Note de l'auteur — C'est très dur d'écrire la suite d'une fic qu'on n'a plus touchée depuis des mois: relire les chapitres précédents pour se remettre dans le bain, vérifier qu'on ne passe pas à côté d'un fait ou d'un personnage important (j'ai failli oublier que Jack faisait partie du casting, vous vous rendez compte!) etc. Mais j'y suis quand même arrivée, ouf! Voici donc le fruit de mes labeurs... qui fait presque le double du chapitre habituel, je le crains. J'espère qu'il vous plaira malgré sa longueur!


Si quelqu'un aime une fleur

qui n'existe qu'à un exemplaire

dans les millions et les millions d'étoiles,

ça suffit pour qu'il soit heureux quand il les regarde.

Il se dit:

"Ma fleur est là quelque part…"

Mais si le mouton mange la fleur,

c'est pour lui comme si,

brusquement,

toutes les étoiles s'éteignaient...

...

Dans "Le Petit Prince" d'Antoine Saint-Exupéry —


Les intentions de chacun


Quittons un instant le Docteur pour faire un petit bond dans le passé. Rappelez-vous, nous avions laissé l'intrépide capitaine en face du journaliste, quelque part dans les escaliers du secours du Celestial Garden. Et ils avaient échangé des propos suivants.

— Je suis un agent spécial chargé de la surveillance des activités des extraterrestres.

— De quel organisme? De l'UNIT? Ou du Torchwood?

Si Jack en fut déstabilisé, il ne le montra pas. Bien sûr, s'il avait su que le blondinet était au courant de leur existence, jamais il ne l'aurait abordé de cette manière. Mais puisque le mal était déjà fait, il se contenta de répondre sur un ton léger.

— Ah, mais vous ne pouvez pas me mettre dans le même panier que ces lourdauds en bérets rouges. Quoique, il y a certains dans le lot qui ne manquent pas de charme...

Comme son interlocuteur le regardait avec incompréhension, il arrêta la digression, qui au demeurant aurait fortement déplu à Ianto, et se présenta.

— Capitaine Jack Harkness, du Torchwood.

Les yeux de Jerry se mirent à briller d'une lueur que l'homme immortel ne parvint pas à déchiffrer. Était-ce de la détermination? Ou de la rancune?

— Le chef de la division de Cardiff, je présume?

Cette fois encore, Jack réussit à contenir sa stupéfaction.

— J'ignorais que j'étais aussi célèbre. Oui, c'est exact.

— Alors dites-moi pourquoi vous cachez la vérité.

— À propos de quoi?

— Harold Saxon.

Jack se crispa intérieurement. C'était donc ça. Comme il l'avait craint, ce gamin était en train d'enquêter sur le Maître et ses agissements. Ce qui expliquait son rapprochement avec Rose. Cependant, il veilla à garder une expression doucereuse tout en rétorquant:

— L'ex-premier ministre?

— Qui d'autre?

— Il s'est suicidé suite à une dépression nerveuse. Il n'y a aucun mystère là-dessus. Ce n'est rien qu'une triste fin d'un politicien qui...

— ... Qui était un alien, coupa sèchement Jerry.

Et il ajouta de façon plus qu'agressive.

— Un fait que des agents comme vous ont voulu dissimuler!

Une affaire personnelle. Il y avait décidément trop de véhémence dans sa voix pour qu'il ne s'agisse que d'une simple enquête journalistique. Pendant un bref moment, Jack contempla le visage fermé de Jerry, puis finit par lâcher un reniflement de dérision.

— Saxon serait un alien?

— Osez prétendre le contraire!

— Non, en fait, vous avez raison. Et la Reine est un loup-garou, n'est-ce-pas?

Sur ce il tourna les talons et descendit les marches, sans un regard en arrière, comme si l'autre ne présentait plus le moindre intérêt. Tout en comptant en silence: un, deux, trois...

