Chapitre 4

Dix-huit mois avant la fin de la guerre sur Terre.

Cela ne faisait que 6 mois que je vivais avec Ronny. Pourtant, ils me parurent durer des années. Des années de bonheur. Perturbées par des accros entre Ronny et moi, et par des réprimandes de mes supérieurs, mais des années heureuses.

Pourtant un soir, tout faillit s'achever.

Pour les besoins de l'invasion, nous devions faire de la publicité à notre association du Partage. Aussi, devais-je me rendre, avec quelques autres Contrôleurs, aux bureaux d'un petit journal de la région afin de les convaincre de nous suivre au siège de notre association. Nous leur donnerions pour raison le fait de leur montrer nos installations et nos activités. Bien sûr, la véritable raison était toute autre : transformer leurs dirigeants en Contrôleurs et ainsi lier ce journal à notre cause.

A cause de mon travail, toutefois, je fus en retard. Ce fut ce qui me sauva…

J'arrivais en courant par une petite ruelle, un raccourci entre le Burger King et le bâtiment du journal, quand, presque simultanément, j'entendis un profond grognement étouffé et vis une porte exploser devant moi. La porte sortit de ses gonds, traversa la ruelle dans un souffle et s'abattit contre le mur en face dans un grand fracas de taule. Pris par mon élan, je ne m'arrêtais qu'à un mètre de l'animal qui en émergea. Avec la poussière qui voletait autour de nous, il me fallut quelques secondes pour réaliser…

Un grizzly.

Enorme. Gigantesque. Debout, il était de loin plus grand que moi et mon regard se posait sur sa poitrine velue. Je n'avais jamais vu une telle montagne de muscles. A part ce jour-là… lorsque l'éléphant avait…

La sueur commença à perler sur mon visage, et glissa dans ma nuque jusque dans mon dos. Les yeux exorbités, la bouche sèche, les mains tremblantes, je n'osai faire le moindre geste, de peur d'attirer l'attention de l'animal.

Mais l'ours tourna ses yeux myopes vers moi. La terreur m'empêchant de me souvenir du lance-rayon Dracon dans ma poche, je me ratatinai contre le mur, levai les bras pour me protéger la tête et hurlai à m'en éclater les poumons.

« Haaaaaaaaaaaaaa !! »

Je ne veux pas mourir.

Cette pensée traversa mon esprit comme celui de Ronny. Nos esprits étaient souvent en concordance, mais ce fut bien en cet instant qu'on eut pu croire qu'ils ne faisaient qu'un.

A travers mes bras et les larmes qui embuaient mes yeux, je vis le grizzly se pencher sur moi, une patte prête à me donner une baffe fatale. Mais il s'arrêta en plein mouvement et se tourna vers un loup qui venait de sortir par la porte fracassée. Ce dernier me regarda l'espace d'une seconde et je perçus de la pitié dans ses yeux de prédateur. Je devais paraître bien pitoyable, recroquevillé entre les canettes vides et les cartons puants, couvert de sueur et de larmes, secoué de tremblements incontrôlables et mes doigts serrant si fort ma tête que mes ongles me rentraient dans la peau. Le loup s'était déjà retourné vers l'ours et j'eus l'impression de les voir discuter un instant, silencieusement.

Soudain, l'ours sembla s'écrouler sur moi. Un mur de poils rugueux se pressait à ma rencontre et j'eus tout juste le réflexe de me mettre à ramper loin de lui. Mais il se remettait juste à quatre pattes, avant de courir à la suite du loup dans la direction d'où je venais.

Il me fallut quelques instant pour réaliser. Je venais de voir passer les bandits andalites et je les avais laissé fuir ! Je n'avais même pas sorti mon arme. Comment pourrais-je expliquer cela au Vysserk ?

J'étais mort !

Non. Je devais me ressaisir et réfléchir. Après tout, ce raccourci était peu connu et personne ne m'avait vu. Je n'avais qu'à retourner sur mes pas et passer comme j'aurais dû le faire au départ. Et en étant très en retard, j'avais une excuse : je n'étais pas présent, je ne pouvais pas avoir vu les Andalites !

Je me précipitai à l'entrée de la ruelle, me recoiffai, épongeai mon visage et mon cou, époussetai mes habits poussiéreux et sortis en prenant garde de n'être vu par aucun des nôtres. Puis je contournai les bâtiments pour arriver devant l'entrée principale. J'étais alors essoufflé, mais une course entre le Burger King et le bâtiment l'expliquait aisément. Lorsque j'entrai, les lieux semblaient tout d'abord paisibles, mais en avançant, je remarquai bien vite le désordre et les gémissements des Contrôleurs blessés. Un humain était en train d'appeler la police.

« Qu'est-ce qui s'est passé ici ?! » m'inquiétai-je.

Un de mes « amis » du Partage, Harmer, tentait de se relever. Il leva son visage amoché vers moi et dis avec une moue méprisante, assez bas pour que je sois le seul à entendre :

« A ton avis ?! Et t'étais passé où, toi ?

- J'étais en retard, le patron voulait pas me lâcher, m'excusai-je.

- Ca va, ça va. Aide-moi à me relever. A mon avis, c'était juste une mise en garde, réfléchit-il en regardant le bureau dévasté et les humains qui s'affairaient à remettre de l'ordre et à porter secours aux nôtres qui avaient été blessés. Je me demande comment ils ont su reconnaître les humains des nôtres. Aucun humain n'a été blessé. »

Pourtant, certains Contrôleurs n'étaient pas blessés et semblaient avoir utilisé leur lance-rayon Dracon sur les résistants.

« Peut-être nous ont-ils épiés lors de nos réunions. Ils ont pu reconnaître certains d'entre nous. Ou nous suivre… » hésitai-je.

Harmer me regarda d'un air soupçonneux, puis acquiesça.

« Tu as sans doute raison, » lâcha-t-il de mauvaise grâce.

Finalement, il fallut plus de temps que prévu pour infester les membres du journal, car nous prenions des précautions afin que cela soit moins voyant.