Bonjour à tous, je m'excuse pour ce retard mais je rencontre quelques difficultés pour écrire et publier cette histoire, bien qu'aillant déjà la fin en tête. Je vous souhaite une bonne lecture !
Chapitre 22
Le bateau qui attendait Chihiro au port du Rukongai portait le nom prestigieux de « Lotus Immortel » mais en réalité, il s'agissait d'une simple jonque vieille et abimée par le cours du temps. Pourtant, Chihiro était émerveillée : c'était la première fois qu'elle voyait un tel bateau en vrai et savoir qu'elle allait voyager à bord d'un antique navire la ravissait. Elle fut un peu désenchantée quand elle apprit qu'elle allait devoir mettre à la pâte pour gagner sa subsistance. Apparemment, contrairement au train du continent, il existait des tickets de différentes classes pour les navires du monde des esprits et ceux ayant des vieux bouts de papiers comme le sien devaient travailler sur le navire. Rapidement, elle fit contre mauvaise surprise bon cœur et elle se mit au travail. Après tout, elle avait dû apprendre cela chez Yubaba
Les passagers étaient pour la plupart des jeunes hommes forts et vigoureux parfaitement préparés à surmonter les difficultés du voyage, mais il y avait également quelques femmes qui voyageaient dans les cabines et que Chihiro avait à peine entraperçues. Cependant, d'après ce qu'elle avait pu en voir, elles étaient toutes jeunes et belles. Un marin expliqua que certaines d'entre elles allaient travailler comme dames de compagnie au service de grands esprits. Il ajouta que d'autres allaient même devenir les femmes ou les concubines de puissants Kamis pour lesquels elles avaient souvent montré de la bonté, parfois à leur insu et qui s'en retrouvait récompensée par la suite. Pour leurs bienfaits accomplis sur Terre en faveur des Esprits, elles redevenaient jeunes et leur beauté reflétait celle de leur cœur. Les hommes étaient soit des Ryokas qui voulaient découvrir le monde, d'autres étaient également disputés par certains Kamis à cause de certains talents qu'ils possédaient.
Le marin expliqua à Chihiro que il existait beaucoup d'esprits attachés aux humains et qui aimaient les « collectionner », faute d'un meilleur terme, en raison de dons qu'ils possédaient. Certains étaient extrêmement doués dans un art traditionnel, certains étaient des guerriers hors pairs et pouvaient se battre d'égal à égal contre les esprits, d'autres, plus vieux et expérimentés, étaient renommés pour leur sagesse ou leur adresse dans les arts de la magie. Comme Chihiro avait fait remarquer que cela ressemblait à de l'esclavage, la marin s'était récrié : les âmes humaines n'étaient pas obligés de risquer cette périlleuse traversée mais beaucoup considéraient que servir les Esprits était un honneur qui, en plus de cela était bien rétribué par la gloire, la célébrité ou des richesses et de nombreux cadeaux. Mais la majorité de ces hommes bons et intègres étaient plus attirés par le désir de s'améliorer auprès de leurs prédécesseurs que par des présents éphémères. Chihiro les admirait pour cela et aurait bien voulu s'entrainer auprès d'hommes aussi forts.
Malheureusement, Chihiro n'était pas une invitée à bord de la jonque car elle avait une plaquette de bronze à la place d'une plaquette en argent ou en or. Ce qui voulait dire qu'elle devait travailler à bord. Finalement, cela ne la gênait plus autant qu'avant : elle allait pouvoir visiter le navire de la cale au mât. Au départ, comme elle était la plus petite du bateau, ses charges consistaient à nettoyer la jonque avec de l'eau de mer et du gros savon ainsi que les petites cabines des passagers. La fillette en profitait pour discuter avec leurs occupants pour apprendre d'où ils venaient, où ils allaient, pourquoi ils voyageaient. La fillette parvenait à se rendre indispensable un peu partout tout en étant d'une approche agréable, comme elle l'avait appris au Palais des Bains d'Aburaya. Les passagers étaient sous le charme de la jeune enfant travailleuse et joyeuse et comme la plupart étaient ici pour leurs qualités de cœur, il y avait une excellente entente entre Chihiro et les autres.