— Attendez! entendit-il hurler derrière lui. Vous... vous n'allez pas me laisser seul, tout de même?

Eh oui, il ne pouvait qu'être paniqué, avec la plante géante qui rôdait encore dans les parages... Feignant l'indifférence, Jack lança sans se retourner.

— Et pourquoi devrais-je perdre mon temps à écouter les divagations d'un fana des théories de complot?

— Mais je ne suis pas un... Je suis journaliste!

— Tiens donc. Quel sens de professionnalisme vous avez, à vous fier aux rumeurs sans fondement.

Touché. La terreur anticipée, ainsi que l'impression d'avoir été ridiculisé, mena Jerry à une volubilité bien dangereuse.

— Ce n'est pas sans fondement! J'ai un témoin!

— Vraiment? Que vous a-t-il raconté? Qu'il a vu Saxon atterrir à Londres à bord d'une soucoupe volante? Pff!

Dans son dos, Jerry s'enflamma de plus belle.

— Il m'a parlé d'une cabine bleue! Et aussi de Gallifrey, une planète aujourd'hui disp...

La fin de la phrase lui resta en travers de la gorge. Revenant sur ses pas avec la rapidité d'un guépard, Jack l'avait saisi par le col et presque soulevé du sol.

— Qui est-ce? questionna-t-il avec un calme inquiétant.

Sur Terre, rares étaient ceux qui connaissaient le nom de Gallifrey: lui, Martha, ses amis du Torchwood... et probablement quelques uns qui avaient obéi au Maître de leur plein gré. L'un d'eux avait-il renseigné Jerry? Dans quel but?

— Qui vous a refilé ces informations? gronda-t-il, avant de lui imprimer une violente secousse. Qui!

La bouche de Jerry demeura obstinément close. Bien qu'intimidé - comme le prouvait le tremblement de ses membres - il refusa de flancher devant la rudesse du capitaine, qu'il bravait en le fixant droit dans les yeux. C'était à se demander s'il était cette même personne qui dans l'affolement avait lâchement abandonné Rose. Devant son attitude butée, les lèvres de Jack se tordirent en un sourire assez étrange, lui donnant l'air d'un prédateur. Il commençait à lui plaire, ce petit.

À cet instant, il y eut un fracas au loin, et le bruit de nombreux pieds martelant le sol. Pour le capitaine, la cause de ce vacarme n'était pas difficile à deviner: certains des gardes qu'il avait bloqués dans les ascenseurs avaient réussi à s'en échapper plus tôt que prévu.

Il était temps de mettre les voiles.

— Finalement, j'ai changé d'avis.

— Hein?

Jack desserra les poings, sans toutefois rendre à son captif sa liberté. Car aussitôt après, il l'agrippait par le bras.

— Une petite ballade en ma compagnie, ça vous tente?

Faisant sourde oreille à ses protestations indignés, il l'entraîna vers le bas de l'escalier, tandis qu'un "halte!" impérieux retentissait derrière eux.

...

Il commençait à en avoir marre. Comme si cela ne suffisait pas de s'être fait railler et malmener, voilà maintenant qu'il était traîné de force, tel un petit chien au bout de sa laisse! Outré, Jerry l'était profondément. Révolté, il l'était encore plus.

Jusqu'à ce que les balles se mettent à siffler joyeusement à ses oreilles.

— Mais c'est qu'ils nous tirent dessus! s'exclama-t-il.

— Vous l'avez remarqué, bravo.

Choqué, il prêta à peine attention au sarcasme du capitaine. Pourquoi les gardes les prenaient-ils pour cibles? Une interrogation qui se mua en frayeur lorsqu'un autre projectile vint s'écraser tout près de lui. Abandonnant toute réflexion, il courut donc, la peur au ventre, remorqué par Jack qui malgré le danger semblait parfaitement à l'aise.

