Sa Voix

2. Rubato.

Note de l'auteur :

Voici la suite, en espérant qu'elle vous plaise.

Merci encore pour vos messages, à venir ou futurs.

Procne

.

Rogue sortit de la chambre de Potter juste après lui avoir donné sa potion de Sommeil sans Rêves, sans même vérifier derrière lui si le garçon allait bien, ou du moins, mieux.

Il avait trop hâte de quitter la pièce pour être attentionné. De toute façon, il n'avait jamais été attentionné avec qui que ce soit. Il n'allait certainement pas commencer avec un gamin insignifiant qu'il n'aimait pas, loin de là !

Quand il sortit, il put voir Albus en grande discussion avec Granger et Weasley, qui étaient plutôt remontés. Ils étaient certainement très déçus et en colère de s'être ainsi fait rejeter par leur meilleur ami. Rogue était encore plus surpris de constater que Potter lui faisait plus confiance à lui, qu'à ses propres amis. Même s'il avait tout oublié, c'était vraiment absurde.

— Mais pourquoi lui ? Entre tous ! Rogue le déteste ! Weasley était visiblement du même avis que lui.

— Le professeur Rogue, Ronald. Et oui, bien que cela ne soit pas si extraordinaire que Harry lui fasse confiance, il est tout de même très étrange qu'il vous rejette. Mais je suppose qu'à l'instinct, il a donné toute sa confiance à Severus, car il l'a sauvé de très nombreuses fois, dont très récemment. Et Severus a une présence forte et rassurante. J'imagine qu'Harry devait se faire beaucoup de soucis pour vous, se sentir coupable… Et ses angoisses se sont cristallisées sous forme de rejet. Mais ne lui en tenez pas rigueur, il sort tout juste de son coma, il ne peut pas se servir de ses yeux et il est amnésique. Severus m'a dit qu'il avait même oublié qu'il était un sorcier.

Granger et Weasley jaugèrent Rogue du regard et acquiescèrent aux mots d'Albus qui avait réussi à les calmer. Ils ne semblaient plus fâchés et comprirent la situation, même s'ils se sentaient vexés et tristes, inquiets même. Une fois qu'ils furent partis, Albus prit un air sérieux qui déplut aussitôt à Severus.

— Vous devez faire très attention à Harry. Rogue allait protester, mais le Directeur le coupa rapidement. Je sais que c'est beaucoup vous demander, que vous avez déjà grandement participé à la guérison d'Harry avec vos potions, que vous voulez du calme et enfin, surtout, vous ne l'aimez pas. Mais s'il vous plait, il n'est pas et n'a jamais été cet arrogant garçon que vous avez vu en lui. Il n'est pas James. Et aujourd'hui. Il n'est qu'un enfant perdu, désorienté et inquiet. Il n'a plus de souvenirs, il ne peut pas voir, seulement entendre. Et maintenant, c'est en vous qu'il croit, c'est à vous qu'il fait confiance, c'est à votre voix qu'il a réagi. Et c'est la plus belle preuve de sincérité qu'il vous donne, car il ne peut se fier qu'à ses oreilles pour juger, ainsi qu'à ce qu'il ressent. Faites attention à ce que vous lui direz.

— Il vous ferait certainement confiance à vous aussi.

Dumbledore nia de la tête.

— Non, peut-être avec du temps, mais pas avec la même force qu'à vous. Vous avez beaucoup de pouvoir sur lui à l'heure actuelle. Mais vous avez dû déjà le comprendre, n'est-ce pas ?

Le malaise de Severus revint en force. Ce pouvoir, il n'en voulait pas, pas plus que de cette confiance aveugle et idiote dont faisait preuve le jeune homme à son égard. Cela lui faisait peur et le dérangeait.

— Je préférais limiter mes contacts avec lui, déclara-t-il.

— Vous savez bien que ce n'est pas possible. Le médicomage qui suit Harry dit que votre présence est nécessaire tous les jours. Nous ne pouvons pas laisser Harry dans cet état, pas après la dernière attaque de Voldemort. Il est trop faible. Vous êtes indispensable.

Severus frissonna. Albus lui fit un sourire bienveillant.

