Note de l'auteur — Cela faisait longtemps, hein? Mille excuses. J'aurais dû poster ce chapitre vers la fin du mois du novembre, mais il y a eu des changements dans ma vie, et j'ai mis du temps à m'y adapter.
Mais ce n'est pas moi qui vous intéresse, mais l'histoire, pas vrai? Alors place à la lecture… Je dois quand même vous prévenir que ce texte regorge d'un excès de sentimentalisme de la part de notre bon Docteur. Pardon, je n'ai pas pu y résister!
Le petit prince s'en fut revoir les roses.
«Vous n'êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n'êtes rien encore,
leur dit-il.
Personne ne vous a apprivoisées et vous n'avez apprivoisé personne.
Vous êtes comme était mon renard.
Ce n'était qu'un renard semblable à cent mille autres.
Mais j'en ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde.»
Et les roses étaient bien gênées.
«Vous êtes belles mais vous êtes vides,
leur dit-il encore.
On ne peut pas mourir pour vous.
Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu'elle vous ressemble.
Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est elle que j'ai arrosée.
Puisque c'est elle que j'ai mise sous globe.
Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent.
Puisque c'est elle dont j'ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons).
Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire.
Puisque c'est ma rose.»
— Dans "Le Petit Prince" d'Antoine Saint-Exupéry —
Doutes et sentiments
Aussitôt le Docteur fouilla à l'intérieur de la poche de son manteau et ramena une jeune pousse d'un vert très pâle. D'une apparence frêle, elle ne mesurait que quelques centimètres de haut.
— Mais qu'avons-nous là? s'exclama-t-il. Un pissenlit qui vient à peine de germer! Comment t'es-tu glissé là-dedans, toi?
La tenant sur la paume d'une main, de l'autre il chaussa des lunettes à monture noire avant de l'examiner de plus près. Un geste qui intrigua Rose plus que la plante elle-même.
— Vous êtes presbyte? Ou bien myope?
— Ni l'un ni l'autre, répliqua-t-il prestement. J'ai une vue parfaite.
A voir le haussement de ses sourcils, il semblait offensé par sa question. Elle ne se laissa nullement démonter par sa réaction, qu'elle trouvait par ailleurs parfaitement illogique.
— À quoi vous servent-elles, alors?
— Mais… à rien. C'est juste un accessoire comme un chapeau ou une cravate, c'est tout.
Quoi, les portait-il uniquement dans le but de parfaire son look?
— Pour vous donner l'air d'un génie? fit-elle avec une moue dubitative.
— Je n'ai pas besoin de m'en donner l'air, Rose. Je SUIS un génie.
Dit avec une suffisance très naturelle, mêlée d'une légère pointe d'arrogance. Ce trait de caractère était-il donc inhérent à la race des Seigneurs du Temps? Parce que Koschei était comme ça, lui aussi, quand il n'était pas tourmenté par les roulements de tambour: sûr de lui, fier de son intelligence. Lui et le Docteur, admit-elle, se ressemblaient. Un peu.
Comme à chaque fois qu'il lui arrivait de songer au Maître de manière involontaire, elle marqua un arrêt, avec une expression de douleur fugace. Ce que le Docteur ne manqua pas de remarquer. Bien qu'il ignorât la teneur exacte de ses pensées, il n'aima guère cette espèce d'ombre qui assombrissait le visage de sa compagne, si pétillante naguère. Mais avant qu'il ne puisse s'en soucier, elle se dissipa tel un mirage, pour être remplacée par le plus éclatant des sourires. Trop éclatant pour ne pas être forcé.
— Oh ciel, je suis face à un génie! Ce n'est pas la modestie qui vous étouffe.
— La modestie est l'apanage des humains, rétorqua-t-il machinalement.
— Et je ne devrais pas oublier que vous n'en êtes pas un.
Il la regarda, troublé par la douce amertume qui teintait sa voix. Et que signifiaient ses paroles? Elles dénotaient une volonté de garder de la distance entre eux deux, ce qu'il ne souhaitait aucunement. Il aurait tant voulu que leur complicité redevienne comme avant, quand le Maître n'avait pas encore gâché la vie de celle qu'il chérissait plus que tout. Combien de temps lui faudrait-il pour la débarrasser du spectre du Gallifréen dément? Que devait-il, ou pouvait-il faire, pour retrouver la Rose d'autrefois, cette insouciante jeune fille qui l'avait séduit par sa perpétuelle joie de vivre, et à qui importait peu le fait qu'il soit un alien?