Combien de temps dura leur fuite, Jerry était incapable de le préciser, mais lorsqu'il put enfin reprendre son souffle, ainsi que ses esprits, il sut qu'ils avaient réussi à semer leurs poursuivants. Par contre, il ignorait totalement où il était.

Exténué, il eut du mal à ne pas s'effondrer sur place. D'une main il s'appuya sur ses genoux flageolants, de l'autre sur une espèce de tronc qui lui parut à la fois lisse et flexible au toucher... Qu'est-ce que c'était que ça?

En levant la tête, il ne put retenir un cri d'effroi. Une plante géante! Encore!

Alors qu'il s'apprêtait à fuir, Jack le prit par le collet pour l'en empêcher.

— Tout doux, ce n'est qu'un pissenlit!

— Un monstre, c'est un monst... Ah?

En effet. D'une taille exceptionnelle, ce qui n'en faisait pas moins un pissenlit.

— Mais comment avez-vous fait pour devenir journaliste? soupira le capitaine.

Rasséréné, mais également honteux d'avoir hurlé comme une mauviette, Jerry marmonna que pour s'occuper de la rubrique people, on n'avait pas besoin de s'armer d'un grand courage. Sans la mort de sa cousine...

Une boule se forma dans sa gorge. Lucy. La belle, la fragile Lucy. Celle qui avait joué le rôle d'une soeur, et même d'une mère lorsqu'il avait perdu ses parents dans un accident. Si elle n'avait pas été tuée dans d'aussi atroces circonstances (*), jamais il n'aurait eu à s'intéresser à Harold Saxon. À ce qu'il avait été. À ce qu'il avait fait. À celle qui avait été sa promise... Rose. La jeune femme qu'il soupçonnait d'être...

La mine sombre, il se redressa et carra les épaules. Certes, il n'était pas ce qu'on pouvait appeler un brave, loin de là. Cependant, que ce soient des balles ou des créatures cauchemardesques, il n'allait pas les laisser l'arrêter dans sa quête de la vérité. Et certainement pas un agent du gouvernement qui se croyait tout permis. Il devait bien ça à sa cousine.

Il adressa un regard farouche au capitaine, prêt à en découdre s'il recommençait ses interrogatoires. Mais ce fut en pure perte, parce que l'autre ne s'en aperçut même pas, trop préoccupé par un objet qu'il venait de ramasser: une paire de lunettes à monture noire. Le front barré par un pli soucieux, il se mit à scruter les alentours. Son inquiétude fut telle qu'elle finit par gagner Jerry.

— Un problème?

D'un pas pressé, Jack se dirigea vers les ascenseurs. Après avoir jeté un coup d'oeil à celui dont les portes béaient, il porta son attention sur un autre, dont il essaya de forcer l'ouverture.

— Hé, vous êtes sourd?

— À moins de connaître un moyen discret de se rendre au niveau - 5, fermez-la. Vous me déconcentrez.

Et de poursuivre son investigation.

— Le niveau - 5? Qu'y-a-t-il là-bas?

— Ha, la question à un million de livres. Mais au fait, ne vous avais-je pas demandé de vous taire?

— Et si je le connaissais, ce moyen?

Aussitôt, Jack pivota sur lui-même et d'un simple regard, exigea de plus amples explications .

— À une condition, rétorqua alors Jerry. Que vous me parliez de Saxon.

— Ça tourne à l'obsession. Quoi qu'il ait été, ou fait, qu'est-ce que cela change, à présent? Il n'est plus de ce monde.

— Pour moi, énormément de choses.

— Vous êtes conscient que si nous continuons à traîner ici, les gardes vont finir par nous retrouver?

— Je m'en contrefiche.

Non, il ne s'en contrefichait pas. L'idée d'essuyer à nouveau des tirs lui faisait une peur bleue. Mais l'occasion de pouvoir marchander avec l'agent du Torchwood ne se représenterait pas de si tôt. Il fallait qu'il s'en saisisse.

Son vis-à-vis le considéra longuement entre les paupières étrécies, avant d'émettre son opinion.

