J'espère que ce chapitre vous plaira davantage. Les chapitres sont relativement courts, mais ils seront postés dans un délai acceptable (contrairement à la majorité de mes autres fics, argh).
Chapitre second : la princesse au suge kasa
Deux chevaux galopaient dans les prairies stériles qui menaient aux montagnes du Kitakami. Le premier était monté par un homme immense, vêtu comme un samouraï. Son casque portait un cimier de plumes blanches. Le deuxième cheval supportait ce qui semblait être deux femmes. Parvenus en vus d'un village, ils rebroussèrent chemin d'un ou deux jos (1) et démontèrent.
– Il nous faut trouver un palanquin, dit l'une des femmes. Une princesse à cheval !
La seconde femme, dont le visage était peu visible à cause de son suge kasa, son chapeau de paille triangulaire, approuva d'un sec mouvement de tête, avant de se plaindre de l'absence de rivière.
– Nous ferons halte à ce village, dit le samouraï, et vous pourrez vous baigner, princesse.
– Ne m'appelle pas comme ça, le rabroua la femme au suge kasa. Quand nous sommes entre nous, j'aime autant me rappeler que je suis un homme.
Ce disant, elle défit le ruban qui tenait son suge kasa et fit glisser son manteau de ses épaules, révélant des vêtements masculins et un visage androgyne.
– Avec Tenten qui vous mange des yeux à chaque instant ? Je ne risque pas d'oublier, plaisanta le samouraï en sortant une pièce de viande de sous sa selle.
– Ne l'écoutez pas, mon Prince, fit Tenten en fusillant son compagnon samouraï du regard, Lee est simplement jaloux.
– Jaloux, moi ? Parce que tu te...
– Suffit, vous deux, les coupa le travesti. Nous sommes en mission, est-il utile de vous le rappeler ? Le kusanagi d'Honshu est déjà à nos trousses, et ce n'est qu'une question de temps avant que celui de Kyushu ne le rejoigne. Nous nous devons de les éloigner le plus possible vers le Nord.
– Ne craignez rien, Néji, tempéra Lee. Aussi appâtés qu'ils sont par une princesse héritière sans défenses, ils nous sous-estiment gravement.
– Je ne suis pas sans défenses, grommela Néji d'un ton très peu royal.
Tenten se glissa derrière lui et posa doucement ses mains sur ses épaules. Voyant, ravie, qu'il ne la repoussait pas, elle esquissa un massage.
– Une fois qu'ils auront à notre suite traversé le détroit, ils seront perdus. Seule Shikoku, notre île, a connaissance des étrangers qui ont débarqué à Hokkaido. Les kusanagi ne pourront rien faire face à ces hordes barbares.
– Ouais, et nous non plus, fit Lee d'une voix rafraîchie.
– Il y a de fortes chances pour qu'ils ne veulent pas de notre pacte, concéda Néji, mais de quoi te plains-tu ? Tu mourras dans l'honneur, selon le bushido. Je n'ose pas imaginer le destin qu'aura mon âme si je trouve la mort dans des habits de femme. Ma seule défense sera que cette mission honteuse était l'unique chance de changer mon destin d'esclave.
– Peut-être réussirons-nous, chuchota Tenten à son oreille. Vous deviendrez libre et vous m'épouserez.
– Peut-être réussirons-nous à survivre, répliqua Néji, cela m'importe peu. C'est réussir la mission qui m'intéresse. Tenten, je ne sais pas ce que tu fais, mais la peau de ma veste est trop épaisse pour que je le sente. Allons au village, tu me masseras quand je prendrais mon bain. Fermez les yeux vous deux, que je me change.
Obéissants, les deux serviteurs rabattirent leurs paupières. Néji se débarrassa de ses pantalons et de sa veste en peau pour revêtir un kimono de soie. L'obi était cousu dans le dos, il n'y avait plus qu'à tirer un cordon pour resserrer la taille.