Par contre, la jeune fille avait plus de mal avec l'équipage car elle devait à nouveau tout apprendre depuis le début, depuis le vocabulaires jusqu'à certaines tâches spécifiques qu'on lui confiait. Elle était une sorte de mousse dans l'équipage, une jeune novice qui se trouvait plus souvent qu'à son tour de corvées parmi l'équipage. Elle avait beau faire de son mieux, le capitaine et surtout le second semblait toujours trouver quelque chose à redire. Pourtant, la fillette s'échinait au travail au point d'avoir parfois les mains en sang à force de frotter le pont ou de tirer sur des cordages. Chihiro ne pleurait plus depuis longtemps au moindre reproche mais des fois, c'était difficile de réprimer ses sanglots, la nuit quand elle partait se coucher dans son hamac et qu'elle pensait à tous ses amis sur le continent. Malgré cela, elle poursuivait ses efforts du mieux qu'elle pouvait en serrant les dents et travaillant d'arrache-pied.
Elle connût bientôt la jonque de fond en comble, appelait tout le monde par leur nom, sauf le capitaine et son second dont elle faisait suivre le nom par un respectueux « sama ». La fillette, un peu intimidée du début, devenait de plus en plus dégourdie et audacieuse, n'hésitant pas à se pencher par dessus bord pour observer la mer malgré les avertissements des marins. Parfois, elle entendait le son d'une flûte ou le chant d'une hirondelle, alors elle se penchait davantage pour l'entendre. Bien que ce son soit d'une beauté magique, l'équipage n'y semblait pas si sensible car quand ce bruit léger retentissait, chacun semblait se concentrer encore plus sur sa tâche, en faisant le maximum de bruit. Chihiro se demandait pourquoi mais n'osait pas le demander aux autres bien que parfois, ne pas demander conseil aux autres avait eu des conséquences catastrophiques comme avec l'épisode du Sans Visage lors de son premier voyage. Finalement, ce fut un vieux marin bourru qui, devant son hésitation malheureuse, lui révéla les raisons de leur conduite.
« Y a plein d'esprits qui nagent dans la mer des Esprits et dont il se faut méfier, et toi, petite sotte, tu te penches bêtement par dessus bord pour les entendre chanter ! »
« Désolée, je ne le savais pas. Pouvez vos m'en dire plus, grand père ? Je ne veux pas causer du mal aux autres ou à moi même par mon ignorance. » Demanda humblement Chihiro en ravalant sa fierté quand elle avait été traitée de sotte.
« La musique que tu entends parfois est celle produite par les ningyos, les sirènes qui vivent dans les eaux de ce monde ! Elles chantent pour attirer les marins en mer et elles peuvent provoquer des noyades, voir parfois le naufrage du navire tout entier ! »
« C'est affreux ! Sait-on pourquoi elles font cela ? » Demanda Chihiro d'un air innocent.