— J'accepte le deal... si seulement vous m'indiquez aussi l'identité de votre témoin, plus tard.

Puis il leva le bras pour prévenir toute objection.

— C'est oui ou c'est non? Décidez-vous vite, nous n'avons pas beaucoup de temps.

Jerry aurait dû se récrier qu'un journaliste ne révélait jamais ses sources. Mais il ne le fit pas. Parce que même pour lui, son informateur était entouré de mystère. Ce ne serait pas le trahir que de raconter le peu d'éléments dont il disposait à son sujet.

En expirant bruyamment, il exposa à Jack un fait qu'il avait appris en consultant le plan de construction du Celestial Garden. Un fait qui allait peut-être les aider dans ces circonstances.

— Il y a une différence de 15% entre le volume qu'occupent les murs de ce building et celui des matériaux qui ont servi à les bâtir.

En le voyant sourciller de perplexité, il reprit en termes plus compréhensibles.

— Je veux dire qu'il existe un espace vide à l'intérieur de ces parois. Quelle peut être son utilité, je n'en sais fichtre rien, mais il est assez large pour que puisse s'y déplacer un homme.

— Comment avez-vous appris ça?

En menant l'enquête sur ce jardin botanique si atypique, et ce avant même que Rose ne l'y entraîne. Depuis la disparition de Lucy, il avait pris l'habitude d'étudier de près tout phénomène ou événement lui paraissant sortir de l'ordinaire, donc pouvant être d'origine extraterrestre. Et Celestial Garden était dans ce cas, en tout point de vue. Des plantes qui n'avaient nullement besoin du soleil pour s'épanouir? Non mais franchement! Il fallait être aveugle... pour croire... que la technologie terrienne était... capable d'un tel prodige...

Que lui arrivait-il? Pourquoi soudain... ses pensées étaient-elles... hachées...?

Devant son mutisme qui se prolongeait, Jack eut un haussement d'épaules, puis se mit à tâter le mur, sans doute à la recherche d'un mécanisme quelconque.

— De quelle manière y accède-t-on?

Il voulut répondre qu'il n'en avait aucune idée, avant de constater que sa langue refusait tout service. Il n'en ressentit qu'un vague étonnement, son esprit anesthésié par une mélodie brumeuse. Ou une brume mélodieuse... qui l'enveloppait, le berçait, et l'éloignait peu à peu de la réalité, lui murmurant sans cesse de...

Dormir... Dormir...

Il bailla à s'en décrocher la mâchoire, avant de céder à la douce invite au repos. Ah, dormir...

...

Le silence.

Non, pas le silence, pas exactement. Car il était sans cesse dérangé par de légers bruissements et de faibles craquements, comme si les plantes se racontaient des histoires. Des histoires rien qu'à eux. Elles parlaient de la terre humide et du ciel bleu, juste après qu'une tempête les aient délavées. Du soleil brillant dans toute sa gloire, les baignant dans une chaleur langoureuse. Du vent folâtre aimant les décoiffer, emportant une poignée de leurs feuilles par mégarde. De papillons et d'abeilles, virevoltant parmi leurs fleurs et se disputant leurs nectars. D'oiseaux se nichant dans leurs branches et picorant leurs graines, tout en chantant à tue-tête... De tout ce qui leur avait été interdit d'accès, depuis qu'elles étaient ici. Du monde extérieur, dont elles ressentaient une profonde nostalgie.

Brusquement, elles se turent. L'un des murs, qui pourtant semblait être fait de matière solide, se mit à onduler. Devint mouvant. De sa surface houleuse émergèrent des lianes d'un vert passé qui rampèrent vers les deux corps allongés l'un à côté de l'autre. Sans que ces derniers n'opposent aucune résistance, elles s'enroulèrent autour de leurs tailles, comme le ferait un boa constrictor. Et avec leurs proies, elles retournèrent d'où elles venaient: droit dans le mur. Leur seconde capture de la soirée.

