«Bonjour,
dirent les roses.»

Le petit prince les regarda.
Elles ressemblaient toutes à sa fleur.

«Qui êtes-vous?
leur demanda-t-il, stupéfait.»

«Nous sommes des roses,
dirent les roses.»

«Ah!
fit le petit prince.»

Et il se sentit très malheureux.
Sa fleur lui avait raconté qu'elle était seule de son espèce dans l'univers.
Et voici qu'il en était cinq mille, toutes semblables, dans un seul jardin!

«Elle serait bien vexée,
se dit-il,
si elle voyait ça.»

...

— Dans "Le Petit Prince" d'Antoine Saint-Exupéry —


Une histoire de rose


Immensément soulagée. Incroyablement légère. Avec une folle envie de rire aux éclats, alors que le danger rodait tout près. Tels furent les effets que la vue du Docteur produisit sur Rose. Envolée, la mélancolie de ces derniers mois, face au sourire charmeur de cet alien maigrichon coiffé à la va-vite. Elle se sentait transformée, elle se sentait…

— Qu'est-il arrivé à vos cheveux?

…Décontenancée.

— Mes cheveux, murmura-t-elle. Il y a un monstre juste à côté et vous, vous me parlez de mes cheveux.

Ne l'écoutant qu'à moitié, il examina la teinte de ses mèches, l'air sincèrement désappointé.

— Vous ne voudriez pas redevenir comme avant? finit-il par dire.

Mais qu'avaient donc le capitaine et lui à vouloir absolument qu'elle soit blonde?

— C'est ce que vous souhaitez? fit-elle, au tac au tac.

— Disons que j'aimerais assez que vous en ayez l'envie.

— Je vois.

— En avez-vous?

— Non.

— Oh. (*)

Apparemment déçu par sa réponse, il continua à la scruter de la tête au pied, comme pour vérifier s'il n'y avait pas autre chose de changé. Il paraissait avoir oublié leur situation. Alors elle décida de la lui rappeler.

— Docteur. La créature.

Il accorda à peine un coup d'oeil en direction du monstre végétal, qui ondulait non loin de l'arbre derrière lequel ils étaient dissimulés.

— Ah, oui. Elle est magnifique, n'est-ce-pas?

Magnifique? Sérieusement?

— Ce n'est pas le terme que j'emploierai, souffla-t-elle, légèrement caustique. Surtout que cette plante de l'espace n'hésiterait pas à…

— De l'espace? Noon, non, non, vous vous trompez, Rose. Ce n'est pas une extraterrestre, elle est bien de chez vous. Dionaea muscipula, plus vulgairement une attrape-mouche, est une espèce remarquable qui piège ses proies dans des feuilles en forme de mâchoires… non, en forme de castagnettes, plutôt. Roh, j'adore le son produit par les castagnettes, pas vous?

Elle cligna les paupières, complètement perdue: quel rapport?

— En jouer n'est pas aussi simple qu'on pourrait le penser. Il ne suffit pas de les entrechoquer, il faut aussi respecter un certain rythme. J'en sais quelque chose, j'ai participé en tant que castagnettiste dans un concert tenu à Wagahoga… Quoi?

Son discours volubile s'interrompit lorsqu'il s'aperçut de son expression ahurie.

— Vous êtes toujours aussi bavard? s'enquit-elle.

— Tout le temps.

Il avait répondu en souriant, les yeux toujours rivés sur elle. On aurait dit qu'il ne se lassait pas de la regarder. Être l'objet d'une telle attention de sa part était flatteur, évidemment, et la tentation de lui rendre la pareille vint la titiller. Car malgré sa constitution quelque peu malingre, le Docteur possédait un charme fou, très différent de celui de Jack, certes, mais d'autant plus dévastateur.

Dommage que ce ne fût guère le moment pour… comment pourrait-elle appeler ça, une séance de papouille visuelle?

— Plus tard peut-être, murmura-t-elle avec une pointe de regret.

Ce fut au tour du Docteur d'être dérouté.

— Pardon?

— Rien. Si ce truc est d'origine terrienne et tout-à-fait inoffensif, pourquoi est-ce qu'il nous attaque?

— Je n'ai jamais prétendu qu'il était inoffensif. Vue sa taille actuelle, je suppose qu'il nous prend pour des insectes dont il se nourrit habituellement.

Il s'arrêta, soudain intéressé par ce qui se passait au sol. Elle suivit son regard.

