Chapitre 2

1999

Je m'appelle Ronny. Ronald Lockwood.

J'ai 21 ans, je vis dans la cave de la maison de mes parents et je travaille dans un Burger King. J'ai arrêté mes études à la fin du lycée, car j'étais loin d'être assez doué pour étudier à l'université… et loin d'être assez riche. Je suis un looser, depuis tout petit. L'acné m'a laissé de nombreuses petites cicatrices sur le visage. Je suis assez grand et dégingandé, je ne suis pas musclé, ni beau, ni intelligent. J'ai un visage banal, des cheveux bruns et des yeux marron. Je suis fan de comics et je passe le plus clair de mon temps libre à en discuter dans les Chatroom avec d'autres loosers de mon espèce. Je ne fais aucun sport et je ne sors que pour travailler ou aller au ciné seul. Mes potes sont presque tous de l'autre côté de mon écran d'ordinateur. Et je n'ai jamais eu de petite amie… à part dans mes rêves.

Ce jour-là, j'étais en route pour le centre commercial afin de m'acheter de nouveaux comics et un poster de plus pour ma chambre, quand je croisai un de mes camarades de lycée qui distribuait des prospectus. Ne voulant pas faire signe de vouloir l'éviter, je passai à côté de lui, supposant qu'il ne me reconnaîtrait pas.

« Ronald ?! Salut ! Ca fait une paie ! Comment tu vas ? » m'interpella-t-il.

Je me retournai, surpris.

« Ah, salut… Mika, ça va. Et toi ?

- Moi ?! Super bien ! Je fais partie d'une assoc' maintenant, ça a changé ma vie ! Tiens, prends, s'exclama-t-il en me tendant un des prospectus. Tu sais que je travaille avec mon père dans son entreprise depuis la fin du lycée. Bah, c'est pas très drôle. Au moins dans cette assoc' j'ai l'impression de créer quelque chose, d'être utile. Par contre, toi, t'as pas l'air super en forme. Tu devrais venir un de ces quatre ! On organise un barbec' dimanche, ça te dit ?

- Heu… Je sais pas… C'est tes amis et…

- Nan, t'occupe ! Viens, ça me fait plaisir !

- Bon, si tu veux… C'est où ?

- L'adresse est sur le papier. Allez je te laisse, j'en ai encore pas mal à distribuer. A dimanche !

- A dimanche… » marmonnai-je alors qu'il s'éloignait déjà.

Je lus le prospectus en me dirigeant vers le magasin. L'association s'appelait Le Partage et proposait un barbecue ce dimanche près du lac, avec diverses activités, comme du ski nautique et du pédalo, du volley et des jeux divers. Je n'aimais pas beaucoup le sport et n'étais pas très enthousiaste à l'idée d'y aller. Aussi oubliai-je bien vite le prospectus dans une des poches de mon pantalon.

Ce fut sans compter sur ma mère. Le samedi, elle fit une lessive et retrouva le papier. Elle vint me voir à la cave pour me forcer à y aller.

« Ca a l'air sympa cette sortie au lac ! me lança-t-elle en descendant les escaliers.

- Quelle sortie ? lançai-je sans quitter mon écran des yeux.

- La sortie de demain. Tu voulais y aller, non ? J'ai trouvé ce papier dans une de tes poches.

- Ah, la sortie de l'association de l'Amitié… soupirai-je en la regardant. Non, en fait on m'a invité mais…

- Pourtant tu devrais y aller, au lieu de rester toujours enfermé ici devant ton ordi ! Allez, vas-y, et tu reviendras si ça ne te plait pas ! » Puis elle remonta les escaliers, l'air visiblement contrarié.

Le lendemain, je me rendis donc au lieu du rendez-vous. A peine arrivé, Mika et un homme d'environ trente ans qui se présenta sur le nom de Manu, me sautèrent dessus pour m'entraîner vers les bords du lac.

« Ah ! Super, t'es venu ! Alors t'en pense quoi ? » me lança-t-il.

Je regardai autour de moi. Les gens rassemblés là étaient de tout âge et de toute condition. Des enfants ayant à peine l'âge d'aller au collège, de jeunes voyous, de riches propriétaires, des cadres supérieurs, des mères au foyer, des pom-pom-girls, des ouvriers… Cela semblait étrange, trop hétéroclite… et trop animé. Tout le monde riait, jouait, parlait avec animation ou se promenait en regardant le bateau tourner sur le lac.

« C'est sympa, répondis-je enfin.

- Tu veux faire du volley ? Ils vont commencer une nouvelle partie.

- Ah, non merci, je suis pas très doué en sport, tu sais.

- Haha, t'inquiète, Emily non plus, et regarde ! Elle s'éclate avec les autres.

- Heu, oui, mais non…

- Du pédalo alors ? Viens, on va discuter. »

Nous passâmes une bonne heure à faire du pédalo en parlant de nos vies depuis la fin du lycée. Au fur et à mesure, je me sentais plus à l'aise, plus proche de lui, et son enthousiasme était communicatif. Après avoir mangé un hotdog et des marshmallows fondus, je finis par lui demander :

« Comment vous faites pour faire des sorties aussi sympa ? Ca fait longtemps que je m'étais pas autant éclaté.