« Ce sont des esprits. Qui peut savoir à quoi ils pensent ? En tout cas, si jamais tu vois une créature avec une tête de singe, un corps d'humain et une queue de poisson, alors c'est une ningyo et tu dois avertir le capitaine au plus vite ! Pour le moment, on ne fait que les entendre, donc c'est un signe de leur présence. Mais si tu continuais à te pencher, tu serais tombée à l'eau et là, tu disparaitrais ! »
Chihiro eut un mouvement de recul et son visage devint effrayé quand elle demanda :
« Pourquoi disparaitrais je ? À cause des sirènes ? »
« à cause de cela, répondit le vieil homme mais aussi à cause de quelque chose d'important que visiblement personne n'a prit la peine de t'en informer. Cette mer n'est pas tout à fait comme les autres : l'eau est composée par des millions d'âmes déchues depuis la nuit des temps, condamnées à se dissoudre dans cet océan sans limite, ou bien on y trouve des esprits sans formes ni buts. Tous les Kamis naissent de cette mer et s'ils parviennent à se forger une personnalité et une individualité ils peuvent ensuite incarner un aspect de la vie sur Terre. Du moins, c'est ce que racontent les légendes des marins. »
Chihiro hocha sagement la tête : elle était parfaitement au courant que, dans le monde des Esprits, les légendes étaient l'équivalent de la vérité, bien plus que sur Terre. Elle continua donc d'attendre sans l'interrompre, le récit du vieux marin :
« Si tu tombes dans cette eau maléfique, ton âme ne mettra pas longtemps à se dissoudre parmi les autres esprits et tu feras partie des âmes en peine qui hantent ces eaux. C'est la pire fin qui puisse exister pour une personne ici. Donc évite les imprudences ! »
« Promis grand père, merci de m'avoir fait profiter de votre sagesse. » Remercia Chihiro en s'inclinant devant le vieux marin.
« Mais tu as moins de soucis à te faire que d'autre. Plus l'âme est forte, plus elle a des chances de survivre dans cette mer un peu plus longtemps. Cependant, il faut agir très rapidement pour la sauver. C'est dans ces moments là que j'envie les humains : leurs enveloppes corporelles physique les protègent beaucoup mieux de la dissolution par l'eau des esprits. Par contre, ils peuvent devenir la proie de certains esprits des eaux plus facilement.
« Je comprends, grand-père. Merci encore ! » Dit Chihiro en s'inclinant devant le vieillard.
Depuis, chaque fois que Chihiro entendait les sons des flûtes et les chants des hirondelles, au lieu de se pencher par dessus la coque, elle imitait les marins et se concentrait sur sa tâche, essayant, du mieux qu'elle pouvait d'ignorer cette musique enchanteresse. Elle apprît ainsi les chants des marins qui fredonnaient afin de couvrir ceux des sirènes qui devenaient de plus en plus forts au fur et à mesure que les jours passaient sans accident. Chihiro en vint bientôt à les apprendre par cœur, surtout quand elle s'aperçut que ces simples chants apparemment sans queue ni tête comportaient en réalité des sorts entremêlés aux paroles, sans doute afin de repousser le pouvoir hypnotique des sons des Ningyos.
A la fin, la fillette finit par prendre son courage à deux mains et, un jour qu'elle servait le repas à la table du capitaine, elle demanda plus d'informations sur ces chants pour savoir comment ils avaient été créés. Le capitaine, un homme d'âge mûr, faillit s'étrangler avec sa bouchée quand il entendit la fillette, simple mousse à bord du navire, s'exprimer à propos de magie comme si elle avait des années d'expérience. Il comprit alors que la fillette insignifiante était au moins en voie de devenir une très puissante petite sorcière si elle avait réussi à desceller les sortilèges ancestraux dans les chants de ses marins. Mais à la vérité, Chihiro, autrefois une fillette qui ne montrait aucune curiosité naturelle était devenue, au contact de Zeniba, une enfant avide d'apprendre et attentive à tous les signes lui permettant d'en apprendre plus.
Le capitaine s'excusa en s'inclinant de l'avoir aussi mal traitée alors qu'elle était une sorcière mais Chihiro le rassura en lui disant qu'elle n'était pas encore une sorcière accomplie, ce qui ne parut pas rassurer l'homme car même une sorcière en cours de formation pouvait être puissante et susceptible… Mais Chihiro n'était plus comme ça et accepta en riant gentiment les excuses du capitaine et refusa même l'offre du capitaine de lui offrir une cabine confortable au lieu de la faire dormir dans la cale avec les autres marins. Elle ne voulait plus de ce ticket d'or qui l'enfermerait dans une cabine et l'empêcherait de découvrir d'autres aspects de la vie des marins. Quand elle sortit de la cabine du capitaine, ce dernier semblait nourrir plus d'estime envers elle qu'auparavant.