Après leur départ, les murmures des plantes reprirent. Mais cette fois, ils étaient empreints de crainte, causée par les êtres qui à l'instant s'étaient emparés de ces sur-deux-pattes. Elles en avaient peur, de cette multitude d'entités, qui tapies dans les ténèbres leur instillaient jour après jour des mélopées discordantes, les forçant à évoluer. Une évolution dont elles percevaient l'odieuse finalité.

Si seulement elles pouvaient y échapper... Mais elles ne le pouvaient pas, aucune des plantes du Celestial Garden ne le pouvaient. Elles n'avaient pas d'autre choix que de se résigner à la fatalité du sort qui leur était réservé.

Puis le pissenlit se mêla à leurs chuchotements effarés. Il leur insuffla de l'espoir en évoquant le Docteur. Les plantes en furent intriguées. Qui était-ce? ...Quoi, le sur-deux-pattes qui souriait béatement à celle qui avait la blondeur du blé? Mais il s'était fait prendre, exactement comme les deux autres! Que pouvait-il faire pour eux, de là où il était?

...

Rien. Le Docteur ne pouvait rien faire, que ce soit pour les autres ou pour lui-même, à part lever la tête lorsqu'une chorale télépathique se fit entendre.

Assez. Écarte-toi de ce sans-racine.

Pendant que la fille-fleur obéissait précipitamment à cette injonction, il s'attendit à ce que surgissent les propriétaires du vaisseau, qu'il imaginait être des créatures appartenant à une espèce végétale. Mais comme personne ne vint, il parla en fixant le plafond.

— La courtoisie veut qu'on se montre quand on s'adresse à quelqu'un.

Nous ne nous adressions pas à vous, mais à cette petite idiote qui a l'habitude malsaine d'apprécier un peu trop la compagnie des animaux.

Il encaissa l'insulte sans broncher. Observant du coin de l'oeil la fille-fleur qui se recroquevillait, toute piteuse, il ne perdit pas son attitude sereine. Mais ce calme était de ceux qui précédaient la tempête.

— Je suis le Docteur, pour les amis comme pour les ennemis. Et vous?

Nous n'avons pas de nom à donner à un être fait de chair. Ce serait nous abaisser...

La tirade, qui promettait d'être hautaine, fut coupée en plein milieu.

— Comme c'est ennuyeux. Et guère pratique. Comment se fait-il que vous n'ayez jamais reçu de nom?

Ce n'est pas cela.

— Ah, j'ai compris. Vos parents vous ont baptisés d'une manière ridicule, c'est ça?

Pas du tout. Nous...

— Il ne faut pas en avoir honte, vous savez. J'en ai connu certains qui portaient des noms à faire rigoler un Dalek, c'est tout dire. Ce genre de chose arrive plus souvent qu'on ne le croit. Il suffit d'avoir un père ou une mère débordant d'imagination pour se retrouver affublé d'un affreux sobriquet...

Et la flopée de paroles se poursuivit. Intarissable. Infatigable. Jusqu'à ce qu'un hurlement retentisse, excédé.

Galatéas!

Un sourire triomphant s'inscrivit sur le visage du Gallifréen.

— Voilà qui est mieux. Galatéas... De Galatée? Une planète ravissante, d'après ce que j'en sais.

Seul un silence mortifié lui répondit, ce qui ne l'empêcha pas de continuer.

— Toutefois, j'ignorais que ses habitants avaient développé une conscience de groupe.

Des milliers d'individus réunis en un seul lien télépathique, et s'exprimant à travers une unique voix... Il comprenait maintenant pourquoi il s'était fait si facilement endormir par leur chant, malgré ses capacités psychiques.

— Enfin, là n'est pas le sujet. Pas que ce soit inintéressant, mais... enfin. Que faites-vous ici, loin de chez vous?

Notre foyer n'est plus. Il s'est abîmé dans une fissure.