— Maintenant que votre couverture d'espion a sauté, vous n'allez plus beaucoup aller sur le champ de bataille pour l'instant. Je vous veux en sécurité. Vous étiez un espion précieux, mais vous êtes un professeur essentiel. Et aujourd'hui plus que jamais. Essayez de donner… une deuxième chance à Harry… Hum ?

Albus jouait sur la corde sensible. Severus grogna. Il s'était fait embobiner comme un bleu, comme d'habitude. Le Directeur le menait par le bout du nez. Il soupira, acquiesçant doucement. Il allait devoir voir Potter tous les jours sur une durée indéterminée…

Il soupira encore. Que de réjouissances en perspective !

Il suivit en silence Dumbledore alors qu'ils prenaient le chemin du retour.

Ils passèrent par la cheminée du médicomage. Une fois arrivé dans le bureau de Dumbledore, Severus sortit sans dire un mot, sentant le regard du Directeur peser sur sa nuque. Il lui en demandait un peu trop. S'occuper de Potter… Tous les jours, et puis quoi encore ? Un caprice de plus ! Et Severus avait horreur des caprices. Demain, le Gryffondor se réveillerait après une bonne nuit de sommeil et toute cette histoire serait oubliée. Il irait mieux et Rogue pourrait tranquillement rester à Poudlard sans avoir à se poser de questions.

Ce fut sur ces idées rassurantes que Severus se coucha. Demain était dimanche, un jour béni où il n'avait pas de cours et où il ne verrait pas Potter. Il plaignit brièvement les guérisseurs de Sainte Mangouste qui, eux, n'avaient pas de weekend ou de jours fériés. Triste vie. Quand on avait quelqu'un comme Potter près de soi, le principe des congés était quelque chose de salvateur.

Le lendemain, le réveil fut brutal. Quelqu'un cognait à la porte de ses appartements. La force du geste ainsi que les possibilités très réduites permirent à Rogue de deviner aisément qu'il s'agissait de Dumbledore. Ne dormait-il donc jamais ? Il n'était que 7 h 30 du matin ! Un dimanche ! Il mit rapidement sa robe noire sur ses habits de nuit et se leva d'un pied trainant.

Il ouvrit la porte avec mauvaise volonté, et son humeur baissa encore plus en voyant l'énergie criminelle dont faisait preuve son supérieur à une heure pareille. Albus entra sans s'en être fait prier. Il s'assit avec aisance dans un des fauteuils de Severus qui le regarda faire avec lassitude. Rogue l'imita et s'enfonça lourdement dans le canapé qui se trouvait en face de Dumbledore. Le vieil homme sourit à cette image et Severus grommela. Albus fit apparaître deux tasses de thé et des gâteaux. Le Professeur regarda les denrées d'un œil suspicieux, mais but tout de même son thé et grignota les gâteaux.

— Bien ! s'exclama Albus qui était resté silencieux jusque là, laissant encore un peu de temps à son Maître des Potions pour se réveiller. J'imagine que vous avez dû réfléchir à ce dont nous avons parlé hier ? Rogue grimaça, oui, il y avait réfléchi. Albus lui fit un regard malicieux. Je me doute que vous aviez sans doute prévu d'aller à Sainte Mangouste cet après-midi… En fait, non, Severus avait prévu justement de ne plus jamais remettre les pieds là-bas. Les guérisseurs de Sainte Mangouste étaient bien assez compétents pour s'occuper des cas comme Potter… Cependant, le médicomage d'Harry m'a appelé par Cheminette ce matin, complètement affolé. Harry est en pleine crise de panique. Ils arrivent tout juste à le calmer, mais ils auraient besoin que vous passiez au plus vite.

Severus râla.

— Ah, je hais ce sale morveux !

— Voyons, Severus… Le ton était badin, mais un avertissement était sous-entendu.

— Je veux être tranquille, les potions de Sommeil sans Rêves fonctionnent à merveille ! Ils n'ont qu'à s'en servir ! répliqua Rogue de façon agressive.

Le regard d'Albus devint sévère et inconsciemment, Rogue frissonna.

— Je vous ai expliqué qu'Harry avait besoin de vous. Et de vous seul ! Ne vous avais-je pas demandé de lui accorder une deuxième chance ? Et droguer un adolescent avec des potions ne lui fera pas aller mieux. Ce n'est que repousser le problème. Je ne vous ai jamais vu fuir, Severus, je ne voudrais pas voir cela aujourd'hui. Albus haussa un sourcil et Severus se contracta, sentant une vague de culpabilité le traverser. Satané vieillard manipulateur !