À cet instant, le pissenlit lui rappela son existence, en se mettant à trembler. Surpris, le Docteur le lâcha. Tombant sur le sol, il commença à croître de la même façon que les droséras. Il grandit, grandit encore, jusqu'à atteindre la taille d'un homme, puis un énorme bouton se forma au bout de la tige, prêt à éclore.
Mefiante, Rose avait reculé de plusieurs pas, juste au cas où la plante manifesterait une envie de les dévorer.
— Sa croissance est également due au chant télépathique? voulut-elle savoir.
Comme il ne pipait mot, elle insista.
— Docteur?
— Chut… J'essaie d'écouter.
— Écouter quoi?
Ces murmures embrouillés qui soudain avaient envahi sa tête. Leur signification lui échappa au début, puis au fur à mesure qu'ils devenaient plus nets, il comprit d'où ils provenaient.
Sous le regard ébahi de la jeune femme, il se mit à monologuer, les yeux rivés sur le pissenlit.
— …Crois-moi, tu es superbe. Hmm? Plus spacieuse qu'il n'y parait? Normal, c'est la poche d'un Seigneur du Temps… Comme tu dis, c'est assez pratique, surtout pour… Quoi? Entasser tout un tas de fatras inutile? Hé, ces objets sont inestimables, ils ont tous leur utilité! Comment ça, je suis un vieux grincheux? Je n'ai que 900 ans et des poussières! …Pourquoi riez-vous, Rose? Il n'y a là rien de drôle!
Au fond, il était soulagé: ce rire au moins sonnait vrai, pas comme le sourire de tout-à-l'heure.
— Pardon, s'excusa-t-elle, s'efforçant de réprimer son hilarité. Mais vous êtes en train de vous disputer avec… une plante?
— Par télépathie.
— Amnésie ou pas, je suis certaine que les végétaux terriens ne possèdent pas ce genre de don!
— Et vous avez raison. Ils sont trop bas dans l'échelle de l'évolution pour pouvoir exercer cette capacité.
Nous traitez-vous d'êtres inférieurs?
— Ne prend pas la mouche, consola le Docteur en s'adressant au pissenlit. Même la race humaine n'est pas assez évoluée pour ça… Minute. Qui parle?
Car il venait de s'apercevoir que le dernier message ne venait pas de la plante qu'il avait en face de lui, mais d'autre part du bâtiment. Du sous-sol, pour être précis.
Nous sommes celles qui exècrent des sans-racine, tels que vous.
Rose, qui scrutait les alentours avec inquiétude, sentit une torpeur irrésistible l'envahir. Elle avait l'impression qu'une lente mélopée l'environnait, lui chuchotant sans cesse "dormez… dormez…" En baillant, elle s'appuya sur l'épaule du Docteur.
— Pourquoi… est-ce que… j'ai si sommeil…
— Non, Rose! Il faut rester éveillée! Quels qu'ils soient, ils utilisent… le chant télépathique… pour nous… endormir…
La fin de la phrase mourut sur les lèvres du Gallifréen, qui ne put empêcher ses paupières de se fermer tout seuls. Il lutta pour ne pas succomber, mais la bataille était perdue d'avance. Il finit par piquer du nez dans les cheveux de Rose, doux et parfumés, alors qu'elle s'assoupissait contre le creux de son cou, sa respiration aussi régulière qu'un métronome.
Sans bruit, le Seigneur du Temps et sa compagne s'affaissèrent sur le sol, pareils à des personnages du conte de fée victimes d'un enchantement.
…
La première pensée qu'eut Rose en émergeant de l'inconscience fut pour le Docteur.
Le contact avec sa peau me donne des frissons. Tellement plus froide que celle d'un humain… Pourtant, elle ne me rebute pas, au contraire, j'ai envie de m'y blottir… Reprend-toi! N'oublie pas que c'est un alien. Sois vigilante, à moins de vouloir refaire les mêmes erreurs qu'avec Koschei.
…Mais comment rester sur ma garde, puisque rien que par sa présence il me chamboule les sens?
Quelqu'un la secoua par les épaules, chassant les restes de somnolence. En ouvrant les yeux, elle aperçut un jeune homme à peine sorti de l'adolescence. Son visage juvénile disparaissait presque derrière l'énorme cache-nez de couleur de sable qui entourait son cou.
— Bonjour, dit-elle. Qui es-tu?