Le Docteur fronça les sourcils, perplexe. De quoi parlaient-ils?

Une image aussi terrible que fascinante s'imposa alors dans son esprit: celle d'un système solaire entier en train de se désagréger. Il vit l'astre et ses satellites se disloquer, s'effriter, avant de se réduire en infimes poussières. Poussières qui furent à leur tour aspirées par... Une cassure? Une lézarde? Comment la définir?

Une immense fissure. Une fissure affamée. Elle a dévoré toute la planète.

L'Avaleuse du monde. Elle était d'une incroyable netteté, comme si la structure même de la réalité s'était fracturée. Et il n'y avait rien derrière. Qu'une lueur bleuâtre, d'où émanait une avidité autre que celle qui animait un trou noir. Car un trou noir finissait par exploser, rendant à l'Univers ce qu'il avait pris. Mais celle-ci... était le néant personnifié.

La vision se dissipa. Pendant qu'il s'interrogeait sur la cause de ce phénomène qui ne ressemblait à rien de ce qu'il connaissait, les Galatéas reprirent.

Nous sommes tout ce qui reste de notre peuple. Longtemps nous avons erré dans le froid de l'Espace... Puis nous avons découvert la Terre.

La douleur contenue dans leur récit fit écho à ses propres sentiments, leur sort étant comparable au sien. Il savait ce que c'était que de tout perdre du jour au lendemain. Les coeurs du dernier Seigneur du Temps s'adoucirent. Légèrement. Mais pas au point d'éprouver de la compassion pour ceux qui retenaient Rose captive.

— Je suis désolé de ce qui vous arrive. Mais il vous faudra trouver un autre endroit pour vous installer. Celui-ci est déjà occupé, et...

Nous avons besoin de votre coopération.

— ...Je ne permettrai pas que vous... Quoi?

Cela le prit de court, parce qu'il n'aurait jamais cru qu'ils lui demanderaient de l'aide d'eux-même. Puis il réalisa qu'il se trompait. Ils avaient usé le terme de "coopération", signifiant par là leur volonté de le contraindre, s'il les repoussait.

Coopérez, Docteur.

Ce n'était pas un appel au secours qu'ils lui lançaient, mais une menace. Et ils détenaient sur lui un excellent moyen de pression. Ce fut donc d'un ton polaire qu'il leur rétorqua:

— À quoi?

Vous possédez une technologie capable d'interférer avec notre chant télépathique, comme l'a prouvé la croissance anormale de certaines plantes.

Le tournevis sonique? Était-ce les ondes émises par son appareil qui avaient fait grandir les dionées et les droséras? Tout comme le pissenlit? Alors quel était le but initial de leur chant?

...Oh, bien sûr. C'était pourtant évident.

Nous voulons, Docteur, que vous utilisiez votre artefact pour accélérer l'évolution des végétaux de ce jardin.

Pour qu'ils deviennent comme la fille-fleur, présuma-t-il.

Il la chercha du regard. Elle s'était repliée dans un coin de la salle de contrôle, serrant contre elle le globe de cristal. Il la détailla de la tête au pied. Des jambes, des bras, une bouche. Peut-être un organe tenant lieu du cerveau, caché dans la profusion de pétales rouges. Et pourquoi pas un coeur, battant quelque part dans ce corps gracile?

Elle était une forme à laquelle la flore terrienne pouvait aboutir, si la Mère nature choisissait d'en faire des créatures dotées d'intelligence... ou si on en influençait l'évolution de manière artificielle.

Notre méthode est trop lente. Pire, elle est imprécise. Nous ne souhaitons pas d'autre échec tel que La Rose.

— Cette jeune fille n'est donc pas des vôtres.

Elle? Nous l'avons ramassée sur une minuscule planète. Elle a été un cobaye décevant, imprégnée comme elle est des émotions des sans-racine.