Il se redressa d'un coup.

— Très bien ! cracha-t-il, mais je vous préviens, au moindre problème, vous vous en chargerez, qu'il soit rétabli ou non, suis-je clair ? Et dès qu'il ira, ne serait-ce qu'un peu mieux, je vous le laisse !

Albus soupira.

— Oui, d'accord… Ne soyez donc pas si intransigeant. Vous pourriez y trouver vous-même quelque chose de bon… Il se leva à son tour et fit face à son enseignant. Allez-y dès que vous serez prêt, le médicomage vous attend. Et il sortit en faisant un dernier signe de tête à Severus qui se sentit soudain très fatigué.

Il s'était fait piéger comme un rat, mais en même temps, il sentait qu'Albus n'était pas très content et cela le blessait plus qu'il ne pouvait se l'avouer. Ses réactions avaient déçu le Directeur. D'un geste de sa baguette, il fit disparaître les mets que Dumbledore avait conjurés, puis il se dirigea vers sa salle de bain pour faire sa toilette. Il atterrit une vingtaine de minutes plus tard dans le bureau du médicomage qui sursauta en le voyant arriver, mais qui afficha un air soulagé.

— Ah, Professeur, vous êtes enfin là ! Allons bon, qu'avait donc préparé Potter encore ? Et pourquoi faisait-il une crise de panique ? Plus encore, pourquoi était-ce Severus qui devait le rassurer ? Il s'est réveill ce matin et depuis, il est en pleine crise d'angoisse. Nous lui avons redonné de la potion de Sommeil sans Rêves en attendant que Dumbledore ou vous veniez, mais il y résiste et cela devient compliqué de le calmer…

Rogue haussa un sourcil. Potter résistait aux potions ? Voilà qui était intéressant… Enfin, il résistait à l'Imperium, pourquoi pas à ça ? Ce morveux ne faisait jamais rien comme tout le monde, de toute façon…

Il suivit le médecin jusqu'à la porte de Potter. Il entra dans la chambre et fut stupéfait par ce qu'il voyait. Deux infirmières et un autre docteur étaient là et tentaient, avec leurs baguettes, de canaliser l'énergie de Potter qui hurlait comme un dément, gesticulait et pleurait, libérant sa magie de façon instinctive et particulièrement dangereuse.

— Quelle quantité de potion lui avez-vous donnée ? demanda-t-il au médicomage.

— Deux fioles pleines.

Rogue écarquilla les yeux et riva son regard sur Potter qui était loin de l'état larvaire dans lequel il aurait dû être avec un tel volume de potion… Il se pinça l'arrête du nez, puis s'approcha du lit de l'adolescent, écartant les infirmières et le médecin qui bataillaient avec le jeune sorcier.

— Potter !

Rien. Le Gryffondor hurlait tellement fort qu'il ne devait pas entendre grand-chose. Severus s'approcha encore et reçut de plein fouet les vagues de magie que les soignants tentaient de canaliser. C'était loin d'être agréable. La magie de Potter était violente, brutale, brûlante… Une magie typique de Gryffondor, en somme. Une fois qu'il fut assez près, se protégeant le visage de sa robe noire, il hurla de nouveau, presque au niveau de son oreille :

— POTTER ! Arrêtez ça tout de suite !

Il vit avec satisfaction son élève sursauter et hoqueter, cessant de hurler brusquement. Puis, tout retomba d'un coup et le jeune homme se mit à trembler.

— Calmez-vous, voyons !

Potter inspira et tenta de lui obéir, avec beaucoup de difficultés. Severus fit un rictus. S'il avait été aussi obéissant depuis qu'il était à Poudlard, il aurait sûrement eu de meilleures notes. Les soignants se tournèrent tous vers Rogue et le dévisagèrent, apparemment surpris de l'effet qu'il avait sur leur patient. Le médicomage de Potter soupira.

— Vous n'êtes pas un modèle de délicatesse, mais au moins, il est calmé. Nous allons sortir, prévenez-moi si vous avez le moindre problème et passez me voir avant de vous en aller, j'aimerais que nous fassions un bilan de cette visite. Et il sortit, laissant Rogue de nouveau seul avec Potter.