À cette question toute simple elle eut droit à une réponse pour le moins énigmatique.
— Personne pour le moment. On ne se connait pas encore.
Il avait une voix chantante, qui résonnait agréablement à l'oreille.
— D'accord… Tu veux peut-être que je me présente en premier? Je m'appelle Rose.
À ces paroles, de l'étonnement se peignit sur ses traits.
— Ainsi, tu es une rose, toi aussi? Mais tu n'en as pas l'air: pas d'épines, pas de feuilles…
Ce fut au tour de Rose de manifester sa surprise. La prenait-il pour une véritable fleur? Qu'était donc ce garçon?
— C'est juste un nom, tu sais. Je ne suis pas une plante.
Il parut ne pas l'entendre, occupé à poursuivre ses propres idées.
— Pas de pétales, ni de tige. Tu es très différente de la mienne.
— De la tienne?
— De ma rose à moi. C'est en la cherchant que j'ai atterri sur Terre.
Décidément, il valait mieux renoncer à avoir une conversation sensée avec cet inconnu, qui clairement n'était pas de cette planète. Encore un extraterrestre avec une apparence tout-à-fait humaine. Et à ce propos, où était le Docteur? Pas ici, en tout cas.
Elle se rendit compte qu'elle était étendue sur le sol d'une pièce assez insolite. Les parois semblaient être faites d'écorce d'arbre, dont la surface rugueuse était faiblement éclairée par la lueur des lampes en forme de muguets. Mais si on faisait l'abstraction de son aspect singulier, l'endroit avait tout d'une cellule. Super. La voilà séparée du Docteur, et emprisonnée avec un alien qui tenait des propos incohérents.
Sous le regard curieux de son compagnon d'infortune, elle se leva d'un bond et commença à inspecter les lieux. Pas d'issue visible.
— Enfin, marmonna-t-elle, il doit bien exister une ouverture quelconque!
— Il y en avait une, intervint-il, seulement elle s'est cicatrisée juste après qu'on t'a enfermée avec moi.
Un pli lui barra le front, tandis qu'elle tentait vaillamment de donner un sens à son explication. Cicatrisée? Cela signifiait-il que ces murs étaient en vie?
— Sommes-nous dans une prison vivante?
— Apparemment.
— As-tu vu ceux qui m'ont amenée ici? Quel peut être leur but?
— Accélérer l'évolution de la flore terrienne, je crois.
— Mais pourquoi faire?
Il se contenta de hausser les épaules, comme s'il jugeait le sujet inintéressant. Alors elle décida d'essayer autre chose.
— Raconte-moi au moins comment tu t'es fait embarquer dans cette galère.
— J'ai suivi la trace de ma rose jusque dans ce bâtiment, et on m'a fait prisonnier avant que je ne puisse dire ouf.
— Euh… la rose dont tu parles, il s'agit bien d'une fleur?
Un doux sourire illumina la face de son interlocuteur.
— Bien sûr. Elle a de grandes corolles rouges épanouies, des épines qu'elle nomme ses griffes, et adore la compagnie des papillons. Elle est vaniteuse, capricieuse aussi, mais je l'aime malgré tout.
À nouveau elle s'interrogea sur la nature de cette rose, car la manière dont il l'évoquait prêtait à la confusion.
— Et tu es à sa recherche… parce que?
Il se rembrunit avant de baisser la tête.
— Quand je suis revenu au bout d'un long voyage, elle était partie. C'est compréhensible, on s'était disputé avant mon départ. Mais je la retrouverai. C'est ma fleur à moi, tu comprends, j'en suis responsable.
Dans sa paisible gravité se mêlait une étrange passion qui émut la jeune femme. Fleur ou individu, ladite rose devait vraiment lui tenir à coeur.
— Et toi? fit-il au bout d'un moment. Comment es-tu arrivée là?
— Moi? J'ai été entraînée dans cette histoire par…
Elle hésita, puis finalement opta pour un terme qu'elle estima être neutre.
— …Un ami.
— C'est une rose, lui aussi?
— Oh non, rit-elle. Un Seigneur du temps, plutôt. Un excentrique qui se balade dans une boîte bleue, et qui pour une raison connue de lui seul aime se faire appeler…
— Le Docteur?
…
Justement, le Docteur était en train de reprendre connaissance. Et en premier lieu, il songea à Rose.
