Les paroles mentales et les paroles échangées entre les Yirks et leur hôte sont indiquées entre double-parenthèses (()).


Chapitre 3 – Elbarn 2-7-8

J'attendais depuis déjà plusieurs heures dans ce bassin de poche quand une sonnette à ultrasons résonna. Il y eu soudain de puissants remous. Une tête chevelue venait de plonger dans le liquide. Je me précipitai à sa rencontre et cherchai frénétiquement l'oreille. On m'avait prévenu de me dépêcher, si je ne voulais pas me retrouver sans le moindre hôte pour le reste de mes jours. Aussi entrai-je le plus rapidement possible dans le conduit auditif. Le cerveau me surprit par sa taille, qui surpassait celle du cerveau d'un Gedd, mais je ne perdis pas de temps et pris le contrôle de l'hôte. Je sortis rapidement sa tête du liquide.

Ouvrant les yeux, j'eus mon premier véritable choc. Les couleurs, les lumières… Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau ! Le monde vu par les Gedds est gris. Les Humains le voient en milliers de couleurs toutes plus belles les unes que les autres. Je sentis alors mes yeux me piquer, puis de l'eau en sortir, se mélangeant aux traces de liquide du bassin. Je fouillai alors la mémoire de mon nouvel hôte. Et je compris que c'était des larmes. Mes premières larmes. Les larmes du bonheur de trouver la liberté. Mais aussi les larmes de mon hôte qui comprenait qu'il venait de perdre la sienne.

Il était intelligent, comparé aux Gedds, et avait la volonté d'être libre. Ses hurlements étaient insupportables, mais je me refusai de faire le moindre commentaire en présence de mes chefs.

Après avoir pris une douche et reçu mes nouveaux ordres du Sous-Vysserk, je retournai dans la maison de mon nouveau corps, afin d'y jouer mon rôle d'acteur. Sur le chemin, j'appris tout ce qui pouvait m'aider pour la soirée qui allait venir. Le véritable Ronny hurlait et suppliait. Il ne comprenait pas encore tout, mais sentait qu'il s'était fait avoir.

(( Qui es-tu ? Sors de ma tête ! )) me lança-t-il.

(( Je m'appelle Elbarn, je suis un Yirk. Et ton corps est à présent mien. Tu es mon hôte. Je vais vivre dans ta tête dorénavant, )) lui expliquai-je.

(( De quel droit fais-tu ça ?! ))

Le droit ? Que répondre à cela ?! Son droit n'était pas le même que le mien. Nos peuples étaient différents, et nos droits se confrontaient.

Ni sa mère ni son père ne virent la différence entre leur fils et moi. Je me comportais exactement comme Ronny se serait comporté. Cela me rassura et je commençais à moins m'angoisser. Il est vrai que dans le corps d'un humain, j'étais moins exposé aux risques que dans celui d'un Hork-Bajir. Et je pouvais sortir.

Sortir !

Je n'avais jamais imaginé combien le monde était merveilleux loin de la boue et des entrepôts du Bassin. Le lendemain, lorsque je me rendis au travail de Ronny, je fus bouleversé à la vue des Humains se promenant sous le soleil de la fin de matinée, marchant sur le fin tapis des premières feuilles mortes. Je levai la tête vers la boule jaune éblouissante, mais me détournai bientôt. Des tâches noires apparaissaient devant mon regard et je fus soudain terrorisé d'avoir abusé de mon nouveau don et d'en avoir été déchu. Mais ma vision s'éclaircit peu à peu et je compris le phénomène grâce au cerveau de mon hôte.

Les semaines qui suivirent furent partagées entre mon travail au Burger King – je veux dire le travail de Ronny – et mon rôle dans l'invasion et l'association. Je découvris tant de choses sur le monde humain que j'avais peur de devenir fou. Lorsque je me disais « C'est bon, cette fois, je sais tout ce qu'il y a à savoir sur la Terre et les Humains », une nouvelle chose fabuleuse apparaissait devant moi. Ronny aussi appris beaucoup, étant obligé de regarder ce à quoi je m'intéressais. Mais il n'y prenait qu'un plaisir mitigé. Aussi un jour lui demandai-je :

(( Tu ne t'es jamais intéressé à cela ? Pourtant c'est merveilleux ! ))

(( Je ne sortais pas beaucoup. Et puis, en quoi ce que j'aime t'intéresse. Je suis juste ta chose, maintenant, non ?! ))

Je réfléchis un instant. Son mépris envers moi me perturbait toujours. Que pouvais-je y faire si mon peuple était plus fort que le sien ?! Je lus plus profondément son esprit afin de comprendre ce qu'il ressentait vraiment – ce que je n'avais jamais réellement fait –, ignorant tout d'abord ses protestations. Je commençai alors à comprendre son humiliation de n'avoir plus aucune intimité. Il détestait que je fouille sa mémoire intime, ses sentiments les plus profonds. Et plus je le faisais, plus il me haïssait en retour. Je décidai de laisser là mon exploration.

(( Qu'est-ce que tu aimerais faire si tu étais libre en cet instant ? )) demandai-je.

Il parut surpris, mais me répondit toutefois.

(( J'hésite entre : lire des comics et prévenir mes parents que des limaces extraterrestres veulent transformer les humains en esclaves, )) lâcha-t-il.