Harry guetta les bruits tout en reniflant puis essaya de se redresser un peu, sans grand succès, il était encore très faible.

— Vous… vous êtes revenu ? Il paraissait incertain et… fragile.

— De toute évidence. Severus était de nouveau mal à l'aise, et cela se manifestait par une agressivité exacerbée. Le manque de repos un dimanche matin n'aidait en rien.

Potter inspira et soupira, puis il tenta de se détendre.

— Je suis content. Je sens bien que je vous ennuie, mais c'est plus fort que moi… vous… vous me rassurez…

Severus grimaça.

— Voilà qui est stupide. Vous devriez faire également confiance aux médecins qui s'occupent de vous, à vos amis qui sont venus hier, ainsi qu'à Dumbledore. Ce sont des personnes qui veulent vous protéger et qui feront tout pour que vous alliez mieux.

— Je… je sais… je le sens. Mais — mais c'est avec vous… que je me sens le mieux. Vous êtes… fort et rassurant… L'agacement de Severus qui revenait à grands pas à cause des bégaiements ridicules de Potter retomba aussitôt. Et son trouble augmenta lorsqu'il vit une légère rougeur colorer les joues de l'adolescent, ce qui, avec les bandages qu'il avait sur les yeux, donnait un effet plutôt étrange.

— Mais, pourquoi, au nom de Merlin, est-ce moi entre tous qui vous fais cet effet-là ?

— Merlin ?

— Laissez tomber, expression sorcière. Alors, pourquoi moi ?

— Je-je ne sais pas… Écoutez, vraiment, je… je suis désolé… Potter hésitait, puis sans le vouloir, il haussa un peu le ton. Vous-vous ne sauriez pas expliquer pourquoi vous faites de la magie… et bien… Et bien je ne saurais pas l'expliquer non plus.

Rogue soupira, agacé de nouveau.

— Ne pourriez-vous pas cesser de bégayer

— Je-je… Oui, je vais… essayer. Vous… — Potter inspira, tentant de réprimer ses bredouillements — … m'impressionnez beaucoup et je vous aime bien. Je sens que vous, vous ne m'aimez pas et…

Il s'empêtrait dans ses explications.

Severus s'assit. La matinée allait être longue. Puis, son cerveau s'arrêta sur une des paroles de Potter.

— Vous m'aimez bien ? Cela n'avait aucun sens. Il avait l'impression d'être sur une autre planète, ou alors Voldemort allait arriver et souhaiter la paix à tout le monde… Il vit Potter rougir un peu plus.

— Oui-oui… Ce n'est pas bien ? Oh, désolé… j'ai encore bégayé… Il se mit à triturer ses doigts.

Si Rogue n'était pas ce qu'il était, de même pour Potter, alors il aurait pu dire, comme quelqu'un de normalement constitué, que le jeune homme pouvait paraître assez touchant de cette façon. Il était si… perdu, et si réceptif à la moindre des remarques de Severus…

Le Professeur n'en revenait toujours pas d'avoir autant d'influence sur ce garçon. Plutôt que d'être une sensation de pouvoir grisante, et certains en auraient probablement profité, cela l'effrayait et le faisait se sentir particulièrement mal.

— Vous semblez étonné que… je vous apprécie, pourquoi ?

Severus sortit de ses réflexions. Potter s'était redressé.

— Et bien, peu de personnes « m'apprécient », et vous, avant de perdre la mémoire, vous me détestiez.

— Et bien j'avais tort. Et ces gens aussi.

Une nouvelle fois, Potter le désarçonnait. Plus encore, c'était la première fois depuis qu'il s'était réveillé la veille, qu'il faisait preuve d'autant de confiance en lui… et pour dire ce genre de choses !

Potter faisait preuve d'une déconcertante sincérité, et son visage était un livre ouvert.

Une deuxième chance avait dit Albus ?

Il était encore un peu tôt, mais Potter l'intriguait. Cela romprait la monotonie de ses journées pour quelque temps. Après tout, avec la récente attaque de Voldemort, les cours étaient donnés par intermittence. Il avait du temps… Même s'il aurait préféré passer ses moments libres à faire de la recherche en potion. Mais comme l'avait dit Albus, depuis que sa couverture d'espion avait sauté, il ne pouvait plus faire grand-chose pour l'Ordre, et il n'y avait rien de plus terrible que de se sentir inutile.

