Chihiro se laissa entraîner jusqu'à la réception de la clinique par le directeur qui marchait à grands pas, comme s'il voulait se débarrasser au plus vite d'une corvée ennuyeuse. Là, elle vit deux personnes en uniforme qui semblaient l'attendre : le directeur de la clinique la laissa là et retourna ensuite à son travail, qui devait être bien important... Les deux personnes, un homme et une femme se présentèrent comme étant des agents de police qui avaient été avertis à la suite de l'altercation entre son père et des gens du voisinage. Seulement, comme ses parents ne semblaient pas en état de soutenir une conversation, ils avaient décidé de lui poser quelques questions. Et l'interrogatoire commença normalement, avec le nom, prénom, date de naissance, domicile...
Chihiro soupira : Comment répondre à ce genre de question sans passer pour une folle ou une menteuse ? De toute évidence, personne n'avait cru à son histoire fantastique de voyage dans le temps et elle devait donc trouver une explication rationnelle.
Si elle inventait quelque chose, ils sauraient rapidement qu'elle mentait car elle n'était pas douée pour raconter des mensonges et en plus, elle ne connaissait rien de cette époque. Pour un peu, elle aurait presque l'impression d'être à nouveau dans le monde des Esprits, quand elle ne connaissait rien à celui ci et qu'elle en ignorait tout les usages...
Si elle disait la vérité, personne ne la croirait, le vieux prêtre étant une exception. Elle passerait pour une folle et elle se retrouverait dans une maison de santé... En plus, elle ne savait pas exactement comment allaient ses parents et cette inquiétude se rajoutait à la montagne de soucis qui semblait s'accumuler sur ses épaules. Des frissons agitaient son corps et les larmes menaçaient de couler de ses yeux : elle était éveillée depuis des heures et pendant trois jours, elle avait dû vivre avec la peur de perdre ses parents d'un instant à l'autre et il lui semblait que le cauchemar recommençait. Alors, elle dit d'une voix tremblante :
« Je ne sais plus, je ne me souviens de rien, je veux voir mon papa et ma maman ! »
L'agent de police se tourna vers sa collègue, d'un air hésitant, comme s'il ne savait pas comment réagir face à cette situation. La jeune femme se pencha gentiment vers la fillette et lui parla d'une voix calme mais professionnelle :
« Ne t'inquiètes pas, ma petite, de toute évidence, toi et tes parents avez subi un grand choc, qui vous a sans doute traumatisé, tout les trois. Peut-être avez vous eu un accident avec cette vieille voiture et tu as donc peut être une amnésie... ça arrive parfois, tu sais. Je te demande seulement de me dire tout ce dont tu te souviens. D'accord ? »
Chihiro hocha la tête : l'agent de police s'était chargée à sa place de forger un mensonge qui tenait debout. Maintenant, elle devait continuer à leur faire croire qu'elle avait bel et bien perdue la mémoire. Elle leur dit donc qu'elle s'appelait Ogino Chihiro (son nom était suffisamment commun), qu'elle avait dix ans, qu'elle se souvenait d'un déménagement et qu'ils s'étaient perdus et qu'elle se souvenait s'être éveillée dans la voiture. Pendant qu'elle racontait son histoire, les policiers hochaient gravement la tête, parfois notant certaines de ses paroles, se concertaient entre eux : elle entendait des mots comme « empoisonnement » « voitures trop anciennes » « normal ». Visiblement, ils semblaient la croire et au moins, son mensonge était crédible...
Ce qui l'inquiétait, par contre, c'était de savoir comment ses parents réagiraient : eux n'auraient pas l'idée de mentir et passeraient peut être pour des fous. Son autre problème était de savoir ce que ces policiers décideraient quant à elle.
Bientôt, l'agent de police en vint à sa situation : il lui demanda si elle connaissait des personnes, en ville qu'elle pourrait contacter, des parents, même éloignés qui pourraient l'héberger...Elle répondit qu'elle ne connaissait personne mais que le vieux prêtre du temple Shinto accepterait sans doute de l'héberger au moins une nuit. Le jeune policier semblait connaître le vieil homme car il hocha la tête sans hésitation en disant que cela pourrait aller pendant quelques jours. Du coup, les deux agents acceptèrent de l'escorter jusque là bas, puisque la nuit était tombée. Chihiro était d'accord mais elle demanda avant cela de pouvoir voir ses parents, ce qui lui fut accordé.
Pendant quelques minutes, Chihiro se trouva, seule, près des lits de ses parents : son père, habituellement si solide et si vivant, semblait maintenant pâle comme la mort. Sa mère paraissait si fragile, très pâle, elle aussi. Chihiro sentit des larmes monter à ses yeux mais elle les essuya aussitôt. Elle murmura, d'une voix presque inaudible, juste avant de quitter la chambre d'hôpital :
« Je vous promets de trouver une solution pour vous sauver. »
Bientôt, elle fut de retour dans l'enceinte du temple Shinto. Elle vit les deux agents discuter un moment avec le vieillard, qui hocha la tête, puis ce dernier lui indiqua l'ancienne chambre de son fils où elle pourrait se reposer. Chihiro installa son futon et s'endormit, presque aussitôt, épuisée, sans s'apercevoir que le Hôkô l'observait par la fenêtre de sa petite chambre...