L'odeur de sa chevelure me refile des frissons, comme d'habitude. Aussi suave et enivrante que celle des raserens (*) en pleine floraison… Ça au moins, ça n'a pas changé, contrairement à sa couleur. Pourquoi s'est-elle teinte en brune, je me demande? Être blonde fait pourtant partie de sa nature. C'est comme son sourire, tout en elle doit rayonner, sans que la moindre part des ténèbres ne vienne obscurcir sa lumière.
Six mois ont passé depuis la disparition du Maître et elle en est toujours au même point. Les séquelles que lui a laissées Koschei la minent de l'intérieur. Conséquence, malgré son attirance elle se méfie de moi, de mes intentions… Incapable de m'accorder une totale confiance.
Et cela lui faisait mal.
Ses rêveries à propos de sa compagne auraient ainsi pu se poursuivre indéfiniment, s'il n'avait pas senti les liens qui l'immobilisaient, rendant sa position particulièrement inconfortable. En plus de cela, une main explorait sa poitrine, s'arrêtant sur le côté gauche, ensuite sur le côté droit. Qui que ce soit, il y avait de la curiosité dans ses gestes.
Il se risqua à ouvrir les yeux, qui croisèrent ceux d'une jeune fille. Non, ceux d'une fleur. Non, d'une fille. Il n'était pas aisé de la catégoriser. Si sa silhouette d'une délicieuse finesse était tout-à-fait humanoïde, en revanche, sa peau avait la fraîcheur des feuilles en plein été. En d'autres mots, elle était d'un joli vert. En guise de cheveux, une profusion de pétales rouges encadraient un visage triangulaire, complétant l'illusion de contempler une rose récemment éclose.
La fille-fleur, qui continuait à tâtonner le torse du Gallifréen, constata d'une voix fluette.
— Deux coeurs. C'est la première fois que je rencontre un mammifère qui en possède deux.
Mammifère? Le terme n'était guère flatteur, mais après tout, ce n'était que stricte vérité.
— Et moi, répliqua-t-il aimablement, c'est la première fois que je vois une fleur avec des bras et des jambes… charmants, au demeurant.
Elle pencha légèrement la tête, comme le ferait un chiot déconcerté.
— Est-ce un compliment?
— Absolument. Et je t'en ferais d'autres si tu pouvais me détacher. Tu veux bien?
Il était solidement ligoté avec des lianes épineuses contre l'une des colonnes brunâtres qui soutenaient le plafond d'une salle circulaire. À voir les consoles de commande et les hublots, il devait se trouver à bord d'un vaisseau spatial. Un vaisseau vivant, nota-t-il mentalement. Pas aussi génial - et sexy! - que le sien, mais tout-de-même, c'en était un. À force d'en piloter, il finissait par les reconnaître d'un seul coup d'oeil.
La fille-fleur, qui à présent examinait avec intérêt le contour de sa bouche, déclara de façon nonchalante.
— Je ne peux pas te libérer. Les autres me l'ont interdit. Dis, tu n'es pas de cette planète. D'où viens-tu?
— Je suis de partout. Et la femme qui m'accompagnait? Qu'en avez-vous fait?
Elle le fixa en silence, la mine indéchiffrable, ce qui ne manqua pas de l'inquiéter. Non, de l'affoler. Rose. Que lui était-il arrivé?
Il se mit à se débattre, sans pour autant parvenir à briser ses attaches. Alors il cria.
— Bon, on ne joue plus, jeune demoiselle! Où est-elle?
Sa soudaine véhémence parut l'effrayer. Reculant précipitamment, elle ramassa par terre un globe de cristal qui renfermait une plante en pot et le serra contre elle. Il y avait une sorte de vulnérabilité attendrissante dans sa manière de se comporter qu'il était difficile d'ignorer, même pour un Docteur en colère.
— Pardon, s'excusa-t-il, contrit. Je ne voulais pas te faire peur. Dis-moi simplement ce qu'elle est devenue.
Imperceptiblement, elle se détendit. Jouant avec l'objet qu'elle avait entre ses mains, elle demanda avec une certaine timidité.
— Elle compte tellement pour toi?
Ce n'était pas dans le tempérament du Gallifréen de se dévoiler devant une inconnue, surtout si elle tenait le rôle de geôlière. Néanmoins il se surprit à répondre avec sincérité.
— Oh oui, plus que tout.
— Un seul coeur. Une humaine donc, comme il y en a tant d'autres sur Terre. Elle n'a rien d'exceptionnelle.