A leurs pieds, des plantes rougeâtres étaient en train de croître à une vitesse effarante. Alors qu'au départ elles dépassaient à peine leurs chevilles, elles atteignaient maintenant la hauteur de leurs genoux. Leurs tiges grossissaient, s'allongeaient, tandis qu'elles déroulaient de longues lianes pourvues de poils collants.

— Docteur, dites-moi qu'au moins avec celles-ci, nous ne risquons rien.

— Ce sont des droséras, Rose. Elles chassent en s'enroulant autour de leurs victimes.

— Carnivores, donc?

— Indubitablement.

Comme pour confirmer ses propos, elles tendirent des tentacules vers leurs jambes, les obligeant à reculer.

— Que fait-on, alors?

De manière instinctive, elle glissa sa main dans celle du Gallifréen. Si son esprit avait tout oublié des aventures vécues avec lui, son corps semblait parfaitement s'en souvenir.

— Ce que nous faisons toujours dans ces cas-là, rétorqua-t-il en entrelaçant ses doigts aux siens.

— Et c'est quoi?

Elle vit un grand sourire s'inscrire sur son visage.

— On court!

Main dans la main, ils bondirent hors de leur cachette, poursuivis par les droséras qui entre-temps avaient doublé de volume. Alertée par leur mouvement, la première créature se mit elle-aussi de la partie. Et ce ne fut que le commencement. Pendant qu'ils fonçaient droit devant eux, d'inquiétants bruissements et craquements leur firent comprendre que les autres végétaux subissaient également une croissance accélérée. Bientôt, ils allaient avoir une forêt entière à leurs trousses!

Parvenue jusqu'aux ascenseurs, Rose appuya frénétiquement sur tous les boutons d'appel. Quand l'un d'eux émit un ding musical, elle se précipita vers les portes ouvertes…

…Et faillit chuter dans le vide. Elle serait sûrement tombée, si le Docteur ne l'avait pas retenue à temps.

— Oi, attention! Je tiens à vous garder en un seul morceau!

— Pas autant que moi, balbutia-t-elle, frissonnant à l'idée de ce qui aurait pu arriver.

Puis rapidement, la frayeur céda la place à de la colère. Quel était l'imbécile qui s'était amusé à bloquer l'ascenseur?

...

Rose aurait été stupéfaite si elle avait appris que l'imbécile en question, c'était Jack. Et naturellement, son intention n'avait jamais été de nuire à ses deux amis.

Remontons un peu en arrière.

Lorsque le capitaine avait perdu le véhicule du journaliste dans la circulation, il était directement venu à Celestial Garden. Pour y retrouver la trace de Rose, il n'avait pas eu besoin de se casser la tête. Il avait simplement investi l'une des salles de surveillance en se faisant passer pour un inspecteur de Scotland Yard. En plein infiltration, donc pas de plaque, mais mission urgente, alors nécessité d'obtenir votre coopération. Ainsi que votre numéro de téléphone si possible, exquise créature? Pour un café, ou pourquoi pas un verre, plus tard? Tout cela dit avec un sourire charmeur dont il avait le secret, et l'employée - sexy, avec des jambes interminables - ne s'était pas faite prier longtemps avant de lui laisser la place et de rentrer chez elle.

Une fois seul, il avait cherché à repérer Rose avec l'aide des caméras. Il y mit un certain temps, et quand il y parvint, elle se trouvait déjà en compagnie du Docteur. Il esquissa une moue amusée. Cela crevait l'écran que ces deux-là étaient totalement captivés l'un par l'autre. Une scène attendrissante, vraiment, cependant guère raisonnable avec cette plante géante qui n'attendait qu'une occasion pour leur sauter dessus.

Puis la situation ne tarda pas à dégénérer.

«INTRUSION AU NIVEAU 16. JE RÉPÈTE. INTRUSION AU NIVEAU 16. ORDRE D'APPRÉHENDER IMMÉDIATEMENT LES INDÉSIRABLES.»

Ce fut le message que diffusèrent les haut-parleurs de la pièce, s'adressant probablement aux personnels de la sécurité. Via les ordinateurs, Jack découvrit que la transmission provenait du cinquième sous-sol. Qu'y-avait-il, là-bas? Impossible à dire, dû au fait qu'il était dépourvu de caméra. En revanche, les moniteurs montrèrent les gardes des autres étages monter dans les ascenseurs. Ils étaient tous lourdement armés. Pourquoi donc? Ils étaient dans un jardin botanique, pas à Fort Knox!

