tranchent sur sa crinière aussi noire que sa robe de nonne font un joli jeu de lumière avec le soleil couchant en arrière plan. Encore un macaron. Je mâches avant de continuer. Je savoures.

« - Vous êtes renvoyée, Mrs Sullivan. »

Elle n'a pas vraiment l'air de comprendre, plantée là comme une godiche.

« - Renvoyée. Partie pour toujours. Pas de travail. Vous comprenez ?

- ... »

Soupir Pas une rapide, ça c'est sûr. Elle bug ou quoi ?

« - Ren-voy-ée. Returned. Zurückgekehrt en allemand. Vrati en croate. Regreso en espagnol. Renvoyée. »

Elle fronce des sourcils et semble s'énerver. Pas trop tôt.

«- Je sais ce que veux dire 'renvoyée' ! »

Ouhlà. Elle crie. Soupir Toute cette colère... C'est gênant, vraiment. Et puis j'ai d'autres choses à faire que de gérer les affaires de petit personnel. Il faudrait que je penses à engager un majordome professionnel, afin de s'occuper de tout ça. Oui, je fais contacter l'agence dès que l'on arrive à l'hôtel. Macaron, que tu es bon.

Fin POV

Red, l'air passablement ennuyée, croque à nouveau dans une friandise. Puis, dans un silence total, elle avale une gorgée de champagne.

La femme en face d'elle est attérée. C'était toute sa vie, que d'élever des enfants pour en faire de bons adultes plus tard. A 57 ans, elle ne pensait pas retrouver du travail, surtout dans une famille aussi prestigieuse ... Et désormais, tout est fini. Quelle sale gamine, quand même !

« - Miss Watkins ...

- Mmh. Oui, qu'est-ce qu'il y a ? Si c'est pour vos indemmnités de licenciement, vous verrez ça avec le majordome que je vais engager d'en environ 45 minutes. »

'Non, mais quel toupet ! Il y a pas si longtemps, elle ne m'aurait jamais parler comme ça ... C'était... C'était une petite fille...' se dit la vieille femme.

«- Vous êtes une petite fille très triste, Miss. »

L'enfant en face d'elle fronce les sourcils et s'arrête de sourire. Elle semble vexée, et en colère. Mais la nounou ni prêtes plus attention : elle n'est plus 'sa' mère de seconde main maintenant, elle n'a pas à se soucier de ses humeurs.

«- Quand je vous ai rencontrée pour la première fois, vous étiez silencieuse et très douce. On aurait dit un chaton tombé dans une flaque ! Vous n'adressiez la parole à personne et restiez dans votre coin à réfléchir ou à lire. Bien que vous soyez plus âgée psychiquement parlant que les autres enfants, je ne pense pas que vous ayez jamais eu jusqu'alors les soins dût à une enfant de 11 ans. J'ai été la seule, je dis bien la seule, à vous traiter comme telle. A vous racontez une histoire le soir. A vous brossez les cheveux. Mais jamais vous n'avez ouvert la bouche, que se soit pour refuser ou acquiser. Je ne sais pas ce qui c'est passé, mais aujourd'hui vous n'êtes plus la petite Red Watkins qui jouait avec une poupée en chiffons il y a quelques mois à peine. Vous êtes devenu une enfant excécrable, méprisant le monde entier et foulant aux pieds tout ce qui faisait de vous une gosse adorable, touchante. Vous êtes pourrie gâtée, et pourtant vous voulez toujours plus. J'espères que quand vous vous regarderez à présent dans le miroir, vous verrez toute la noirceur de votre âme. »

Sur ces derniers mots, elle sortie.

A moitiée redressé sur son siège, Red restait interdite. Le temps semblait s'être arrêté. Encore une fois, elle était toute seule. Une colère violente et sombre déferla dans chaque partie de son corps maigre, sortant de son coeur en torrents brûlants. Mais elle ne bougea pas. Arrivé à Londres, elle était toujours ainsi. Enfin, elle se leva, fit un 'tsss!' agacé et partie, son ordinateur et ses documents sous le bras, conquérir la capitale du Royaume-Uni.