3
.
Les vagues lèchent ses pieds. Devant lui, des plaques et des caisses forment un gué improbable.
— Je suis là ! appelle-t-il. Montrez-vous !
Il pointe son cosmodragon vers des monolithes d'acier, scrute les ombres autour de ces sentinelles immobiles. La station morte suinte de menaces… et de fantômes. Il tressaille malgré lui, resserre la prise sur son arme, pince les lèvres. Les fantômes d'alors ne sont pas les ennemis d'aujourd'hui, se morigène-t-il.
— Montrez-vous ! répète-t-il.
Marigen l'observe tandis qu'il s'enfonce dans la mangrove de métal. Lorsqu'il parvient au pied de la demi-lune encore intacte, les auréoles de rouille qui le surplombent sont autant d'yeux braqués sur lui, présents ou passés.
À l'intérieur, ses pas résonnent en échos lugubres. L'ancien hall d'échanges n'est plus qu'une grotte sombre parsemée de crevasses ouvertes sur les ténèbres.
Il avance. Il stoppe. D'autres pas que les siens se font entendre.
— Harlock ! crie-t-on. Ne bouge plus !
La voix tombe des hauteurs. Du coin de l'œil, Harlock devine un mouvement dans la galerie supérieure, il se tourne lentement, lève la tête, écarte les bras. Il ne lâche pas son arme.
— Où sont mes hommes ? siffle-t-il d'une voix froide.
Il n'a pas l'avantage mais il n'est pas démuni non plus, et les peurs qu'il instillera à l'ennemi ne pourront que lui servir.
— D'abord tu jettes ton flingue, pirate !
Évidemment. Harlock redresse le menton, foudroie les ombres du regard. Le cosmodragon tombe au sol avec un « clonk » sourd.
— L'autre aussi ! Dégrafe ton ceinturon !
La voix tressaute de trémolos mal maîtrisés. De la crainte, se réjouit Harlock. Tant mieux. Il s'exécute à gestes posés, se permet un léger sourire. Vont-ils le croire « désarmé » à présent ?
Le sabre à gravité suit le même chemin que son cosmodragon.
À l'étage, les ombres bougent. Un homme s'avance jusqu'au parapet et pointe un fusil de sniper sur lui. Son chapeau à large bord est orné d'une tresse de cuir rouge et d'un écusson en forme d'oiseau de proie.
— Écarte-toi ! Allez !
Harlock fait un pas de côté, un autre, et un troisième. La gueule du canon le suit ; il y répond par un rictus de mépris.
— Mes hommes, insiste-t-il. Où sont-ils ?
— Tu es trop pressé, pirate !
D'autres mouvements, des glissements, des chuchotis. Reflets de lumière sur des armes dégainées. Les ombres prennent corps, en haut, à son niveau, à gauche et à droite, devant, derrière sûrement. Harlock compte une douzaine de chapeaux à tresse rouge. La bande au complet doit être deux à trois fois plus nombreuse, estime-t-il. La partie s'annonce serrée.
Un pas en avant. Mains levées à hauteur des épaules, paumes visibles. Le cosmodragon est à terre, à deux mètres à peine. S'il plonge, s'il est rapide, il peut l'attraper et courir à l'abri de ce conteneur éventré, là-bas…
Un tir claque. L'impact troue le plancher à quelques centimètres de ses orteils. Harlock se fige. Bien sûr son bouclier individuel est activé (ses adversaires le savent-ils ?), mais inutile de tenter le diable. Le champ de force portable n'est pas illimité : il encaissera une dizaine de tirs laser, un ou deux plasmas, guère plus. De sa position trop exposée, il lui faudra de la chance pour en réchapper si le gang des chapeaux décide un canardage en règle.
Mouvements, encore. Protestations étouffées. Au fond du hall, deux chapeaux émergent de la pénombre mitraillette laser au poing, deux autres poussent vers l'avant des silhouettes titubantes. Harlock inspire, se force à rester immobile, impassible, impénétrable. Un, deux, trois, quatre, cinq…
— Il en manque trois, grince-t-il. Où sont-ils ?
— Trop pressé, pirate… Tu es trop pressé…
Les otages avancent, les fusils sont pointés. Dans un instant ils ouvriront le feu, maintenant, le pas d'après ou celui d'après, jeu cruel dont chacun a pleinement conscience.
— Vous voulez qu'on contre-attaque, captain ? lui souffle Loop quand il arrive près de lui.
Sans armes ? Sûrement pas.
— Non. Dehors. Rejoignez l'Arcadia. Courez à mon signal.
Un, deux, trois, quatre, cinq. Il lui faudra se battre pour les trois autres et espérer qu'ils ne soient pas – ou n'aient pas déjà été – exécutés sommairement.
Éclats métallisés. Pistolets brandis. Instant suspendu.
Instinct.
— Maintenant ! crie-t-il.
La rafale crépite au moment exact où il se jette au sol.
Roulade, rétablissement. Le cosmodragon est à sa main et chante sa partition mortelle. Un coup, deux coups, trois coups. La mezzanine s'effondre. L'homme au fusil de sniper chute avec un curieux râle aigu.
Tir croisé. Gerbe d'étincelles sur son bouclier. Le champ de force tient.
Roulade, abri, respiration. Feu à volonté. Harlock ne regarde pas en arrière. Il fait rempart, il se persuade que ses hommes sont saufs, qu'ils sont sortis, qu'ils sont sur l'Arcadia. Et il n'abandonne personne.
Accalmie.
Il y a une ouverture sur la droite, une coursive encombrée de carcasses informatiques désossées et à demi bloquée par un ancien panneau d'affichage. Elle semble vide. Elle est dans l'angle mort des tireurs embusqués. De là il pourra les prendre à revers, décide-t-il.
Sprint. Quelqu'un hurle. Les mots sont indiscernables.
La coursive est étroite, le plancher fragilisé par la corrosion, la luminosité chiche et les ombres trompeuses. Lorsqu'Harlock trébuche sur une barre en travers du chemin, un pan entier de mur s'effrite en poussière de rouille. Dans son dos, des halos de lampe torche s'allument.
— Tu n'iras pas loin, pirate ! le menace-t-on.
Il répond au cosmodragon. Le tir provoque un nouvel effondrement – et davantage de poussière. La rumeur du hall s'étouffe.
Comment peut-il contourner l'ennemi de sa position ? s'interroge-t-il tandis qu'il descend dans les entrailles de la station. Où sont les itinéraires secondaires, les coursives techniques, les passages dérobés ? Après tout, il connaît Marigen, non ?
Son estomac se tord soudain. Il connaît Marigen, oui… Mais a-t-il vraiment envie d'invoquer ces souvenirs ?
Derrière lui, les torches reviennent.
Devant lui, le couloir débouche sur une vaste salle oblongue.
Et le temps s'arrête.
« Sur Marigen-3, l'accès aux bassins de décantation n'était pas vraiment sécurisé, et la plupart des pompes ne possédaient plus leur coque de protection… »
Harlock ne parvient pas à détacher son regard de l'enfilade de cuves rectangulaires, vides, jonchées de débris, couvertes d'algues et de mousses ou encore emplies d'une fange indéfinissable.
« … T'étais pris dedans et tu passais dans le broyeur. »
Il voudrait bouger. Il doit bouger. Il faut qu'il bouge.
« Nager ou mourir, tu vois… »
Ses mains se crispent sur la rambarde.
— Ah ! T'es fait comme un rat, pirate !
Il cille. Merde.
Il se retourne une seconde trop tard.
Noir.