Le lendemain, quand elle s'éveilla, elle observa plus attentivement la chambre où elle se trouvait : c'était sans doute une chambre de garçon. Elle pouvait voir deux sabres de kendo accroché au mur, des vêtements masculins assez vieux dans un placard (ils étaient même antérieur à son époque d'origine), et quelques livres rangés dans des coffres. Rien dans cette pièce ne semblait avoir été déplacé depuis des années, comme si le temps s'était arrêté et Chihiro comprit alors que le garçon qui devait vivre ici, sans doute le fils ou le petit fils du vieux prêtre, était sans doute mort, il y a longtemps. Elle aperçu tout à coup une petite valise qui lui appartenait : peut être les deux agents de police de la veille l'avait sortie de la voiture et apporté ici. Elle se changea rapidement et enfila un short bleu et une chemisette verte puis se dirigea vers la pièce principale de la maison où elle vit le vieil homme en train de préparer le petit déjeuner et elle lui apporta aussitôt son aide.
Elle hésita un moment, puis elle osa enfin lui poser la question qui la taraudait depuis de longues minutes:
« Ojisan, pardonnez moi de vous poser cette question, mais...la chambre où j'ai dormi, c'était celle de votre fils décédé ? »
Il y eut un petit moment de silence et Chihiro se sentait horriblement honteuse de sa curiosité et s'apprêtait à se confondre en excuses mais le vieil homme lui répondit :
« Oui, c'était celle de mon fils unique, Ichiro. Il est mort quand il avait quinze ans, il y a vingt cinq ans; C'était le meilleur ami de Kenta, le directeur de la clinique. Autrefois, ils jouaient souvent ici, ils étaient toujours rivaux et ils voulaient tout les deux devenir médecins, mais Ichiro n'a pas pu réaliser son rêve...Kenta a pris ses distances et maintenant, nous ne nous parlons presque plus, même si, au fond, j'espère qu'il garde plus ce temple en souvenir de son ami. Mais je le pense de moins en moins... Ils pratiquaient le Kyudô (1), tout les deux et ils étaient vraiment doués...Peut être voudrais tu essayer ? »
« Je veux bien, mais je ne sais vraiment pas tirer à l'arc. Et je dois aussi aller voir mes parents...»
«Les visites à la clinique ne sont permises qu'à partir de quatorze heure. Il n'est que neuf heure. Si tu veux, tu peux enfiler l'une des vieilles tenues de mon fils. Elles sont sans doute poussiéreuses mais cela fera l'affaire. Son arc qu'il utilisait enfant doit être dans un coffre. Vas y et rejoins moi dans le jardin. »
Chihiro comprit rapidement que cela faisait vraiment plaisir au vieillard d'enseigner cela à nouveauet décida qu'elle lui devait bien cela. Elle enfila rapidement la tenue (et éternua plusieurs fois à cause de toute la poussière) et vint rapidement rejoindre le vieux prêtre. Celui ci lui expliqua pendant plus d'une heure les différentes étapes du Kyudo, insistant plusieurs fois sur le ki, l'énergie spirituelle présente lors d'un tir, répétant plusieurs fois l'importance du Kai, la communion de l'archer, de l'ar, de la flèche avec la cible, faisant des démonstrations pour que la petite fille comprenne. Chihiro n'y comprenait pas grand chose mais elle essayait de suivre les explications du vieil homme, tant bien que mal.
Enfin, ce fut à elle de tirer: elle tenta de se souvenir des indications données précédemment, de suivre les huit étapes du tir à l'arc et, finalement, la flèche se planta dans le sol, bien loin de la cible accrochée au mur. Le vieux prêtre lui ré-expliqua encore les étapes, lui reprocha d'en avoir oubliée plusieurs et elle réessaya, sans plus de succès; La flèche n'arrivait même pas à dépasser les dix mètres. Le vieil homme la gronda d'avoir encore oublié l'importance du yugamae ou de l'Uchiokoshi, alors qu'elle n'en comprenait même pas la signification ou l'utilité. Les critiques étaient de plus en plus vives et Chihiro se sentait profondément découragée et cela ne s'améliora pas lorsqu'elle vit le petit Hôkô l'observer. Après un énième tir raté, le petit esprit se mit à rire, semblant se moquer de ses efforts et continua à la regarder avec une sorte de sourire canin. N'en pouvant plus et ne parvenant plus du tout à se concentrer, elle abandonna son activité et se réfugia dans sa chambre : elle n'avait pas du tout progressé et tout ses membres lui faisaient mal, elle était épuisée. Elle se souvenait encore de sa maladresse dans la Maison des Bains et cela ne la réconfortait pas : était elle vraiment si incapable ?