Là, au moins, il faisait quelque chose de « noble », si l'on pouvait dire cela. Et puis, réellement, Potter piquait sa curiosité, et il voulait résoudre ce mystère. Les énigmes lui avaient toujours plu, c'était un défi pour son intelligence, cela lui donnait des frissons et son corps était parcouru d'une adrénaline bien agréable. La seule chose qui clochait était ce sentiment de malaise qu'il ressentait parfois en présence du Gryffondor, mais cela devait probablement faire partie de l'énigme…

— Dites… De nouveau, la voix hésitante de Potter le sortit de ses pensées.

— Oui ?

— Pourriez-vous… me parler de moi ? Enfin… je veux dire… Les joues du jeune homme rougirent à nouveau.

Curieusement, Severus n'eut pas envie de faire une remarque acerbe sur le narcissisme potterien. Il devait se ramollir. Les effluves de potion de Sommeil sans Rêves, sans doute…

— Et bien… vous étiez un élève assez moyen, vous faisiez beaucoup de bêtises et vous ne respectiez pas les règles. Vous étiez également très téméraire, certains diront que vous êtes courageux, moi je dirais que vous êtes juste une tête brûlée et que vous ne faites attention à rien… Vous êtes très doué sur un balai, affreusement mauvais en potion… Vous vous débrouillez bien avec les animaux…

— Balai ?

— Oui, vous jouiez au Quidditch. C'est un sport qui se pratique sur des balais volants. Sainte Mangouste doit avoir des revues là-dessus dans les salles d'attente, vous devriez leur en demander.

— Et… je suis un mauvais élève ?

— Non, pas à ce point. Vous n'êtes juste pas un génie, mais avec un peu de travail, vous pourriez avoir de meilleurs résultats. Seulement, justement, vous préfériez parler de Quidditch et vous amuser plutôt que de faire vos devoirs…

Je suis idiot alors ?

Severus réfréna de justesse la réponse sarcastique qui lui était venue.

— Insouciant et inconscient seraient des termes plus justes.

— Oh… peut-être… que je pourrais lire des livres d'école ? Enfin… quand je pourrai voir à nouveau…

Rogue jura mentalement, il avait oublié ce détail. D'ailleurs, le médicomage ne lui avait rien dit à propos des yeux de l'adolescent.

— S'il vous plait ?... Pourriez-vous continuer à m'en dire un peu plus ?

Severus soupira.

— Oui… Bien, je pense que vous aviez quelques amis, dont Hermione Granger et Ronald Weasley qui sont venus vous voir hier, qui sont très proches de vous et qui vous ont toujours soutenu. Vous êtes plutôt apprécié de la plupart de vos camarades, dans l'ensemble. Sauf un en particulier, Drago Malefoy. Vous êtes ennemis, tous les deux. Vous vous disputiez tout le temps et cela finissait souvent en bagarres terribles.

— Ah ?... Potter parut de nouveau hésitant. Peut être… que lui aussi… je l'ai mal jugé, comme pour vous ?... Parce que vous voyez, quand vous me dites que je ne vous aimais pas… j'ai du mal à le croire, parce que ce que je ressens là maintenant est bien éloigné de ce genre de chose.

Severus, qui sentait qu'ils s'aventuraient sur un sujet qui ne lui plaisait pas, balaya la réponse de Potter :

— Oubliez cela, ça n'a pas d'importance. Vous êtes malade, vous avez eu un grand choc et vous sortez tout juste du coma. Essayez d'aller mieux et de vous souvenir de votre passé, c'est le plus urgent. Vous aurez tout loisir par la suite de faire de grandes introspections existentielles. Mais pas maintenant.

En plus, le jeune homme disait des choses bien trop étranges. Et il ne semblait pas vouloir se taire.

— J'ai l'impression… que vous ne me croyez pas quand je vous dis que je vous apprécie.

— Non, en effet. Et je n'y accorde d'ailleurs pas beaucoup d'importance. Pour moi, ce ne sont que les élucubrations de quelqu'un qui a reçu un choc sur la tête et qui a de la fièvre.