Il fallait tenter quelque chose pour les ralentir, sinon le Docteur et Rose allaient bientôt être débordés. Alors le capitaine pirata le système informatique afin de bloquer les ascenseurs, éteindre les caméras, brouiller leur système de communication… bref, il mit une belle pagaille. Ceci étant fait, il quitta la salle pour ensuite emprunter les escaliers de secours. Le niveau -5 attisait de plus en plus sa curiosité. Autant y faire un tour.

Alors qu'il dévalait les marches, il tomba nez à nez - oh, surprise - avec le blondinet qui avait suivi Rose. Appuyé contre le mur, il était en train de reprendre son souffle. Il roula des yeux affolés en l'apercevant.

— Il y a un monstre! hoqueta-t-il. Un monstre absolument monstrueux!

— Parce que vous en avez déjà vu qui ne l'était pas? rétorqua le capitaine de manière sarcastique.

L'autre le regarda sans comprendre. Apparemment, le pauvre bougre n'avait pas des idées très claires. Jack décida d'en profiter pour lui tirer les vers du nez.

— Quel est votre nom? l'interrogea-t-il sur un ton qui se voulait aimable.

— Jer… Jeremiah. Mais on m'appelle Jerry.

— Bien, Jerry. Êtes-vous venu seul?

— Non, j'ai accompagné une amie… Oh mon dieu, je l'ai abandonnée, elle a dû se faire dévorer!

C'est seulement maintenant qu'il y pensait? Charmant.

— Du calme, je vais m'en occuper. Mais si vous voulez mon aide, il va falloir que vous répondiez à mes questions. Pourquoi êtes-vous resté après l'heure de la fermeture?

Un soupçon de couleur revint sur ses joues blafardes: le journaliste était en train de recouvrir ses esprits.

— Attendez… Vous n'avez pas l'air d'être un gardien… Qui êtes-vous?

Voyons… Sous quelle identité devrait-il se présenter pour obtenir sa confiance, l'amenant ainsi à parler de lui?

— Je suis un agent spécial chargé de la surveillance des activités des extraterrestres.

La réaction de Jerry ne se fit pas attendre. Et prit notre capitaine au dépourvu.

— De quel organisme? riposta-t-il, les yeux brillant soudainement d'une lueur inquisitrice. De l'UNIT? Ou du Torchwood?

...

Le Docteur réfléchit à toute vitesse. Pas assez de temps pour faire remonter l'ascenseur avec le tournevis sonique, pas moyen d'aller rejoindre la sortie de secours, barrée par leurs poursuivants. La seule option qui leur restait…

Le voyant défaire sa cravate et l'enrouler autour de sa main droite, Rose ouvrit des yeux ronds.

— Qu'est-ce que vous faites?

— Je nous sauve la vie.

Puis il sauta dans la cage vide pour se suspendre aux câbles de l'ascenseur. Dommage qu'il ne disposasse pas de poulie comme à l'hôpital de New New York, ça aurait été plus pratique.

— Venez, Rose.

Elle le dévisagea comme si elle avait affaire à un fou.

— Mais venir où ça?

— Accrochez-vous à moi.

— Vous plaisantez, j'espère?

— Pas le moins du monde. Dépêchez-vous, allez!

Elle lança un bref coup d'oeil par-dessus son épaule et réalisa qu'en l'encerclant les plantes géantes ne lui laissaient pas d'autre issue. En se mordillant les lèvres, elle effectua un saut assez maladroit pour atterrir sur le dos du Gallifréen. Ce dernier cilla: elle était légèrement plus lourde que dans ses souvenirs. Enfin, rien qu'un chouïa, mais dans ces circonstances, cela comptait. Toutefois, il préféra garder ses réflexions pour lui.

— Confortablement installée?

— Oui, oui, et maintenant allons-y! le pressa-t-elle d'une voix où perçait de la nervosité.

— Vous me volez ma réplique!

Commença alors une vertigineuse glissade, dans un concert de hurlements où se mêlaient excitation et frayeur. En moins de temps qu'il n'en fallut pour le dire, ils chutèrent de plusieurs niveaux avant que leurs pieds ne heurtent avec fracas le toit de l'ascenseur.

— Une sacrée descente, commenta-t-il joyeusement. On devrait en faire plus souvent!

Il n'obtint aucune réaction de la part de Rose, qui ne faisait pas mine de vouloir le lâcher. Pas qu'il s'en plaignait, non, puisque l'étroite proximité avec la jeune femme était loin, bien loin d'être désagréable. Mais quelque chose clochait dans son attitude. Elle l'enserrait dans une sorte de crispation terrorisée, sans parler de sa respiration saccadée qu'il sentait sur la nuque.