Les jours passaient et un vent contraire s'acharnait sur la jonque, la ralentissant énormément dans sa route vers les îles des Esprits. Le capitaine et son second juraient souvent de concert devant cette mauvaise fortune : une telle malchance s'était rarement vu au cours de leurs nombreux voyages et ils se demandaient s'ils avaient pu offenser Fujin, le dieu du vent. Pour pallier à cela, les marins édifièrent un petit autel devant lequel ils déposaient des offrandes de poissons séchés. Certains marins parmi les plus croyants et les plus expérimentés affirmaient que une offrande de poisson frais serait plus adéquate. Le capitaine, qui était un homme pragmatique, équipa tout le monde de canne à pêche ou de filets : s'ils attrapaient suffisamment de poissons, il y en aurait suffisamment à la fois pour le Kami et à la fois pour les âmes humaines, ce qui les rendrait gagnant dans tous les cas.
Chihiro n'avait jamais pêché de toute sa vie. Pourtant, quelque chose en elle, sans doute son écoute des chants des sirènes, avait attiré quelque chose d'énorme. Sans doute la sirène avait elle cru avoir attiré Chihiro dans son piège car elle se précipita dans le filet, se piégeant finalement à l'intérieur. Tel est pris qui croyait prendre. Bientôt, beaucoup de marins, excités, vinrent aider Chihiro à hisser à bord sa prise. Cependant d'autres hommes parmi les plus expérimentés, conseillèrent à Chihiro de relâcher la sirène tout en laissant à la jeune fille le soin de décider par elle même. La jeune enfant ne savait que dire et pour se donner le temps de réfléchir, elle examina la sirène de plus près : elle avait affectivement une queue de poisson, un torse de femme (qui fit rougir Chihiro) et une délicate tête de singe mais ses yeux étaient humains. La sirène la suppliait du regard de la rejeter dans l'océan et devant ces yeux si humains, Chihiro sentit son cœur chavirer et se serrer de compassion et elle dit à la sirène :
« Nous allons te rejeter dans la mer où se trouve ta vraie place. Je ne reviendrais pas sur cette parole, tu peux me faire confiance. »
La sirène s'inclina et lui parla d'une voix mélodieuse qui fit frémir tous les marins : c'était le chant de l'hirondelle, la flute d'un enfant, le bruit provoqué par les vagues contre des falaises, des sons aimés qui étaient produits par une créature démoniaque, un esprit responsable de la mort d'innombrables marins et de naufrages qu'on ne saurait compter. Un kami ravageur, jugé responsable des guerres et des cataclysmes et qui adressait la parole à Chihiro comme s'il s'agissait d'une conversation tout à fait normale :
« Que veux tu en retour, jeune humaine ? »
Chihiro se raidit en s'entendant adresser par ces mots : d'après le regard malicieux de la créature, cela signifiait que la sirène avait découvert qu'elle venait du monde des Vivants et qu'elle n'était pas à proprement parler une âme humaine. Cependant, sans se démonter la fillette répondit d'une voix paisible :
« Rien. Tu es libre de retourner dans l'océan. »
Et se servant de ses pouvoirs magiques, elle souleva la sirène et la rejeta dans la mer sans tenir compte des grognements de jeunes marins qui auraient bien voulu dépecer la créature et manger sa chair, réputé pour apporter l'immortalité. Même dans le monde des Esprit, l'éternité était quelque chose de précieux et inestimable. Les vieux marins secouèrent la tête devant l'ignorance de ces jeunes et donnèrent un regard approbateur à Chihiro signifiant que selon eux, elle avait fait le bon choix et, par chance, le capitaine semblait se situer de ce bord là. Un appel retentit semblable au cri d'une hirondelle et Chihiro se pencha pour apercevoir la sirène. Celle-ci lui dit :