- Ah, ça c'est un secret ! Faut être membre actif pour connaître les astuces. C'est nous qui nous occupons de tout organiser. On s'éclate en préparant, c'est un des secrets, ajouta-t-il en me faisant un clin d'œil. Mais attention, c'est aussi du boulot ! Parfois mon père râle que je l'aide pas assez, mais c'est important tu vois. C'est pour créer un monde meilleur où on se sentira bien, où les gens s'amusent et fraternisent. Où tout le monde est en osmose ! »

Pendant un instant, son regard se perdit dans le lointain, puis il revint sur moi.

« Mais bon, tout ça c'est pas pour maintenant. Si tu veux devenir membre actif, commence par venir aux réunions, aux sorties et à tout ce qu'on organise. Par exemple, samedi prochain on nettoie le parc près de l'école primaire, si ça te dit. Ca a l'air chiant comme ça, mais c'est important, et y'a de l'ambiance, tu verras ! »

Il me laissa alors discuter avec une jeune fille plutôt mignonne, elle aussi membre actif. Je passais la fin de l'après-midi avec elle, et me promis de revenir autant que possible.

Les semaines qui suivirent furent les meilleures de ma vie. Je venais à tout ce qu'ils organisaient. Ma mère fut agréablement surprise de me voir aussi peu à la maison.

Finalement, trois mois plus tard, Mika m'invita à venir à une réunion pour devenir membre actif.

« Tu te souviens, je t'ai dis que c'était du travail, faut organiser et tout. Mais on s'éclate vraiment, et on se rend utile ! Alors si ça te dit, viens vers 18h30 mercredi, au bâtiment principal de l'assoc'. Mais c'est un engagement, d'accord ? Alors réfléchis bien d'ici-là et viens seulement si t'es sûr. Sinon ce sera pour une prochaine fois. »

C'était tout réfléchi ! Je voulais faire quelque chose de plus intéressant que des hamburgers.

Le mercredi, donc, j'étais devant le bâtiment du Partage, près du centre-ville. Un garde me demanda ce que je venais faire, mais il me laissa entrer dès que je lui annonçai mon désir de devenir membre actif. Là, je patientai environ une heure dans la salle d'attente, car j'étais arrivé en avance. D'autres personnes, une femme et son fils de treize ans, un jeune cadre et un homme distingué proche de la retraite arrivèrent les uns après les autres et attendirent avec moi. Nous parlions peu. Le jeune cadre avait l'air stressé et l'enfant s'agitait, quand enfin il put entrer avec sa mère. Le cadre entra quelques minutes plus tard, puis ce fut mon tour.

On m'accompagna le long d'escaliers qui descendaient profondément sous le sol. Je ne savais pas qu'il y avait de telles constructions dans ma petite ville. Enfin, nous arrivâmes devant plusieurs portes et je fus invité à entrer dans celle de droite. Là m'attendait un homme d'âge mûr à l'air décidé tenant une fiche, un autre très grand et très costaud qui ferma la porte derrière moi, et mon ami Mika qui souriait.

« Bonjour, commença l'homme en lisant sa fiche. Alors tu t'appelles Ronald Lockwood, c'est bien cela ? Et tu souhaites devenir membre actif de notre formidable association ? »

J'acquiesçai. J'avais la gorge sèche et ne pouvais prononcer une parole. Mais l'homme me sourit et je me sentis plus calme.

« Bien ! Si tu es décidé, je ne vois aucune objection. Il y a un petit rituel d'entrée, ça ne te dérange pas ?

- N… non, murmurai-je.

- Bien alors je te prie de t'agenouiller ici, près de la baignoire. »

Je tournai la tête et vis une sorte de petite baignoire dans l'angle. Etrange, me dis-je. Autant le rituel de passage dans une association aussi sérieuse que le petit bain dans ce qui semblait être un petit bureau. Mais je décidai de ne pas faire d'histoires quand je vis Mika s'approcher de moi pour me susurrer à l'oreille que je n'avais rien à craindre, que c'était marrant. Il me sourit et je m'agenouillai à côté de la baignoire en les regardant d'un air inquiet, mais Mika me tourna doucement face à elle. Elle contenait un liquide couleur de plomb qui clapotait doucement. Une odeur douçâtre s'en dégageait. Mais à peine eus-je un mouvement de recul que deux mains fortes m'empoignèrent les épaules et me plongèrent la tête dans le liquide huileux. Je me débâtai mais on me tint les bras dans le dos et on s'assit sur mes pieds.

Je ne pouvais plus bouger, et j'étouffais. J'avais déjà avalé deux gorgées de liquide quand une chose flasque et gluante toucha mon oreille. Je voulus hurler mais mes poumons me brûlaient. Et la chose se mis à entrer dans mon oreille. Cette chose visqueuse qui me souleva le cœur de dégoût.