Néji sentait le regard de Tenten qui l'épiait tranquillement derrière ses longs cils. Il aurait été plus troublé s'il avait également senti celui de Lee. Le guerrier ne s'embarrassait pas de justifications, et restait discret car si l'un des deux autres découvrait ses coups d'œil, tout tournerait en drame inutile. Il ne faisait pas une fixation sur son ami de longue date – même si le caractère de Néji était peu compatible avec l'amitié. Lee aimait simplement se rincer l'œil de temps en temps, et Néji avait quelque chose de féminin, quoi qu'il en dise.
Il appréciait surtout ses longues jambes. Pourquoi les femmes sont-elles ordinairement aussi petites ? s'interrogeait-il.
Lee et Tenten ouvrirent franchement les yeux en entendant le claquement des semelles de bois des geta que Néji chaussait. La jeune femme s'approcha, mais Néji recula et releva lui-même ses très longs cheveux noirs en chignon. Tenten sortit de sa manche un foulard en soie brodée juste assez travaillé pour attirer l'attention et l'enroula autour du chignon.
Néji ramassa son manteau, dédaignant le morceau de viande qui lui tendait Lee, et remonta à cheval en donnant ses dernières instructions. Il ne pourrait plus faire entendre sa voix une fois au village.
– Lee, pas une goutte d'alcool. Nous avons laissé suffisamment de traces, c'est maintenant qu'il faut les perdre un peu, ces deux chiens lancés à nos trousses. Et fais plus attention avec le ravitaillement en eau que la dernière fois, vérifie qu'elle soit claire et qu'elle ne sente pas. Cette eau croupie m'a tordu les boyaux pendant des jours.
– Néji-san, vous devriez monter en croupe. Tenten prendra les rênes.
Néji se recula de mauvaise grâce et tendit la main à la servante, la soulevant sans effort. La jeune femme frissonna de ce mélange de force et de délicatesse qui sculptait le corps de son compagnon. Il ajusta son suge kasa sur son visage, soupirant intérieurement. La course commençait à lui peser.
Passe encore d'occuper les kusanagi à trotter derrière son popotin, qu'ils prenaient pour celui de sa royale cousine, bien en sécurité dans les souterrains de la Cour de Naruto. Quant à galoper au-devant d'une mort sanglante, c'était quasiment le point positif du voyage. Non, ce qui faisait bouillir son sang, c'était de faire croire à des maladresses, à des erreurs, alors que chaque fuite était minutieusement préparée. C'était de faire croire qu'il était en position de faiblesse...
Bon sang, il était en position de faiblesse ! Il s'y était mis volontairement, c'était ça que ces deux chiens ne comprenaient pas. Et peut-être l'ignoreraient-ils jusqu'au bout, peut-être leur sang éclabousserait-il la neige sans qu'il ne puisse effacer de leurs esprits l'image fausse et infamante qu'ils avaient de lui.
Ils le prenaient pour une princesse héritière de la meilleure lignée, alors qu'il n'était qu'un bâtard du kusanagi de Shikoku, mais ô combien il se sentait supérieur à cette poupée incapable de tenir correctement un sabre ! Il abhorrait jouer le rôle de sa cousine, qui incarnait tout ce qu'il méprisait, mais seule la réussite de cette mission lui permettrait de quitter la Cour, d'être libre, enfin, et seul.
Il savait que Tenten rêvait de lui, elle ne se gênait pas pour le lui dire, mais aucune femme – aucune compagnie – ne l'avait jamais attiré. Il aimait la solitude. S'il ne brisait pas dans l'œuf les élans de Tenten, c'était pour s'assurer sa fidélité : le secret était primordial.
De plus, elle n'était pas une jeune femme ordinaire : maîtresse d'armes, elle avait quitté son clan pour le suivre avec passion, mais gardait une maîtrise confondante du lancer de poignard et savait voyager comme un guerrier, sans commodités et sans traces. Elle était utile, accommodante, et Néji sentit comme un vague remords de la manipuler aussi froidement. Il le chassa vite cependant.
Les remords n'avaient pas leur place dans sa tête.
(1) 1 jo = environ 300 mètres