Tout à coup, elle vit à sa fenêtre le petit Hôko et elle fronça les sourcils : le petit esprit voulait-il continuer à se moquer d'elle ?
« Tu veux encore te moquer de moi ? Vas y, ne te gêne pas ! » lui cria Chihiro
« C'est vrai que c'était amusant » lui répliqua le Hoko avec une lueur malicieuse dans les yeux. Chihiro était surprise car elle ne s'attendait pas à ce que l'esprit canin lui réponde cependant elle n'eut pas le temps de répondre que déjà, l'esprit de l'arbre poursuivait:
« Tu sais, il y a quelque chose qui toujours vrai, que ce soit dans le monde des Humains ou dans celui des Esprits : dans la vie, on n'a rien sans rien. Si tu ne persévères pas dans une tache, celle ci ne s'accomplira jamais toute seule. Tout est une question de volonté. Pensais tu vraiment pouvoir maitriser le Kyudô du premier coup alors qu'il faut des années de maîtrise pour la plupart des hommes ? »
Chihiro rougit de honte : avait elle vraiment été si arrogante ? Le discours du Hôko renvoyait pourtant directement à ce qu'elle avait vécue dans le monde des Esprits et elle avait pourtant déjà oublié la leçon de son expérience là bas.
« Remarque, tu n'es pas la seule à être blâmée dans l'affaire: ton professeur était très exigeant et te fais sans cesse des reproches parce que son fils maitrisait cela pratiquement d'instinct, Ichiro avait un don réel pour le tir à l'arc et son...ami.... ne se débrouillait pas trop mal, mais si ça me coute de le reconnaître. Le vieil homme n'a eu que des élèves exceptionnel et il n'attend donc rien de moins que la perfection. »reprit le Hôko
« Tu penses que je devrais abandonner ? » lui demanda Chihiro, indécise.
« Je te l'ai dit, non ? Dans la vie, tout est question de volonté. C'est à toi de voir si tu veux mettre ta volonté dans le Kyudô. Une chose est certaine: tu possède une bonne dose de volonté mais c'est à toi de décider la manière dont tu veux t'en servir. Si tu en mets autant dans le tir à l'arc que quand tu as réussit à sauver tes parents, alors un jour, tu pourrais devenir douée. »
« Tu crois ? »
« Sans doute. Tu pourrais aussi bien mettre ton énergie dans la peinture, dans la danse ou dans tes études. C'est à toi de choisir :attention, une volonté divisée dans de nombreux domaines complètement différents est beaucoup moins efficace que si elle est mobilisée toute entière dans un but bien précis. Mais j'avoue que j'aimerais bien te voir continuer le Kyudô : c'est un spectacle très divertissant ! »
Chihiro lui jeta un coup d'œil furibond, ce qui fit sourire le Hôko qui s'apprêtait à sauter du rebord de la fenêtre.
« Un dernier conseil si tu continues, pour le moment n'essaie pas de maitriser toutes les phases en une seule fois, faits une étape à la fois et ne passe à la suivante que quand tu as maitrisé la précédente. C'est lent mais c'est comme ça que le vieil homme a appris à tirer, autrefois. Il n'était pas vraiment meilleur que toi. »
Vers 14h, Chihiro se dirigea vers la clinique pour voir ses parents: ceux ci ne s'étaient toujours pas réveillés et semblaient plonger dans une sorte de coma. Le docteur qui s'occupait d'eux voulait leur faire passer des examens et la fillette ne pu rester très longtemps.
Quand elle revint au temple, elle vit l'arc et les flèches posés contre le vieux chêne du Japon, comme une proposition faîte à l'enfant. Elle réfléchit un instant aux paroles du Kami puis elle se saisit de l'arc et de la flèche:
« La première étape est le Ashibumi. L'arc repose dans la main gauche, à hauteur de la hanche et les flèches dans la main droite... »
Quand elle tira, le flèche se planta évidemment dans le sol, mais l'étape 1, au moins était un peu mieux respectée.
Kyudô, art martial du tir à l'arc, très codifié...
le yugamae, l'Uchiokoshi et le Ashibumi sont des phases dans le processus de tirer la flèche assez compliquée. Vous pouvez les trouver sur Wikipédia.
Bon, je ne voulais pas faire de Chihiro une enfant parfaite : elle est encore hésitante, parfois découragée ou de mauvaise humeur. Elle est plus sage, mais elle a toujours son petit caractère.
Et, non, elle ne va pas apprendre le tir à l'arc en quelques jours. Chihiro est plutôt du genre, selon moi, à apprendre lentement quelque chose, mais sans se décourager.
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