Comme elle se trompait. Rose était unique à ses yeux. Personne ne pouvait la remplacer.
— Il en existe des milliards qui lui sont semblables, insista son interlocutrice. Elle n'est pas spéciale.
Il riposta aussitôt.
— Elle l'est pour moi.
Le regard de la fille-fleur se fit intense, comme si la question qui allait suivre lui était d'une importance capitale.
— Pourquoi?
Parce que…
Parce que Rose était, parmi toutes les compagnes qu'il avait eues tout au long de sa longue errance, la seule qui avait su percer le carapace dont il s'était entouré. Et toucher ainsi ses coeurs meurtris.
Parce que c'était celle dont la perte l'avait rendu fou de douleur, le plongeant dans les affres de culpabilité et de regret sans fin. Au point qu'il avait été tenté à diverses reprises de braver les interdits, et d'aller la chercher de l'autre côté.
Parce qu'elle était de retour, un miracle dont il remercierait le diable s'il en était l'instigateur. Et que cette fois, il était prêt à tout affronter - hommes, aliens, ou l'Univers lui-même - afin de la garder auprès de lui. Quelqu'en soit le prix.
Parce que, à bien y réfléchir, tous ces mots étaient inutiles. Puisque trois suffisaient.
…
— Tu connais le Docteur? demanda Rose, stupéfaite.
Que l'Univers était petit. À moins que le dernier Seigneur du Temps ne fût plus célèbre qu'elle ne le pensait.
— J'ai fait sa connaissance il y a quelques temps de cela, expliqua le jeune inconnu.
Sur la planète Yuo, réputée pour ses magnifiques couchers de soleil. Il avait le souvenir d'un homme au long manteau qui, adossé contre les portes d'une cabine bleue, contemplait l'horizon crépusculaire avec un regard chargé d'une sombre souffrance. Ils avaient engagé la conversation. Il avait parlé de sa fleur qu'il recherchait, et en retour, le Docteur avait raconté que la sienne…
— Alors c'est toi? fit-il, percutant enfin.
— ?
— Sa Rose. Celle qui est sensée être piégée dans un autre monde.
Il était étrange d'entendre ces termes de la bouche d'un tiers. Sa Rose. La Rose du Docteur. Une appellation intime, qui la fit rougir quelque peu.
— Comme ça, tu as pu revenir? poursuivit-il. J'en suis heureux. Il était si peiné de t'avoir perdue.
Elle garda le silence, car elle ne savait pas quoi dire. Tout était si confus, lorsqu'il s'agissait du Gallifréen. Il était indéniable qu'il éprouvait de profonds sentiments pour elle. Cela se voyait à sa façon de la regarder, de la toucher… emplie d'une tendresse qui faisait battre la chamade à son coeur. Mais s'il y avait plus que de l'amitié entre eux, pourquoi ne le lui avouait-il pas? Au lieu de se défiler avec des "C'est compliqué", semant le doute dans son esprit, déjà mis à mal par la perte de mémoire?
Elle aurait voulu se fier à lui. Mais elle ne pouvait pas. Pas tant qu'elle n'aurait pas la certitude qu'il ne dissimulait pas de mensonges, ou encore de tromperies, derrière cette façade aimante. Pas tant qu'elle ignorerait la nature exacte de ce qu'il ressentait pour elle.
…
Trois mots. D'une simplicité presque désolante pour la signification qu'ils renfermaient. Qui auraient dû parvenir aux oreille de sa compagne sur la baie de Méchant Loup, le jour où sa vie s'était arrêtée.
Il l'aimait.
Cependant le Docteur ne les prononça pas. Ils étaient destinés à Rose, et non pas à être dispersés aux quatre vents.
— Elle m'est précieuse, se contenta-t-il alors de dire.
Le regard de la fille-fleur se fit lointain, et ses lèvres formèrent un murmure proche d'un soupir.
— Est-ce que cela suffit pour rendre unique un être banal?
À cet instant, une chorale télépathique, somme de milliers de voix, s'éleva dans leurs esprits.
Assez. Écarte-toi de ce sans-racine.
Note de l'auteur — (*) Raseren est une fleur sauvage qui ne pousse que sur Gallifrey. Pure invention de ma part.
Le garçon au cache-nez d'or et la fille-fleur sont ceux qui apparaissent dans le prologue. Je me demande si j'ai suffisamment semé d'indices pour que vous puissiez deviner leurs identités?