« Tu as fait le bon choix en m'épargnant, humaine, car me tuer et me dévorer ne t'aurait apporté que le malheur car l'immortalité n'est pas faite pour les humains. En échange, je vais te donner deux choses : un conseil que tu es libre de suivre et un cadeau car il ne sera pas dit que les sirènes sont des ingrates. »
La sirène donna son conseil
« Dirigez vous vers le sud et quand la tempête se lèvera, priez Susanoo, dieu des tempêtes de vous offrir sa protection. Quand vous sortirez du typhon, vous serez arrivés à la première île. Il n'y a pas d'autre moyen pour arriver à votre destination. »
« Je vois, je vous remercie, Ningyo-sama pour votre bon conseil. »
« Comme cadeau, je t'offre une de mes écailles d'or. Si tu tombes à la mer, l'une des miennes viendra te secourir pour éviter à ton âme de se dissoudre dans les abysses mais prends garde, ce n'est valable qu'une fois. Une vie pour une vie. »
« Je vous remercie, Ningyo-sama et je vous promets de suivre vos conseils. » Dit Chihiro en s'inclinant
Puis la sirène disparut dans les profondeurs de la mer des esprits et Chihiro se retrouva seule, entourée d'une troupe de marins qui désiraient savoir ce que la créature lui avait dit. La jeune fille répéta le plus fidèlement possible ses paroles au capitaine qui contempla l'océan d'un air sombre avant de dire :
« Puisque Fujin, le dieu du vent, ne semble pas répondre à nos prières, nous allons devoir en appeler à Susanno, dieu des tempêtes et de la mer. C'est toujours risqué de faire appel à lui mais au moins, selon les conseils de la sirène, nous aboutirons quelque part. Qu'on apporte des offrandes et demander aux passagers et aux marins de le prier de tout leur cœur. »
Instinctivement, la plupart des marins portèrent la main à leurs amulettes sensées les préserver des naufrages provoquées par les tempêtes du puissant Kami. Voyant cela, Chihiro alla voir le plus vieux des marins et le supplia de lui apprendre à se façonner une amulette semblable à celles des marins. La jeune fille savait en effet que chaque corporation avait sa façon particulière à chacune de confectionner des talismans en rapport avec leurs métiers. Si elle voulait se garantir un minimum de sécurité pendant la tempête, elle avait tout intérêt à imiter les navigateurs et se créer sa propre amulette. Le vieillard, voyant l'angoisse de Chihiro et flatté qu'on lui accorde une telle confiance, fournit à Chihiro un morceau de corail rouge et lui dit que la suite dépendait de ses propres dons de sorcellerie.
Cela n'avançait guère Chihiro mais pendant qu'elle travaillait avec les marins, elle avait pu apprendre plusieurs choses sur le sujet et elle avait notamment vu que ces derniers portaient des symboles liés à la mer et à la navigation. Empruntant un couteau de coquillage à l'un des marins les plus disposés en sa faveur, elle profita d'un rare moment de tranquillité pour graver dans son morceau de corail un bateau très sommaire qu'elle déposa ensuite dans un sac tout en murmurant des prière au dieu de la tempête de la garder en mer. Mais elle n'eut pas le temps de se lamenter sur le côté grossier de son amulette car déjà des nuages s'amoncelaient à l'horizon et le bruit du tonnerre retentissait au loin. Sur les vagues de plus en plus hautes, elle commençait à voir de l'écume blanche se former sur leurs crêtes.