Il avait été un peu plus méprisant qu'il ne l'aurait dû. Pour autant, Potter ne se démonta pas et garda la tête bien droite. Il oscillait entre lion tempétueux et petite chose fragile à une vitesse record qui donnaient le vertige. Était-il lunatique ou schizophrène ?

— Moi… je pense au contraire qu'aujourd'hui je peux avoir un jugement clair. J'ai l'impression que toutes ces bêtises, cette histoire de rivalité et tout… n'étaient dues qu'à un aveuglement. Or, je n'ai plus ni souvenirs ni yeux, je peux donc affirmer que je « vois » plus de choses maintenant que je n'en verrai jamais. Les sons ne trompent pas… Et votre voix est absolument magique. Je ne l'ai pas entendue assez et je n'ai pu discuter suffisamment avec vous pour avoir toutes les cartes en main, mais je suis sûr que ce coma et cette amnésie sont comme… une deuxième chance, vous voyez ?

Et une deuxième personne à dire cela…

Non, Severus ne voyait pas, et ne souhaitait pas comprendre. Potter continua.

— Ne rien voir et ne rien savoir, ça va me permettre de véritablement connaître les gens, sans aucun préjugé. Je ne verrai que ce qu'il y a de vrai en tout le monde…

C'était tellement… naïf…

Severus se redressa à son tour et se prit à observer un peu plus le Gryffondor. Il semblait si innocent, si pur… Le Professeur arrivait même à oublier qu'il s'agissait de Potter. Et, en tenant compte de cela, il avait en face de lui quelqu'un à qui il pourrait facilement s'intéresser.

Dans l'état actuel des choses, Potter était curieux, relativement « sage », réservé et… gentil, d'une certaine façon.

— Néanmoins, Potter, vous oubliez que ces voix que vous chérissez tant peuvent dire des mensonges…

Le jeune homme eut un vague sourire.

— Peut-être… mais je pense qu'un mensonge peut être démasqué et puis, surtout, ceux qui doivent être importants pour moi ne me mentiront pas. N'est-ce pas ? Du moins, pas pour me faire du mal. Donc, les seules voix qui m'intéressent résonneront toujours de façon merveilleuse et sincère. C'est le principal. Et j'aime vraiment beaucoup votre voix.

— Arrêtez de dire cela !

— Pourquoi ? Je sais que vous avez conscience que je ne vous mens pas… Je vous agace ? Ah… oui, c'est vrai… Vous ne m'aimez pas beaucoup… Je l'oublie facilement. Je suis désolé, je ne parlerai plus de votre voix.

Une nouvelle vague de culpabilité traversa Severus. Mais Potter ne le laissa pas s'appesantir là-dessus et fit preuve d'une maturité désarmante.

— Bien, nous en étions au moment où je vous disais que je voyais tout ceci comme une possibilité de connaître un peu mieux les gens. Donc, j'ai des amis, un… « ennemi »… Et quoi d'autre ?

Severus réfléchit puis continua à lui expliquer Poudlard, lui décrivant le château, les professeurs, la magie, les différentes matières… Potter était véritablement enchanté… comme un enfant. Il demandait toujours plus de détails, d'anecdotes… Et Rogue se laissa finalement prendre au jeu, tout en restant avec une certaine réserve.

Finalement vint l'heure où il devait partir pour manger.

Le temps était passé très vite, plus vite qu'il ne l'avait pensé.

Avant de partir, le professeur conclut avec ces mots :

— Maintenant, ne vous croyez plus obligé de hurler à tout va pour que je vienne. Je vais essayer de venir tous les jours. Ça ne sera pas à heures fixes, car j'ai beaucoup de travail à Poudlard. Et quand bien même vous auriez besoin de moi, et je préférerais que vous comptiez un peu plus sur vos guérisseurs et vos amis, faites-moi juste appeler, d'accord ? Pas la peine de dévaster Sainte Mangouste avec votre magie.

Potter se tendit.

— Je-je suis désolé… Je ne recommencerais plus. Mais… j'ai eu très peur, comme à mon réveil d'hier, et j'avais… besoin de vous. Il rougit intensément. J'avais l'impression diffuse au fond de moi que j'allais être… puni… Ou quelque chose comme ça, et j'ai eu encore plus peur. Je suis content, bien que surpris, que tout se soit arrangé autrement.