Elle resta muette, pendant qu'on la ravalait au rang d'une expérience ratée. Mais le Docteur remarqua qu'elle se mordait les lèvres jusqu'au sang. Non, jusqu'à la sève, dont une goutte lactescente perla sur le menton.

Ça commençait à bien faire, songea-t-il.

Il nous faut des réceptacles vierges, vides de toute pensée parasite qui pourrait contaminer notre conscience collective. Il nous faut des corps...

— ...Que vous pourriez investir, interrompit-il, acerbe. Parce que vous n'êtes qu'esprits, n'est-ce-pas, stockés dans l'unité central du vaisseau. Je suppose que vos vrais corps ont péris lors de la destruction de Galatéa. Et maintenant, vous en voulez de nouveaux, nettoyés de la moindre parcelle d'intelligence qui pourrait éclore, non, qui éclora forcément lorsque les plantes évolueront. En résumé, vous voulez que je me joigne à vous pour créer une nouvelle race avant de les lo-bo-to-mi-ser, afin que vous puissiez les endosser comme de simples vêtements.

Il n'avait pas haussé le ton. Néanmoins, au fur à mesure qu'il discourait à toute vitesse, l'animosité qui durcissait sa voix s'était amplifiée au point qu'elle semblait charger lourdement l'air qu'il exhalait.

— Ai-je oublié quelque chose? Vous voulez aussi la Terre, tant que vous y êtes?

Nous sommes là, nous resterons. Nous nous occuperons bien mieux de cette planète que ces êtres imbus d'eux-même, qui se croient tout permis parce qu'ils se tiennent sur leurs deux jambes. Regardez ce qu'ils en ont fait. Ils ne la méritent pas.

— Je ne pense pas que vous soyez les mieux placés pour les juger.

Justement si, Docteur. Nous savons exactement ce qu'ils sont. Devinez qui nous avons rencontré dés notre arrivée sur Terre. Un homme cupide, qui en apprenant notre existence, a voulu en tirer profit. Il nous a construit le Celestial Garden en échange du secret de notre chant psychique, dont il fait tester les effets sur ses semblables, là, au-dessus de nous, au laboratoire du niveau - 5.

Une grimace de dégoût transparut sur la figure du Gallifréen, avant de disparaître aussitôt.

— Ne commettez pas l'erreur de déprécier les terriens en se basant sur un seul de leurs représentants. Ils risquent de vous étonner.

Libre à vous de vous bercer d'illusion. De toute façon, ce n'est pas votre avis sur le comportement humain qui nous intéresse, mais si vous êtes prêt ou pas à accepter le marché que nous vous proposons.

— Et si je refuse? fit-il, la mine sombre.

La question était de pure forme, puisqu'il en connaissait déjà la réponse. Alors lorsqu'il aperçut des lianes tout entortillées descendre du plafond, il allongea le cou en essayant de distinguer parmi le fourmillement vert une masse de cheveux châtains qui indiquerait la présence de sa compagne. Au lieu de quoi...

...Il découvrit deux silhouettes entremêlées: l'une, inconnue, se terminait par une tête blonde, et l'autre, familière, était habillée d'un manteau militaire. Joue contre joue, tous les deux ronflaient à qui mieux mieux.

— Capitaine... soupira-t-il, tout bas.

Ne nous obligez pas, Docteur, à faire du mal à ceux-là.

Exaspéré, il se retint pour ne pas répliquer d'en faire ce qui leur plairait, juste pour voir leur réaction. Bon, ce n'était pas comme si ce séducteur invétéré pouvait mourir! Il l'aurait fait sans hésiter, si seulement il n'y avait pas eu ce jeune endormi qui paraissait tellement heureux dans les bras de Jack... Qui était-ce?

Les Galatéas ne lui laissèrent pas le temps de méditer sur son identité.

Ou encore à cette sans-racine, que vous semblez chérir...