Ce fut à ce moment là que le capitaine demanda des volontaires pour l'aider à tenir la barre et Chihiro, avec quatre autres marins courageux, décidèrent de se dévouer et de se relayer tour à tour pour soutenir le capitaine. Les autres marins, moins intrépides, devaient vérifier la jonque afin de s'assurer qu'il n'y ait aucune infiltration et pour écoper en cas de besoin. D'autres devaient arrimer les marchandises et quelques uns se tenaient auprès des passagers pour les rassurer. Certains, parmi eux, maudissaient la ningyo pour leur avoir fait prendre une route aussi dangereuses et certains maudissaient la sirène (et Chihiro, par la même occasion) à cause de son conseil. Les plus avisés, quant à eux, priaient Susanoo de les épargner dans leur voyage et brulaient de l'encens devant son effigie.
Bientôt, alors que la nuit était tombée depuis longtemps sur l'océan, Chihiro fut réveillée car c'était son tour d'aider le capitaine à tenir la barre. Au dehors, l'orage se déchainait sur le frêle esquif et des vagues immenses semblaient chercher à retourner l'embarcation de bois. Les bourrasques souflaient en rafales et la pluie tombait abondamment. Avant de se mettre à tenir le gouvernail, Chihiro prit soin, comme le vieux navigateur, de s'arrimer solidement par la taille à l'épaisse gouverne de bois avec des cordes solides. Puis, pendant des heures, elle tint la barre avec le capitaine. Ce dernier murmurait des prières suppliant à la mer, à la foudre, au vent et à l'orage d'épargner son embarcation et la fillette l'imita tout en pesant de tout son faible poids sur la barre de bois.
Le tour de Chihiro arrivait enfin à son terme quand la catastrophe survint : un tourbillon de vent fit brusquement retourner le gréement et une lourde poutre de bois vint frapper le capitaine qui s'affala sur le pont de la jonque, seulement retenu au navire par des liens solides. La jeune fille cria en voyant le vieux marins évanouit et elle se rendît compte alors qu'elle se retrouvait seule à la barre qu'elle tentait de manœuvrer tant bien que mal sans l'aide du marin plus expérimenté. Pendant ce temps là, Chihiro hurlait de toutes ses forces pour tenter d'alerter quelqu'un, n'importe qui, pour l'aider à tenir le gouvernail mais personne ne l'entendait. Des larmes coulaient de ses yeux, se mêlant à l'eau des embruns qui lui fouettaient le visage. Elle suppliait quelqu'un, n'importe qui, de venir l'aider car sans cela, elle ne pourrait jamais tenir la gouverne :
« Au secours, quelqu'un, aidez moi ! Le capitaine est blessé et je ne peux pas tenir la barre toute seule ! Je vous en prie ou nous allons tous mourir ! »
Ce fut à ce moment là que sa prière fut entendue : des bras puissants l'entourèrent et des grandes mains vinrent se poser sur la barre aux côtés des siennes. Elle leva la tête et vît un homme jeune, grand et vigoureux qui manœuvrait le gouvernail avec elle. Chose étrange, il portait une épée à sa taille mais la fillette supposa qu'il s'agissait de l'un des passagers qui avait entendu son appel. Les larmes aux yeux, avec un sourire de soulagement, elle remercia l'inconnu en disant :
« Susanoo soit loué ! Merci de votre aide, je n'y arriverais jamais sans vous ! »
« Ne t'inquiète pas, fillette, j'ai déjà navigué par ici. Et les tempêtes, c'est mon domaine, j'en fais mon affaire ! »
Puis, le jeune homme se mit à crier bien fort, comme pour recouvrir la tempête et sa voix rugissait comme le tonnerre dans la tourmente :
« Ô toi, Fûjin ! Et toi, Raijin ! Cessez vos disputes incessantes ! Peu importe lequel de vous deux est le plus fort ! Tout le monde s'en moque ! Alors arrête de souffler, Fûjin, et cesse de foudroyer, Raijin, stoppez votre jalousie sans fin et redonnez à Ryujin son calme et sa tranquillité ! »
Chihiro n'avait jamais entendu de prières aussi peu…orthodoxes. Son compagnon continuait à maintenir la barre en poussant des jurons grossiers qui auraient certainement fait rougir la jeune fille si elle avait eu à cœur de s'en préoccuper. Parfois, l'inconnu éclatait d'un rire bruyant en lançant des insultes à pleine voix, jurant par les huit têtes et les huit queues de Yamata-no-orochi. Quelque fois, la situation semblait tellement incongrue à Chihiro qu'elle ne pouvait s'empêcher d'éclater d'un rire plein de nervosité et de terreur mêlées. Ses bras et ses mains qui s'accrochaient à la barre étaient couverts de sang mais elle ne ressentait même plus le froid ou la douleur. Mais le jeune homme l'encourageait à rire en lançant des jurons toujours plus inventifs aux Kamis. Autour d'eux, la tempête se déchainait mais la jonque ne coulait pas. C'était comme si, par miracle, les vagues les plus hautes se contentaient de les escorter et non de les fracasser.