— Rose? appela-t-il, inquiet.

En inspirant profondément, elle dénoua les bras, lui permettant enfin de la regarder en face. Elle n'avait pas l'air d'être dans son assiette.

— Ça va, affirma-t-elle avant qu'il ne fasse la moindre remarque.

— Vous en êtes sûre?

— Certaine.

Dubitatif, il fronça les sourcils mais décida de ne pas insister. Pour le moment, du moins.

Après s'être débarrassé des restes de sa cravate réduite en charpie - tsss, sa préférée! - il se pencha pour soulever la trappe située au-dessus de la cabine.

— J'y vais en premier… Oh, salut!

Des hommes en uniforme pointaient leurs armes en sa direction. L'un d'eux agita son pistolet en criant un "Descendez!" autoritaire.

— Désolé, je vais devoir décliner l'invitation!

Aussitôt la trappe fut rabattue et scellée à l'aide du tournevis sonique. Il s'en servit également pour débloquer les portes positionnées de telle sorte qu'il dut tendre les bras pour atteindre le rebord.

— J'ignore qui a arrêté cet ascenseur, fit-il en y grimpant lestement, mais en tout cas, il a eu la bonne idée de le faire entre deux étages. Ça va les retenir un bout de temps.

De douces fragrances charmèrent son odorat. Il devait être au niveau 9, consacré à la floriculture. Un environnement beaucoup plus paisible que celui des forêts tropicales.

Il aida Rose à se hisser, qui haletant sous les efforts suggéra:

— Ça doit être Jack, je pense. Il est possible qu'il m'ait suivie.

— Jack? Ah, je comprends mieux. C'est lui qui vous a indiqué où me trouver?

Elle acquiesça, tout en remettant de l'ordre dans ses vêtements froissés par leur séance de glissade-grimpette.

— D'après le capitaine, vous aviez peut-être des ennuis.

— Et cela vous a inquiétée.

— Mais pas du tout!

Piquée au vif, elle s'éloigna en martelant le sol avant de se figer. Puis elle revint sur ses pas.

— Oui, bon, c'est vrai! Je me suis fait un sang d'encre à votre sujet. Qui ne le serait pas, à ma place? Des mois sans donner de nouvelles, et voilà que Jack débarque en racontant que vous êtes dans le pétrin! Bien sûr que j'ai eu peur pour vous!

Interloqué par cette soudaine explosion, il tenta de lui rappeler ses propres paroles lors de leur séparation.

— C'est pourtant vous qui m'avez demandé de vous laisser du temps.

— D'accord, mais un coup de fil de temps à autre, ça n'a jamais étouffé personne! A quoi elle vous sert, sinon, cette superbe cabine téléphonique?

— À part voyager dans le passé, le futur et les confins de l'Univers? Sûrement pas à téléphoner.

Elle le foudroya du regard, qu'il lui retourna avec une candeur admirablement feinte. En fait, il était secrètement ravi par cet éclat, qui tendait à prouver que malgré l'amnésie, elle tenait encore à lui. Voulant en avoir le cœur net, il rapprocha son visage du sien et susurra avec une douceur désarmante:

— Avouez que je vous ai manqué.

...

S'il lui avait manqué?

Songeuse, Rose considéra le sourire gamin qui flottait sur les lèvres du Docteur, à quelques centimètres des siennes, et gémit intérieurement. Elle se sentait idiote de s'être emportée ainsi… et encore plus stupide de le trouver attirant à tout bout de champ! C'était presque infernal, il suffisait qu'il se tienne près d'elle pour que des pensées parfaitement inconvenantes se mettent à l'assaillir. Se blottir contre lui, glisser les doigts dans ses cheveux en bataille et se perdre dans un baiser qui durerait jusqu'à qu'ils soient tous les deux à court de souffle… Oh, seigneur.

— Est-ce qu'on s'est déjà embrassé?

Le Docteur, qui ne s'attendait pas du tout à ce genre de question, parvint à articuler un faible "Quoi?" au bout d'un long silence stupéfait.

— Quand on voyageait ensemble. Il nous est déjà arrivé de nous embrasser?

Voulant reprendre contenance, il se mit à martyriser le lobe de son oreille, c'est-à-dire à tirailler furieusement dessus.