Surgit du sol un enchevêtrement de branches épineuses, au creux duquel était encastré un écran verdâtre. Il s'illumina pour montrer le visage de Rose dont la pâleur ne ternissait nullement son charme ingénu. Les coeurs du Gallifréen marquèrent un arrêt, avant de repartir tels des chevaux au galop. Elle allait bien. Pour le moment.

Que décidez-vous, Docteur?

...

Au même instant, au cinquième sous-sol, un homme était assis, les jambes croisées, une cigarette fumante coincée entre les doigts. Ses yeux étaient rivés sur les moniteurs holographiques couvrant l'entièreté d'un mur, lui permettant de visualiser tout ce qui se passait au Celestial Garden, y compris dans le vaisseau des Galatéas.

Depuis le début de la soirée, c'est avec une froide curiosité qu'il avait suivi les moindres faits et gestes du Docteur, surtout ceux qu'il avait eu à l'égard de l'humaine au nom d'une fleur. Son ravissement enfantin, lorsqu'elle l'avait rejoint. Sa gaucherie attendrissante, face à ses questions hardies. Sa douloureuse tendresse, avec laquelle il l'avait continuellement couvé, même quand elle avait le dos tourné.

Et maintenant...

«Relâchez-les tout de suite, alors peut-être j'envisagerai de vous venir en aide. Selon mes méthodes à moi.»

La voix était glaciale, le regard l'était encore plus. Le Docteur s'adressait aux Galatéas avec une autorité surprenante pour quelqu'un qui était attaché à une colonne. On aurait presque dit un ordre.

«Je vous laisse une chance, une seule. Il n'y aura pas une deuxième.»

L'homme sourit. Le dernier Seigneur du Temps dans toute sa sombre magnificence. Ses paroles promettaient un destin funeste pour ceux qui oseraient toucher à un seul cheveu de sa compagne.

«Vous n'êtes pas en position de nous dicter vos conditions, Docteur. Ceci n'est pas une négociation. Devons-nous tuer l'un de ces sans-racine pour que vous la compreniez?»

Le Docteur riposta aussitôt, les dents serrés.

«Ne me provoquez pas... Vous le regretterez.»

L'homme se redressa dans son siège, bouillant d'impatience. Il souhaitait vraiment la voir: la réaction que le Gallifréen aurait si jamais Rose lui était arrachée une nouvelle fois, de manière brutale, sans la consolation qu'elle soit bien vivante dans un monde parallèle. Il murmura sur un ton enjoué:

— Que leur feras-tu, Theta, s'ils mettent leur menace en exécution?

Après avoir tiré voluptueusement une bouffée de nicotine, il caressa le clavier tactile placé près de lui, avant d'y appuyer doucement.

...

— Qu'est-ce que c'est? s'interrogea Rose, soudain sur le qui-vive.

Elle venait de sentir sous ses pieds un léger tremblement. Qui rapidement gagna en intensité, avant de se propager dans toute la cellule. N'arrivant pas à garder l'équilibre, elle tomba sur les genoux, tout comme le jeune garçon, qui restait imperturbable malgré les circonstances.

— T'as vu les murs? fit-il sur un ton calme.

— Quoi, les murs?

— Ils se rapprochent.

Avec horreur, elle constata que son compagnon d'infortune disait vrai. Et il n'y avait pas que les parois. Le plafond était en train de descendre... ou le sol de monter. Ou les deux à la fois, ce qui revenait au même.

Paniquée, elle regarda autour d'elle, cherchant instinctivement une issue qu'elle savait ne pas exister. Elle pesa de tout son poids contre l'un des murs, dans l'espoir insensé de le ralentir. Un effort, qui évidemment se révéla vain.

Pendant ce temps, la pièce continuait à se rétrécir, telle une peau de chagrin...


(*) Petit rappel. Dans "Mon Docteur, Mon Maître et Moi", le Maître a tué Lucy parce qu'elle se mettait en travers de son chemin. Son corps a été retrouvé dans la Tamise.