« Allez, courage, ce n'est pas un petit typhon comme ça qui va te couler ! Regarde autour de toi, fillette ! Le paysage est sublime pas vrai ? »
Et le pire, c'est que Chihiro ne pouvait pas le nier : l'ouragan était terrifiant mais beau à sa manière et avec cet étrange inconnu à ses côtés, elle sentait qu'elle n'avait rien à craindre, qu'il la rattraperait si jamais elle venait à tomber à la mer. Bientôt, son compagnon se mit à chanter et Chihiro, après quelques minutes passées à mémoriser les paroles, se joignit à la mélopée entonnée par l'homme. Puis, finalement, ils virent un rayon de soleil transpercer les nuages sombres, leur donnant comme une frange d'or. La fillette ne put s'empêcher de sourire devant ce spectacle radieux, surtout quand elle vit que la lumière éclairait une terre à l'horizon. Les vagues se calmèrent alors comme par magie tandis que l'étranger marmonnait dans sa barbe :
« Voilà Amaterasu qui daigne enfin montrer le bout de son nez. Bon, ce n'est pas tout ça, mais je dois retrouver ma chère Kushinada… Salut, fillette ! Porte toi bien. »
Quand Chihiro parvint enfin à se démêler des cordes qui la retenait à la barre et qu'elle se retourna, l'homme avait déjà disparu. En courant, elle se précipita vers le capitaine pour s'assurer qu'il aille bien. Mais ce dernier commençait déjà à se réveiller en se massant la tête, signe qu'il allait mieux. Voyant ensuite des personnes, passagers et marins, sortir de leurs cabines, elle courut vers eux pour chercher la personne qui l'avait aidé mais celle-ci ne lui avait pas donné son nom. Alors, elle interrogea un marin :
« Excusez moi, est ce que vous ne connaitriez pas quelqu'un appelé Kushinada qui se trouverait à bord de ce bateau ? »
« Bien sûr que non, petite ignorante, Kushinada-sama est la femme du dieu Susanoo ! Franchement, qu'est ce qu'on vous apprend à l'école ? »
« Le dieu Susanoo ? Mais alors… Celui qui m'a aidé pendant l'orage, ce serait…» Murmura Chihiro pour elle même. Elle s'empourpra quand elle songea qu'elle avait été pratiquement entre les bras d'un dieu aussi puissant que Susanoo et qu'il l'avait personnellement aidé, elle, ainsi que tous les passagers de la jonque. La prédiction de la Ningyo s'était donc belle et bien réalisée et ils étaient désormais en sécurité près d'une île. Songeant que personne ne la croirait si jamais elle racontait cela, elle partit chercher ses affaires dans la cale, non sans s'être auparavant profondément inclinée devant l'autel du dieu Susanoo.
Une jonque est un bateau traditionnel d'Asie, à coque compartimentée et à voiles aux « trois quarts » entièrement lattées « flottantes » et à amure glissante ou réversible.