Severus écarquilla les yeux. Pourquoi Potter avait-il donc peur d'être puni ?

Un autre mystère, encore…

— Et donc, c'est de la magie que j'ai fait ce matin ?

— Oui. Severus ne put rien répondre d'autre, encore ébranlé par ce que le Gryffondor lui avait dit précédemment.

— Oh… donc, la magie, c'est plutôt bien, ou mauvais ? Parce qu'avec tout ce que vous m'avez dit sur Poudlard, j'ai l'impression que c'est la chose la plus merveilleuse qui soit. D'un autre côté… j'ai aussi la sensation que j'ai fait quelque chose de vraiment mal ce matin et… que ma magie à moi était plutôt dangereuse et désagréable… Finalement, je ne sais pas si j'ai envie de savoir qui j'étais… D'après ce que vous m'avez dit, ce que je ressens… j'ai l'impression de ne pas avoir été quelqu'un de très… bien ou d'intéressant.

Rogue fut un peu plus ébranlé. Et il n'avait certainement pas besoin de ça. De plus, il venait d'entendre la chose la plus absurde qui soit. Potter n'était certainement pas un saint, mais il était loin d'être mauvais. Il était un adolescent normal, avec ses défauts et ses qualités, et en étant tout à fait honnête, Rogue lui reconnut quelques bons côtés.

— La magie est ce que l'on veut qu'elle soit. Elle n'a pas de nature. Ne vous en voulez pas pour ce matin, vous n'étiez pas dans votre état normal. Quant à ce que vous avez été, je peux vous assurer que vous n'avez pas à vous inquiéter.

Potter prit une grande inspiration puis soupira.

— Hum… Il n'était pas très convaincu. Pour moi, si vous ne m'aimez pas, c'est qu'il y a de bonnes raisons, et je ne veux pas être une personne que vous méprisez ou détestez. Alors je préférerais complètement oublier qui j'étais et devenir une meilleure personne.

Severus se passa une main lasse sur le visage. La conversation déviait trop.

— Mais je ne suis pas une référence. Vous pouvez être qui vous voulez, même si je n'aime pas cela, mon jugement n'est pas forcément bon.

— Pour moi, il est important. Si je ne peux pas vous intéresser ou avoir votre respect, le reste n'a pas d'importance.

— Écoutez… Il avait soudainement envie de Firewhisky. Nous avons discuté pendant très longtemps, j'ai faim, vous aussi probablement… Vous avez appris beaucoup de choses d'un coup. Ne vous tourmentez donc pas avec tout ça. Depuis quand essayait-il d'être psychologue ? Je vais demander à un guérisseur de vous donner une potion calmante, puisque celle de Sommeil sans Rêves ne vous fait plus aucun effet. Nous verrons demain pour la suite.

— D'accord… Je suis désolé.

— Ah ! Et pour l'amour de Merlin, arrêtez de vous excuser et de bégayer sans arrêt !

— Merlin ? Encore ?

— Potter !

— Oui… Il l'entendit rire, il frissonna. Et bien, au revoir… Severus Rogue.

— Je préférais que vous m'appeliez « Professeur ».

— Bien, au revoir Professeur Severus Rogue. Mais ça fait tellement pompeux…

— Je suis encore votre enseignant, gamin insolent ! Si vous étiez à Poudlard, vous auriez déjà eu une punition pour moins que ça !

Il l'entendit rire à nouveau. En soi, c'était bon signe, et le son, curieusement, n'était pas désagréable. Mais s'amuser d'une histoire de punition… Potter était-il devenu définitivement fou ? Severus leva les yeux au ciel.

— Bon, et bien à demain, Professeur, et bon appétit !

Severus grogna pour seule réponse. Il pouvait enfin partir.

Quand il ferma la porte de son élève, il se sentit plus fatigué que jamais. Son estomac était étrangement noué. Il expira bruyamment, puis se rendit au bureau du médicomage de Potter.

Mais dans quel pétrin s'était-il fourré ? Cette histoire allait le rendre dingue.

Un Potter normal était mauvais pour ses nerfs, mais un Potter comme… ça, était définitivement mauvais pour sa santé mentale et son humeur.

Ah, mais quel plan foireux !

À suivre…

Fin du 2e chapitre