(( Je ne peux pas te laisser faire la seconde chose, mais si tu veux, nous pouvons aller lire des comics. Mais tu n'as pas d'autres rêves ? ))

(( Tu veux dire que c'est toi qui va lire des comics et moi je regarderai ! Et mon autre rêve c'est d'avoir une petite copine, et être libre avec elle, mais j'imagine que tu le sais déjà ! ))

Je réfléchis de nouveau un instant puis sortis de la maison pour acheter des comics. Une fois rentré, je m'enfermai dans la cave et m'allongeai sur le lit à côté de la pile de nouveaux comics. Là je lâchai mon emprise sur le corps de mon hôte.

Ronny mit quelques minutes à se rendre compte qu'il était libre. Il resta un instant allongé sur le dos, se posant toute sortes de questions sur l'éventualité d'un piège ou d'une blague de ma part. Doucement, il se redressa, bougea les doigts, puis dit à haute voix :

« T'es toujours là ? »

(( Oui, je suis là. Je me repose. Ne fais pas de bêtise ou je reprendrai le contrôle. Mais tu peux lire des comics jusqu'à 16h. Après on retournera au travail. Et si tu désires aussi travailler par toi-même, je te laisserai peut-être faire, si tu me promets de ne rien dire et de ne rien faire qui pourrait nous attirer des ennuis. ))

« Ah, ça, non. Le job à Burger King, je te laisse faire ! T'es plus doué que moi, » plaisanta-t-il. Et il rit encore ainsi pendant plusieurs minutes, avant de se mettre à lire avidement.

Je fus surpris de constater qu'il n'opposa aucune résistance quand je repris le contrôle. Il n'avait à l'évidence aucune envie de travailler. Un sourire m'échappa à l'idée que finalement lui aussi se servait un peu de moi.

Nos relations s'améliorèrent grandement dans les mois qui suivirent. Je le laissais utiliser son corps plusieurs heures par jour, et nous allions de temps en temps où il le voulait. Je prenais garde de ne pas montrer cette nouvelle amitié à mes amis ou aux autres Contrôleurs. Si l'un d'eux apprenait que je laissais ainsi mon hôte libre de tout mouvement de façon régulière, je finirais certainement en pâtée pour Taxxon. Et Ronny m'accompagnerait dans la chute. Je le lui avais expliqué et il prenait garde de ne pas nous faire tuer. Nous nous étions trouvé de nombreux points communs. Tous les deux étions des loosers, peu considérés par les nôtres, peu courageux mais aimant la vie.

Peu à peu, j'essayais d'améliorer l'image de Ronald pour qu'il ressemble à ce que les Humaines recherchent chez les garçons. J'achetai quelques produits de beauté afin de soigner les cicatrices et nous inscrivait dans une salle de sport où je finis par aller deux fois par semaine. Harkar et Ernax – le Yirk qui vivait dans le corps de Mika, l'ami de Ronny – me demandèrent malgré tout pourquoi je me rendais dans cette salle de sport alors que cela changeait des habitudes de mon hôte, que j'étais censé suivre. Mais je répondis que ce corps n'était pas très fort et que je ne souhaitais plus être un poids pour l'Empire. J'ajoutai que je voulais servir l'Empire au mieux, malgré mon manque évident de talent. Cela sembla les convaincre.

Bien sûr, ce n'était pas pour l'Empire que je faisais tout cela, mais bien pour Ronny et pour moi-même. Son rêve d'avoir un jour une petite amie s'était infiltré en moi, et j'aurais aimé savoir ce qu'était « l'amour » dont les Humains chantaient souvent les mérites.

Notre corps finit par avoir fière allure, avec quelques muscles, une nouvelle coiffure et une peau plus lisse. Le Sous-Vysserk demanda même à ce que j'aide au recrutement des membres au Partage. Je fus ravi de cette nouvelle affectation. Quelle meilleure preuve de cette amélioration ?! Les recruteurs étaient choisis en fonction de leur charisme et de leur charme, et je devais avoir fini par en avoir un peu, après tous ces efforts.

Les semaines suivantes, j'aidais à recruter de nouveaux membres dans les soirées et les sorties organisées par le Partage. Mais chaque fois qu'un Humain décidait de devenir membre actif grâce à moi, Ronny s'irritait un peu plus. A la fin, il finit par protester :

(( Comment peux-tu faire ça ?! Tu te rends compte de ce que tu fais ?! Et de ce que je ressens ?! Cette nana super va se retrouver esclave à son tour !! Ca te fait rien ?! Je croyais qu'on était devenu amis et que tu comprenais que c'était mal. Mais en fait tu t'en fous, c'était juste une manœuvre pour me contrôler sans te fatiguer ! ))

Je fus surpris par ce déchaînement de colère. Mais je répliquai bien vite, irrité :

(( Et que veux-tu que je fasse ?! Que je fasse la grève ?! Que j'aille aider les Andalites qui nous attaquent sans arrêt ?! ))

(( Et pourquoi pas ! ))

Mais il sembla soudain avoir moins de conviction.

(( Tu penses que le Vysserk va finir par les tuer ? )) demanda-t-il soudain.

Je ne savais que répondre. Comment le saurais-je ?!

De plus, je n'étais pas sûr de ce que je voulais. Si les Andalites tuaient Vysserk 3, nous pourrions peut-être vivre plus en paix. Mais je savais que ce ne serait pas si simple. Si les Andalites s'en prenaient à nous, c'était pour tous nous exterminer.