— Eh bien… Techniquement parlant, oui… mais vous n'étiez pas tout-à-fait vous même, alors…

— C'est oui ou c'est non?

— C'est compliqué… Hé, mais on n'est pas là pour discuter de ça. Nous avons du travail!

Se détournant d'elle, il parut soudain très affairé, à scanner les alentours avec le tournevis sonique. Rose dissimula un sourire. Voir le Seigneur du Temps dans l'embarras l'amusait beaucoup.

— Ok, concéda-t-elle, le boulot d'abord. Si vous me racontiez ce qui vous a poussé à vous intéresser à cet endroit?

Plus qu'heureux de pouvoir changer de sujet, il évoqua l'inexplicable dépérissement des roses.

— Ça a été un jeu d'enfant que de découvrir que leurs cellules ont été détruites par un chant télépathique. Et il provenait de ce bâtiment.

Il commença à marcher, le tournevis grésillant pointé devant lui. Rose s'attacha à ses pas.

— Serait-il également responsable de la vivacité des plantes en ces lieux?

— D'un registre différent, mais ils doivent avoir la même source, oui. D'ailleurs, il est en continuelle diffusion dans toutes les étages, bien que vous ne puissiez pas l'entendre.

Elle scruta les environs, le nez plissé.

— Mais pour quelle raison un alien ferait tout ça?

— Nous sommes justement là pour y répondre, Rose. Pourquoi construire un jardin botanique? Pourquoi faire faner spécifiquement les roses? Pourquoi…

Il ne devait jamais terminer cette phrase. Sans crier gare, sa compagne facétieuse se hissa sur la pointe des pieds pour lui glisser au creux de l'oreille:

— Donc nous n'étions pas amants?

Ses coeurs ratèrent un battement, le laissant bouche bée, dans une parfaite imitation d'un poisson hors de l'eau.

— Euh… non, finit-il par lâcher d'une voix étranglée.

— De simples amis, alors?

Mais c'est qu'elle se moquait de lui! Il lui coula un regard en biais, prêt à protester, puis se ravisa. Après tout, il avait entamé la partie avec ce "Avouez que je vous ai manqué", et il en subissait à présent les conséquences.

— Je vous le répète, éluda-t-il, c'est…

— …Compliqué, acheva-t-elle sur un ton malicieux.

Elle s'écarta de lui et reprit comme si de rien n'était.

— Puisqu'on parle de roses, c'est bizarre qu'il n'y en ait pas ici.

— Elles ont dû dépérir en même temps que celles de la ville, grommela-t-il, se concentrant exagérément sur le tournevis.

Il n'osait plus de lever le nez de son appareil sonique, de peur qu'elle ne sorte encore une remarque propre à lui refiler une crise cardiaque.

— Je crois plutôt qu'il n'y en a jamais eu dès le départ, objecta-t-elle. Enfin, regardez autour de vous. Il n'y a pas d'espace réservé à la roseraie. Pourtant, ce niveau est dédié à la floriculture.

Et la rose étant la reine des fleurs, elle aurait dû y avoir une place privilégiée. Il se frappa violemment le front, se traitant d'imbécile. Comment avait-il pu passer à côté de ce fait?

— Vous êtes brillante, Rose! s'extasia-t-il. Vous avez le don de percevoir l'évidence du premier coup! L'abscence de cette espèce aurait dû me sauter aux yeux!

— Et qu'est-ce que ça nous apprend? fit-elle en rougissant sous le compliment.

Il tiqua, puis replongea dans le scan avec le tournevis.

— Que les roses constituent une exception par rapport aux autres plantes, mais en dehors de ça… Rien.

— Docteur.

— Je ne peux tirer aucune conclusion tant que je n'aurais pas trouvé l'origine du chant télépathique.

— Docteur…

— De la télépathie capable d'influencer l'activité cellulaire, voilà qui est extraordinaire! Je n'ai jamais rencontré un cas de ce genre avant, et…

— Docteur!

Il stoppa sa tirade et lança un regard interrogateur à la jeune femme. Elle pointa du doigt la poche gauche de son manteau.

— Il y a quelque chose qui bouge là-dedans.


Note de l'auteur — A moins de disposer d'un Tardis ou d'un retourneur du temps, il m'est impossible de poster régulièrement. (Boulot… Il faut bien gagner sa vie, n'est-ce-pas?) Donc encore une fois, je demande votre indulgence, cher lecteur, pour cet énorme retard.
(*) a été largement inspiré du dialogue de l'épisode "Born again" de Children In Need.