Par extension, jonque désigne le gréement typique de ces voiliers.
Une ningyo (人魚, ningyo?, « poisson-humain, sirène ») est une créature des mers de la mythologie japonaise. Anciennement, elle était décrite avec un torse humain, une bouche de singe dotée de dents de poisson, une queue de poisson aux écailles dorées, et une douce voix qui ressemble un peu au son d'une flûte ou le chant d'une hirondelle. Cependant, attraper une ningyo enclenchait des tempêtes et la malchance, alors les pêcheurs qui avaient capturé ces créatures furent avertis par d'autres de les rejeter dans les océans. On dit aussi que lorsqu'une ningyo s'échoue sur les plages, cela provoquait aussitôt la guerre ou la calamité
Susanoo est le dieu de l'orage et des tempêtes et il était violent et grossier. Il détruisait tout sur son passage ne laissant que ruines et désolation. Après avoir joué quelques méfaits au Ciel à sa sœur Amateratsu, il fut exilé du royaume des cieux et Susanoo vint à Izumo. Il y trouva un vieil homme et sa femme pleurant le sort de leur fille nommée Kushinada. Susanoo leur en demanda la raison. Le vieil homme expliqua qu'ils avaient à une époque huit filles, mais qu'un serpent géant octocéphale et octocaudal nommé Yamata-no-orochi (八岐大蛇/八俣遠呂智/八俣遠呂知?), avait mangé leurs sept premières filles et réclamait à présent que l'on lui donnât la huitième en pâture.
Susanoo tomba amoureux de la jeune fille et promit à ses parents de la sauver en échange de sa main. Il transforma alors la jeune fille en un peigne qu'il cacha dans ses cheveux, et construisit autour de la maison une muraille percée de huit ouvertures. Il ordonna que l'on place dans chaque ouverture une table avec sur chacune d'elle un grand vase rempli de saké distillé huit fois.
Attiré par l'odeur du saké, le serpent but tant et tant qu'il sombra dans le sommeil. Susanoo en profita alors pour anéantir l'ignoble bête. En découpant le monstre, son sabre buta sur une épée miraculeuse cachée dans l'une des queues du serpent. Pour se racheter auprès de sa sœur Amaterasu, Susanoo lui offre par la suite cette épée, Kusanagi no tsurugi (草薙剣?).
Fūjin (風神?) est l'un des dieux les plus représentés au Japon, dans la religion shinto et bouddhiste. Il y a beaucoup d'estampes et dessins à son effigie. Il est généralement associé à son frère jumeau, Raijin (雷神?), qui lui est le dieu du tonnerre et de la foudre. Tous deux sont parfois considérés comme étant des yōkai.
Dans le shintoïsme, il est le dieu du vent et est généralement représenté comme un démon aux cheveux rouges avec une peau de léopard. Il tient dans ses deux mains une écharpe qui contient le vent. Fūjin était présent lors de la création du monde.
Fūjin affronta en vain Raijin, espérant prendre son pouvoir et échappa à la mort de justesse. Après sa défaite, il partit, devenant cruel et sombre. Plus tard, Fūjin parvint à vaincre son frère jumeau, il fut alors considéré comme le plus puissant des dieux, et toutes les princesses le convoitaient. Pris de jalousie, Raijin jura qu'il tuerait son ennemi.
Lors d'un nouvel affrontement chez Raijin, Fūjin perdit. Il se cacha et, affaibli, trembla de peur que Raijin, qui voulait l'achever, le retrouve. Pendant ce temps, il affronta un autre dieu et le vainquit facilement. Enfin guéri, sûr de battre Raijin, il alla le retrouver. Ils s'affrontèrent une dernière fois et s'entretuèrent.
Ryujin est le dieu de la mer.
J'espère que cela vous a plu ! N'hésitez pas à laisser critiques ou commentaires sous forme de reviews ! Bon week-end !
